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News

79e Edition des Nuits HPF


Chers membres d'HPF,

Nous vous informons que la 79e édition des Nuits d'HPF se déroulera le samedi 28 Juillet à partir de 20h. Vous pouvez dès à présent venir vous inscrire !
Pour connaitre les modalités de participation, rendez-vous sur ce topic.

A très bientôt !
De L'équipe des Nuits le 08/07/2018 15:32


78e édition des Nuits HPF


Chers membres d'HPF,

Nous vous informons que la 78e édition des Nuits d'HPF se déroulera le samedi 16 Juin à partir de 20h. Vous pouvez dès à présent venir vous inscrire !
Pour connaitre les modalités de participation, rendez-vous sur ce topic.

A très bientôt !
De L'équipe des Nuits le 11/06/2018 12:57


Assemblée Générale 2018


Chers membres d'HPF,

L'Assemblée Générale annuelle de l'association Héros de Papier Froissé, dont dépend le Harry Potter Fanfiction, est ouverte depuis ce soir 18h, et se terminera le dimanche 10 juin 22h. Les discussions et votes se font ici. Vous êtes évidemment les bienvenus, même sans être inscrit sur le forum !

A bientôt sur un de nos sites, ou lors de cette AG !
De Le Conseil d'Administration le 08/06/2018 20:20


Poussières de Temps


Le quatrième ouvrage des Éditions HPF vient de sortir ! Il s'agit de Poussières de temps, une anthologie qui réunit 16 auteurs sur le thème... du temps.

Les Éditions HPF dépendent de Héros de Papier Froissé, l'association qui gère également Harry Potter Fanfiction, et les bénéfices réalisés sur la vente de ce livre nous permettent entre autres de maintenir ce site. Alors si vous avez envie d'un peu de lecture papier pour changer, n'hésitez plus !
De L'Équipe des Éditions HPF le 08/06/2018 10:08


Sélections du mois


Chers et chères membres d'HPF,

Tout d'abord toutes nos excuses pour l'absence de News le mois passé. Nous avons commencé une réflexion sur les Sélections du Mois que nous ne trouvons pas forcément adaptées aujourd'hui à vous, lecteurs et auteurs sur le site non inscrits sur le forum.

Si vous souhaitez participer au changement de format et nous dire ce que VOUS aimeriez avoir (sur quels critères sélectionner un texte ? comment voter ?) n'hésitez pas à remplir le questionnaire suivant ⬇
Questionnaire : les Sélections du Mois

Votre avis est très important parce que nous n'avons pas l'occasion de l'avoir sur le forum ♥


Félicitations aux textes sélectionnés sur le thème Next Gen : M'aimeras-tu ? de Chalusse, 23 ans plus tard de claravictoria, Secrets, Désirs et Complications de mariye et Bloo pour Bellezza !




Félicitations aux textes sélectionnés sur le thème Résistance : Le murmure des plaines de TennyLunard, Les désirs dérangés 2: Les fatalités de Kana94, Polock pour Une mort très douce, A roar of delight de Clairelittleton, ainsi que Charliz pour son texte Le Travers de l'Homme !



Bravo à ces auteurs et autrices !
De L'équipe des Podiums le 06/06/2018 11:13


Les Nuits Insolites d'HPF


Chers membres d'HPF,

Nous vous informons que la 6e édition des Nuits Insolites se déroulera le Samedi 2 Juin à partir de 20h. N'hésitez pas à venir vous inscrire !
Les modalités de participation sont disponibles sur le même topic.

A très bientôt !
De L'équipe des Nuits le 24/05/2018 13:11


Ludo Mentis Aciem par Ielenna

[1092 Reviews]
Imprimante Chapitre ou Histoire
Table des matières

- Taille du texte +
Note de chapitre:

AH QUE COUCOU mes clepsydres feuillues !

Je reviens après une très courte pause, parce que baaaaaaaaah c'est la NaNo. Techniquement j'ai déjà plusieurs chapitres d'avance. Il faut juste que mes correcteurs et l'illustratrice arrivent à suivre mon rythme, ahahaha !

Nous retrouvons aujourd'hui notre Wolffinou national !

Au programme, une assiette cassée, des caractères d'imprimerie dans les yeux, des crepâges de chignon et des étoiles trop choupies.

Bonne lecture !

Ce lit. Trop grand, trop épais. Mère avait eu raison. J’avais grandi pour qu’il puisse finalement me satisfaire. L’endroit restait inchangé, malgré les années. Les bois vieillissaient peut-être un peu, les lattes grinçaient davantage. Mais j’étais toujours là, d’une assez étrange manière.

— Tu as l’air bien pensif, de bon matin.

Hm. Père aussi avait eu raison. Dans une certaine limite…
Mon regard se détourna de la fenêtre, par laquelle perçait le soleil d’une nouvelle matinée estivale. Et mes yeux se posèrent avec délice sur la colonne vertébrale de Charlotte, qui me dévisageait avec malice, allongée sur le ventre. Elle était devenue une si belle femme. Et une grande sorcière, fraîchement diplômée de Durmstrang. J’avais tant attendu son retour, alors que j’avais déjà passé mes derniers examens à l’école de sorcellerie, deux années avant elle. Je finalisais mes études à travers l’enseignement de la juridiction. Père pensait que cela me serait utile pour reprendre les affaires familiales. Tôt ou tard. C’était ainsi que cela devait se passer.

— À quoi tu penses ? demanda Charlotte en minaudant, en faisant marcher ses doigts le long de mon bras.
— À pas grand-chose.
— Le grand Wilhelm Wolfgang Wolffhart « ne pense pas à grand-chose » ? Pourquoi ai-je du mal à te croire ?

Je lui accordai un sourire. Charlotte était bien la seule avec laquelle je pouvais me permettre d’être la personne que j’étais.

— C’est par rapport à ce que j’ai dit hier ? chuchota-t-elle, l’air faussement embarrassé.
— Peut-être.
— Avoue. L’idée te tente.

Depuis qu’elle était revenue à Ruhmträne, Charlotte détestait la perspective de rester dans le manoir voisin, là où elle avait grandi. Elle rêvait de la ville, oui, elle songeait à l’effervescence d’une vie urbaine. La tranquillité de la campagne de Bavière ne l’intéressait plus désormais. Elle voyait bien plus grand.

— D’ailleurs, tu n’as jamais été à Berlin.
— C’est vrai, admis-je, avec une voix grave.
— Ça serait l’occasion pour nous. De commencer notre vie. De trouver un travail.
— Toi, tu as trouvé un travail.

Je faisais référence au petit article qu’elle m’avait secoué sous le nez la veille. Un poste de secrétaire à l’Alderreicht. Une place rêvée pour débuter d’un bon pied dans la société allemande sorcière, ce à quoi elle avait toujours aspiré depuis qu’elle était petite et son père lui assurait de l’obtenir. Charlotte refusait de passer à côté de cette opportunité et je la comprenais entièrement.

— Mais moi…
— Tu plaisantes, j’espère ! se haussa-t-elle, se redressant légèrement. Avec tes talents naturels ! Les entreprises et les plus grandes structures s’arracheraient tes compétences ! Ton nom de famille ferait briller leurs affaires.
— Je ne veux pas être réduit à un nom. Ou à… de soi-disant compétences. Je ne veux pas m’abaisser à un travail alimentaire, entouré de cloportes brailleurs à longueur de journée.
— Tu veux le beurre et l’argent du beurre, mon pauvre homme.
— L’ambition est-elle un si grand défaut que ça ?
— Non. Je t’ai toujours admiré pour cela.
— Dans ce cas, puis-je avoir aussi la crémière, en plus du beurre et de son argent ?

Elle se colla à moi dans une lente approche. Sa main glissa sur mon torse. Son doigt était orné d’une bague. Celle que je lui avais offerte pour son dix-septième anniversaire, à l’occasion de cette demande en mariage qui n’avait pas étonné grand monde. Notre union avait toujours été comme une évidence, mais cette optique nous convenait malgré les conventions et ravissait mon père. C’était bien le principal.

— Tu l’as déjà, susurra-t-elle, séduisante. Mais ça ne répond pas à ma proposition…

Je savais ce que Charlotte espérait secrètement : que je rejoigne les Silberfalken. Elle rêvait d’un fiancé qui aurait l’apanage d’un véritable héros. La crise avait dévasté le pays. Les tensions commençaient à monter, personne ne pouvait rester aveugle face à cela. Mon père restait persuadé que je devais garder fidélité au Kaiser. Mais plus le temps passait, moins ses fidèles étaient nombreux. Plus personne ne croyait aux pouvoirs du Kaiser. L’Empire était tombé il y a bien longtemps, avant même la première guerre mondiale.
Les Silberfalken formaient un regroupement de sorciers, basé à la capitale, parallèle à l’Alderreicht réalisant un certain nombre de missions secrètes pour tenter de maintenir la paix dans ce climat de tensions. Mais surtout celle de contenir le nom que tout le monde avait sur les lèvres : celui de Grindelwald.
Personne n’ignorait l’identité de ce mage noir. Il avait dernièrement provoqué un certain nombre de problèmes aux États-Unis, mais avait été attrapé par le MACUSA à New-York. Les rumeurs allaient bon train à son propos. Certains arguaient qu’il comptait créer une vaste armée de créatures du mal afin d’asservir les Moldus. D’autres qu’il avait construit une énorme bâtisse, quelque part en Europe, sans que personne ne sache où la situer ni à quoi elle pouvait servir. Mais cela faisait des années que la menace planait sans que l’on en aperçoive un seul petit bout d’ombre.
De l’autre côté se tenait le grand Albus Dumbledore. Le genre d’homme que père détestait cordialement. Un britannique qui ne se prenait pas pour n’importe qui. J’avais eu l’occasion de lire certains de ses discours dans la Gazette du Sorcier. Malgré ses propos que je rejoignais par moments, sa tête ne me revenait pas. Trop pédant. En tout cas, plus que je ne l’étais.
Je n’avais pas envie de choisir un camp à la tête du leader ou pour me battre sous l’étendard d’un nom. Si je devais servir une cause, cela devait uniquement rester pour rester en conciliation avec mes propres convictions.
L’idée de rejoindre les Silberfalken ne me déplaisait pas tant, au fond. Mais le travail payait mal. Et l’idée de devoir faire équipe me donnait des boutons. J’avais toujours été un solitaire, capable de me débrouiller par mes propres moyens. Au fond, il n’y avait qu’une seule personne à convaincre.
Je me levai, m’habillai, me préparai par moi-même. Le vieux Wauzi était mort, emporté par la maladie quelques années auparavant et mon père n’avait plus les frais pour acheter d’autres elfes de maison. La fortune des Wolffhart s’était dilapidée avec la dissolution de l’Empire. De ce fait, les domestiques se faisaient de plus en plus rares au manoir.
Ma première étape de la matinée fut de rejoindre les appartements de mère. Je détestais pénétrer dans cet immense couloir. La lumière du jour ne traversait pas les épais rideaux, qui restaient maintenant fermés à longueur de journée, toute l’année durant. Cela était devenu trop agressif pour elle. Entendant le pas caractéristique de mes chaussures sur le plancher, Selma, l’elfe de maison attachée à ma mère, accourut.

— Maître Wolffhart !
— Bonjour, Selma.
— Vous venez voir votre mère ?
— Oui. Est-elle réveillée ?
— Bien sûr ! Je viens de la réveiller. Mais ne soyez pas trop brusque avec elle, maître Wolffhart…

Une boule dans la gorge, je me dirigeai vers la chambre de mère. Cela faisait quelques années que ses affaires avaient été descendues ici, maintenant qu’elle ne pouvait plus partager la même chambre que père, car ne parvenant plus à monter les escaliers. Je détestais cette pièce. Ancien petit bureau destiné aux échanges épistolaires de ma mère, il semblait encore sentir les anciennes odeurs des hiboux qui avaient atteri ici. D’autres miasmes les complétaient. Un grand lit avait été installé, avec de grands tentures aussi lourdes et étouffantes que les rideaux. Je devinais le mal de Selma à devoir les changer régulièrement. Ma mère passait ses journées dedans quand personne ne prenait vraiment la peine de s’intéresser à elle.
Elle était là. Sur sa chaise. La tête pendante, le regard dans le vide. Ses cheveux avaient viré au gris avec le temps et le manque de lumière. Selma ne l’habillait plus qu’avec les robes les plus pratiques. Terminées les jolis apprêts et les costumes à la mode. Ma mère ne voyait plus personne. Si ce n’était moi. Et le fantôme d’Augusta.

— Mère.

Je m’approchai d’elle et m’agenouillai en face d’elle. Je n’eus le droit à aucune réaction de sa part. Mais je m’y étais habitué. Ma mère avait été enterrée aux côtés de sa fille. Elle dépérissait à petit feu. Depuis la mort d’Augusta, mère se laissait partir à la dérive. Dans un premier temps, elle ne se leva plus du lit. Puis, elle ne parla plus. Ne marcha plus. Aujourd’hui, cela devenait de plus en plus difficile de la faire manger. Elle n’était plus qu’une coquille vide.
D’un geste que je voulus délicat, j’attrapai sa main et en caressai le dos avec son pouce. J’eus alors le droit à une réaction de sa part : ses yeux aux iris devenus opaques se tournèrent vers moi, le visage indifférent. Peut-être ne me reconnaissait-elle-même plus.

— C’est moi, Wilhelm. Je passais voir comment vous vous portiez aujourd’hui.

Ma seule réponse qui me revint fut un bas grognement, comme issu des profondeurs de sa gorge paralysée. Cela faisait des années qu’aucun mot ne s’était extrait de sa bouche. Si ce n’était des sons gutturaux d’un autre monde : celui de la folie.

— Ça fait plaisir de vous voir. Selma va prendre soin de vous. Je repasserai plus tard.

Je me redressai et, dans le même élan, déposai un baiser sur son front moite après avoir écarté quelques mèches de ses cheveux rêches. Je n’avais qu’une seule envie : quitter cette pièce et ses odeurs de mort en courant. Je ne tenais pas à y laisser ma peau non plus.

