Les Djinns du Renoncement: by bellatrix92
Summary:

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Ali est un brave homme.

Son maître Kaseem est un saligaud.

Mais lorsque la belle et intelligente Morgiane entre dans leur vie, la situation se renverse, pour le meilleur et pour le pire.

Bientôt, Ali est totalement dépassé par la situation. Qui est-il? Et qui sont vraiment les Djinns?

 

Image appartenant à Warner Boss.


Categories: Univers Alternatifs, Réponse aux défis Characters: Personnage original (OC)
Genres: Aventure/Action
Langue: Français
Warnings: Aucun
Challenges: Aucun
Series: Bienvenue chez les CRACMOL, Concours - Une histoire de Noël, Les Enfants perdus, Histoire de la Magie, Jusqu'au bout du monde
Chapters: 17 Completed: Oui Word count: 25513 Read: 2292 Published: 08/10/2020 Updated: 03/01/2021
Story Notes:

Cette histoire est écrite en temps que participation au concours de Bibi "Une histoire de Noël". Elle se passe au XII° siècle environ, entre l'Arabie et la vallée du Jourdain.

 

Elle se déroule entre la fin du mois de Ramadan et l'Aïd el-Kebir (grande fête musulmane qui se déroule le dernier mois de l'année selon le calendrier hégirien).

 

Elle fait également partie de ma série "Les enfants perdus" dont elle est un genre de Prequel.

1. Le marché aux esclaves. by bellatrix92

2. Les esprits se rencontrent by bellatrix92

3. Le bel oiseau by bellatrix92

4. Dans les gorges rocheuses by bellatrix92

5. La caverne aux richesses. by bellatrix92

6. La cachette de Djalil: by bellatrix92

7. Conversation à la fenêtre by bellatrix92

8. Tour de Djinn by bellatrix92

9. Face à Djalil by bellatrix92

10. à la croisée des plans by bellatrix92

11. Le mendiant by bellatrix92

12. Entre deux by bellatrix92

13. Voyance, enjôlement et mystification by bellatrix92

14. Une famille sur deux tapis volants by bellatrix92

15. triple usurpation by bellatrix92

16. Face à Samir Ben Sidi by bellatrix92

17. Les Djinns du Renoncement by bellatrix92

Le marché aux esclaves. by bellatrix92
Author's Notes:

Nous rencontrons donc Ali et Morgiane par une fraîche matinée d'hiver, juste après le mois de Ramadan.

 

Petite note:

La zakat est une aumône que les croyants musulmans doivent payer, elle fait partie des piliers de l'Islam. Certains n'appliquent pas ce principe moral et beaucoup de contentent de la zakat al-fitr, qui se fait durant le mois de ramadan.

« Tu m’achèteras une ou deux femmes ».

Décidément, Kaseem Ben Salmane en avait de bonnes, et Ali regrettait de plus en plus son père : le vieux Youssef Ben Salmane.
Pas que cet homme ait été particulièrement tendre, mais il avait su redonner un foyer à Ali et lui avait même assuré un avenir en le prenant à son service. Mais à présent qu’il était mort, c’était son fils qui était devenu le plus riche notable de la ville, un pouvoir qui n’avait mis que quelques jours à complètement lui monter à la tête.

Le mois de Ramadan venait de s’achever, Kaseem avait promptement payé la zakat al-fitr, ce qu’il ne faisait que pour conserver une image (déjà bien entamée) d’homme vertueux. D’ailleurs, il ne payait pas la zakat en temps normal, comme beaucoup d’autres croyants d’ailleurs qui se contentaient comme lui de l’aumône de la rupture du jeûne.

Sauf que Kaseem, lui, était immensément riche et avait ainsi des devoirs envers la ville entière, devoirs qu’il rechignait fortement à honorer. Ali avait bien tenté de l’alerter sur de petites choses : l’état dégradé d’un puits dans le quartier le plus pauvre, la vétusté des citernes de la ville… Bref, des travaux que la fortune de Kaseem lui aurait permis d’honorer. Il avait reçu des coups de bâton en échange.

Youssef Ben Salmane, lui, aurait sûrement agi si dans sa vieillesse il n’avait pas laissé les rennes à son fils.

Ali n’était pas comptable, mais au rythme où Kaseem dilapidait la fortune de son père, il serait pauvre avant même qu’une des nombreuses femmes qui composait son harem ne lui donne un enfant.
Et voilà qu’il avait, en cette matinée on ne peut plus fraîche, chargé Ali d’aller encaisser ses loyers avant de passer pour lui sur le marché aux esclaves.

Bref, ce matin-là, c’est un Ali dépité et ennuyé qui s’avançait en direction du marché. Il avait décidé en son fort intérieur de s’acquitter d’abord de la mission qui consistait à acheter une nouvelle concubine à son maître. Il encaisserait ensuite seulement les loyers, ce qui lui permettrait peut-être de faire passer son achat pour plus cher qu’il ne l’était et de diminuer le prix du logement pour deux familles qu’il savait extrêmement nécessiteuses. Après tout, Kaseem pouvait bien s’offrir le luxe de payer ses achats quelques dinars de plus que la moyenne.
La dernière concubine qu’il avait du acheter pour lui, Aïcha, avait fort intelligemment couvert son subterfuge, une gentille jeune femme qu’il avait d’ailleurs répugné à laisser aux mains de l’horrible bonhomme qui leur servait de maître à tous les deux.

Malgré la fraîcheur, ou peut-être d’ailleurs à cause d’elle, le marché était déjà bondé lorsqu’il y pénétra et il se fraya difficilement un chemin à travers les ruelles avec son âne pour parvenir sans encombre à la cour fermée qui servait de marché aux esclaves.
Et le moins que l’on puisse dire était que le choix ne manquait pas. Le marchand des Indes était là, présentant plusieurs beautés à la peau plus ou moins sombre, ce dont Ali se détourna immédiatement car il savait que Kaseem n’aimait que les blanches, de préférence les esclaves aux cheveux clairs vendues depuis les régions du nord. Il avait également un faible pour les yeux bleus. Quel homme difficile !

Ali, lui aimait les femmes du coin. Son épouse Kawtar en était d’ailleurs le parfait exemple et il l’avait d’ailleurs achetée sur ce même marché presque vingt ans plus tôt, d’un père surendetté. Comme il n’avait pas de famille connue, épouser une fille respectable de la ville aurait relevé de l’impossible mais il n’était pas malheureux avec Kawtar : elle cuisinait extrêmement bien, possédait toute la vertu du monde et à part un accouchement malheureux qui avait bien failli l’emporter et l’avait laissée stérile depuis, elle ne lui avait jamais causé aucun tracas. De toute manière, ils avaient déjà un fils, elle avait survécu même si la petite fille qu’elle portait n’avait pas eu cette chance et tout le monde semblait s’être remis de la chose.
Ali savait parfaitement que Kawtar taisait sa peine, mais à part lui faire plaisir de temps en temps, il ne voyait pas trop comment l’aider, d’autant qu’ils n’étaient pas riches.

C’est alors qu’il était plongé dans ces souvenirs peu agréables qu’une esclave, dansant sur une estrade dans un coin du marché, attira brusquement son attention. Pourquoi ? Il n’en savait rien mais quelque-chose chez elle l’attira aussitôt.

Pour autant qu’il pouvait en juger, car malgré le fait qu’elle danse elle semblait avoir voulu garder obstinément son voile, elle était jeune, une quinzaine d’années peut-être ou à peine plus. De son visage, il ne voyait que deux yeux brun clair au regard insistant, posés sur une peau mate semblable à celle d’une paysanne.
Or, elle ne devait pas avoir attiré que lui car plusieurs hommes convergeaient en direction de l’estrade. Ali prit aussitôt les devants et s’avança vers le vieil homme qui semblait tenir cet étrange commerce.

Maigre, presque vêtu comme un mendiant et la barbe ressemblant à la barbichette d’un bouc, il lui parla d’une voix aigrelette qui, si elle ne sonnait pas faux, surprit Ali par son ton mécanique :
- Hé l’ami ! Je suis un pauvre père dans la misère. Je suis obligé de vendre mon unique trésor, ma fille bien-aimée, vois comme elle est belle !

En effet, songea Ali, même sous ses voiles la beauté de cette jeune femme se devinait aisément. Mais pourquoi les avait-elle donc gardés ? Cela détournait immanquablement les acheteurs qui pensaient à une arnaque. Plusieurs d’ailleurs s’étaient éloignés, étrange.
Ali s’en fichait un peu en vérité. Il avait là ce qu’il était venu chercher et négocia cinquante dinars avec le vieil homme afin qu’il lui cède la jeune fille, Morgiane de son prénom. C’était là un prix correct qu’il arrondirait probablement à l’encaissement des loyers et il quitta bientôt le marché avec Morgiane qu’il fit grimper sur son âne.

Le paiement des loyers lui prit presque deux heures puisqu’il visita près d’une vingtaine de famille et tira la jeune femme hors de l’étal d’un marchand d’oiseaux où elle s’était amourachée d’un perroquet. Mais à la fin de la matinée, Morgiane avait finalement coûté cent-cinquante dinars et Ali lui fit promettre sur le Coran de ne rien dire à Kaseem qu’elle ne tarderait pas à rencontrer.
La jeune femme acquiesça, soudain tendue à l’idée d’être confrontée à son nouveau maître. Ali ne pouvait que la comprendre, déjà que lui ne l’aimait pas beaucoup il préférait ne pas savoir ce qu’en pensaient les femmes de son harem. Et puis, après tout, cela ne le concernait pas.

Sauf que Morgiane était bel et bien intelligente, il en était sûr, et que son regard avait quelque-chose de troublant sous sa tenue composée de voiles à rayures grises du plus mauvais goût. Elle se l’était d’ailleurs probablement taillée dans un rideau, rien qu’à voir le tissus. La couturière aurait fort à faire pour arranger cela.

Alors qu’ils arrivaient en vue du portail principal de la propriété de Kaseem, Ali arrêta brusquement son âne et Morgiane manqua de tomber à terre. Mais il avait ses raisons.
A une centaine de pas, la porte venait de s’ouvrir et Kaseem en personne, accompagné de deux eunuques, était en train de jeter dehors l’un des plus vieux serviteurs de son père, un pauvre bougre qui s’était blessé en taillant les arbres l’avant-veille.
- Attendons un peu, souffla Ali horrifié.
Les esprits se rencontrent by bellatrix92
Ali fit rentrer Morgiane dans la pièce à vivre du palais de Kaseem au moment où celui-ci venait d’ordonner à ses serviteurs et ses servantes de le divertir en jouant et dansant devant lui.
Lassé du spectacle dès les premières secondes, il fixait d’un œil morne et frustré les deux femmes qui se déhanchaient lorsque Ali poussa la porte, suivi de Morgiane.

La réaction fut immédiate et à l’image du maître des lieux :
- C’est ça que tu me rapportes ? Gronda le notable, agacé par on ne sait quoi.

Ali avait déjà songé que Morgiane, dissimulée sous ses voiles, ne risquait pas de faire grande impression et il savait qu’il disposait de moins d’une minute pour changer la donne, avant d’avoir des ennuis.
Il la poussa gentiment en avant et se dirigea vers les musiciens à qui il fit signe de jouer un air local populaire, plus rythmé que cette sérénade infernale dont ils avaient l’habitude.

Las, Morgiane resta résolument immobile, campée sur ses pieds et fixant Kaseem d’un regard interrogateur, peut-être vaguement inquiet mais pas franchement soumis ou même simplement flatteur. Cette jeune fille n’avait sans doute pas les codes pour honorer un maître, en outre elle semblait posséder une certaine indépendance d’esprit et Kaseem ne sembla pas apprécier :
- Elle est stupide, dit-il à Ali qui parvenait à sa hauteur. Et puis, tu sais parfaitement que j’aime les femmes bien en chair.
- Elle n’est peut-être pas bien grasse, fit remarquer Ali d’une manière assez culottée en désignant la jeune fille. Mais elle est quand-même bien belle.
- Combien tu as payé ça ? Répliqua Kaseem, toujours près de ses sous.

Ali répondit, à contrecœur mais d’un air détaché :
- cent-cinquante dinars.
- Quoi ? Le prix d’un chameau ?!

Kaseem Ben Salmane se leva d’un bond, saisissant le fouet posé à côté de son sofa qu’il gardait toujours près de lui.
C’est à ce moment précis que la situation bascula, fort heureusement pour Ali. Un cliquetis de sequin se fit entendre et les deux hommes se retournèrent.
- Regardez ! S’écria Ali en désignant instinctivement Morgiane qui, heureusement, s’était décidée à bouger enfin.

Décidément, la soumission n’était pas son fort, car elle darda sur Kaseem Ben Salmane un regard sévère, tout en ôtant la voilette qui couvrait le bas de son visage. Le geste révéla des traits agréables, bien dessinés et un air profondément déterminé.
D’un geste sec mais gracieux, elle découvrit sa tête et ôta la robe ouverte par le devant qui constituait sa tenue d’extérieur.

Sous les yeux des deux hommes, une beauté aux cheveux bruns et vêtue de rouge venait de se dévoiler et s’envolait à présent au rythme de la musique. Dès les premiers mouvements, Kaseem Ben Salmane fut envoûté et Ali lui-même eut du mal à ne pas perdre pieds. Ils s’assirent instinctivement côte-à-côte durant quelques secondes, avant que le maître n’ait l’idée de regarder sévèrement son serviteur qui s’empressa de changer de place.

Toute la salle semblait envoûtée par Morgiane et suspendue à la moindre de ses ondulations, exceptées les deux autres danseuses qui la fixaient avec un mélange de stupeur et de ressentiment. Ali de son côté comprenait bien que quelque-chose était anormal avec cette fille. Il n’aurait jamais du être ainsi sous son charme, pourtant il n’arrivait pas détacher d’elle son regard. Et puis, c’était comme si la musique elle-même s’adaptait à ses gestes souples, et non l’inverse.

A quel maléfice Morgiane était-elle donc en train de les soumettre ?
End Notes:

Je n'ai encore jamais beaucoup écris sur le monde arabo-musulman donc j'espère que cela vous plaira. 

N'hésitez pas à laisser un petit commentaire pour donner votre avis, cela m'aidera beaucoup à progresser!

Le bel oiseau by bellatrix92
Ali savait pertinemment qu’il n’aurait jamais du se trouver là, au milieu du jardin et à une fenêtre du Harem. D’ailleurs il ne donnait pas cher de sa peau si on l’attrapait en si mauvaise posture.
Mais Morgiane l’avait appelé, supplié de venir même. Il l’avait entendue en songe cette nuit-là, deux rêves successifs qui l’avaient réveillé et qui lui laissaient encore un sentiment de trouble, comme une impression de déjà-vu.
A présent, il oscillait entre la honte, l’appréhension et le profond sentiment de nécessité à être là.

Et derrière les barreaux de sa chambre, la jeune fille ne l’aidait pas : elle ne disait rien, se contentant de l’observer avec tristesse, emmitouflée dans son voile blanc.
S’il avait d’abord pensé à une manœuvre de séduction, il était sûr à présent qu’il ne s’agissait pas de cela.
- Tu es triste ? Finit-il par lui demander.

Morgiane lui adressa un sourire affligé qui semblait vouloir dire « oui » et il tenta de la sermonner en retour :
- Cela je peux comprendre, dit-il. Car Kaseem n’est pas facile à vivre… Mais il faut oublier les moments pénibles et profiter des belles choses de la vie.

Morgiane ne parla pas davantage, mais le regard ironique qu’elle lui lança suffit à le faire se sentir idiot. Bien sûr que profiter devait être difficile ici ! Elle vivait enfermée dans cet endroit et il avait la profonde intuition que c’était une jeune fille qui ne s’intéressait pas au luxe.
Ali avait également su par les racontars que Kaseem n’avait pas eu le loisir de profiter de cette jeune conquête, puisqu’il avait sombré dans le sommeil dès le début de l’après-midi, au grand soulagement de ses serviteurs et probablement à celui de la jeune conquête en question.
- Tu sais, lui dit-il soudain tout en sentant les paroles sortir malgré lui de sa bouche. Tu pourrais avoir ici un animal pour te distraire… Que veux-tu ?

Elle ne répondit pas mais, penchant la tête sur le côté, elle lui adressa une moue engageante quoique indécise.
- Tu veux un petit chat ? Lui proposa Ali.

Elle secoua la tête avec une légère tristesse, il réessaya :
- Tu veux un petit chien ?

Elle lui adressa un regard presque outré et il marmonna tout en réfléchissant :
- Non, tu n’aimes pas les chiens… Ouh !

Il venait de penser à la veille, lorsqu’il l’avait ramenée du marché :
- Ça me revient… dit-il. C’est le perroquet que tu veux !

Morgiane, cette fois-ci, lui sourit largement tout en lui faisant l’honneur de sa voix pour la première fois :
- Oui, dit-elle. Celui que j’ai regardé au marché.
- J’ai trouvé ce qui peut te faire plaisir ! Lui répondit Ali d’un air triomphant, bien qu’il se sente parfaitement idiot à cet instant.
- J’en ai besoin et ce n’est pas par caprice comme tu sembles le croire, répondit cependant Morgiane sur un ton grave qui ne se prêtait guère à une négociation amoureuse. Fait attention… Cet oiseau n’est pas un perroquet tu dois le savoir. Il est infiniment plus précieux et au point que tu ne peux t’imaginer… Il faut le mettre en sécurité.
- Je me disais bien qu’avec les plumes dorées…
- Ali.

Morgiane parlait toujours d’une voix très douce mais, cette fois-ci, le ton s’était fait suppliant. Il lui lança un regard interrogateur et elle poursuivit :
- Cet oiseau que je recherche est lié à moi, mais il est en danger. Pour l’instant, il est sous la coupe d’un marchand qui va quitter la ville ce matin. Tu dois le récupérer, et le mettre à l’abri… Si les Sheitan le trouvent je n’ose imaginer ce qu’ils feront de lui…
- Les Sheitan ? Demanda Ali.
- Oui, répondit-elle. Ce sont des mages, des hommes au cœur sombre. Va maintenant.

Ali, mu par une force inconnue, s’arracha de la fenêtre et s’éloigna si rapidement qu’il faillit bien tomber sur les gardes de Kaseem et se jeta au dernier moment dans l’ombre d’une colonne. Heureusement, le jour n’était pas encore tout à fait levé et la pénombre envahissait encore le jardin.
Il attendit que la ronde des gardes s’éloigne puis sortit de la maison d’un pas précautionneux mais sans encombres. Une fois en sécurité, il souffla un bon coup puis, sans tarder, se dirigea vers le marché après avoir grimpé sur sa mule qui gratifia tout le quartier de braiments contrariés pendant presque tout le trajet.

Celui-ci était déjà vide lorsqu’il y parvint et il se sentit aussitôt désespéré. Il pesta mais s’abstint de jurer, fit demi-tour et se dirigea vers la porte de la ville la plus proche :
- Salam ! Cria t-il au garde. Quand sont partis les marchands ?
- Il y a peu ! Lui cria l’homme en retour avec un sourire amusé. Mais tu vas devoir faire cavaler ta bête si tu espères les rattraper !
- C’est pas un problème, répondit Ali en talonnant sa mule malgré ses protestations. Elle a l’habitude !

Quelques secondes plus tard, il avait passé la porte et trottait sur la route, seul au monde et sans se soucier d’être éventuellement ridicule sur le dos de ce canasson entêté.

Il lui fallut presque une demi-heure pour rattraper la caravane et, entre-temps, le soleil se leva complètement. Tout en trottant, il ne pouvait s’empêcher de repenser à Morgiane.
Avec son charme envoûtant elle lui rappelait quelqu’un, mais qui ? Et cette caravane qu’il tentait de rattraper, pourquoi avait-il un funeste pressentiment à son sujet alors qu’il l’apercevait à l’horizon ? C’était comme si des souvenirs essayaient de se frayer un chemin dans les parties conscientes de son esprit, mais sans y arriver.
Il était sujet à ce genre de prémonitions inexplicables, c’est d’ailleurs ce qui lui avait valu, petit, sa place chez le père de Kaseem.
Âgé d’une dizaine d’années, ne sachant pas très bien lui-même ce qu’il faisait au milieu de cette route qu’il parcourait aujourd’hui une fois de plus, il avait arrêté l’armée du patriarche qui s’engageait pour lutter contre les brigands de la montagne. Il lui avait dit…
Quoi déjà ?

Il ne savait plus, mais son avertissement aussi fondé que salutaire lui avait valu la reconnaissance du père de famille qui l’avait recueilli auprès de lui comme serviteur.
Depuis ce temps, il détestait parcourir cette route qui l’avait toujours mis profondément mal-à-l’aise sans qu’il ne parvienne bien à comprendre pourquoi. Et à présent qu’il approchait de la caravane, il aurait tout donné pour faire demi-tour.

Fort heureusement, les chameaux du marchand d’oiseau se trouvaient à l’arrière, le bel oiseau visible de loin sur sa propre monture, ses plumes rouges et dorées étincelant dans le soleil levant, et il finit par l’accoster sans peine.
- Holà l’homme ! Dit-il.
- Que se passe t-il ? Lui demanda le marchand en se retournant.
- Je viens pour acheter ton perroquet ! Lui cria Ali. Le rouge et doré dans la cage derrière toi.
- Il vaut vingt dinars, répliqua le marchand sans s’arrêter ni même ralentir.

Il ne voulait pas visiblement perdre sa place dans la caravane et Ali le comprenait.
Quant-au prix, il était cher, mais Ali n’en sortit pas moins l’argent de la sacoche confiée par Kaseem.
Il se demanda vaguement comment il pourrait bien justifier une telle dépense mais, pour l’instant, il lui fallait l’oiseau.
- Tiens, dit-il au marchand qui prit l’argent et se tourna vers lui.