— Merci, maître Wolffhart, d’être passé, me remercia Selma.
— C’est normal, lançai-je, d’un ton un peu sec. C’est ma mère.
— Je sais. Je me permets cette remarque… cela fait longtemps que je n’ai pas croisé votre père.
— Et je crois que vous ne le reverrez pas.

Je pensais ne pas me tromper en affirmant que mon père se tenait toujours mieux à l’écart de cet étage et de cette chambre. Après avoir perdu sa fille, il ne supportait pas l’idée que sa femme ait plongé dans la folie et ne se souvienne plus de qui il était. Père préférait nier, quitte à se persuader que mère était morte le même jour qu’Augusta.
Il était d’ailleurs ma prochaine étape. Après un frugal petit-déjeuner, je fus rejoint par Charlotte. Celle-ci avait revêtu une belle robe à tournure vert émeraude, qui s’accordait si bien à ses yeux noisette.

— Tu veux que je m’en charge ? me demanda-t-elle d’un air narquois, derrière moi, pendant que je terminais de vider ma tasse de café.

Je soupirai face à son opiniâtreté.

— Non. Je vais le faire. Quoi ? Tu ne m’en crois pas capable ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Reposant la tasse dans sa soucoupe, je rajustai mon foulard doré, signe de mon appartenant à la grande famille des Wolffhart, et me levai en reculant ma lourde chaise avec ma baguette magique. Je savais très bien où trouver père en cette belle journée ensoleillée. J’avais appris à craindre les jardins, avec les années. Parfois, je pouvais apercevoir Gretel, l’ancienne elfe, gouvernante d’Augusta, pleurer sur sa tombe. Pauvre créature misérable. Mon père n’avait pas eu le cœur de la renvoyer. Elle était l’une des dernières choses qui le gardait en lien avec sa fille disparue. Il avait recruté Gretel quand elle n’était qu’une jeune elfe : elle avait vu Augusta naître, elle avait été embauchée pour s’occuper de ses premiers soins. Et elle l’avait vue mourir. Maintenant, Gretel était vouée à rester toute sa vie ici, suppléant les tâches des autres elfes non remplacés, se lamentant régulièrement à l’emplacement où la dépouille d’Augusta avait été enterrée.
Père était à l’orée des bois, coupant du bois. Une tâche dont il aurait pu s’acquitter d’un coup de baguette magique. Mais cela était devenu à présent l’un de ses rares moyens de se défouler. D’autant plus qu’il y avait plus aucun domestique de disponible pour s’en charger. Je ne le regardais plus avec peur, désormais, bien qu’il restât le même. Toujours aussi grand, corpulent. Lorsqu’il balançait ses bras contractés, avec cette énorme hache au bout, on voyait toujours ses muscles rouler, avec la même forme qu’antan. Contrairement à mère, père semblait ne pas vieillir, ne pas subir les assauts du temps, du destin, de la folie. La colère qui bouillonnait en lui lui permettait de conserver sa jeunesse. Mais à quel prix…
Nous voyant approcher, Charlotte et moi, il cessa un moment de couper des bûches, posant le fer de sa hache sur le tronc qui lui servait d’appui.

— Wilhelm. Tu viens aider ton vieux père ?
— Vous vous débrouillez très bien sans moi, père, répliquai-je.
— Et Charlotte. Ah, charmante Charlotte. Toujours aussi radieuse.
— Vos compliments me vont droit au cœur, Herr Wolffhart, sourit Charlotte, polie, en se pliant dans une légère révérence.

Devinant que je ne me promenais pas là par hasard, père durcit son regard.

— Qu’y a-t-il, Wilhelm ?
— J’aurais aimé m’entretenir avec vous, lui expliquai-je d’un ton que je désirais aussi déférent que possible, une main derrière le dos, l’autre sur mon diaphragme.
— Eh bien, parle.
— Les circonstances ne sont pas les meilleures. Ne voulez-vous pas rentrer, discuter de tout cela autour d’une boisson ?

Il plissa les yeux : je n’aimais pas ce regard. Il se doutait de quelque chose.

— Qu’y a-t-il, Wilhelm ?
— Je…
— Par Merlin et le Kaiser ! Charlotte attend un enfant ?
— Quoi ? Non, père ! Ce n’est pas de ça qu’il s’agit.
— Oh.

Une expression de déception défila sur son visage. Je me doutais que père attendait avec impatience les futurs héritiers de la nouvelle génération. J’avais, en réalité, beaucoup d’autres projets en tête avant d’envisager celui-là.
Derrière moi, Charlotte avait étiré un petit sourire amusé.

— Très bien… Dans ce cas… de quoi s’agit-il ? C’est si important que tu l’attestes ?

Il tenait à ce que j’en parle en ces lieux. La hache au bout de son bras ne me rassurait pas tant, mais je tentais de me convaincre que j’étais désormais bien plus habile avec ma baguette magique et que je pouvais facilement le mettre hors d’état de nuire si la discussion dégénérait.

— Fort bien, père. Nous partons à Berlin.
— Nous. Charlotte et toi, je présume.
— C’est exact.

Je me retins de préciser que je refusais qu’il fasse partie du voyage. Plus le temps passait, plus mon sens de la réplique devenait laborieux à contenir.

— Bien ! Alors, bon voyage, dans ce cas.
— Attendez, vous acceptez ? Aussi facilement que cela ?
— Bien sûr ! Vous pouvez bien vous accorder quelques congés. Berlin est une ville fascinante. Le père de Charlotte vous donnera très certainement l’adresse de ses meilleurs contacts sur place.

Je comprenais l’origine du quiproquo. Je repris alors :

— Nous… ne partons pas en vacances, père.

Il se redressa en bombant le torse pour se donner des airs plus impressionnants. Mais cela ne m’intimidait plus.

— Nous partons nous installer là-bas.

Consciente que la tournure des choses pouvait basculer dès à présent, Charlotte garda une face figée pour ne laisser paraître aucune émotion. C’était bien le seul bouclier contre mon père, elle le savait tout aussi bien que moi.

— Que diable voulez-vous faire à Berlin ?
— Charlotte a trouvé un poste très prometteur à l’Alderreicht. Et pour ma part…

Je laissai planer la réponse quelques secondes, comme pouvant me rattraper en décidant de me taire. Mais je me jetai à l’eau malgré tout :

— … je pense rejoindre les Silberfalken pour leur proposer mes services, aussi bien physiques que juridiques.
— Les Silberfalken ? Ces petits utopistes mièvres ?

Dans un premier temps, père préféra user des moqueries et autres quolibets. Pourtant, je n’en démordais pas :

— Je pense qu’il s’agit là de l’avenir de notre pays. Père, vous êtes conscient tout autant que moi de la montée de certains pouvoirs dangereux. Des idées que ce Grindelwald cherche à faire passer auprès des populations. Il veut s’en prendre aux Moldus. Et les Moldus commencent à s’en prendre à eux-mêmes. Des gens méritent d’être protégés, au dehors.
— Je vois. Et donc quoi, Wilhelm ? Tu as décidé que tu allais sauver la veuve et l’orphelin en agitant ta baguette magique ?
— Nous avons le même avis à ce propos, père : les Moldus sont précieux. Ils peuvent être aussi doués que nous le sommes. Parfois même plus. Ils nous apportent énormément. Nous nous devons de leur apporter notre aide aujourd’hui… Pourquoi vouloir vous opposer à moi, alors que nous soutenons les mêmes idées ? Vous n’êtes pas étranger au nazisme, qui monte dans le pays. Et vous savez tout autant que moi le danger qu’ils représentent. Les pensées qu’ils véhiculent…

Des rides s’alignèrent sur le front de mon père, signe que la colère grandissait en lui. Je devais redoubler de prudence. Mes doigts se rapprochèrent discrètement de ma poche, prêts à s’enrouler autour du manche de ma baguette magique pour la dégainer si nécessaire.

— Tu vas abandonner cette demeure ? L’avenir de la famille Wolffhart ?

Nous abordions enfin le sujet sensible. Mais je ne renoncerais pas.

— La famille Wolffhart, telle que vous la concevez, n’a plus d’avenir. Admettez-le, père. Le Kaiser a abdiqué. Avec la politique mondiale actuelle, il ne risque pas de revenir au pouvoir. L’Empire s’est écroulé et que je reste ici ne le fera pas revenir. Je ne veux pas être attaché à ce lieu pour n’être qu’un vulgaire spectateur de cette sinistre et triste déchéance.

Briser par ces mots francs les derniers espoirs de père m’emplissait à la fois d’une joie incommensurable tout comme cela me poignardait à la poitrine. Je savais qu’un part de lui était conscient de cette fatalité. Mais c’était toute sa vie. Son père l’avait élevé dans cette optique de servir le Kaiser jusqu’à la mort, il en avait fait de même pour moi. Il avait consacré toute son existence dans ce seul but d’être le bras droit du pouvoir, la part magique du gouvernement impérial. Je lui retirais de manière brutale cette épine enfoncée au plus profond de son cœur, qui avait fait de lui celui qu’il avait été envers moi.
D’une violente bascule de bras, il planta sa hache dans le tronc. Cela fit sursauter Charlotte, qui pensa un temps qu’il s’en prendrait à moi. Et père m’adressa des yeux glaciaux :

— Dans ce cas, viens me le dire…

Il se planta devant moi, mais je ne cillai pas.

— … avec tes gants.

*** *** ***

Comme sollicité, nous nous retrouvâmes dans ce gymnase. Je foulais ce sol sur lequel j’avais versé autant de sang que de larmes. Mais j’apparaissais aujourd’hui sous une toute autre forme. Durmstrang m’avait forgé, m’avait permis de grandir, d’éclore de ma chrysalide. Pourtant, entre père et moi, tout semblait nous séparer. Nous étions si peu ressemblants, si ce n’était par nos grandes tailles. Je restais encore mince et je devinais que père espérait me briser en deux, comme une allumette. Mais j’étais souple, jeune, possédant d’excellents réflexes conférés par les tournois de duels de l’école, en remportant certains.
Charlotte avait préféré rentrer chez elle plutôt que d’assister à ce vulgaire pugilat, qui n’était qu’un passage obligatoire pour faire valoir ma décision de quitter Ruhmträne.
Je laissai l’opportunité de la première attaque à mon père. J’évitai le coup avec habilité, de même que son revers. Il para mon premier poing, mais je poursuivais, le martelant de coups en espérant l’user. À la fin de la salve, je reculai pour reprendre appui et recentrer mes attaques. Le sourire que père m’adressa par-dessus ses gants, contre son menton restera gravé dans ma mémoire. Car je n’aurais jamais pu le traduire. Il semblait à la fois fier de moi… et capable de me tuer. Oui. Je pouvais presque discerner de la haine dans son regard bleu acier.
Il réattaqua avec un cri rauque pour s’enhardir. Je sentais dans ses coups que sa colère ressortait de plus en plus. Son agressivité grandissait de plus en plus. Mais, en tant que son digne héritier, pétri du même argile, j’en faisais de même avec la mienne. Je laissais la rage et la rancœur s’infuser dans chacun de mes muscles. Je me promis de le lui faire payer.
Ce combat fut le plus terrible que nous partageâmes. Il n’était plus question de retenir ses coups. Il m’ouvrit la lèvre d’un poing dans la mâchoire. Par chance, je n’avais pas perdu de dents. En représailles, je lui enfonçai un poing dans l’abdomen, lui coupant le souffle malgré l’épaisseur de ses muscles abdominaux et en profitai pour lui briser le nez. Il pleuvait des gouttelettes de sang sur le plancher du gymnase.
Je sentais que père fatiguait. Il n’avait plus à affronter un petit garçonnet craintif, avec des gants aussi gros que sa tête. Cette fois, il avait affaire à un homme. Il avait proposé ce combat sans s’imaginer un instant que ce garçon avait grandi depuis. Je décelai une bonne ouverture pour l’assommer d’un puissant uppercut. Mon père s’écroula au sol, incapable de se relever.
Je toisai son corps allongé, d’un air triomphant, du sang et de sueur partout sur mon visage. Rien ne me retenait de le frapper de nouveau. J’aurais pu lui faire subir tout ce qu’il m’avait fait endurer. Des coups, en situation d’impuissance. Mais je ne voulais pas m’abaisser à la même lâcheté que lui.
Les gants que je lui jetai rebondirent sur le sol, à quelques centimètres de sa tête.

— Gardez-les, père. Je n’en aurai pas besoin, à Berlin.

Je quittai ainsi le gymnase, essuyant le filet rouge qui suintait près de mes lèvres. Ces lèvres fendues en un sourire de victoire.