L’homme le remercia et à deux ils commencèrent à défaire les lanières qui retenaient la cage, enfin Ali faisait surtout avancer sa mule.
Maintenant qu’il le voyait de près, il devait bien convenir qu’il ne s’agissait pas d’un perroquet en effet. La bête ressemblait plutôt à un aigle au plumage flamboyant et il s’en inquiéta intérieurement. Jamais Morgiane n’obtiendrait le droit de garder cet animal auprès d’elle.
Lui-même ne savait même pas de quoi il s’agissait, même si de lointains souvenirs lui indiquaient qu’il avait déjà vu cet oiseau quelque-part…
- On y arrive, dit le marchand qui s’escrimait avec lui sur les sangles. Plus qu’une… là !

Il voulu lever la main en signe de triomphe tandis qu’Ali attrapait la cage, mais il ne put achever son geste. Un éclair de lumière verte le frappa de plein fouet et il s’écroula sans un souffle sur le sol.
Aussitôt Ali sentit ses membres se mettre à trembler comme par instinct et avant que quiconque n’ait pu faire quoi que ce soit, deux autres marchands de la tête de caravane s’écroulèrent, eux aussi frappés par l’éclair funeste.

Ali ne dut sa propre survie qu’au fait qu’il était sur sa mule, donc invisible à ce moment derrière les chameaux et qu’il avait de bons réflexes. Il eut tout juste le temps de rouler dans le fossé envahi de broussailles qui bordait le chemin, entraînant la cage avec lui.
Sans savoir pourquoi, avant même de voir le marchand tomber raide mort, cet éclair avait réveillé en lui un instinct primaire, profondément enfoui mais toujours vivace.
Blotti dans sa cachette, il se boucha les oreilles pour ne pas entendre les hurlements. Il savait déjà sans pouvoir l’expliquer que les marchands n’avaient aucune chance et le fracas atténué du massacre lui parvint seul, suffisamment terrifiant cependant pour qu’il reste totalement immobile dans son fossé.

Lorsque, enfin les derniers hurlements se turent, Ali entendit cependant distinctement un homme dire :
- Prenez les animaux, on les emmène !
End Notes:

Alors? Pourquoi autant de fracas autour d'un oiseau selon vous?

Dans les gorges rocheuses by bellatrix92
Author's Notes:

Coucou! Me voici de retour avec Ali!

J'espère que ce chapitre vous plaira et, au fait, avez-vous identifié l'oiseau?

Les brigands volaient les chameaux après avoir assassiné leurs propriétaires, et bien qu’ils lui inspirent une terreur parfaitement justifiée, Ali ne pouvait s’empêcher de sentir révolté.
Lorsqu’il fut sûr qu’ils avaient quitté la route, il sortit de sa cachette et les suivit en catimini tout en tenant sa mule par la bride. Il n’avait pas besoin de les garder à vue heureusement, car cela se serait révélé suicidaire vu les forces en présence, mais il pouvait suivre le convois au vacarme qu’il faisait alors qu’il pénétrait dans une faille taillée dans la montagne.

Lorsqu’il parvint en vue du Siq dans lequel la troupe disparaissait, Ali bifurqua vers les hauteurs et emprunta un chemin qui lui permettrait de rester en surplomb par rapport à la troupe de brigand. Pas question d’être liquidé en les croisant s’ils prenaient le chemin inverse.

Le fracas de la troupe qui circulait avec son butin se répercutait contre les parois rocheuses, rendant la filature terriblement facile, quand bien même il devait tirer sa mule sur le sentier. Enfin, le terrain s’aplanit et il parvint sur un plateau situé en surplomb, juste au dessus de la troupe qui semblait s’être arrêtée en contrebas.
Tremblant de sa propre témérité, il attacha sa mule à un buisson en priant Allah pour qu’elle ne fasse pas trop de bruit, puis il suivit une langue rocheuse qui, tout en le cachant à la vue, lui permit d’apercevoir le gros de la troupe à présent regroupé au fond des gorges.
Là, il resta étonné : les brigands qui pouvaient être une bonne cinquantaisne s’étaient engagés dans un cul de sac. Qu’est-ce que cela pouvait vouloir dire ? Étaient-ils fous ? S’étaient-ils égarés par mégarde ?

Pourtant, de ce qu’il pouvait en apercevoir, la troupe semblait parfaitement assurée et sereine tandis que le chef s’avançait face à une paroi rocheuse dont les aspérités évoquaient la forme d’un animal fendu en deux. Même de son poste d’observation, Ali pouvait le voir seul face au mur, les bras levés et comme occupé à des incantations étranges.
Il frémit en songeant que ce type était probablement un adorateur des démons, ce que le sort qu’il avait réservé aux marchands semblait déjà indiquer. Et tandis qu’il l’observait, Ali se sentait à la fois mal-à-l’aise et fasciné, ces gestes lui évoquaient quelque-chose, comme s’il avait déjà vu quelqu’un les pratiquer longtemps auparavant.

La troupe se tenait à distance respectueuse du chef à présent, comme si les brigands avaient craint de trop l’approcher. Soudain il fit mine de se détourner et remonta sur son cheval qu’il fit caracoler devant la paroi rocheuse. Et le silence amené par la soudaine immobilité de toute la troupe des brigands permit à Ali d’entendre une phrase que le chef prononça et qui, se répercutant sur les parois rocheuses, lui parvint un peu déformée :
- Sésame, ouvre-toi !

Ali n’était pas certain d’avoir bien entendu, mais avant qu’il ait eu le temps de se dire que c’était un peu idiot comme mot de passe, un phénomène lui fit écarquiller les yeux sous l’effet de la surprise :
A l’endroit où la roche dessinait une fente, il y eut comme un bruit de brisure et la paroi commença à s’écarter lentement, écartelant la brebis qui formait son dessin.

En quelques secondes, c’est une ouverture suffisamment large pour laisser passer deux cavaliers de front qui s’était ouverte. Le chef de la troupe fit claquer son fouet et les brigands se mirent aussitôt à l’ouvrage, déchargeant les chameaux et faisant entrer dans la caverne une grande partie des marchandises qu’ils avaient dérobées. Ali remarqua cependant qu’ils gardaient sur les bêtes de somme toutes les denrées alimentaires comme l’huile, ainsi que les oiseaux du malheureux marchand. Le chef était justement en train de les examiner avec attention tandis que sa troupe s’activait.

Bien qu’il ne puisse voir son visage en détail, Ali comprit à sa démarche que l’homme ne trouvait pas l’objet son désir au milieu de cette marchandise aussi vivante que bigarrée. Et il sentit la sueur couler dans son dos en devinant que l’homme cherchait l’oiseau que Morgiane lui avait demandé de récupérer.
Ce manège angoissant dura plusieurs minutes pendant lesquelles le gros de la troupe se regroupa progressivement autour du chef, attendant ses instruction avec un calme craintif. Un des brigands, vêtu du même tissu bleu que lui, finit pourtant par s’approcher du chef :
- Samir ? L’interpella t-il.
- Qu’y a t-il mon frère ? Répliqua le chef d’une voix qu’il semblait s’efforcer de ne par rendre trop agacée.
- Il a du rester en ville, répondit l’homme. C’est une créature intelligente et dangereuse. Il se pourrait bien que la rumeur sur l’impure soit vraie après tout et qu’elle soit parvenue à le mettre sous sa coupe.

Samir et son frère, puisqu’il semblait bien que c’était le cas, s’affrontèrent quelques instant du regard avant que le chef ne demande :
- Est-ce vraiment ce que tu penses ?
- C’est en tout cas ce que je crains, répondit l’homme sans se démonter.
- Dans ce cas, répondit Samir. Il va nous falloir en avoir le cœur net, et rapidement.

Il se tourna vers le reste de la troupe et s’écria :
- On emmène les chameaux ! Dépêchez vous !

Ce fut comme un signal, les brigands s’activèrent avec une telle rapidité qu’Ali frémit en songeant que les malheureux marchands n’avaient en effet aucune chance de survie face à leur attaque. Leur organisation était si rodée qu’elle en paraissait presque surnaturelle.

Il se recroquevilla un peu plus dans sa cachette, terrifié à l’idée d’être trouvé et attendit sur son surplomb, le plus silencieux et immobile possible.
Entendre le nom du chef des brigands lui avait donné une curieuse et inquiétante impression de déjà-vu. C’était d’ailleurs assez proche de la sensation de malaise qu’il éprouvait quelques heures plus tôt alors qu’il tentait de rattraper la caravane sur la route.

Pourquoi se sentait-il ainsi ? Il n’en savait pas grand-chose, mais quelque-part en lui c’était comme si des souvenirs tentaient désespérément de remonter en surface.

Il connaissait cet endroit, quelque-chose en lui avait envie de hurler qu’il reconnaissait les lieux, et il devait absolument comprendre pourquoi. Tandis que le vacarme des chevaux et des chameaux s’éloignait, il risqua un œil par dessus sa cachette.
Les lieux paraissaient désert à présent, cependant il attendit de ne plus rien entendre du tout avant d’oser bouger.

Bien lui en prit, car comme il levait la tête, il aperçut le brigand à la tenue bleue qui effectuait une ronde près de l’entrée de la caverne. Heureusement, il ne semblait pas l’avoir vu mais Ali savait que si lui ou sa mule faisait le moindre bruit, ils étaient perdus.
Aucune chance qu’ils ne parviennent à quitter les lieux sans l’alerter donc, et le brigand avait pour lui son cheval et son sabre, sans parler de ces éclairs verts dont il ne savait rien, sinon qu’ils étaient mortels pour les hommes.
« Me voilà en bien mauvais posture », songea douloureusement Ali qui jeta un regard circulaire autour de lui. Sa mule était calme pour le moment, mais à la voir chercher autour d’elle en quête de touffes d’herbe, il devinait que cela ne durerait pas, il devait absolument agir.

Ses yeux tombèrent alors sur le bel oiseau et une idée germa dans son esprit : s’il le libérait ? En s’envolant, il avait de fortes chances d’attirer l’attention du brigand puisque celui-ci le recherchait et lui pourrait ainsi fuir.
Toutefois quelque-chose le retenait à présent qu’il l’observait attentivement.

Lorsqu’il croisa le regard de l’oiseau, il eut la certitude que non seulement son plan ne fonctionnerait pas, le principal acteur le fixant d’un air tout sauf coopératif, mais qu’en plus il risquait de provoquer une catastrophe. Il fallait absolument qu’il trouve autre chose.

Alors qu’il se tenait toujours à quatre pattes, les cailloux du sol attirèrent son attention et il en ramassa un discrètement. C’est que dans son enfance il avait souvent joué à les lancer et, avec un peu de chance, il n’aurait pas perdu le coup de main.
Un faible bruissement d’ailes attira cependant son regard et il se rendit compte avec stupeur que l’oiseau était sorti de sa cage et qu’il voletait à présent sur le surplomb. Il tenta de lui faire signe de se calmer, sans succès.

Un peu effrayé, Ali le vit saisir une grosse pierre dans ses serres, prendre son envol pour de bon et planer dans les gorges, il risqua un œil et comprit que le brigand avait vu l’oiseau. Pire, celui-ci accaparait son attention et il essayait de l’attirer à lui.

L’action se passa si vite qu’Ali la vit à peine. Soudain l’oiseau fit un piqué en direction du brigand qui tendait son poing pour le recevoir, tel un fauconnier. Mais au dernier moment, il redressa sa trajectoire et s’envola beaucoup plus haut.

Non sans avoir lâché sa pierre sur le brigand vêtu de bleu qui la reçut en pleine tête et s’effondra lourdement.
La caverne aux richesses. by bellatrix92
Author's Notes:

Et une version de ce chapitre corrigée de ses quelques fautes! 

Lorsque, frappé par la pierre, le brigand s’écroula sur le sol sableux avec un bruit mât, Ali se redressa hors de sa cachette, les membres tremblants. Il ne savait pas ce qu’était cet oiseau mais la manière dont il avait terrassé le voleur le remplissait de stupéfaction. Comment un animal aussi gracile avait-il pu déjà soulever une telle charge ? Et puis avoir l’intelligence d’user d’un tel stratagème ?

Il fallait absolument qu’il le récupère, et à présent il commençait à comprendre pourquoi Morgiane redoutait tant qu’il ne tombe dans les mains des brigands. Ce serait une arme redoutable.
Avisant un sentier sur sa droite, il l’emprunta en prenant garde de ne pas tomber et, quelques minutes plus tard après avoir serpenté entre les cailloux sur ce relief très accidenté, il était parvenu en bas.
Il se précipita et se pencha aussitôt sur le brigand étalé sur le sol au milieu des gorges, mais celui-ci était mort, la pierre lancée par l’oiseau lui ayant fendu le crâne.

Ali frissonna et levant les yeux au ciel où l’animal continuait à voler en décrivant des cercles, visiblement pas le moins du monde disposé à renoncer à sa liberté. Il fallait pourtant qu’il le récupère et il avança instinctivement son avant-bras, comme le font les fauconniers.
- Coco ! Siffla t-il en se sentant parfaitement ridicule. Viens ici Coco !

Il crut un instant que cela allait fonctionner car la bête suspendit son vol en cercle pour planer dans sa direction avec un magnifique hululement.
Mais, au lieu de venir se poser sur son bras, elle alla se jucher sur une paroi rocheuse, juste au dessus de l’endroit où la cavité des brigands s’était ouverte comme par magie.
Ali pesta et se rapprocha.
- Coco ! Viens ici joli Coco ! Dit-il d’une voix joyeuse avant de marmonner exaspéré : Je suis propre moi…

L’oiseau ne semblait absolument pas effrayé par lui, et s’il parvenait à grimper jusqu’à son perchoir, il pourrait peut-être l’attraper… Reste à espérer que cet espèce de rapace bariolé ne se montre pas trop agressif...

De la main, il toucha la paroi rocheuse et se demanda un instant comment elle avait bien pu s’ouvrir si ce n’était pas par la magie. À l’endroit où la bête fendue se dessinait, il passa ses doigts dans l’anfractuosité, espérant, malgré son instinct qui lui disait que cela était vain, déceler un mécanisme quelconque.
- Allez ouvre-toi, Sésame, marmonna t-il, répétant sans y penser les paroles du chef des brigands.

Il y eut alors un grondement sourd et Ali recula avec précipitation. Devant lui, la paroi rocheuse s’ouvrait une nouvelle fois.
Juste au dessus, l’oiseau chanta sans bouger d’un centimètre et Ali, instinctivement, lui présenta son bras.
Cette fois-ci, l’oiseau s’envola pour venir tranquillement s’y poser. Comme s’il avait voulu jouir d’un point de vue privilégié pour observer l’intérieur de la cavité.
- Allons donc… Marmonna Ali que la curiosité piquait à présent. Qu’allons-nous donc trouver là ? Tu le sais Coco ?

Encouragé par un hululement de l’oiseau, il prit son courage à deux mains et pénétra dans la cavité.
Là, il resta un instant complètement stupéfait. L’eau avait creusé dans la roche une gigantesque salle que les hommes avaient ensuite aménagée, l’ornant notamment de colonnades en bas-reliefs et y entassant toutes sortes d’objets précieux.
Des flambeaux flottaient un peu partout et éclairaient les lieux sans dégager ni chaleur ni fumée, d’ailleurs leurs flammes étaient d’une blancheur immaculée.

Ali prit soudainement peur, croyant avoir affaire à une manifestation divine. Après avoir ôté ses chaussures avec précipitation, il s’écroula prosterné sur le sol, forçant Coco à s’envoler pour ne pas chuter avec lui.
Il avait entendu parler de la grotte du Mont Hira à l’école coranique et, en cet instant, c’était la seule chose qui lui venait à l’esprit : l’endroit où Dieu avait parlé au prophète Mohammed.

Comme s’il était exaspéré, Coco émit un hululement réprobateur, peut-être même légèrement moqueur. Hésitant entre terreur et incompréhension, Ali se redressa un peu en se protégeant les yeux avec ses mains :
- Tais-toi Coco ! Chuchota t-il d’une voix pressante. Nous sommes dans un lieu saint !

L’oiseau ne semblait pourtant pas disposé à obéir, il n’en fit que plus de bruit et vint se poser sur lui, donnant de petits coups de becs sur son crâne et poussant les mêmes cris agacés.
Tremblant de terreur, Ali finit par se redresser et comprit enfin qu’il ne pouvait pas se trouver dans un lieu saint : en effet, outre les richesses qu’il voyait entassées dans la grotte, des objets inquiétants voire franchement morbides étaient également entreposés dans ce lieu : une grande jarre remplies d’ossements qui le fit frissonner, des crânes, d’étranges cornes, des flacons de verre dont il ne voulut pas voir le contenu et divers ustensiles qui lui évoquèrent immédiatement des pratiques de sorcellerie était regroupés sur un côté de la caverne.
Ali se tourna vers Coco et lui demanda franchement :
- Qu’est-ce que c’est que ce sanctuaire ? Pourquoi tu m’as fait venir ici, hein ?

Pour toute réponse, l’oiseau vola à tire d’ailes jusqu’à l’autre bout de la caverne, passant au dessus de montagnes de bijoux, de joyaux, d’objets d’art et de lingots de métaux précieux pour l’attirer vers un immense vase dont l’intérieur luisait.

Ali traversa la caverne à sa suite, guettant le moindre mouvement suspect, s’approcha de lui et se pencha sur le vase, avant de se figer complètement époustouflé :
- Des dinars en or… Souffla t-il tout en saisissant l’une des pièces d’une main tremblante. Et ils sont anciens… Ce calife dessus… Il régnait il y a plusieurs centaines d’années. Qu’est-ce que cela veut dire ?

Coco poussa encore un hululement et Ali croisa son regard, un peu gêné :
- Tu veux que j’en prenne ? Mais tu es fou ? Ce n’est pas à moi cet argent.

L’oiseau donna un coup de bec insistant sur le rebord du vase et darda ses prunelles sur, comme pour le presser d’agir.
Ali céda. Ce piaf était insupportable, mais un instinct étrange le pressait d’agir comme il le lui conseillait.

Il saisit dans le vase une première poignée d’or qu’il fit glisser dans une poche vide de son aumônière, puis une autre et encore une autre…
Coco lui ramena même un énorme sac de cuir qu’il l’invita à remplir. Ali constata avec surprise alors qu’il le remplissait à l’aide d’une coupelle d’or que, quel que soit le poids qu’il portait, l’oiseau volait toujours sans aucune peine.
- Tu es quand-même un drôle d’oiseau Coco ! Dit-il pour garder contenance.

Lorsqu’il s’arrêta enfin, il n’y avait plus une seule pièce dans le vase et son aumônière tout comme ses poches et le sac de cuir étaient prêts à craquer sous la masse des pièces. Il avait pris suffisamment pour racheter toute la ville s’il le souhaitait. Et même davantage.

La tête lui tournait et cette soudaine foison de richesses commençait à le rendre malade.
- Cela suffit, dit-il à Coco sur un ton autoritaire tout en lui présentant son bras. Sortons à présent. Je dois te ramener à Morgiane.

Portant dans ses serres l’immense sac de cuir comme si c’était une simple plume, l’oiseau le précéda hors de la caverne.
Quelques minutes plus tard, après avoir rejoint la mule et l’avoir harnachée, ils reprenaient le chemin de la ville et Ali s’aperçut avec stupéfaction que la nuit était déjà tombée. Heureusement d’ailleurs car Coco volait toujours derrière lui avec le sac. Il avait donc passé là déjà toute une journée, sans même s’en rendre compte.

Son épouse Kawtar allait se faire un sang d’encre, et en plus il n’avait même pas fait ses prières.
Mal-à-l’aise à cette idée, encore plus qu’à cause de l’oiseau qui volait derrière lui, Ali accéléra le pas et gagna le quartier hors-les-murs où il résidait avec sa famille, le plus discrètement possible.
La cachette de Djalil: by bellatrix92
Kawtar se faisait en effet un sang d’encre et, lorsque Ali rentra dans leur maison beaucoup tard qu’à l’accoutumée, elle se précipita vers lui :
- Mais où étais-tu donc ? Dit-elle d’une voix perçante. Kaseem t’a fait chercher par ses hommes dans toute la ville ! … Je croyais que les démons qui ont tué les marchands sur la route ce matin et volé leurs bêtes avec leurs marchandises t’avaient tué aussi. Et… Qu’est-ce que c’est que ce sac que tu portes ? Et cet oiseau à ton poing ?

Ali la dévisageait avec gêne et, prenant soudain conscience de la gravité de la situation, il se dépêcha de refermer la porte derrière lui et l’entraîna à l’écart avant d’expliquer :
- J’ai vu les brigands, une longue histoire, ce sont des fils de démons. Ils pratiquent la sorcellerie et tuent d’un simple jet de lumière. Mais je suis vivant, je suis revenu… Et j’ai trouvé l’endroit où ils cachent leurs richesses.
- Tu as vu les démons ? Souffla sa femme horrifiée. Mais comment est-ce possible ? Et cet oiseau ?

Du haut de ses presque quarante ans, elle semblait prête à s’écrouler et Ali devina au long voile noir qu’elle portait encore qu’elle était sortie dans les rues à sa recherche.
Il lui fit signe de se calmer et de s’asseoir. Puis il lui raconta, ainsi qu’à leur fils qui venait de rentrer chargé d’un fagot de bois, la journée qu’il venait de passer, les scènes auxquelles il avait assisté et comment il avait trouvé la caverne magique.