*** *** ***


La vie à Berlin était sensiblement différente de celle à Ruhmträne. Le temps semblait s’écouler à une tout autre vitesse. Charlotte ne lambinait plus dans notre lit, le matin. Elle devait rejoindre son bureau et ne rentrait que tard le soir à l’appartement. C’était un ensemble de quelques pièces, dans un grand immeuble, sur Frankfurter Allee. Un logement tout à fait convenable, à proximité des boutiques sorcières, accessibles par la bouche de la nouvelle ligne du métro. Nous avions tout pour nous. La liberté, la jeunesse, les opportunités.
Je m’étais résolu à postuler auprès des Silberfalken, sans grand conviction, si ce n’était l’impression de faire le choix le plus raisonnable parmi tous ceux qui se présentaient à moi. C’était sûrement l’endroit où je pouvais m’avérer être le plus utile. Mettre à contribution mes compétences pour le bien commun sonnait agréablement dans ma tête, me donnait des faux airs de samaritains. Cela me changerait de mes sobriquets habituels. « Le grand orgueilleux », « le loup solitaire ». La plupart des gens manquaient cruellement d’inspiration quand il s’agissait de me trouver un surnom. Alors que, pour ma part, il s’agissait de l’inverse. Je m’attirais d’ailleurs un certain nombre de foudres pour cette raison. Je méprisais ouvertement les faibles d’esprits ou ceux qui tentaient de me faire croire, à tort, qu’ils avaient raison. J’avais promis à Charlotte de faire des efforts à ce propos en rejoignant les Silberfalken.
Ils me firent passer un certain nombre d’examens pour évaluer mes aptitudes. À la fois physiques, mais également concernant les sortilèges, mes connaissances sur les potions, sur les habitudes des moldus. L’épreuve psychologique était la plus risible de tous. Ils avaient tenté de me faire croire à un faux interrogatoire. Les cris, des menaces. Rien ne m’impressionnait. Je restais imperméable à tout ceci. À croire que l’enseignement de père avait eu du bon.
J’étais prêt à passer sur le terrain.
1931.
Les émeutes étaient de plus en plus nombreuses à la capitale. On s’arrachait les vivre, la nourriture, certaines ressources rares. Les chômeurs venaient chaque jour grandir cette foule, ils étaient de plus en plus nombreux. Les choses se bousculaient. Certains parlaient de guerre civile, même si nous savions, pour la plupart, que les sections d’assaut, encore appelées les chemises brunes, ne faisaient qu’agiter le fumier pour le faire chauffer… Beaucoup attendaient un revirement de situation, louchant sur les législatives qui se dérouleraient d’ici quelques mois, après la dissolution du Reichstag. Mais, de notre côté, les sorciers, nous ne faisions que craindre cette échéance…
J’avais été affecté au Grün Spatz, l’un des plus grands bars de la ville. Le patron, moldu, m’avait embauché. Le contrat des Silberfalken m’avait assigné à la tâche de serveur. Considérant ce métier trop ingrat pour ma personne, je réussis, au terme d’une longue discussion et de l’utilisation d’un philtre de persuasion, à me faire engager comme pianiste. En effet, le bar possédait cette grande scène et ce piano, un peu désuet, mais dont le son n’était pas désagréable.
Charlotte se moqua de moi, dans un premier temps. Car j’étais payé par un moldu pour vivre de ma passion pour la musique. En réalité, les Silberfalken m’avaient assigné une mission bien plus importante que cela. Je devais garder l’oreille sur toutes les conversations à portée, mémoriser les visages des clients. Les habitués, ceux de passage. L’endroit étant la coqueluche du quartier, il arrivait que des personnalités ou des gens d’influence se présentent. Je rédigeais, chaque soir, des rapports à propos de mes observations. Je devais m’en contenter, sans ajouter de soupçons. Cela n’aurait été que futiles interprétations…
Mais il y avait un élément en particulier qui ponctuait mes journées au Grün Spatz. Ce n’était pas un visage, une personnalité. Au départ, ce fut une voix. Féminine, forte. Toujours vers le même horaire, tôt le matin, quand je prenais à peine du service. J’ai commencé à comprendre qu’il s’agissait de la vendeuse de journaux, qui livrait, chaque jour, sa nouvelle fournée de ramettes. Je devinais, à son timbre, qu’elle n’était pas bien vieille.
Un matin, je guettai son départ, à la fenêtre. C’était une jeune femme brune, avec un nez en trompette, un air effronté. Sur ses cheveux, un foulard rouge pour empêcher quelques mèches de chatouiller ses yeux. Elle montait dans sa camionnette, les manches retroussées et poursuivait sa tournée, seule. Elle gérait son affaire. Mais elle n’était surtout pas désagréable à regarder…
Quelques jours, quand la bonne humeur n’était pas de mon adage, je ne lui accordais pas plus d’importance que cela, mais je sentais parfois des regards se fixer sur moi.
Jusqu’au jour où la petite livreuse de journaux eut l’initiative de la première parole :

— Alors, ton programme du jour ? me lança-t-elle, alors que j’organisais mes partitions sur la barrette du piano.

Je levai la tête vers elle ; je me sentais mal à l’aise de parler à quelqu’un quand j’étais assis. Je n’en avais pas l’habitude, préférant toiser les gens depuis ma hauteur.

— Du piano, rétorquai-je d’un ton sec.
— Merci, Sherlock ! ricana-t-elle, les poings dans les poches. Je voulais dire ton programme musical. Tes morceaux, tes artistes.
— De tout.
— Hm. Je vois. Pas loquace.
— Non.

Elle se pencha pour lire sur la partition.

— Liszt. Pourquoi pas.

Je ne lui accordai aucune réponse.

— Personnellement, je préfère les musiques qui envoient ! Du Tchaïkovski, ou du Beethoven, par exemple. La puissance ! Les frissons, tout ça ! Ahh…

Son soupir me fit frémir.

— Enfin. Je ne vais pas te déranger plus longtemps. Et j’ai une tournée à assurer. Allez. À une prochaine fois…

Elle me pointa du doigt, le bout de la langue dans la commissure des lèvres.

— … oh, il faudra que je te trouve un surnom.
— Sans façon.
— Ce n’est pas toi qui décides.

Elle me quitta sur ces mots rieurs, lançant de dernières salutations pétulantes à l’adresse de Hans, le patron du bar. Je suivis son départ, pivoté sur mon siège, et vis passer la camionnette devant la fenêtre. La jeune fille au foulard rouge m’adressa un geste de la main, semblant de salut militaire parodié. Ses manières intrusives et familières me révulsaient, mais me charmaient en même temps. Je ne comprenais pas cet étrange paradoxe.
Chaque matin, elle s’arrêtait près du piano, s’informant sur les partitions que j’avais choisies pour ce jour-là. Je prenais soin de les varier, pour éveiller son attention. Mais pourquoi étais-je entré malgré moi dans son jeu ?
Un soir de décembre, alors que je terminais ma journée, je m’accordai un dernier plaisir, exécutant une fugue de Bach. En posant mon dernier accord, je m’attendis au silence de la salle vide, alors qu’Hans passait la serpillère, la neige tombant au dehors. Mais un applaudissement me revint. Je fis volteface sur mon siège : la vendeuse de journaux était assise sur l’un des tabourets du comptoir. Elle avait retiré le foulard rouge de ses cheveux, révélant ses cheveux courts volumineux.

— Les journaux ont de l’avance ou du retard ? lui demandai-je, mesquin.
— Ils sont tous livrés. Je suis passée pour t’écouter. Tu me montres tes partitions, mais je n’avais jamais eu l’occasion de te voir jouer. Tu es un grand artiste.

Plutôt que de la remercier ou de me montrer gratifiant, je haussai les épaules :

— C’est mon métier.

Elle vida le fond de sa pinte de bière et me rejoignit sur la scène. Elle me poussa légèrement l’épaule afin que je lui libère de la place sur le siège. Sans savoir par quelle magie elle avait procédé, je m’exécutai. L’avoir si près de moi, entrée en toute impunité dans mon espace vital, me déstabilisait. Ses doigts frôlèrent les touches du piano.

— J’ai appris à jouer du piano quand j’étais petite. Je pense avoir oublié toutes mes notions.

Comme beaucoup d’autres fois, je ne lui fis grâce d’aucune réponse. Elle comprit que je n’étais pas enclin à entrer dans la discussion. Elle trouva le moyen d’un autre biais.

— Tu me jouerais du Beethoven ?
— C’est vaste.
— Celui que tu veux. Celui qui t’inspire.

Dans ce bar vide, aux lueurs faibles, au milieu de l’hiver, en présence des yeux brillants de la petite livreuse de journaux, j’avais bien une idée en tête. La sonate au clair de lune n’avait aucun mystère pour moi. Je la connaissais par cœur à force de l’avoir jouée et rejouée. Les cordes graves qui résonnaient donnaient encore plus de profondeur à la nuit berlinoise. Et les flocons de neige qui tombaient au dehors étaient tous des petites lunes, éclairés par la réverbération des lampadaires de la ruelle.
Mais elle s’opposait pourtant à tout ce que m’inspirait la petite livreuse de journaux. Elle, si ardente, toujours souriante. Cette mélodie lente et sinistre ne lui convenait pas. Au sein de cette pièce, elle n’en devenait alors que plus brillante encore, comme un petit joyau égaré.

— C’était vraiment très beau, souffla-t-elle à la fin du morceau. J’en ai la chair de poule…
— Ce n’est rien.
— Tu l’as très bien interprétée. Oui… c’était magnifique. Merci.
— Il… n’y a pas de quoi.

Puis, elle se pencha en avant pour mieux me dévisager. Ce sourire narquois ne me rassurait pas.

— Tu fais quand même très Beethoven. Avec ton manteau noir que tu ne quittes jamais. Tes cheveux. L’air si sérieux. Et ce foulard. Même s’il n’est pas exactement de la bonne couleur. Je ne sais pas. Il y a un petit air. Peut-être que tu es sa réincarnation !
— Je plains dans ce cas ce pauvre Beethoven.
— Ne dis pas ça… ! Hm. Une autre petite faveur ?
— Laquelle ?
— Me jouerais-tu la Lettre à Élise ?
— Cette bagatelle ? pouffai-je. Ce morceau est ridicule ! D’un banal !
— Ça ne m’empêche pas de l’apprécier. Il porte mon nom…
— Tu t’appelles Élise ?
— Oui. Et toi, d’ailleurs ? Je ne t’ai jamais demandé ton nom.
— Wilhelm Wolfgang Wolffhart.
— WWW. Je vois ! C’est vraiment un nom à rallonge, mon pauvre garçon ! En tout cas, ça fait bien nom d’artiste ! Mais il t’en manque un, à ta collection.
— Lequel ?
— Je te le dirai. Quand tu m’auras joué la Lettre à Élise.

Je grommelai, regrettant par avance de tomber aussi bas. Jouer cet infâme morceau que je déniais tant… Herr Leufer me l’avait fait apprendre pendant mes premières années d’apprentissage. Un temps synonyme de Ruhmträne. De cette époque lointaine, confiné dans ce manoir qui n’était jamais assez grand.
Pourtant, une fois que je l’eus terminé, un nouveau sentiment vint balayer tous les précédents, quand je me tournai vers Élise et que je crus apercevoir une larme au coin de son œil. Son expression bouleversée me transperçait sans que je puisse expliquer pourquoi. Étais-je enfin pourvu d’empathie ?
Ses lèvres frémissantes remuèrent :

— Merci… Merci. C’était…

Elle ne parvint pas à terminer sa phrase et je respectai ce silence d’un sourire bien vite évaporé.

— Juste merci.

Puis, sans prévenir, elle me frappa l’épaule, sans y mettre de violence.

— Hé ! me haussai-je.
— Ça, c’est pour m’avoir presque fait pleurer.

Je hochai la tête et la regardai se lever. Ses yeux s’abaissèrent sur son foulard rouge qu’elle triturait dans ses mains. Puis, elle me le tendit :

— Et ça, c’est aussi pour toi. Tiens. Ça ira encore mieux avec ton costume…

Et elle prononça alors, dans un rictus amusé, un surnom qui perdura pendant des années et qui me hante encore aujourd’hui :

— … Ludwig.

Je rentrai chez moi, les yeux rivés sur ce présent, sans savoir qu’en faire. Charlotte avait préparé le repas, n’attendant que ma présence à table. Je fis un crochet par la chambre pour déposer le foulard sur ma table de chevet avant de la rejoindre.
Charlotte me raconta alors sa fastidieuse journée à l’Alderreicht, où les affaires se complexifiaient également, au même titre que la politique moldue. Certaines rumeurs rapportaient que Grindelwald était revenu en Europe. Ceci s’accordait avec la disparition répétée de certains sorciers sur le territoire. Chacun restait sur le qui-vive et les Aurors de tout le continent gardaient les yeux ouverts.
Je restai assez évasif, voire silencieux, quant à mon propre programme de la journée, mais Charlotte ne le releva pas. Elle avait l’habitude que je ne sois pas expansif sur ce genre de sujet. Parler du quotidien me semblait être une aberration, une perte de temps, l’étalage des compétences de celui qui parlerait le plus pour ne rien dire.

— Tu as des nouvelles de ton ami de Durmstrang ? me demanda-t-elle pendant la soupe.
— Niklaus ? Pas spécialement.
— Même pas un hibou ?
— Non. C’est un débrouillard. Il a bien dû trouver du travail à la sortie de l’école.
— C’est vrai qu’il était malin.
— C’était sa seule qualité.
— Tu es méchant avec lui ! C’était ton ami. Le seul que tu aies eu, d’ailleurs.
— Je ne vois pas l’intérêt de lier des relations dans un endroit où nous sommes censés nous instruire.
— C’est ça… N’essaie pas de te trouver des excuses, Wilhelm. Ça te sied mal ! Admets juste que tu es une personne asociale.
— Antipathique, nuançai-je.
— Ça, c’est ce que tu essaies de te faire croire. Mon grand bougon !

Je partis me coucher tôt, prétextant la fatigue. Mais Charlotte ne me rejoignit pas. Elle devait terminer de rédiger un rapport urgent pour le lendemain. De ce fait, je me couchai seul. Cependant, mes yeux entrouverts restaient captivés par la seule touche de couleur de cette chambre sombre et froide, juste à côté de ma baguette magique. Je tendis le bras pour attraper le foulard rouge et le ramenai vers moi. Sans comprendre ce qui guidait mon geste, je le portai à mon nez. L’odeur des cheveux d’Élise. Je la découvrais pour la première fois, envoûté. Oui, son parfum m’ensorcelait. J’ignorais de quelle magie cette moldue avait usé, mais j’étais sous le charme.