Pendant tout le temps où il déroula son histoire, tout en omettant volontairement d’aborder Morgiane, sa femme ne dit rien et se contenta de l’écouter, les yeux écarquillés de surprise. Pourtant elle se balançait d’avant en arrière comme en proie à une grande agitation intérieure.
Son fils Djalil, lui, l’abreuvait de questions, réclamant toujours plus de détails. La caverne en particulier le fascina au plus haut point tandis que Kawtar sa mère devenait plus livide à chaque élément qu’il rajoutait :
- Des objets maudits ? S’effraya t-elle lorsqu’il évoqua les artefacts probablement consacrés à la sorcellerie qu’il avait vus.

Il hocha la tête gravement et elle gémit :
- Si Allah ne t’avait pas envoyé son messager l’oiseau, tu serais sûrement mort là-bas !
- Je n’en doute pas, répondit Ali en caressant affectueusement les plumes rouges et ou de l’oiseau en question. Coco m’a sauvé la vie alors que j’étais là-haut sur le plateau. Sans lui, je serais restée bloqué à attendre que ces démons me trouvent et m’assassinent.

Il défit alors ses sacs, exposant les pièces d’or et Kawtar frissonna, les larmes aux yeux.
- Allah est grand de t’avoir gardé en vie !
- Ce sont des pièces d’or très anciennes, dit Ali à son fils qui contemplait avec curiosité le dinar d’or qu’il avait saisi. Celle-ci a été frappée à Damas au temps des premiers califes, il y a plus de cinq-cents ans.
- C’est vraiment fascinant, répondit le jeune homme.
- Mais tout cet argent que tu as pris sans en être le légitime possesseur va nous apporter le malheur ! S’inquiéta Kawtar. Et cet oiseau ? Qu’allons-nous en faire ? Pourquoi l’as-tu pris avec toi d’ailleurs ?
- C’est lui, répondit Ali. Qui est plutôt venu avec moi. A vrai dire je ne sais pas pourquoi mais une chose est sûr : il ne faut surtout pas que nous le chassions. D’ailleurs, je pense qu’il nous faudrait lui donner un bol d’eau et quelques graines.

Il se garda bien de parler de Morgiane, pour Kawtar cela aurait probablement fait trop et un vieil instinct lui soufflait qu’il devait absolument garder le plus grand secret possible.
D’ailleurs, il ne voyait pas du tout comment il pourrait discrètement lui rapporter l’oiseau et, durant la nuit, cette idée l’agita, de même que la peur qu’il avait de voir les brigands attaquer sa maison ou quelqu’un de mal intentionné découvrir qu’il possédait tout cet or.

Il était bon pour la potence si on l’associait aux brigands, aussi il ne pouvait pas attendre sous peine de se mettre en danger. Et lui-même savait pourtant si peu de choses de sa propre situation…
Il fallait absolument qu’il récupère Morgiane. Et pour cela il ne voyait qu’un seul moyen…
Kawtar risquait de très mal le prendre si elle se trompait sur ses intentions, mais il n’avait pas le choix. Il aller la racheter à Kaseem.

La nuit était encore complètement noire mais il se leva sans plus attendre et réveilla son fils dans la foulée :
- Djalil !
- Quoi ? Chuchota le jeune homme.

Il fut si vite debout qu’il était clair qu’il n’avait pas dormi lui non plus, tant mieux. Ali attrapa quelques dizaines de pièces dans le trésor qu’ils avaient caché dans un panier avant de se coucher et lui dit :
- Cache toutes ces pièces dans l’étable, sous le fumier. Personne n’ira les chercher là et personne ne doit savoir que nous les possédons. Moi je vais voir Kaseem.
- Vas-y père, répondit le jeune homme. Mais je ne cacherais pas ces pièces dans le fumier si j’étais toi.

Devant l’air interloqué de son père, il expliqua :
- Si nous utilisons une partie de ce trésor, n’importe quelle personne à qui nous donnerons les pièces saura à l’odeur où le reste se trouve.
- C’est vrai Djalil, répondit Ali impressionné. Mais il nous faut absolument faire disparaître ce trésor et d’ailleurs… Où est l’oiseau ?!

L’absence de la créature le mettait soudain en alerte. Pourtant, le garçon sourit et lui désigna le foyer qui chauffait le four de la maison. Coco avait pris place à l’intérieur et ses plumes dégageaient une telle clarté qu’Ali l’avait sans peine confondu avec le feu.
- C’est un oiseau magique, souffla t-il complètement impressionné et déstabilisé.
- Oui, répondit Djalil. Et c’est là que je vais cacher l’argent, personne n’ira le chercher dedans si on croit que le four est en marche. Et l’or ne craint même pas le vrai feu.

Ali acquiesça, c’était en effet une très bonne idée :
- Fais vite, dit-il à son fils avant de quitter la maison. Et alarme ta mère le moins possible je te prie. J’ai peur qu’elle ne soit déjà pas au bout de ses émotions.
Conversation à la fenêtre by bellatrix92
Author's Notes:

Coucou, me revoilà avec ce septième chapitre suivi bientôt des quelques autres qui restent à poster!

Alors qu’il était en route pour la demeure de son maître, la tête pleine d’interrogations et de souvenirs fugaces de son enfance qui ressurgissaient sous l’effet de l’angoisse qu’il ressentait, Ali en était arrivé à une conclusion très simple : il fallait absolument et avant toute chose qu’il mette Morgiane dans la confidence car, sans elle, il n’avait aucune chance de faire face à ses récentes découvertes.

Pour commencer il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ensuite il était dans une position terrible et se sentait en danger depuis qu’il avait pris ces fichues pièces d’or.
La solution la plus simple serait donc de racheter la jeune fille, mais comment pourrait-il justifier sa récente fortune au yeux de son maître ? À supposer déjà que celui-ci soit prêt à se séparer de la jeune esclave.

La situation semblait insoluble et il n’avait pas le choix : il devait absolument retrouver Morgiane avant toute chose pour lui parler en privé et pouvoir décider de la marche à suivre.
Et puis, il avait bien remarqué son pouvoir d’enjôlement et espérait qu’elle puisse s’en servir pour faire coopérer Kaseem, car il ne voyait pas comment il pourrait s’en tirer autrement.

Après un demi-heure de marche, il parvint jusqu’à la demeure sans être vu grâce à sa connaissance des lieux, sa discrétion naturelle et le fait qu’il ne soit pas venu sur sa mule. À pas de loup dans la nuit encore noire, il emprunta un passage connu de lui seul depuis la porte principale et se glissa dans l’espace des jardins bien que cela lui soit totalement interdit, avançant dissimulé dans les buissons jusqu’à la fenêtre de la chambre de Morgiane.
Celle-ci dormait allongée sur son lit, il s’en aperçut et soupira d’anxiété. Comment la réveiller alors que le moindre bruit risquait de trahir sa présence auprès des gardes qui effectuaient des rondes régulières dans le jardin ?
Ali savait qu’il était malin et agile, mais s’il se faisait prendre ici, dans cette zone interdite à tout homme, levé Kaseem et ses eunuques… Il ne donnait pas cher de sa peau.

Sauf qu’il n’avait pas le choix et qu’il fallait absolument qu’il parle à la jeune fille :
- Morgiane ! Appela t-il à voix basse. Morgiane !

La jeune fille gémit dans son sommeil et se retourna vers lui sans se réveiller.
- Morgiane ! Insista t-il après avoir vérifié que personne ne se trouvait dans la cour.

Cette fois-ci, la jeune fille ouvrit les paupières et se redressa brusquement en l’apercevant, visiblement effrayée.
- Chut ! Chuchota Ali derrière les barreaux sur un ton suppliant tandis qu’elle étouffait de justesse un cri.

Elle hocha la tête et se rapprocha précipitamment de la fenêtre, souriant comme si elle éprouvait soudain un vif soulagement :
- Je te croyais mort, murmura t-elle. Même dans le harem nous avons entendu que Kaseem te faisait chercher en vain depuis ce matin. Il paraît que les brigands du Siq ont attaqué la route ?
- Oui et j’ai bien failli mourir, répondit Ali qui surveillait toujours avec angoisse les alentours. Mais là j’ai absolument besoin de toi… Je dois aller voir Kaseem et te racheter…

Il tourna une fois de plus la tête de droite à gauche :
- Ne t’inquiète pas, répondit Morgiane qui observait son manège.

Elle leva gracieusement la main, le regard soudain fixe et le visage concentré. Ali eut alors une étrange impression, comme si l’espace autour d’eux formait à présent une bulle complètement hermétique.
- Personne ne nous surprendra ainsi, murmura la jeune fille. C’est un sortilège d’impassibilité, très pratique.

Ali acquiesça avec un certain soulagement et, sans attendre, il lui raconta les événements de la veille dans les moindres détails. Au fur et à mesure qu’il parlait, Morgiane devenait de plus en plus grave et à la mention de la caverne, elle ouvrit des yeux interloqués et le questionna très précisément sur la manière exacte dont il s’y était pris :
- Tu as touché la paroi ? Demanda t-elle.
- Oui, répondit Ali. Je croyais que cette porte était un genre d’automate…

Il lui décrivit la manière dont il s’y était pris encore plus précisément, le rôle de Coco et sa propre frayeur en pénétrant dans la caverne.
- Je n’arrive pas à y croire… Murmura t-elle presque incrédule lorsqu’il eut fini son récit. Tu l’as ouverte ? Vraiment ?
- Oui, regarde… Dit-il en fouillant dans sa sacoche dont il sortit les quelques pièces d’or frappées à l’effigie du calife de Damas.
- C’est extraordinaire, murmura la jeune fille.

Morgiane semblait à présent totalement confuse ainsi qu’émue, comme si ce qu’elle voyait remettait en cause ses croyances les plus profondes et, pour la première fois, elle semblait totalement décontenancée.
- Je ne… Bredouilla t-elle. Je ne savais pas que… Et tu dis que c’est Alniyran qui t’a montré ces pièces pour que tu les prennes ?
- Alniyran ? S’étonna Ali.
- C’est le nom de cet oiseau, répondit Morgiane. Tu as deviné ce qu’il était, non ?
- Un oiseau magique ? Demanda naïvement Ali.
- On peut dire cela, oui, répondit-elle. C’est un phénix : un oiseau pratiquement immortel aux pouvoirs immenses et capable de prouesses.
- Ainsi qu’intelligent et capricieux, répondit-il. Mais cela ne résout pas notre problème. Il faut que je te rachète à Kaseem et que je mette cet oiseau et cet or en sûreté à présent. Sachant que je ne comprend rien à tous ces événements. J’ai besoin d’en savoir plus… Car tu pratiques la sorcellerie, pas vrai ?

Morgiane pâlit et son visage se ferma un peu, comme si elle était vexée. Il n’avait pas voulu se montrer agressif, pourtant Ali perçut lui-même le ton accusateur de sa voix et s’en voulut. Même si la jeune fille ne paraissait à présent pas des plus respectables, elle n’était peut-être pas ravie d’être traitée d’adoratrice des démons. Mais qu’était-elle vraiment au juste ?

Morgiane parut un instant lasse et lui répondit :
- Je suis une Djinn, répondit-elle. C’est un fait et c’est ma nature de posséder des pouvoirs magiques, je ne peux pas le nier. Mais je ne pratique pas la sorcellerie comme ce que tu as vu dans la grotte, je n’invoque pas de forces obscures et ce sont pour moi des abominations autant que pour toi.
- Oui, mais que fais-tu de Dieu dans tout cela ?
- Je suis musulmane, dis ! Répondit Morgiane comme si la question l’outrageait.
- Et tu es une… Djinn ?
- Oui, répondit-elle. Dieu est venu pour les hommes et pour les Djinns. D’ailleurs, un djinn, ce n’est pas ce que vous autres croyez : une créature étrange ou autre… C’est tout simplement un humain qui peut pratiquer la magie, une personne qui naît avec des pouvoirs comme moi.
- Tu as des pouvoirs d’enjôleuse, lui fit remarquer Ali.
- Je suis capable de convaincre les gens de faire ce que je veux, lui dit-elle. Oui, c’est vrai. C’est un don rare que j’ai appris à contrôler et que je m’efforce d’utiliser avec parcimonie et à bon escient. Je ne suis pas une séductrice.
- Tu as d’autres pouvoirs ?
- Je sais aussi chasser ce que vous appelez les démons et les mauvais esprits en chantant ou en dansant. C’est un don que m’a légué mon père. Mais dis-moi à présent : qu’en est-il de l’oiseau ? Qu’est-il devenu après que tu sois rentré chez toi ?

Ali lui raconta la manière dont il s’était caché dans le brasero et Morgiane acquiesça en souriant :
- Une cachette qui lui ressemble bien, en effet.
- Mais pourra t-il rester là ? Se demanda Ali à voix haute. Avec la cinquantaine de brigands qui sont à ses trousses ?
- L’oiseau semble pour l’instant en sûreté, répondit Morgiane. Et il est puissant. Mais tu as raison de t’inquiéter car cela ne durera pas. Si la nouvelle de ta disparition et de ta réapparition le jour-même de cette attaque se répand en ville, les brigands qui ont probablement leurs espions finiront par s’intéresser à toi. Il faut agir, et rapidement… Si seulement je pouvais contacter les miens…
- Les tiens ?
- Ils vivent dans les montagnes et certains d’entre-eux sont des djinns comme moi. Mon père, mon oncle, ma tante et une de mes cousines possèdent même une baguette pour se battre. Ce sont eux qui défendent notre village lorsque les brigands de Samir Ben Sidi essaient de nous attaquer.
- Parce que ces brigands vous attaquent aussi ?
- Bien sûr, répondit Morgiane. Ils n’acceptent pas que dans mon village, les Djinns et les hommes vivent en paix et même se mélangent. Alors ils essaient de nous anéantir.
- Mais si ce sont des Djinns également, demanda Ali. Pourquoi vous combattre ?

Morgiane le regarda avec tristesse et répondit :
- Je te l’ai dit, Allah règne sur les hommes et les djinns, mais certains d’entre eux l’ont refusé et parmis nous, certains sont devenus ce qu’on appelle des Sheitan.
- Qu’entends-tu exactement par là ? Lui demanda Ali intrigué.
- Pour nous les Djinns, un Sheitan pratique la magie noire et invoque des démons. Et les Sheitan qui constituent la troupe de Samir Ben Sidi refusent tout mélange avec les hommes. Ils veulent même les dominer et détruire l’islam.
- Pourquoi ?
- Parce qu’ils en veulent au prophète Mohammed qu’ils accusent d’avoir tenté de les anéantir. Aucune négociation n’est possible avec eux. Cela fait des siècles que ce groupe sévit dans la région et essaie de prendre le contrôle des autres djinns.
- Des Sheitan, fit remarquer Ali à Morgiane. Sans que je comprenne bien pourquoi, ce mot me parle, c’est même comme s’il essayait de me rappeler des souvenirs lointains.

En effet, cela le troublait de plus en plus et il avait l’impression de passer à côté d’un élément capital :
- Tu es un enfant recueilli si je ne me trompe pas, lui fit alors doucement remarquer Morgiane.
- Oui, avoua Ali. Le père de Kaseem m’a fait entrer dans sa maison comme serviteur après que… Et bien je ne sais pas bien et j’ai d’ailleurs très peu de souvenirs de mon enfance...

Il lui raconta le peu qu’il se se souvenait de sa rencontre avec son ancien maître ainsi que les brusques réminiscences qui l’avaient assailli depuis la veille.
- Tu as oublié, répondit Morgiane au bout d’un moment passé à l’écouter en silence. Un élément de ton passé est la clé de tout cela mais tu l’as oublié et c’est extrêmement troublant.
- Penses-tu que je sois vraiment lié à cette caverne ?
- C’est bien possible, répondit la jeune fille qui semblait à présent réfléchir profondément. Déjà, tu n’aurais jamais du pouvoir ouvrir cette porte magique si ce n’était pas le cas. Seul l’héritier du sorcier qui l’a fondée le peut… enfin en temps normal. Samir Ben Sidi qui est extrêmement puissant use d’un maléfice puissant pour forcer son ouverture à chaque fois qu’il en a besoin. Il n’est pas l’héritier et on dit d’ailleurs qu’il a usurpé le pouvoir dans sa troupe de brigands…
- Ce sorcier qui a construit et enchanté la caverne, demanda Ali. Il vivait il y a longtemps n’est-ce pas ?
- Oui, très, répondit Morgiane. On dit qu’il descendait des premiers Omeyyades.
- Est-ce lui qui a fondé la troupe de Samir Ben Sidi ?
- Très probablement, répondit la jeune fille.
- C’était donc un Sheitan, murmura Ali alarmé.
- Oui, répondit-elle. D’un côté, cette histoire dure depuis que… Depuis que l’Islam est né en fait et ses racines remontent même sans doute à plus loin.
- Comment cela ? Lui demanda Ali.
- Les Djinns et l’Islam, répondit Morgiane. C’est une histoire compliquée et chaotique. Certains Djinns vouaient une telle haine à Mohammed qu’ils ont transmis la haine des croyants à leur descendants et que depuis… Ils cherchent à reprendre le contrôle des hommes.
- Et les tiens dans tout cela ?
- Les miens n’adorent pas tous Allah, répondit honnêtement Morgiane. Déjà, ma mère qui n’est pas une djinn est chrétienne, comme une partie de notre village même si le reste de ma famille est musulmane. Et puis, certains djinns pensent également que Mohammed n’était pas un vrai prophète mais un djinn comme nous qui avait abusé de son pouvoir et trompé les hommes pour fonder une autre religion. Ils en viennent même parfois à douter de l’existence de Dieu ou mélangent diverses religions en pensant mieux l’honorer ainsi.
- C’est effrayant, murmura Ali.
- Je dirais plutôt déroutant, répliqua Morgiane. Cependant, aucun d’entre-eux ne hait les croyants et dans ma communauté chacun a le droit de penser ce qu’il veut à condition de respecter les autres, c’est une condition pour vivre chez nous.
- Un peu comme à Damas, pensa Ali à voix haute.

Le souvenir de la visite de cette ville lui revenait à présent, et le nombre de chrétiens ainsi que de juifs qui l’habitaient notamment l’avait frappé. Cependant un autre point le surprenait :
- A quatre seulement, les tiens peuvent mettre en déroute l’armée de Samir ?
- Ils sont puissants, répondit Morgiane. Ils connaissent des charmes protecteurs pour rendre la tâche difficile aux hommes de Samir. Et puis, jusqu’à la mort de ma grand-mère ils n’étaient pas seuls : elle combattait aussi avec eux et Alniyran n’était pas en reste. Son chant terrorise nos ennemis et nous encourage au contraire. Il y a aussi d’autres personnes moins puissantes mais très courageuses dans le village qui se défendent très bien contre les forces obscures, notamment beaucoup de chanteurs.
- Des chanteurs ? S’étonna Ali.
- Oui, répondit Morgiane. Ils repoussent les créatures de l’ombre par leur chant, car les brigands n’attaquent généralement pas seuls. Ils ont à leur service des choses abjectes qu’ils lâchent sur les villages avant de passer eux-même à l’attaque. Sans nos chanteurs, nous serions tous morts depuis longtemps. D’ailleurs, j’ai longtemps été une chanteuse lorsque j’étais enfant… Et puis j’ai reçu d’autres missions.
- Dont l’enjôlement, répondit Ali.
- Oui, avoua t-elle sans honte. Je peux semer la confusion dans une troupe de plusieurs dizaines d’ennemis, plus encore lorsque ma grand-mère me prêtait son bâton magique.

Elle se tut un instant avant de reprendre :
- Alniyran a disparu le jour de la mort de ma grand-mère et c’est moi qui ait été envoyée le chercher tandis que ma cousine qui est une combattante courageuse recevait son bâton magique.

Elle eut une moue un peu amère et ajouta :
- Ma famille ne pouvait pas se permettre d’envoyer qui que ce soit d’autre car ils avaient besoin de tout le monde pour se défendre en cas d’attaque.
- Cet oiseau, Coc… Alniyran, est donc très précieux ?
- Oui, répondit-elle. Sans lui, impossible de nous défendre mais il n’y a pas que cela. Son départ nous a alerté et je dois comprendre pourquoi. Ce n’est pas par hasard en effet qu’il est venu ici et je crains de commencer à comprendre la situation.
- Ah bon ? Demanda Ali.
- Oui, répondit t-elle. Je pense qu’il cherche quelqu’un de précis dans la ville. Une personne qui pourrait affronter Samir Ben Sidi et mettre un terme à la malédiction liée à cette caverne.
- Parce qu’en plus, cette caverne est maudite ?
- Oui bien sûr, répondit Morgiane comme si cela coulait de source. Elle corrompt le cœur de quiconque la possède ou utilise les biens qui y sont entreposés. Sa richesse attise la convoitise, l’orgueil… Bref les pires défauts des hommes.
- Pas forcément besoin de caverne, répondit Ali qui pensait à Kaseem à cet instant.
- C’est précisément pour cela que je suis venue ici, répondit Morgiane comme si elle avait lu dans ses pensées. C’est le dernier endroit où Samir risquait de me faire rechercher.
- Car il te recherche ? S’inquiéta Ali.
- Sûrement, répondit la jeune fille. Du moins, il recherche celui ou celle qui recherche l’oiseau.

Elle ajouta devant son air terrorisé :
- Il faut que nous fassions vite, va voir Khaseem et demande lui de me vendre à toi.
- Comme ça ? Répondit-il horrifié. Maintenant et sans préparation.
- Je me charge du reste, répondit-elle. Tu vas juste devoir tenir quelques instants avant que j’arrive, courage.
Tour de Djinn by bellatrix92
Le maître était contrarié et la négociation démarra sur les chapeaux de roues.
D’abord Kaseem hurla, puis il saisit son fouet en tempêtant toujours et Ali crut un instant qu’il allait mourir sous ses coups :
- Quand je pense que je t’ai élevé comme mon fils ! Hurla t-il à Ali en lui en assénant deux coups.
- Non, répliqua Ali en contenant un gémissement. Cela c’est votre père qui l’a fait.
- Insolent !