*** *** ***

Chaque soir, je repoussais l’heure de mon départ du Grün Spatz, espérant secrètement qu’Élise reviendrait à ce moment-là, même si je la croisais chaque matin, de manière assez fugace. J’avais le droit à un « salut, Ludwig ! », à un geste, à un sourire. Et je lui souriais aussi en retour. Je savais, au fond de moi, que mon cas était perdu. Que malgré moi, malgré mon engagement avec Charlotte, j’étais tombé amoureux de la petite livreuse de journaux. Car je ne pensais plus qu’à elle. Même ma mission semblait passer à l’arrière-plan.
Peu avant Noël, elle s’accorda de nouveau un temps avec moi. Sa bière trônait sur le piano, je ne l’avais pas réprimandée à ce propos. La pinte en verre permettait à la lumière du dehors de donner des reflets d’or, ombres qui se projetaient sur le vernis noir de l’instrument. Je me surpris à apprécier cette touche de couleur. À côté de la grosse pinte, mon petit verre en cristal ; son breuvage fort était transparent.
À la demande d’Élise, je lui jouais quelques pièces de Tchaikovski. Les douze morceaux de l’opus 72. Elle m’écoutait avec attention, l’air rêveur. Je le voyais du coin de l’œil. De mon côté, je m’appliquais à suivre le conseil de mon ancien professeur de musique. J’ajoutais les émotions que je ne pouvais exprimer à travers les mots aux notes de mon piano. Il y avait tant de choses à dire. Surtout, à quel point je me sentais perdu. Tiraillé.
À la fin de ma prestation, il y eut un long silence. Dehors résonnaient les rares sons de la nuit de Berlin. Hans était parti depuis longtemps en me confiant les clés.

— Je pourrais rester des heures à t’écouter, Ludwig, me chuchota Élise. Tu as une telle façon de jouer.
— Merci.
— Toi ? Me remercier ? Que se passe-t-il ? Aurais-tu trop bu ?

Elle me subtilisa mon verre d’eau de vie dans un grand rire.

— C’est fini pour toi, l’alcool, Ludwig !
— J’étais… j’étais sincère !
— Ah. Oh.

Élise le reposa puis, croisa les bras. Elle avait revêtu un manteau plus chaud en cette saison, se donnant des airs de fausse dame. Je savais bien que derrière se cachait cette jeune fille en salopette, avec ses manières un peu brusques, qui ne se laissait jamais marcher sur les pieds. Une femme travailleuse, une femme qui en voulait, une femme qui se donnait les moyens.

— Eh bien… je ne sais que dire. Tu m’améliores.

Je lâchai un sourire crispé, maladroit.

— Il faut bien, marmonnai-je. On ne peut pas avoir que des défauts dans la vie.
— Tu n’as pas que des défauts, Ludwig. Bon, certes. Tu n’es pas très bavard. Un peu grognon. Même grognon tout court. Odieux, qui ne se prend pas pour n’importe qui. Mais c’est normal. Tu es qui tu es. Et tu es un génie. Tu possèdes une immense sensibilité. Que toi-même, tu ne dois même pas soupçonner. Tu renfermes tellement de choses en toi. Dans ce corps. Qui, je dois l’avouer, n’est vraiment pas désagréable à regarder.
— Tenterais-tu de me séduire ? ricanai-je, avec une pointe de sarcasme.
— Que me répondrais-tu si je te disais que c’était le cas ?

Rien. C’était ma réponse. J’étais incapable de rajouter quoi que ce soit. Car tout en moi s’emmêlait. Élise rougit ; peut-être qu’elle pensait que sa tentative d’approche avait échoué.

— Je vais y aller, souffla-t-elle. Je ne pense pas passer les prochains jours. C’est mon frère qui va se charger de livrer le journal. En attendant…

Quelques secondes, elle me dévisagea, les lèvres entrouvertes, comme hésitante. Elle finit par se pencher au-dessus de moi et à les poser sur les miennes. À quand remontait mon premier baiser avec Charlotte ? Nous étions si jeunes, des enfants encore à l’époque, j’avais dû l’oublier. Mais celui-là éveilla tant de choses en moi…
Je sentis sa main, gantée d’une mitaine, glisser sur ma joue.

— … joyeux Noël, Ludwig.

Ses yeux marron étaient si proches de mien que je ne pus résister. J’attrapai son visage et l’embrassai de nouveau, libérant toute la passion que j’avais longtemps retenue. Qu’il me semblait connaître pour la toute première fois de ma vie.
Nous fîmes l’amour derrière le comptoir et nous nous quittâmes avec le même cœur allègre. Ma joie et mon sourire retombèrent quand je franchis seul la porte d’entrée de mon immeuble. Car je sais que j’étais revenu dans le monde de la réalité…
Je passai alors les fêtes de fin d’année les plus longues de toute ma vie. Je n’osai pas avouer mon forfait à Charlotte et m’en sentais terriblement coupable. Mais en même temps, il me tardait de retrouver Élise au Grün Spatz. L’attente semblait interminable. Charlotte, de son côté, ne soupçonnait rien de grave, mais remarquait que quelque chose avait changé. Elle me le faisait comprendre par des petites remarques, glissées ci et là.

« Eh bien, tes zygomatiques ont retrouvé leur fonction ? »
« Est-ce moi ou tu es moins grognon qu’à l’habitude ? »
« C’est gentil de m’aider… pour une fois ! »

Oui. De manière assez ambiguë, je prêtais plus attention à Charlotte. Elle gardait une place très importante dans mon cœur. Mais plus les jours passaient loin d’Élise, plus le manque se faisait ressentir, plus je comprenais ce qu’était l’amour. Ce sentiment que je n’avais en réalité jamais vraiment vécu avec Charlotte.
Je me sentais enfin exister en tant qu’humain. Non en tant qu’héritier, en tant que Wolffhart, ni même en tant que sorcier. J’étais vivant et j’en prenais enfin conscience. Cela me donnait une toute autre perspective. Je voulais profiter de cette vie que je découvrais à peine. Cela n’avait aucune importance qu’Élise soit moldue. Elle représentait bien plus que tout cela.

 


Chaque matin de travail, j’attendais que la camionnette de journaux passe devant la fenêtre. Mais comme elle m’avait averti, c’était son frère qui descendait du poste de conduite, vieil adolescent dans un costume marron trop petit pour lui. Je n’osais pas lui demander des nouvelles d’Élise. Je ne voulais pas me dénoncer.
Je me souviendrai toujours des battements de mon cœur qui s’accélérèrent à ces simples mots :

— Salut, Ludwig !

Élise m’adressa un geste de la main depuis le comptoir, alors que j’organisais mes partitions. Mon sourire fut sûrement le plus bredouillant à ce moment-là. Cependant, je pris mon courage à deux mains et la rejoignit. J’avais envie de l’embrasser, mais ce n’était sûrement pas le moment ni même le lieu, Hans débarrassant son évier de ses verres propres et gardant un œil curieux sur nous.

— Passé un bon Noël ? me demanda-t-elle, en me donnant un tape dans le pectoral.
— Tu aurais un temps pour discuter ?
— Eh bien ! Tu ne passes pas par quatre chemins, toi. Et tu ne prends même pas la peine de répondre à ma question. Mais soit.
— C’est important.
— Oh ! Si le grand Wolffhart utilise le mot « important », c’est que cela doit être VRAIMENT important !
— Je suis sérieux, Élise.
— Très bien.

Elle sortit un papier de la poche de son pantalon, trop grand pour elle, ajusté avec des ceintures. Sûrement emprunté à l’un de ses frères. Et attrapant un crayon derrière le comptoir de Hans, elle inscrivit le nom d’un parc et une heure.

— Rejoins-moi là-bas ce soir, après ton service. C’est proche de chez moi.
— Très bien.
— Passe une bonne journée, Ludwig !

Elle s’éclipsa, accompagnant ses mots d’un clin d’œil complice, et remonta dans sa camionnette chargée de journaux.
Toute la journée, je jouai sur la scène en observant les visages connus des clients, la boule au ventre. Je n’arrêtais pas de me répéter en boucle les meilleures paroles que je pouvais lui présenter.
Cette sensation de mal-être ne disparut pas quand je sortis du Grün Spatz et que je transplanai dans un coin discret pour rejoindre le point de rendez-vous.

— Tu as fait vite ! me fit remarquer Élise.
— Tu… préfères qu’on marche ? Ou qu’on s’asseye ?
— À cette saison, si je m’assois sur un banc, je risque de repartir avec un bout de fessier en moins ! Il restera collé au fer !

Sa blague ne parvint pas à me faire sourire. Amorçant quelques pas l’un et l’autre, elle comprit que le sujet que je voulais aborder avec elle était plus sérieux qu’elle ne l’avait imaginé :

— Il y a un souci, Ludwig ?
— Pas vraiment. Enfin, si.
— Ça a un rapport avec ce qu’il s’est produit avant Noël ?
— En quelque sorte.

Elle cessa de marcher et planta ses yeux dans les miens :

— Tu ne veux plus me voir, c’est ça ?
— Non ! Pas du tout, Élise, au contraire !

J’aurais eu envie d’attraper son visage, de caresser ses joues, de humer l’odeur de ses cheveux, de la garder tout entière, pour moi. Mais je devais d’abord lui avouer la situation :

— Je suis fiancé.

Survint alors la réaction la plus improbable : elle se mit à pouffer de rire.

— Ce n’est que ça ?!
— Quoi ? Ça ne te dérange pas ?
— Oh, non ! Non ! Ce ne sont que des fiançailles ! Ce n’est pas grave !
— Je ne sais pas si tu saisis dans quelle situation je suis.
— Tu ne supportes pas l’idée d’avoir une maîtresse ? Tu es décidément un homme bien étrange.
— J’ai beaucoup de respect pour Charlotte. Cela fait très longtemps que je la fréquente, c’est mon amie d’enfance. Mais… je t’aime.

Ces mots semblèrent bien plus l’impacter.

— Ludwig…

Les siens tressaillaient sur ses lèvres, alors que son regard fuyait. Elle était bouleversée.

— Je… je ne sais pas quoi te dire. J’étais à trois mille lieues de m’imaginer que tu avais ce genre de sentiments pour moi. Tu es tellement… distant.
— Je garde les choses pour moi. Mais quand je suis avec toi, c’est différent. Je peux m’exprimer, sans la peur du jugement. Et j’ai envie de continuer avec toi. Mais ce n’est pas possible, dans les faits actuels.
— Je vois.

Elle m’attrapa la main et le sourire qu’elle m’adressa ne me réconforta qu’à moitié.

— Réglons les choses de suite. Il faut qu’on aille voir Charlotte.
— C’est la pire idée du monde !
— Tu préfères attendre ? Laisser mariner cela ? Crois-moi. C’est un service que tu lui rends, en lui parlant tout de suite. Nous mettrons les choses à plat, plutôt que de garder des silences.

Elle était si directe, si franche. Mon opposé, ma complémentarité.

— Tu dois apprendre à dire ce que tu penses, Ludwig. Même si ça blesse ceux qui sont en face de toi. Tant pis pour eux. Ils ne sont pas assez forts pour affronter la vérité. Toi, tu l’es. Tu ne dois plus te taire. Pas tant que tu seras avec moi. Je veux que tu dises tout ce que tu penses. Et ça commence avec Charlotte.

D’une manière bien étrange, elle m’avait ainsi convaincu de l’accompagner jusqu’à mon appartement. Avec un peu de chance, Charlotte ne serait pas là. J’eus un moment d’hésitation devant la porte, mais les yeux d’Élise pouvaient me faire traverser le monde.
À mon plus grand regret, Charlotte était là, triant quelques parchemins sur son bureau de travail. Je ne voulais pas la blesser, elle m’était si chère… Je regrettais d’avance les instants suivants. Surtout en voyant son sourire se tourner vers moi.

— Ah, Wilhelm ! Je t’attendais justement pour…

Elle vit apparaître Élise derrière moi et s’interrogea :

— Tu amènes une visiteuse ?
— Élise Rosenthal, enchantée ! se présenta la concernée, en fondant sur elle, pour lui serrer la main vigoureusement.

Avec une moue curieuse, elle observa le visage de Charlotte, troublée.

— Vous êtes vraiment un charmant petit bout de femme ! Je comprends que Ludwig ait craqué pour vous !
— Merci, mais je… Vous… êtes une collègue de Wilhelm ?
— On peut dire ça ! On se croise au Grün Spatz, tout ça. Mais Wilhelm va tout vous dire. Quel appartement ! J’aime beaucoup l’agencement ! La décoration serait à refaire, mais quelle luminosité ! Oh, c’est quoi ce mignon petit objet ?

Elle fut happée par le scrutoscope, immobile sur le buffet. Charlotte s’approcha de moi et, mal à l’aise, me demanda à voix basse et tendue :

— Wilhelm. Qui est cette femme ?
— Elle s’appelle Élise.
— Oui, elle me l’a dit ! Ses manières sont étranges !

Quand Élise tenta de regarder à travers le dôme en verre du scrutoscope, Charlotte comprit alors l’étendue de sa nature :

— Je vois ! C’est une Moldue. Depuis quand tu te lies d’amitié avec les Moldus ? C’est une serveuse du Grün Spatz ?
— Non. Elle livre les journaux. Et…

Les mots se coincèrent dans ma gorge. C’était trop précipité, c’était de la folie. Quelques mois en arrière, je ne connaissais même pas Élise et me voici que je me retrouvais devant ma fiancée à lui avouer que j’avais fauté.

— Et je l’aime.

Charlotte ne s’y attendait tellement pas que son expression se figea et que son visage se dégorgea de ses couleurs, les paupières papillonnantes.

— Tu… quoi ?
— J’ai des sentiments pour Élise. Nous… nous fréquentons depuis quelques semaines.

Elle semblait tout à coup mieux comprendre ma gaieté, somme toute relative, de ces derniers temps. Mais voir saillir les larmes à ses yeux me transperça le cœur.

— Com… Comment ? Tu…

Quand ses yeux se tournèrent vers Élise, toute sa rage se déversa sur elle :

— Tu as posé tes mains sur mon fiancé ?! cria-t-elle en se ruant sur la petite vendeuse de journaux.

Élise la retint d’un glapissement, pendant que j’essayais d’intervenir. Mais la petite Moldue savait bien se défendre.

— C’est lui qui est venu tout seul ! répliqua Élise en se libérant de la main de Charlotte, qui avait tenté de lui agripper les cheveux.
— Menteuse !

Charlotte était si folle de rage qu’elle porta sa main à la doublure de sa robe. J’attrapai immédiatement son poignet avant qu’elle n’aille plus loin. Elle ne pouvait pas se permettre de rompre le Code International du Secret Magique. Mais ce geste, ce contact, sembla la tempérer :

— C’est donc vrai ?