Un troisième coup partit, mais cette fois-ci c’était trop : le serviteur n’avait plus la moindre intention de se laisser faire : il saisit au vol la lanière et, ignorant la douleur fulgurante sur sa main et son poignet, se redressa et répliqua :
- Lâchez-moi. Vous ne me frapperez plus.

Pourquoi se montrait-il aussi audacieux à présent ? Ali ne savait pas bien mais c’était comme si un déclic venait de se faire. De sa main encore libre qu’il plongea dans son aumônière, il sortit plusieurs dinars qu’il porta à hauteur des yeux de Kaseem :
- C’est fini, dit-il. Je quitte votre service, car à présent que j’en ai les moyens, je vous ai assez vu.
- Qu’est-ce que c’est que cela ? Gronda Kaseem sur un ton menaçant en regardant les pièces.
- Je suis riche, répliqua Ali en l’affrontant du regard. Très riche, mille fois plus riche que vous au point que je pourrais racheter cette maison, et vous avec. Je pourrais vous prendre à mon service.

Il se tut un instant devant l’air interloqué de Kaseem avant d’ajouter sur un ton presque méprisant :
- Cependant vous êtes un bien trop mauvais maître pour faire un bon serviteur.

Comme Kaseem reculait, à présent un peu effrayé, il lui proposa d’une voix plus douce :
- Vous vous souvenez de la jeune esclave que je vous ai acheté avant-hier et payé trop cher ? Revendez-la moi puis qu’elle n’est pas à votre goût, je vous la rachète volontiers.

Il remit la main dans son aumônière pour y prendre une poignée de pièces mais, soudain, Kaseem se reprit et l’empoigna par le col :
- D’où vient tout cet argent ? Lui dit-il sur un ton menaçant.
- Lâchez-moi, ordonna froidement Ali en laissant retomber les pièces.

Kaseem ne semblait pas décidé à obtempérer bien qu’Ali le domine d’une demi-tête, aussi il l’attrapa à son tour par le col.
Les deux hommes en seraient probablement venus aux mains, lorsque Morgiane entra si soudainement dans la pièce et avec une telle assurance qu’Ali faillit tomber à la renverse.
Car même s’il n’était pas l’objet de son envoûtement, il en perçut la puissance et frémit d’inquiétude malgré lui.

Aussitôt, Kaseem le lâcha et son regard perdit toute son agressivité pour devenir vide et égaré, un sourire béat se formant même sur ses lèvres. On aurait dit un pantin articulé et Ali se tourna avec effroi vers Morgiane.
Celle-ci se tenait droite dans la pièce, encadrée des deux eunuques qui étaient chargés d’escorter le maître de maison à l’extérieur et lui servaient de gardes du corps.
- Il va falloir régler les détails de cette vente, dit-elle avec fermeté avant de tourner les talons en direction du cabinet de travail où Kaseem daignait (parfois) passer un peu de son temps pour gérer ses affaires. Je reviens, mettez-vous d’accord en attendant.

Que cherchait-elle ? Ali l’ignorait mais il constata avec soulagement que malgré le départ de la jeune fille, Kaseem restait dans un état second :
- Combien veux-tu racheter l’esclave ? Lui demanda le notable d’une voix mécanique.
- Je vous en propose deux cents dinars, répondit Ali.
- C’est plutôt généreux… Répliqua Kaseem d’une voix encore confuse. Tu veux du vin ?
- Je m’en passerai. Merci.
- Tu es sûr ? C’est du vin de Chypre.

Kaseem semblait décidé à insister, Ali dut fermement refuser et ils était encore en train de parler lorsqu’un jeune serviteur vint les trouver en disant d’une voix douce :
- Je crois que nous pourrions y aller à présent. Ne perdons pas de temps.

Le cœur d’Ali manqua un battement sous l’effet de la surprise. En effet, c’était Morgiane qui venait de les aborder, ayant sans doute emprunté sa tenue à un des eunuques de la maison.
Et que ce soit son air affirmé, sa démarche vive ou la mèche de cheveux qui dépassait adroitement de son turban, le costume d’homme lui allait parfaitement bien. Difficile de croire que, quelques instants plus tôt, elle s’était présentée sous les traits de cette jeune fille si séduisante à leurs yeux.
A présent, ils avaient devant eux un fort joli garçon au caractère visiblement espiègle et affirmé.
- Où va t-on ? Demanda Ali qui hésitait à présent.

En effet, cette créature qu’il avait devant lui semblait être capable de tout, qui sait si lui-même n’était pas déjà sous son charme ?
- Yasser Ibn Mustapha part faire le Hadj, répondit Morgiane avec douceur. Il vend sa maison en ville car il veut concentrer ses affaires sur Damas où son fils devra les administrer durant son voyage.
- C’est vrai qu’il est largement temps qu’il passe la main celui-ci, répondit Kaseem avec un rien de ressentiment.

Commençait-il à reprendre ses esprits ? En tout cas Morgiane lui renvoya une décharge pour le faire tenir tranquille.
- J’espère que son regard n’alertera pas Yasser Ibn Mustapha, murmura Ali un peu décontenancé.
- Espérons oui, répondit Morgiane d’une voix blanche avant de faire signe aux deux eunuques d’ouvrir la marche vers l’entrée de la maison.
Face à Djalil by bellatrix92
Accompagné de Morgiane, de Kaseem et de ses deux eunuques, Ali resta tout le jour en ville et cela ne fut pas de trop pour mener à bien l’affaire qu’il avait entreprise avec la complicité de la jeune fille.
En effet, ils en étaient arrivés à la même conclusio,n à savoir que Alniyran et l’or des premiers califes devaient au moins être mis en sécurité à l’intérieur des murailles et attendant des temps plus cléments.
- Voyager avec Alniyran en espérant le ramener dans les montagnes serait suicidaire, avait conclu Ali. Car les brigands savent qu’il est ici, en ville. Ils surveillent forcément les sorties.
- Sans compter que ta famille se retrouverait sans défense, lui répondit gravement Morgiane alors qu’ils marchaient dans les rues de la ville, épiant le moindre geste suspect.

Heureusement que, encore totalement confus, Kaseem acceptait sans peine de présenter Ali à Yasser Ibn Mustapha, une de ses riches connaissances qui partait pour un long pèlerinage à la Mecque cette année-là et vendait ainsi la maison secondaire de sa famille qui se trouvait en pleine ville : une demeure somptueuse et notamment réputée pour son magnifique jardin et son hamam.

Yasser Ibn Mustapha plut immédiatement à Ali. C’était un vieil homme riche mais très pieux et agréable qui lui rappela aussitôt Youssef Ben Salmane, le père de Kaseem. Il les reçut autour d’un thé, dans un salon frais décoré de motifs floraux, sans musique ni danseurs.
- Je désespérais de trouver un acheteur avant ma mort, leur dit le marchand avec un vif soulagement lorsqu’ils lui eurent exposé leur requête. Le Hadj commence dans un mois à peine et il m’était impossible de quitter la ville en laissant cette maison. C’est sa vente qui me permet de partir et de laisser mon affaire à mon fils sans la diminuer ou lui rendre la tâche trop ardue.

Secondé par Kaseem, Ali n’eut donc aucun mal à acquérir la demeure et, d’un commun accord avec le vendeur qui souhaitait pouvoir en être libéré afin de mettre ses autres affaires en ordre et se rendre au plus vite à Damas, décida d’y emménager le plus rapidement possible.

Il laissa d’ailleurs Morgiane à l’intérieur une fois Kaseem reparti en direction de sa propre demeure avec ses serviteurs. Elle lui avait en effet expliqué discrètement que son enjôlement n’aurait qu’un effet limité dans le temps et que, le temps de rentrer chez eux, ils commenceraient sans doute à reprendre leurs esprits même s’il leur faudrait probablement plusieurs jours pour se remettre totalement.
- Si j’avais une baguette, murmura t-elle. J’aurais modifié leurs souvenirs en profondeur pour leur faire croire certaines choses. Mais là, je n’ai pu qu’affecter leur mémoire proche. Ils devraient assez rapidement se rendre compte qu’ils ont complètement divagué. Cela nous laisse peu de temps pour mettre en marche notre plan.

Malgré ses soucis, Morgiane avait fait et fit merveille.
Dès le lendemain, Ali et sa famille emménageaient dans leur nouvelle demeure et Kaseem avait, sous son influence, prétendu à toutes les élites de la ville qu’Ali avait reçu un héritage de son propre père. Celui-ci n’était autre, selon lui du moins, qu’un important marchand bien connu dans la région et que tous croyaient mort sans enfants après une attaque de brigands qui avait eu lieu environ trente ans plus tôt.

C’était en réalité Morgiane qui, en se servant des propres souvenirs d’Ali, avait mis sur pieds cette histoire fort plausible puis qu’il était connu que Youssef Ben Salmane avait recueilli le garçon peu de temps après l’attaque en question.
- Ton passé peut se deviner en partie, dit-elle à Ali lorsque le soir venu il l’interrogea. D’une manière ou d’une autre, il est forcément lié à cette attaque puisque tu as été capable d’avertir Youssef Ben Salmane, éviter à son armée d’être décimée et qu’il t’en a été suffisamment reconnaissant pour te recueillir et assurer que tu ne manques de rien dans l’avenir.
- On n’est jamais plus convaincant qu’avec un brin de vérité, répliqua Ali un brin ironique.
- Pas seulement un brin, rétorqua Morgiane qui ne semblait pas avoir apprécié sa remarque. Alniyran ne t’a pas poussé à prendre précisément ces pièces d’or dans la caverne sans une bonne raison. Et il serait bien possible que tu en sois le propriétaire légitime.

Sous son costume simple de servant qu’elle portait depuis son installation dans la maison, elle ne ressemblait plus à la séduisante créature qu’il avait acheté pour le harem de Kaseem mais plutôt à une jeune femme affirmée et sûre d’elle.
En tout cas, tout semblait dit et à présent, Ali devait s’installer au mieux dans cette demeure avec sa famille.

Soucieux d’avoir sous ses ordres des gens qui lui seraient fidèles et redevables, il engagea de la domesticité parmi les familles nécessiteuses de la ville qu’il avait souvent aidées et chez qui il se savait apprécié. Comme il ne possédait pas de harem et n’avait nullement l’intention d’en avoir un, il pouvait bien se passer d’eunuques et sa soudaine opulence doublée de générosité lui attirait plus d’intérêt que de jalousie pour le moment. On disait que la place était bonne en travaillant chez lui et personne n’aurait souhaité la perdre.