Le nez retroussé et le visage rouge, elle récupéra son bras et se dirigea vers la chambre d’un pas agacé.

— Charlotte ! tentai-je de la rattraper.
— Ne cherche pas à revenir sur tes paroles, Wilhelm ! Tu veux que je m’en aille, alors je m’en vais !
— Je ne veux pas que tu t’en ailles, Charlotte ! Où est-ce que tu irais ?
— Ma collègue Claudia habite près du Tiergarten ! Elle pourra m’héberger !
— Je veux que tu restes !
— Tu ne peux pas, Wilhelm !

Charlotte jeta le chemisier qu’elle avait en main sur le lit en criant de rage. Ses respirations étaient bruyantes, ponctuées de lourds sanglots.

— Tu ne peux pas nous avoir toutes les deux… Tu comprends ? Je ne peux pas rester là, avec l’affront que tu me fais ! Qui serais-je, dans ce cas ?

Elle profita qu’Élise soit dans le séjour pour rassembler un maximum de vêtements possibles dans sa valise avec la magie. Les verrous de la grosse mallette se refermèrent d’eux-mêmes dans un cliquetis qui retentit dans la chambre silencieuse.

— Adieu, Wilhelm ! me lança-t-elle en me passant sous le nez.
— Charlotte, attends ! Laisse-moi t’expliquer…
— Non, toi, laisse-moi !

Sur ce cri aigu, elle pénétra dans le séjour et adressa des yeux furibonds à Élise, qui feignait l’innocence, assise, les jambes croisées, dans un énorme siège.

— Beaucoup de bonheur à tous les deux, lui susurra-t-elle.
— Merci ! Bon courage pour la suite, grande fille !

Préférant fuir plutôt que de céder et de lui faire ravaler ses paroles une fois de plus, Charlotte quitta l’appartement sous mes yeux impuissants. Élise tapota les accoudoirs du siège.

— C’est très confortable, ça. J’espère qu’il est à toi et pas à elle ! Ça me ferait mal au cœur de le voir partir.

Mais elle comprit à mon silence que ce n’était pas le moment de plaisanter. Je venais de balayer mon ancienne vie pour elle. Elle quitta son assise et me rejoignit en silence, caressant mon bras pour inviter mon regard à croiser le sien. Puis, lentement, elle vint se blottir contre moi. Comme un geste de remerciement de l’avoir choisie face à tout cela.

— Tu n’es pas seul, Ludwig. Et tu ne seras jamais seul. Tant que je suis avec toi…

Mes bras s’enroulèrent autour d’elle. Ses cheveux. Leur odeur me rappelait ce foulard. Son premier cadeau.

— Nous allons tout ranger, ici. Mettre les choses à neuf. Et nous créer nos propres souvenirs. Tu vas voir. Ça va être une très chouette aventure…

*** *** ***

Cependant, je ne me sentais pas tranquille de ne pas avoir pu m’expliquer avec Charlotte. Le lendemain, je profitai de l’un de mes rares jours de congés pour aller la voir sur son lieu de travail. L’entrée de l’Alderreicht était certainement la plus prestigieuse, mais également celle la plus à portée de n’importe qui. Car il ne s’agissait de rien d’autre que la porte de Brandebourg. Il suffisait de posséder une baguette magique et de marmonner le mot de passer en traversant l’arche centrale pour traverser le portail enchanté. Un grand bâtiment à l’architecture classique apparaissait maintenant sur la place, vidée de ses moldus. Un grand aigle sculpté veillait à l’entrée. Sa tête animée se penchait afin que ses yeux de marbres scrutent les différents visiteurs qui entraient et sortaient de la bâtisse.
Tous me laissèrent passer. Mon nom et la réputation de ma famille me précédaient. J’étais déjà venu à plusieurs reprises pour rejoindre les salles d’instances et donner un avis juridique neuf que certaines affaires que les Silberfalken tentaient de défendre auprès de fonctionnaires sourds qui préféraient croire que le pays sortirait de ces années 30 sans dommage.
Le bureau de Charlotte se trouvait à l’un des étages, les escaliers en colimaçon montant tout seul. Quand sa collègue Claudia me vit arriver, portant une boîte regroupant certaines affaires importantes qu’elle avait oubliées à l’appartement, la sorcière tira une grimace :

— Charlotte est dans son bureau. Mais je ne suis pas certaine qu’elle veuille te voir.
— Ce qu’elle veut m’importe peu. Je dois lui parler.

J’imposai alors ma présence, ouvrant la porte. Quand Charlotte m’eut reconnu, son visage vira au rouge et elle abandonna la révision des parchemins, sur lesquelles les machines à écrire ensorcelées déversaient leurs flots de lettres imprimées.

— Sors de là, immédiatement ! m’ordonna-t-elle en pointant la sortie.
— Je viens juste déposer ça. Et… j’ai besoin de te parler.
— Tu es sourd ? Sors de là !
— Charlotte, s’il te plaît. Je sais que tu es en colère. Et tu as tout à fait le droit. C’est légitime. Mais laisse-moi juste t’expliquer les choses. Je t’en prie. Je tiens à toi…

Elle ravala ses émotions débordantes, la gorge nouée.

— Très bien. Assieds-toi, m’intima-t-elle, sans ciller.

Une fois que je me fus installé, elle demeura debout, certainement pour me dominer depuis sa hauteur.

— J’attends, scanda-t-elle les bras croisés. Tes explications.
— Écoute, Charlotte. Je… je te connais depuis toujours. On est né presque au même endroit, on a grandi ensemble. Tu connais toute ma vie. Tout ce par quoi je suis passé. Tu as été ma première amie. Une véritable amie, une confidente. Et…

Les mots se coincèrent quelques secondes dans ma gorge.

— … je croyais que c’était ça, de t’aimer. Parce qu’en réalité, je ne savais pas ce que cela signifiait vraiment. J’ai un immense respect pour la personne que tu es. Courageuse, idéaliste, qui n’a peur de rien. Je serais capable de rester ma vie avec toi, car je me sens en confiance. Et je sais que je pourrais toujours compter sur toi. Mais le fait est, qu’en rencontrant Élise, j’ai découvert ce que c’était d’aimer. Malheureusement, et je m’en veux pour ça, crois-moi, ce n’est pas ce que je ressens pour toi…

Perturbée par ces concessions, Charlotte s’appuya sur l’arête de son bureau en bois.

— Je… vois, renifla-t-elle fort. C’est… c’est honnête, Wilhelm.
— Je ne veux rien te cacher. Je tiens à toi. Tu es la meilleure amie que j’ai eue dans ma vie jusqu’à présent. Et tu le resteras, si tu l’acceptes. J’ai besoin de toi à mes côtés. Mais pas comme nous l’avions planifié. Pas de la manière dont tout le monde pensait que cela terminerait…
— J’ai besoin de temps. Tu… peux bien m’accorder cela ?
— Bien sûr. Autant qu’il t’en faudra.
— Mais… Wilhelm. Qu’est-ce qui te dit qu’Élise ne te dupe pas ?

Je fronçai mes sourcils et une ride se creusa sur mon front, encore juvénile à l’époque.

— Une contre-espionne. Qui te dit qu’elle n’est pas une sorcière elle aussi, qui a percé à jour ta couverture, au Grün Spatz.
— C’est impossible, rejetai-je. Élise est la personne la plus franche et la plus honnête que je connais. Elle est moldue. J’en suis certain.
— Très bien. Si tu le dis. Mais tu ne pourras pas dire que je ne t’avais pas prévenu si tel est le cas.

Son soupir tremblant fut allongé.

— Bien. Est-ce que tu as fini ?
— Oui. Tu veux que je m’en aille ?
— S’il te plaît…

Opinant du chef, je quittai ma place en laissant là la boîte, pendant que, dans le mouvement inverse, elle se rassit à sa chaise, se massant les tempes. Pourtant, elle m’arrêta alors que je m’apprêtai à sortir :

— Sois heureux, Wilhelm.

Le timide sourire qu’elle m’accorda me laissa entrevoir l’espoir d’un pardon.

— Tu le mérites.

À mon tour, je lui décernais un sourire sincère, libéré.

— Merci, Charlotte…

*** *** ***

La vie semblait si différente, aux côtés d’Élise. Aucun jour ne se ressemblait. Nous nous laissions guider, au fil de nos envies, de nos folies. Et Élise ne manquait jamais de ressources ! Pendant l’été 1932, nous avons pris sa camionnette et sommes parti sillonner l’Allemagne, sans avoir aucune idée d’où nous allions. Nous suivions notre instinct, des pistes approximatives, sans se préoccuper des conséquences. Cela créait toujours les plus belles surprises. Mais aussi les situations les plus cocasses. Quand la camionnette tomba en panne au beau milieu de la campagne, je dus attendre qu’Élise s’endorme, quand la nuit tomba, pour réparer le moteur à l’aide de la magie, car ni elle ni moi n’étions parvenus à toucher à la mécanique. Elle semblait d’ailleurs bien plus douée que moi dans le domaine.
Nous vivions dans notre nouveau monde, rien qu’à nous. Chaque jour, nous nous croisions au Grün Spatz, quand elle venait livrer les journaux et nous échangions, comme si nous n’habitions pas déjà ensemble. Ces ambiguïtés laissaient le pauvre Hans suspicieux. C’était un temps d’insouciance, d’innocence. D’amour, qui éclipsait tout le reste. Mais la réalité nous rattrapa fatalement…
Je le compris un soir, quand je revins du bar, des courses sous le bras, et que je retrouvai Élise dans la cuisine, face à la radio qui grésillait.

— … qui suite à des négociations avec Franz von Papen, aboutit à une entente. L’Allemagne semble donc trouver aujourd’hui un nouveau Chancelier, remplaçant ainsi von Schleicher. Sous les fenêtres de la chancellerie, des milliers de personnes ont défilé, de même que sur Unter den Linden, tous avec un seul nom à la bouche. Ils sont venus acclamer et célébrer la nomination d’Adolf Hitler !

Suivait un discours enflammé du nouveau chancelier qui me fit frémir de colère ; Élise, elle, tremblait de peur.

— Ils ont laissé… un fou accéder au pouvoir. Ils ont…

Je m’approchai d’elle, par derrière, pour encercler ses épaules de mes bras. Je refusais qu’elle succombe à la peur. Cela ne lui ressemblait pas.

— Nous allons surmonter ça, lui assurai-je. Ce n’est… qu’un mauvais moment.
— Tu es si sûr de toi.
— Je le suis.

Je m’accroupis à ses côtés pour garder mes yeux à hauteur des siens.

— Nous nous protégerons mutuellement. Mais tant que tu restes avec moi, tout se passera bien.
— Qu’en sais-tu ?

Ma réponse mourut au fond de ma gorge : je ne pouvais pas lui concéder ma véritable nature. Il était encore beaucoup trop tôt. Comment Élise réagirait-elle le jour où elle apprendrait que j’étais un sorcier ?

*** *** ***


Mais les choses accélérèrent à notre insu. La sombre politique moldue qui se profilait n’en était pourtant pas la conséquence. Car lors de l’été 1933, une annonce bouleversa ma vie à jamais. Élise attendit la fin du repas d’un soir pour m’en parler :

— Ludwig, j’ai une question pour toi.
— Tu as toujours des questions pour moi.
— Ne sois pas sarcastique.
— Hm. Pardon. Qu’y a-t-il ?
— Qu’est-ce que tu penserais si… un jour, nous avions des enfants ?

Je fis une pause dans mon geste de débarrassage ; la question m’avait coupée en plein vol.

— Eh bien, c’est-à-dire… Je trouve que les enfants sont des êtres dénués de logique et de sens humain.
— Un peu comme toi, pour le second point.
— Je voulais dire… les enfants sont des êtres égoïstes. Certes. Comme moi. Mais ils sont beaucoup plus stupides. Ils ne sont pourvus d’aucun tact, d’aucune réflexion. Certains se pensent au-dessus de toutes les règles.
— Tu dérives. Je te parle de nous, avoir des enfants. Pas des enfants en général.
— Oh. Eh bien… je ne sais pas. Je ne me suis jamais projeté là-dedans. J’essaie déjà d’oublier l’existence de mon propre père. Alors m’imaginer en devenir un est assez hardi ! Pourquoi une telle interrogation ?

Sa grimace avait un petit air de triomphe, alors qu’elle se ratatinait sur sa chaise.

— Parce qu’il se pourrait que cela survienne plus tôt que prévu.

L’assiette que je tenais en main se brisa en mille morceaux sur le plancher.

— Oups, lâcha Élise. C’était l’une de nos dernières. Pas grave ! Je mangerai dans un bol ! Ou sur la table.
— Es-tu en train de me dire… que tu attends un enfant ?
— Oui, cela se pourrait.

Je manquai d’en perdre l’équilibre et dut me tenir à l’évier pour rester debout.

— Mais… nous ne sommes même pas mariés ! Et… non ! Non, non ! Je ne suis clairement pas prêt pour ça ! Tu me vois, moi ? Père ?
— Avec ton caractère de merde ? Ne t’en fais pas. Avec le mien aussi, ça sera un enfant bien gratiné !
— Bon, d’accord, Élise écoute… !

Avec précipitation, je me rassis à table, face à elle et planta mes yeux paniqués dans les siens.

— Il y a quelque chose qu’il faut que je te dise depuis des mois. Je pensais que cela pouvait attendre. Mais je ne peux plus maintenant.
— Ça tombe bien, m’avoua-t-elle, d’une voix plus basse. J’avais aussi quelque chose à te confesser… Tu commences ou je commence ?
— Je suis un sorcier.

Élise plissa des yeux, sans comprendre.

— Un… sorcier. Genre avec une…

Je sortis la baguette magique de ma poche et la plaqua sur la table comme preuve.

— … baguette magique. Très bien. Hm. Ou peut-être un bout de bois.
— C’est une vraie.
— Oui, d’accord, Ludwig. Mais… c’est bien beau, tout cela. C’est génial d’avoir des croyances et…

J’avais récupéré ma baguette magique et l’agita :

— Reparo.

Aussitôt, l’assiette brisée se recolla d’elle-même et vola en tournoyant avant de se poser délicatement à nos côtés, sur la table, sous les yeux émerveillés d’Élise qui la pointa du doigt.

— D’accord, com-… comment tu as fait ça ?
— Je suis un sorcier, lui répétai-je. Je maîtrise la magie.
— Depuis longtemps ?
— Je suis né ainsi. Toute ma famille est sorcière depuis des générations. J’ai fréquenté une école de magie. Et le travail que j’occupe aujourd’hui… eh bien, en réalité, je suis sous couverture. Je suis en mission, pour les sorciers.
— Hem. Très bien, d’accord. Et… ton ancienne fiancée, Charlotte. Elle le savait ?
— C’était une sorcière, elle aussi.
— Ah, ça explique des choses…

Elle se prit la tête, les yeux toujours écarquillés.

— Un sorcier… la magie. C’est réel ?
— Oui. Mais ce n’est pas un drame.
— Non, c’est juste… Je ne sais pas comment réagir ! J’ai envie de te dire que certainement la chose la plus dingue que j’aie entendu de toute ma vie !
— Un peu comme toi qui m’annonces que tu vas avoir un bébé… !

Sa bouche s’ouvrit de stupeur quand elle comprit pourquoi cette annonce avait eu lieu.

— L’enfant qui va naître… il va être comme toi ? Il va être sorcier ?
— Probablement. Il y a des chances. C’est pour ça que je ne pouvais pas te le cacher.
— Et… le fait que je ne sois pas une sorcière. Je veux dire… le bébé, s’il l’est, je le saurai ?
— Cela m’étonnerait.

Elle se pencha davantage au-dessus de la table pour se saisir de mes poignets, avec un grand sourire radieux.

— Raconte-moi ! Qu’est-ce que tu peux faire ? Avec ta baguette ? Tu vois dans l’avenir, tu peux voyager dans le temps ?
— Aucun des deux, ricanai-je. Et ce n’est pas plus mal.

Mon air redevint plus sérieux, alors que je lui caressais les mains.

— Mais tu m’as dit que tu avais toi aussi quelque chose d’autre à me dire. Je t’en dirai plus sur mon monde quand toi, tu m’auras tout raconté.
— Très bien.

Élise eut du mal à déglutir.

— Le bébé, il ne sera pas qu’à moitié sorcier.
— Techniquement, il sera soit sorcier, soit il ne le sera pas.
— Je suis juive, Ludwig. Je veux dire… j’ai des origines juives. Ma grand-mère maternelle ne l’est pas et je ne pratique pas, mais… dans les circonstances actuelles, je préférais t’en faire part.
— Je n’aurais pas pensé.
— Ah ? Tu trouvais que Rosenthal avait des sonorités asiatiques ? Tu penses que mon père possède une imprimerie de manière gracieuse ?

Mes doigts se resserrèrent autour des siens.

— Je t’aimerai, qui que tu sois, Élise. Ce que tu me dis, ça m’importe peu. Ça ne me fera pas changer d’avis.
— Tout comme ce que tu m’as dit, rougit-elle.
— Et on avancera. Ensemble.

Mes mots se coincèrent dans ma gorge sous l’effet de l’émotion.

— Tous les trois… précisai-je.

Dans un sourire troublé, Élise se leva pour contourner la table et se pencha au-dessus de moi pour m’embrasser avec tendresse. Je ne regrettai pour rien au monde ma déclaration. Et plus les minutes passaient, plus j’acceptais la future réalité. Celle que nous deviendrions une famille. Une nouvelle famille Wolffhart.
Puis, l’excitation naturelle d’Élise prit le dessus :

— Mais raconte-moi ! La magie ! Tout ce que tu peux faire avec !

*** *** ***


Les semaines, les mois passèrent. Ma joie laissa place à la panique au fur et à mesure que je vis le ventre d’Élise prendre du volume. Je n’étais, finalement, peut-être pas si prêt que ça ! Ma future paternité ne cessait de me confronter à la relation que j’entretenais avec mes propres parents. Si Élise mettait au monde un fils, je craignais de devenir le père que le mien avait été envers moi. C’était quelque chose que je me refusais de réaliser… Je ne comptais d’ailleurs pas prévenir mon père de cette future arrivée. Cela faisait des années que nous n’avions pas échangé. Je regrettais seulement de ne pas pouvoir passer rendre visite à mère, comme autrefois. La pauvre devrait être abandonnée aux ténèbres et aux puanteurs de sa chambre confinée.
Les choses évoluaient à Berlin. Les chômeurs vidaient les rues, remplacées par des sections d’assaut, toujours plus nombreuses que la veille. Les regards se baissaient devant eux. Sauf peut-être le mien. Je continuais mes missions aux Grün Spatz, mais je voyais apparaître de plus en plus d’uniformes et de brassards rouges portant une croix gammée. Tout cela me faisait furieusement penser à ce symbole, à Durmstrang, que Grindelwald avait gravé sur l’un des murs, et que certains élèves avaient repris par provocation, sans imaginer un seul instant la portée de leur geste. La représentation de ce symbole. Le poids de ses accusations.
Au sein des Silberfalken, je redoutais que ma mission ne change du jour au lendemain. L’effervescence était telle. Les sorciers ne savaient que gérer, sentant que la situation commençait doucement à leur échapper. Mais Grindelwald n’était toujours pas réapparu… Le suspense n’en était que plus grand.
Ce fut en décembre 1933 que la grossesse d’Élise toucha à son terme. Cela tomba évidemment un soir, au beau milieu d’une tempête. Le vent soufflait fort dans les rues de Berlin. Élise était en train d’étendre le linge quand les contractions débutèrent. Mais ce soir-là, je revenais tard du Grün Spartz en raison d’une soirée privatisée pendant laquelle les services du pianiste étaient requis. Ce furent les cris aigus d’Élise dans la chambre qui m’alertèrent.

— Ludwig ! Putain, je vais crever ici… LUDWIG ! AAAAH !

La pauvre était affaissée sur le plancher, incapable de se lever seule. J’accourus lui porter assistance, moi-même en panique, la relevant tout en attrapant ma baguette magique.

— Je te mets dans le lit et… et… et… je vais aller chercher la sage-femme !
— LUDWIG !

Élise me saisit abruptement le col pour approcher mon visage blâme si proche du sien, empourpré de souffrance et dégoulinant de sueur, et me hurla dessus :

— JE TE JURE QUE SI TU ME LAISSES ICI TOUTE SEULE, JE TE PLOMBE LES YEUX AVEC DES CARACTÈRES D’IMPRIMERIE CHAUFFÉS À BLANC, EST-CE CLAIR ? AAAAAAAAH !

Ce fut au milieu de cette nuit de tempête que je mis au monde moi-même mon premier enfant. Une fille. Nous restâmes le reste de la nuit à la contempler, tous les deux, dans le lit. Elle était si belle, si petite, si fragile.

— Tu es sûre que tu ne veux pas l’appeler Mathilda ? me pria Élise avec des yeux implorants.
— Non. Je ne suis pas attiré par ce nom… Je préfère l’autre. Celui qu’on a choisi tous les deux.
— Et tu restes sur ton choix de deuxième prénom ?

Je hochai la tête, ne parvenant à m’exprimer avec l’émotion. Mes yeux restaient rivés sur son visage poupin. Je n’avais jamais vu un bébé de ma vie. Mais celui-là était le mien. Élise lui frotta le nez.

— Alors, c’est décidé, ma jolie. Tu seras Katherine. Katherine Augusta Wolffhart. Notre petite Kate…

*** *** ***

Ma vie sembla prendre un tout autre tournant avec l’arrivée de Kate. Je mis de côté tous mes préjugés à propos des enfants, en découvrant une nouvelle facette. Si Élise était mon soleil, Kate était devenue ma lune. Elle illuminait mes soirées, chaque fois que je rentrais du Grün Spatz. Mais Élise ayant délaissé son ancien boulot de livreuse de journaux pour pouvoir s’occuper de notre fille, je dus renoncer à ma mission au bar pour accepter d’autres tâches proposées par les Silberfalken, promettant davantage de revenus dans cette situation difficile. Je démissionnai auprès d’Hans à contrecœur. L’endroit allait me manquer, il représentait tant de souvenirs.
Mes missions juridiques prirent davantage de place dans mon quotidien, mais me permettant, par intermittence, de travailler depuis l’appartement. Les nuits, j’effectuais des rondes dans certains quartiers de Berlin, en compagnie de Jakob Scharztmann, pour veiller à la sécurité des moldus des alentours. Certains soldats n’hésitaient pas à s’en prendre à d’injustes innocents pour des broutilles, pensant que la situation leur permettait de prendre l’ascendant sur le commun des mortels. Les sorciers ne l’entendaient pas tous de cette oreille, du moins chez les Silberfalken.
Par chance, Scharztmann n’était pas un grand bavard et j’appréciais ces silences. Je n’étais pas en mission pour discuter du quotidien. Scharztmann était généralement un sorcier discret, grand, affublé d’un chapeau moldu noir pour mieux se fondre dans la masse. Il avait cette gueule bien anguleuse et pâle, des cheveux noirs tirés en arrière et un grand nez busqué. Il avait été reconnu, de son temps à Durmstrang, comme l’un des meilleurs duellistes de sa promotion et il ne semblait rien craindre. Ni même la mort. Le sang froid avec lequel il réalisait ses missions et interventions n’avait jamais manqué de me surprendre. Cela l’avait propulsé comme main droite du haut commandant des Silberfalken, Herr Mausen. Quelquefois, Schwartzmann était celui que Mausen envoyait en Angleterre pour délivrer certains messages d’importance à Dumbledore, les voies par hibou devenant de plus en plus surveillées.
Mais je ne lui jalousais pas cela. Je voulais me tenir éloigné des échanges internationaux. Protéger l’Allemagne de la menace interne était ma première priorité. Car désormais, j’y possédais ma propre famille.
Kate grandissait et je suivais, avec une fascination camouflée, tous ses premiers apprentissages. Cette petite m’épatait. Les facultés des jeunes enfants sont si incomprises… Mais celles de cette dernière dépassaient toutes les espérances.
Un matin, à l’aube, alors que je revenais d’une ronde nocturne, je la retrouvai assise sur le canapé, un journal, bien plus grand qu’elle, dans les mains. À ses côtés, sa peluche : Élise avait joué sur la corde de l’ironie en lui cousant une peluche de loup de laquelle Kate ne se séparait jamais. Nous étions en septembre 1935 ; la petite n’avait pas encore deux ans. Pourtant, elle récitait à haute voix et avec un air savant certaines lettres qu’elle reconnaissait :

— … F… L… A… G… G… E… N… G… E…

Je passai devant elle avec un air amusé. Elle aurait très certainement de l’avance dans beaucoup de domaines, mais je ne désirais pas la soumettre aux mêmes apprentissages dont je fus fagoté dès si jeune. Kate méritait de profiter de son enfance tant qu’elle le pouvait.

— Kate, me permis-je de la déranger, où est ta mère ?
— Mama est dans la chambre ! me lança-t-elle, derrière le journal, d’un ton presque condescendant, se donnant des airs de grande personne.

Comprenant que ma présence n’était pas requise, je suivis la direction, pendant que Kate continuait de réciter ses lettres. Élise était assise sur le lit, tournée vers la fenêtre, l’air pensif. Elle ne pivota pas vers moi quand elle m’entendit ouvrir la porte.

— Élise, tout va bien ?

Il y eut quelques secondes de flottement, avant qu’elle ne saute sur ses pieds et ne se précipite sur moi. Je reçus, troublé, ses légères frappes, desquelles je tentai de me défendre :

— Aïe ! Aïe ! Mais… qu’est-ce qui te prend ? Tu es folle ou quoi ?
— C’est de ta faute !

Refusant que Kate entende un traitre mot de cette dispute, je poussai Élise dans la chambre et refermai la porte brusquement.

— Je peux savoir de quoi tu m’accuses ?!
— Pourquoi ? me demanda Élise, la voix basse tendue de colère. Pourquoi tu ne m’as jamais demandée en mariage ?
— Je ne vois pas le rapport… ! Et tu sais très bien ce que je pense du mariage. Ce n’est que pur délire social d’affirmer une position conjugale qui, dans la plupart des cas, est éphémère et factice !
— Je me fiche de ton opinion là-dessus, Ludwig ! Tu as vu les titres ? me lança-t-elle en tendant une main vers la porte.
— Je… ne sais pas, admis-je. Kate était en train de lire le journal. Aussi bizarre cela puisse paraître.
— Eh bien heureusement qu’elle ne sait pas encore lire, sinon, elle aurait eu de quoi te tuer !
— Tu peux m’expliquer le lien de tout ça ? Je ne te suis pas, Élise… Et je t’avoue que cela commence sincèrement à m’agacer ! Je suis épuisé, je reviens de dix heures de ronde !

Face au haussement de ma voix, Élise se tempéra et croisa les bras, avec son air effronté habituel.

— Tu étais peut-être trop accaparé par ton monde des sorciers. Mais des lois viennent de paraître dans notre monde. Tu sais, le monde réel.

Me retenant de répliquer que le monde des sorciers était tout aussi réel que le sien, je ne le relevai que :

— Des lois ?
— Le Reichstag. Ils ont adopté des lois… Qui ne vont que faire empirer les choses, Ludwig ! C’est légal, maintenant ! De s’en prendre à nous !
— Ils ne vont pas s’en prendre à nous…
— Oui, tu as raison ! Tu ne penses qu’à ta petite gueule d’amour de Wolffhart ! Mais moi ! Moi et Kate ! Ludwig, tu ne m’as jamais épousée ! Et on ne le pourra plus jamais, au nom de ces lois ! Et Kate ne peut même pas être considérée comme ta fille !
— Les lois des Moldus ne sont pas les miennes.
— Mais arrête ! Arrête de ne penser qu’à toi ! Je ne vis pas dans ton monde, Ludwig ! Je suis l’une de ces Moldues ! Et tu sembles toujours l’oublier ! Parce que tu es égoïste, je n’ai pas pu me protéger en prenant ton statut ! En prenant ton nom !
— Si c’est mon nom que tu veux, je peux changer ça sur les papiers avec ma baguette magique.
— Pas sur leurs registres.
— C’est toujours possible malgré tout.
— Ce n’est pas le problème ! Me concernant, ça m’est égal ! Mais c’est pour Kate. C’est… une enfant hors-mariage. Et c’est, ce qu’ils appellent… une Mischlinge.
— Une métisse ? traduisis-je.

Contrite, Élise hocha la tête.

— Elle est tout aussi en danger que moi. Et c’est une enfant. Je… je refuse qu’on s’en prenne à elle.
— Élise…

J’attrapai ses épaules de deux poignes fermes pour l’obliger à me regarder dans les yeux.

— Vous ne serez jamais en danger, tant que je serai là. Je vous protégerai toujours.

Elle soupira :

— J’aimerais le croire, Ludwig… Vraiment, j’aimerais.

Mes bras s’enroulèrent alors autour d’elle pour la bercer contre moi. Derrière la porte, on pouvait encore entendre Kate réciter les lettres sans fin, comme une berceuse.


*** *** ***

Mais la situation ici, à Berlin, ne faisait que s’empirer. Aussi bien dans le monde des sorciers que dans le monde des moldus. Certains sorciers détachés pour des missions spéciales ne revenaient plus, ne donnaient plus de nouvelles. Il se tramait quelque chose dans l’ombre. Il devenait de plus en plus probable que des sorciers de l’ombre aient pris le mauvais parti. Mais personne ne les avait jamais aperçus… Nous ne pouvions que craindre cette menace invisible.
Mes nuits semblaient devenir de plus en plus longues. Alors que nous n’intervenions que rarement au départ, Schwartzmann et moi-même avions commencé par compter le nombre de fois durant lesquelles nous portions secours à quelques moldus. Un Petrificus Totalus, suivi d’un sortilège d’oubliettes, suffisait souvent à neutraliser les nazis pour laisser le temps à leurs victimes de s’enfuir. Mais nous savions également que nous ne pouvions pas sauver tout le monde au fur et à mesure que les attaques visées s’intensifiaient.
Mais la pire nuit fut sans aucun doute celle du 9 novembre 1938. Les sorciers se doutaient que quelque chose se tramait : la mort d’un secrétaire allemand à l’ambassade de Paris avait échauffé les esprits. Nous avions été le double d’équipes déployées sur le terrain, sans soupçonner l’ampleur que cette nuit allait prendre.
Elle commença par des bruits de bris de verre, qui nous alertèrent, mon binôme et moi. En nous dirigeant vers la rue, nous avons assisté au saccage d’une boulangerie. Sans réfléchir, je me suis précipité : deux hommes détruisaient les vitrines et les meubles à coups de masses.

— Petrificus totalus !

Le premier n’eut pas même le temps de nous apercevoir qu’il tomba au sol sous l’effet du sortilège de Schwartzmann. Le second n’eut pas le droit à autant de délicatesse : d’un coup de Wingardium Leviosa, je lui subtilisai sa masse et l’assommai avec d’un coup sec derrière la tête.

— N’en tue pas un sur le coup, grogna Scharztmann en écrasant des débris.
— Tu as raison. Cela nous arrangerait trop.

Mon coéquipier ne préféra rien répliquer. Au même moment, des cris de femme nous alertèrent à l’étage. Nous montâmes en grimpant les marches deux à deux, la baguette en main. Je dégageai la porte entrouverte : les yeux de deux autres hommes se tournèrent vers nous, alors qu’ils étaient en train de tenter d’immobiliser une femme dans le grand lit. Contre le mur gisait le boulanger, un coup de couteau dans le ventre.
Mon sang ne fit qu’un tour. J’expédiai le premier dans le plafond ; il retomba sur le plancher dans un bruit sourd. Quant au deuxième, je ne lui laissai pas le luxe de réagir : le souffle jaillissant de ma baguette le propulsa jusqu’à la fenêtre, qu’il brisa, éjecté de l’étage. Je me précipitai vers la femme, qui esquissa une position de repli, en lâchant un cri aigu :

— Ne craignez rien ! Je ne veux aucun mal.

La femme du boulanger avait du mal à ravaler ses sanglots de panique, mais ses yeux restaient fixés sur son mari, à terre. Schwartzmann était accroupi à ses côtés, palpant sa gorge. L’expression fermée qu’il me renvoya me fit comprendre que l’attaque lui avait été fatale.

— Vous ne pouvez pas rester ici, madame, forçai-je la femme à se lever, essayant de lui éviter cette vision. Vous devez vous réfugier ailleurs.

Nous traversâmes ensemble la boutique dévastée, marchant entre les bris de verre et les grandes planches au sol. Ce fut à cet instant que d’autres sons de même augure retentirent plus loin dans la rue.

— Nom d’un dragon putréfié, qu’est-ce qu’il se passe ?

D’autres cris résonnèrent dans la direction opposée. Des lumières commencèrent à s’allumer dans les étages : les gens se réveillaient, alertés par tous ces bruits.

— Il faut qu’on prévienne Mausen…

Scharztmann approuva d’un hochement de tête et prit le relais auprès de la femme du boulanger, l’emmenant à l’écart pour éviter qu’elle n’assiste à ce que je m’apprêtais à faire.

— Spero patronum.

Le filet blanc qui s’échappa de ma baguette se matérialisa en un grand loup, qui m’adressa un regard transparent, avant de se transformer en une espèce de comète en suivant le mouvement de ma baguette. Puis, j’en ramenai l’extrémité, encore brillante contre ma gorge :

— Attaques simultanées dans le quartier de Friedrichshain. Nous avons besoin de renforts immédiats. Moldus en danger. Je répète, Moldus en danger. Un mort. Quatre soldats neutralisés. D’autres attaques en cours. Du renfort !

Le message avait été passé, mais là n’était pas l’excuse pour rester les bras croisés. Une fois que Schwartzmann eut mis la femme du boulanger à l’abri, l’ayant transplanée jusqu’au QG de l’organisation, où elle serait prise en charge par un autre sorcier qui lui ferait oublier ce à quoi elle avait assisté, nous retournâmes sur le terrain pour limiter les dégâts. Mais ils étaient partout. Les boutiques étaient pillées. Certains Moldus étaient emmenés de force. Nous réussîmes à en faire échapper quelques-uns, mais nous savions que nous ne pouvions pas nous dédoubler pour couvrir tout Berlin.

— Wolffhart, m’arrêta Schwartzmann.

Il avait stoppé le pas devant une ruelle perpendiculaire et assez sombre qui reliait deux avenues. Je l’aperçus alors. Cette silhouette de dos, avec une grande cape. On pouvait distinguer, au bout de son bras qui en dépassait, une baguette magique… Mais il ne s’agissait sûrement pas d’un Silberfalken. Les cris et les retentissements du ravage semblaient le laisser insensible.
Nous échangeâmes un regard avec Schwartzmann et nous mîmes d’accord sur un plan muet. Mon coéquipier transplana alors devant le mystérieux sorcier et pointa sa baguette vers lui.

— Déclinez votre identité.

Le sorcier cessa d’avancer, mais son visage restait dans l’ombre. Il n’y eut aucun mot de prononcé : seul un murmure, une formule magique. Et d’un brusque geste de la main, il éjecta Schwarztmann contre le mur. Sa tête percuta la pierre, le rendant inconscient. Mon réflexe fut immédiat :

— Stupéfix !

Mais le sorcier, dans une volte-face, dévia mon sortilège. La lueur rouge qui avait explosé devant lui avait cependant éclairé son visage. Une face que tout le monde connaissait. Celle d’un sorcier aux cheveux blonds, qui avaient fait plusieurs unes, dans la Gazette du Sorcier : Gellert Grindelwald.
Un frisson me parcourut l’échine. Je faisais face au plus terrible mage noir du siècle. Seul, dans la nuit, dans cette ruelle putride d’un Berlin en effusion. Pour la première fois de ma vie, je me sentis vulnérable… La baguette tremblait au bout de mon bras. Je n’étais qu’un jeune homme trop imbu de sa personne, qui n’avait jamais affronté la véritable face du mal.
Pourtant, dans les ténèbres, je ne distinguai que les contours lointains de sa silhouette. Et il profita de son camouflage d’ombre pour transplaner. J’accourus, toujours sur le qui-vive, de crainte qu’il ne revienne par surprise.

Lumos.

Ce fut en éclairant la ruelle que je me rendis compte que Schwartzmann n’était plus là : Grindelwald l’avait emmené avec lui. Je jurai longtemps, impuissant, m’en voulant d’avoir ainsi abandonné mon binôme.
Les saccages lointains me forcèrent à me détacher de mon échec. J’avais d’autres personnes à sauver.

*** *** ***

La nuit fut exténuante. Elle le fut bien davantage quand je dus faire mon rapport auprès de Mausen concernant les attaques des boutiques, la disparition de Schwartzmann, mais surtout l’apparition impromptue de Grindelwald. Peu voulurent me croire au début. Ils tentèrent de me faire changer d’avis, de me faire croire que j’avais divagué, sous l’effet des émotions et de l’adrénaline de cette nuit dévastatrice. Mais je ne pliais pas. J’avais vu Grindelwald de mes propres yeux et personne ne me persuaderait de l’inverse.
Je suis rentré chez moi, avec l’allure et la vitesse neuronale d’un mort-vivant. Élise me sauta au cou sitôt eus-je franchi la porte et elle fondit en larmes dans mes bras. C’était l’une des rares fois que je la vis pleurer.

— Ludwig, me chuchota-t-elle entre deux sanglots.
— Je suis là. Je n’ai rien…
— J’ai cru que tu étais mort. En ne te voyant pas revenir… et… J’ai entendu. Ce qu’il s’est passé.
— Il faut que j’y retourne, Élise.
— Tu ne peux pas sauver le monde, Ludwig !
— Et je ne peux pas rester là en sachant que des Moldus se font agresser ! Je dois me rendre à l’imprimerie de ton père. Ta famille, tes frères, ils pourraient être en danger !
— Nous sommes tous en danger !

Elle avait attrapé mon visage pour planter ses yeux noisette dans les miens.

— Tu ne peux pas sauver le monde, me répéta-t-elle, mais tu peux t’occuper de ta famille. Tu dois te reposer. Tu dois rester ici. Pour Kate. Elle a peur…

L’argument de Kate surpassait tout le reste. Je ne supportais pas l’idée que des nazis pénètrent chez moi et ne s’en prennent à elle, pour des satanées histoires d’origines qu’eux seuls voyaient. Kate était tout à la fois, une aberration pour tous les camps. Une Mischlinge, tout comme elle était une Sang-Mêlée, telle que les désignaient les sorciers qui faisaient valoir la noblesse de sang.

— Où est-elle ?
— Dans notre chambre. Elle ne pouvait pas dormir seule. Va la voir. Sois un père avant d’être un héros.

Je hochai de la tête et me dirigeai vers la chambre. Kate était recroquevillée sous les draps ; elle sursauta en entendant la porte s’ouvrir.

— C’est moi, la rassurai-je, en devinant qu’elle craignait qu’un soldat ne se soit infiltré dans l’appartement.
— Papa…

Elle réclama ma présence et je m’allongeai auprès d’elle, la laissant se blottir contre moi. Je profitai de mon bras libre pour attraper ma baguette magique et l’agiter au-dessus de moi. Le piano installé dans un coin se mit à jouer de lui-même une musique rassurante. Un morceau, une berceuse de Grieg, qu’elle connaissait par cœur, à force de l’entendre sous mes mains depuis qu’elle était bébé.

— Tu dois dormir, papa, m’intima-t-elle, d’une voix marmonnante. Tu n’as pas dormi, cette nuit.
— Toi non plus, je suppose, jeune fille, rétorquai-je.

Elle remua la tête contre moi.

— Papa ?
— Hmm.
— Pourquoi les gens se détestent entre eux ?
— Parce qu’ils ne sont pas d’accord.
— Et toi ? Tu es d’accord avec les gens ?
— Non. Jamais. Et si jamais ils sont d’accord avec moi, je fais toujours en sorte de ne pas l’être complètement !
— Tu les détestes ?
— Je déteste beaucoup de monde. Pour diverses raisons. Mais ce n’est pas pour autant qu’ils méritent que je sois violent avec eux.
— Que tu sois méchant ? résuma-t-elle.
— Oui. Je ne dois pas le devenir. On… a le droit d’avoir des avis divergents. On a le droit d’être différents, Kate. Le monde entier vit et repose sur nos différences. C’est de la différence que jaillissent les choses les plus merveilleuses. La découverte, la curiosité, la créativité, l’émotion, le rêve, le dépassement. L’amour…

Mes paroles, somme toute inhabituelles de ma provenance, semblèrent la rasséréner.

— Tu es différent, papa ?
— Sûrement.
— Et je suis différente aussi, alors, supposa-t-elle.
— Oui, tu l’es. Et c’est la meilleure chose qui puisse t’arriver. C’est ton plus grand cadeau en ce monde.

Mes bras s’enroulèrent autour de son corps d’enfant et nous nous endormîmes tous les deux, transis de fatigue, comme si cet endroit pouvait être notre seul havre de paix.

*** *** ***

Malgré tout le reste, je tins à être plus présent auprès de Kate. À l’aube de ses cinq ans, la gamine ne manquait pas de maturité. Elle comprenait que les événements du dehors étaient graves, mais, même si la peur l’empêchait de dormir certains soirs, elle abordait les choses avec une dose certaine de courage. Pour oublier tout cela, je lui avais prêté mes cartes du ciel et mon globe lunaire. Elle parcourait les lignes des parchemins et les cratères à longueur de journée, tentant de se repérer dans l’espace à l’aide de mes vieux cours de Durmstrang. Mais l’astronomie la passionnait.
Avec Élise, nous avions refusé qu’elle se rende à la petite école du quartier pour la prochaine rentrée. Le risque était trop grand pour elle. Élise s’était renseignée auprès de certains établissements, moins susceptibles d’être raflés, mais beaucoup avaient rejeté ses demandes, les renvoyant vers des écoles juives. Face à cette aberration, Élise avait piqué plusieurs crises de colère et avait fini par cacher des pétards dans certaines boîtes aux lettres. Je me félicitais quelque part que le niveau de maturité de Kate ne lui vienne pas du côté maternel !
Le dernier jour du mois d’août 1939, alors que Kate planchait encore sur ses constellations de papier, Élise me prit à part.

— Tu devrais passer un peu de temps avec elle.
— Ce n’est pas déjà ce que je fais ?
— Je n’ai pas dit que tu ne t’occupais d’elle, Ludwig. Arrête de vouloir entendre ce que je n’ai pas prononcé. Je te proposais de… passer un temps rien qu’à vous.

Je comprenais son allusion.

— Entre sorciers ? traduisis-je.
— Par exemple.
— Elle a déjà l’air bien absorbée par mes anciens cours.
— Hm, certes. Si on m’avait dit qu’un jour, ma fille saurait réciter toutes les constellations connues. À l’âge de cinq ans… !
— Je les connaissais à quatre.
— Non mais toi tu es bizarre, Ludwig.
— Je crois que Kate l’est aussi un peu.
— J’essaie de garder l’espoir qu’elle ne sera pas un cas aussi perdu que toi, ne détruis pas tout ça, s’il te plaît !
— Tu es un peu rude parfois avec moi. Quoique réaliste.

Élise soupira et son air se fit plus sérieux.

— Passe du temps avec elle. En dehors de ce monde. Et ouvre-lui ton cœur. Comme tu l’as fait avec moi. Je sais que tu ne le fais pas souvent. Mais elle est ta fille. Et les choses pourraient encore s’empirer. Profite de ce temps avec elle. Je ne voudrais pas qu’elle ou toi, vous le regrettiez plus tard.
— Je n’apprécie pas tes prémonitions.

Pourtant, je lui accordai cette vérité d’un écho de son soupir.
Je me présentai alors dans le séjour, quelques minutes plus tard, les mains derrière le dos.

— Que fais-tu ? m’intéressai-je, en jetant un œil aux écritures approximatives de Kate.
— J’essaie d’apprendre les lunes de Saturne !
— Vaste programme. Il y a au moins soixante-deux satellites.
— Je sais.

Elle se désintéressa de ma personne mais, remarquant que je ne cillais pas, soupira en tapotant avec l’embout de sa plume sur un coin de la table :

— Qu’est-ce qu’il y a, papa ?

Ramenant mes mains devant moi, je lui dévoilai le balai volant que je tenais. Immédiatement, des étoiles s’illuminèrent dans ses yeux.

— C’est un vrai ?
— Oui.
— Il marche ?
— Oui.
— On peut l’essayer ?
— C’est bien ce que je comptais faire. Tu veux qu’on aille se balader ?

Kate sauta de sa chaise, secouant ses petits poings de joie. La petite n’avait que rarement l’occasion de sortir dehors, encore moins de la ville. Aussi, son premier vol en balai volant fut comme un rêve qui se réalisait. Assise devant moi, elle observait les lumières nocturnes de Berlin avec intérêt, pointant quelquefois des repères qu’elle connaissait. Ses mains par-dessus les miennes, enroulées autour du manche, elle se sentait avec l’impression de le piloter. Son rire résonne encore dans les nuits chaudes de Berlin. Le mien resta enfermé dans mon cœur, mais il y persiste encore, immortel.
Nous avons trouvé un coin, à l’écart de la ville, de ses lueurs et de son vacarme. Le ciel dégagé s’ouvrait à nous, zébré d’une voie lactée admirable. La lune, pleine, apparaissait à l’horizon, grosse et ronde, surplombant la silhouette lointaine de Berlin, à l’est. Et nous nous allongeâmes dans l’herbe encore chaude, tête bêche, l’une proche de l’autre. Nous étions seuls au monde. Les étoiles, Kate et moi.

— Papa ?
— Hm ?
— Pourquoi les loups-garous se transforment à la pleine lune ?
— À cause du rayonnement lunaire.
— Oui, c’est normal. Mais pourquoi il faut qu’elle soit pleine ?
— Plus de… rayonnement, je suppose ?
— Tu n’as pas la réponse ?
— Je n’ai pas toutes les réponses.
— Ah bon ?

Je devais bien lui concéder cette faiblesse.

— J’aimerais tout savoir. À ton âge, je pensais que j’allais finir par tout savoir. À force d’apprendre. Mais plus tu avances, plus tu grandis, plus les questions se multiplient. Certaines se créent au cours de ta vie. D’autres se métamorphosent. Parfois même, des réponses deviennent des mensonges. Le monde n’aura jamais toutes les réponses.
— C’est triste.
— Oui, un peu. Quand même.
— Mais ça donne envie de découvrir les réponses.
— Sinon, à quoi bon ? À quoi cela servirait de vivre ?

Kate passa ses bras sous sa tête pour mieux la caler.

— Papa ?
— Hm…
— Tu penses qu’un jour, quelqu’un marchera sur la lune ?
— Sûrement.
— Tu penses que ça sera un sorcier ?
— C’est probable.
— Avec un balai volant ?
— C’est… beaucoup moins probable. Et puis peut-être que les Moldus y arriveront avant.
— Les Moldus ? Sans la magie ?
— Les Moldus sont plein de ressources, de surprises. Ta mère la première. Ils passent leur temps à se surpasser. Les Moldus n’ont jamais cessé de m’apprendre ce qu’il y avait de plus important dans ma vie.
— C’est pour ça que tu les protèges ?
— Très certainement…

Quelques minutes, nous observâmes les constellations en silence, bercés par le chant des insectes de nuit.

— Papa ?

Cette gamine ne manquait jamais une occasion de rebondir. Et chaque fois, je donnais la même réaction :

— Hm.
— Tu crois qu’un jour, on trouvera une potion pour devenir immortel ?
— C’est impossible. Il existe bien des moyens de repousser la mort. Le sang de licorne. La pierre philosophale. L’eau de jouvence ne fait que cacher les apparences. Mais personne n’est immortel. Et tant mieux.
— Tu vas mourir un jour ?
— Oui.
— Je vais mourir un jour ?
— Aussi…
— Oh…

Soucieux de l’avoir angoissée, j’étendis la nuque dans l’herbe pour tenter de la dévisager.

— Ça te fait peur ?
— Pas vraiment. Si tu me dis que c’est normal, alors je n’ai pas de raison d’avoir peur.
— On a tous peur de la mort.
— Même toi ?
— Je ne sais pas. Sûrement plus que je ne veuille l’admettre.
— Tu mourras avant moi, papa ?
— C’est ce que je te souhaite.
— Pourquoi tu dis ça ? C’est triste !

La pensée d’Augusta et de ma mère me revint à l’esprit. Mes sourcils se froncèrent.

— Aucun parent ne mérite de voir mourir son enfant. Ce n’est pas dans l’ordre des choses. Je… je deviendrais fou si tu partais avant moi. Je t’en interdis.
— Je n’ai pas envie de partir.
— Bon. Tant mieux alors.
— Papa ?
— Hmmmmmmm…
— Je… je ne veux pas que tu partes non plus.

Devinant son timbre fébrile, je m’approchai d’elle et lui embrassai longuement le front.

— Je ne partirai pas. Et même si je ne suis pas là, je te protégerai toujours.
— Où seras-tu ?
— Quelque part, là-haut. Entre deux étoiles. Où que nous soyons, dans le monde, ailleurs, nous voyons les mêmes astres.
— C’est pour ça que je les aime. On parle des milliers de langues, papa. On est moldus ou sorciers. Juifs ou chrétiens. Mais on aime tous les étoiles. Et elles nous guident.
— Oui, Katherine. Tu as raison.

Je lui attrapai sa petite main, qui tenait dans mon poing. Elle ne pouvait pas se douter qu’elle était et qu’elle resterait éternellement mon étoile. Quoi qu’elle fasse, je me laisserais guider par elle. Toutes mes décisions iraient en son sens. J’étais prêt à me damner pour sa lumière.
Plus le temps passait, plus je comprenais comment mère avait sombré dans les ténèbres de la folie, à partir du jour où son étoile s’était éteinte.
J’avais encore envie de croire que cela ne m’arriverait jamais.

Note de fin de chapitre :

VOILA. C'est un chapitre plutôt "tranquille" et heureux dans la vie de Wolffhart. TU LE SENS LE VIEUX CHAPITRE HORRIIIIIIIIIIIIBLE qui va suivre ? Et je confirme : le passé de Wolffinou tiendra sur 4 chapitres. Il en reste encore deux autres. ;) (trop de choses à DIRE !)

Je le repète une dernièèèèèèère fois, mais je serai à Mons Livre, en Belgique, ce week-end ! Emplacement 131 ! ;) Venez avec des bières et des bisous ! Je prends tout !

J'en profite pour célébrer la 1000ème review de LMA sur HPF ! Wouuuuuuuuh ! Bravo à Eijil pour cette 1000ème review, tu la mérites ma belle, coeurs sur toi ! POUH. Si j'avais su qu'on aurait un jour atteint les 1000 reviews le jour où j'ai débuté LMA. BON. PROCHAIN PALLIER, 10 000 ? 8D Keuwah c'est pas possible ?

J'aimerais aussi rendre un hommage un peu particulier pour ce chapitre. On va dire qu'Elise est un personnage qui ne sort pas totalement de nul part et qui m'a été grandement inspiré par mon arrière-grand-mère. C'était une grande dame, que je voyais 2-3 fois l'an, mais à laquelle je m'étais beaucoup attachée. Pendant mes études, il était habituel que j'aille passer quelques jours, voire une semaine de vacances, chez elle. Elle a vécu énormément de choses. Elle a fait entre autres de la résistance pendant la guerre. Et surtout, elle avait un sacré tempérament... ! Pour la petite histoire, elle travaillait dans les plateformes téléphoniques. Avant, vous appeliez une plateforme, qui vous mettait en relation avec la personne que vous désiriez appeler. Quand c'était un nazi, elle brouillait les lignes et leur raccrochait au nez. Quand c'était un homme dont la voix lui plaisait, elle leur donnait rendez-vous. Sauf que les gars ne savait pas à quoi elle ressemblait ! Ainsi, elle s'y rendait. Si le gars n'était pas mignon... elle lui posait un lapin ! xD Et un jour, elle a dragué un mec, lui a donné rendez-vous. Le gars en question s'est pointé avec son meilleur ami... et le meilleur ami en question était mon arrière-grand-père. Arrière-grand-père qui était pianiste professionnel (il travaillait dans les cinémas, car les films étaient muets à l'époque ! Donc il fallait des gars pour jouer au piano, pour accompagner les actions)... mais surtout, il était déjà engagé avec une autre femme ! Et mon arrière-grand-mère a viré la meuf de chez mon arrière-grand-père ! xD Un peu comme Elise l'a fait avec Charlotte. 

Mon arrière-grand-mère était une femme incroyable, pleine d'énergie, qui ne se laissait pas marcher sur les pieds, qui a beaucoup voyagé (elle a même fait un tour de mongolfière à 90 ans, montgolfière qui s'est crashée, elle a sauté du haut des arbres, TOUT VA BIEN), qui riait tout le temps, qui ne s'arrêtait jamais (tous les matins, elle allait se baigner en mer). Elle voyait sans cesse le bon côté des choses. Plus jeune, elle me filait des pièces en douce pour que j'aille m'acheter des tickets à gratter en bas au village. Elle m'a acheté mon premier eastpack (il était VIOLET, c'était genre le rêve de collégienne qui se réalisait !), en clamant au vendeur, qui disait "oh, c'est un beau cadeau d'une grand-mère pour sa petite-fille", "je suis son ARRIERE-GRAND-MERE monsieur !". Elle m'a offerte aussi ma première veste en cuir. C'était une de sa collection. "tiens, prends-la, elle te va mieux" (oui oui, mon arrière-grand-mère portait des vestes en cuir à 90 ans, ça vous pose un problème ?). On a tellement vécu, échangé, ri ensemble. On a essayé ensemble la vodka noire. Quand elle me demandait si j'avais un fiancé, et que je lui répondais non, elle rétorquait 't'as raison. En avoir deux, c'est mieux !" Il y aurait beaucoup à écrire sur sa vie, sur qui elle était... Car elle a vécu des choses incroyables.

Elle est restée chez elle, jusqu'à ses 97 ans, car la mémoire commençait à flancher (de manière naturelle). 

Elle nous a quitté cet été, le 4 juillet, à 99 ans. Nous étions en train d'organiser une énorme fête en famille pour ses 100 ans, le mois suivant. Ce départ a beaucoup affecté toute la famille, car elle était bien entourée, très appréciée par tous. Nous étions tous là pour elle... Car elle avait toujours été là pour nous. Même si mon départ m'a rendue extrêmement triste, m'a beaucoup affectée, son départ est aussi une leçon de vie. Et j'espère que je serai un jour comme elle, toujours pleine d'optimisme, d'entrain, prête à prendre tous les risques pour profiter de la vie.

Je suis triste de publier ces chapitres, qui m'ont été en partie inspirés par sa vie alors qu'elle n'est plus là aujourd'hui... Mais c'est une manière, je pense, de lui rendre hommage. Tu me manques, ma Super-Mamie, comme on t'appelait chez nous ! (parce que c'était pas juste mamie, c'était plus encore, c'était la génération au-dessus, c'était la SUPER-mamie !) Et c'est un nom qui lui allait tellement bien. Super-Mamie. Merci pour tout ce que tu m'as donné : des souvenirs, des rires, des convictions, du bonheur, mais surtout de l'amour. 

Je vous dis à tout bientôt pour le prochain chapitre, probablement début décembre (parce que mes correcteurs sont un peu en PLS, là. Ils ont déjà le chapitre dans leur boîte, mais pas le teeeeeeemps).

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