Morgiane, elle, avait reçu en charge la cuisine car la tâche lui permettait de se faire passer pour une simple servante et elle conseilla à Ali de garder Alniyran auprès de lui le plus souvent possible :
- C’est un phénix, lui dit-elle. Il est très attaché à toi ainsi qu’aux tiens et ses larmes ont un pouvoir curatif énorme. Elles peuvent guérir la plupart des empoisonnements ainsi que de nombreuses blessures. De plus c’est un oiseau très fort et intelligent qui pourra être pour toi une véritable protection.

Ali et sa famille ne mirent guère de temps à se faire un nom dans la ville et leurs habiles placements firent rapidement oublier la manière si soudaine dont ils étaient devenus riches. Morgiane qui sortait parfois sous les traits d’un jeune garçon y était aussi peut-être pour quelque-chose.

Durant le mois qui suivit, Ali devint ainsi le propriétaire de deux hammams en plus du fondouk qu’il avait acquis auprès de Yasser Ibn Mustapha en même temps que sa demeure.
La demeure était à présent joyeuse, pleine de simplicité malgré la richesse de ses occupants et comme Ali investissait dans la ville, construisant des maisons à louer dans un quartier pratiquement abandonné et y aménageant des citernes et des puits, il s’enrichissait de plus en plus, tout en devenant populaire.

Et comme il s’appliquait à payer ses impôts, se soumettait avec dévotion et générosité à ses obligations religieuses, au contraire de Kaseem qui de plus briguait sa place, l’émir le prit rapidement en affection et s’attacha à favoriser ses affaires.

Pour faire simple, alors que le mois du Hadj venait de commencer et que l’Aïd el Kebir s’approchait, tout semblait aller pour le mieux et la prospérité de la famille d’Ali était bien établie.

Djalil, pourtant, avait un très mauvais pressentiment et, le premier jour du mois de Hadj, il alla trouver Morgiane dans la cuisine où elle travaillait, cette fois-ci comme souvent en temps que commis sous son costume de garçon :
- Qui es-tu ? Lui demanda t-il d’une voix ferme. Et que fais-tu ici exactement ?
- Pourquoi me demandez-vous cela, Maître ? Répondit la jeune femme de la voix grave qu’elle s’efforçait d’avoir en présence de tout autre qu’Ali lorsqu’elle était déguisée ainsi.

L’adolescent ne se démonta pas et lui répondit :
- Tu peux parler naturellement, car je t’ai plusieurs fois espionnée ici et je sais parfaitement que tu n’es pas un homme.

Comme Morgiane dardait sur lui un regard de défi, il l’affronta un instant du regard avant de répondre :
- J’ai d’abord craint que mon père n’entretienne avec toi une relation honteuse et inavouée. Si c’était le cas je l’aurais confronté et enjoint de t’épouser ou de faire de toi sa concubine.

L’animosité avec laquelle il avait parlé était presque effrayante et Morgiane, malgré elle, baissa un peu la tête.
- Mais, rajouta le jeune homme. Je vois bien qu’il ne s’agit pas de ça. Et puis quel intérêt après tout ?
- Pourquoi votre père me cache t-il ici selon vous, Maître ? Lui répondit alors Morgiane avec douceur malgré son cœur qui cognait durement contre ses côtes.

Djalil la regarda un instant, comme s’il la jaugeait et évaluait la rougeur soudaine et prononcée de ses joues, avant de répondre :
- Cela a un rapport avec la caverne. Pas vrai ?

La mort dans l’âme, Morgiane acquiesça. Il fallait une fois de plus qu’elle s’explique, avec tous les risques que cela comportait. Et cette fois-ci elle n’avait pas affaire à un adulte conscient du danger mais à un adolescent de son âge peut-être totalement immature.
Pourquoi ne l’enjôlait-elle pas tout simplement ? Difficile de le dire mais elle ne s’en sentait pas la force. Déjà, ses pouvoirs ne marchaient pas avec tous les hommes et, sans pouvoir se l’expliquer, elle sentait bien que Djalil faisait partie de ces rares qui lui résisteraient. Et puis il y avait autre-chose : comme face à son père Ali, elle répugnait à user face à lui de ce stratagème qui, elle ne le savait que trop bien, corrompait irrémédiablement toute relation.

A son grand soulagement cependant, Djalil l’écouta parler sans presque l’interrompre et avec même plus de respect, si cela était possible, que son père. Aussi, elle lui dit tout sans rien lui cacher. Elle lui parla de sa famille, des siens, de sa mission, des Sheitan et même de ses propres interrogations et inquiétudes concernant les habitants de cette demeure et des enjeux qu’elle devinait. Elle en dit même davantage que ce qu’elle avait révélé à Ali.
Et lorsqu’elle eut enfin fini de parler, Djalil la fixait, terriblement inquiet :
- On va avoir besoin des tiens, dit-il gravement, confirmant ainsi ses propres craintes. Sans vous, autant nous offrir sur un plateau à ce démon de Ben Sidi !
à la croisée des plans by bellatrix92
Djalil et Morgiane n’avaient eu besoin que d’une seule conversation à cœur ouvert pour qu’une amitié profonde naisse entre eux. Cependant ils avaient également bien raison de s’inquiéter.
Car, après plus de deux semaines dans un état second, bien aidé en cela par sa consommation excessive d’alcool, Kaseem avait fini par reprendre totalement ses esprits. Et à présent qu’il était dégrisé et pleinement conscient, la fureur le disputait très sérieusement à la haine dans son esprit aussi dominateur qu’il était corrompu.
Furieux de la réussite de son ancien serviteur Ali Baba et jaloux de sa richesse, il avait ruminé plusieurs jours avant de se décider sur la manière dont il allait agir.

Il devait tuer ce scélérat et, puisque celui-ci prétendait que son père l’avait toujours considéré comme un fils, il supprimerait aussi le garçon et, en temps que « frère », récupérerait ses biens.
Ne rester donc plus qu’à assassiner Ali et son fils, sa femme également pour faire plus propre.
En pleine période du Hadj, un plan d’une rare cruauté se formait dans son esprit :
Ces attaques répétées de brigands l’arrangeaient bien après tout, car elles lui donnaient des coupables qui couvriraient aisément ses propres actes.

Il frapperait le jour de l’Aïd et Khebir avec sa milice privée dont le visage serait soigneusement dissimulé, et il se jurait qu’après cela, plus aucun membre de la famille d’Ali ne subsisterait.

Mais, ce que Kaseem ne savait pas, c’est qu’à quelques lieues de la ville une autre personne fomentait des projets d’assassinat assez similaires.
En effet Samir Ben Sidi, le chef des brigands du Siq qui recherchait toujours Alniyran, avait fini par remonter la piste d’Ali et, s’il craignait d’aller l’attaquer à l’aveugle car il pensait à raison qu’il était protégé par un ou plusieurs djinns, il était bien décidé à supprimer cet homme qui ne pouvait être que celui qu’il redoutait le plus au monde.

Si proche et si opposé à la fois, Ali Baba était bien l’héritier légitime de la caverne, à présent il en avait la certitude. La survie de ce cracmol qui avait si longtemps souillé sa famille ne s’expliquait pas et, bien qu’il ait rudement interrogé sa mère, elle n’avait pu (ou voulu) lui livrer aucune information.
Pourtant, le fait était indéniable et expliquait que la grotte ne se soumette pas à sa main et qu’il soit obligé d’en forcer l’entrée à chaque fois qu’il avait besoin d’y pénétrer.
Or, s’il tuait ce frère aîné qu’il n’avait auparavant jamais rencontré, ainsi que tous ses descendants, il deviendrait automatiquement l’héritier lui-même.


La vie d’Ali Baba, à quelques jours de l’Aïd, était donc plus que jamais menacée.
Mais alors que les deux hommes fomentaient chacun leur plan d’assassinat, Morgiane venait de livrer à Djalil ses deux derniers secrets, à savoir le voile de rideau épais dont elle se couvrait et qui n’était autre que…

- Un tapis volant ? Lui demanda Djalil interloqué lorsqu’elle le fit s’élever dans les airs.
- Oui, dit-elle tout en sortant également une outre en peau de chèvre encore pleine de ses affaires et en la tendant à Djalil. Et ceci est une potion de polymorphie.
- Une quoi ? Demanda le jeune homme.
- Une potion qui te permettra de prendre n’importe quelle apparence, répondit-elle. Il faut juste que tu rajoutes dedans un cheveu de la personne dont tu souhaites prendre l’apparence.
- Quoi ?! Mais c’est dégoûtant !

Morgiane soupira et tira une mèche de sous son turban, qu’elle trancha à l’aide d’un petit poignard avant de al tendre à son ami :
- Prends mon apparence et va voir ta mère en disant que son fils a quitté la maison, lui conseilla t-elle. Tout le monde doit croire que c’est toi qui est parti. Et reste habillé en fille.
- Pourquoi ? Lui demanda Djalil.

Morgiane le regarda gravement :
- Si les Sheitan attaquent, ce sera pour supprimer ton père et ses descendants. Tu auras donc de bien meilleures chances de survie si tu as l’apparence d’une servante que si tu ressembles à n’importe quel garçon de l’âge recherché.
- D’accord… Répondit Djalil. Je sens que cela va être très étrange.
- Faut s’habituer, répliqua Morgiane. Ne reste pas trop fixé sur les parties honteuses de ton corps et tu devrais pouvoir encaisser la situation.

Il fallait qu’elle y aille à présent et elle grimpa sur son tapis volant, le même qu’elle avait emprunté pour venir en ville malgré tous les risques du voyage :
- En vol, murmura t-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre assurée.

Le tapis s’éleva à hauteur de genou et elle se tourna vers Djalil pour lui dire adieu :
- Bonne chance, lui dit l’adolescent.
- Je vais en avoir besoin, oui, répondit-elle. Encore une chose…

Elle avait failli oublier et désigna la mèche de cheveux que Djalil tenait en main :
- La potion doit être prise plusieurs fois par jour. Et elle ne marche que si l’autre personne est vivante… Donc si tu ne parviens pas à transformer…

Djalil déglutit et hocha la tête, il avait compris :
- Il ne nous restera plus qu’à fuir très loin, répondit-il d’une voix blanche.
Le mendiant by bellatrix92
A la veille de l’Aïd, Djalil n’était toujours pas rentré et ses parents se faisaient un véritable sang d’encre, surtout Kawtar qui finit par demander à Morgiane de venir auprès d’elle pour la questionner davantage.
Les deux femmes discutèrent un long moment face à face dans une ambiance tendue. Personne ne sut cependant ce qu’elles s’étaient dit.
Après cela, Kawtar avait la mine grave et inquiète, mais son regard déterminé trahissait qu’elle avait décidé de faire face à la réalité. Quoi que Morgiane ait pu lui dire, cela semblait l’avoir convaincue.
Ali en revanche ne savait plus ce que faire mais son épouse le supplia d’agir comme si de rien n’était.
- Il va revenir, lui dit-elle pour l’apaiser, comme si elle en était convaincue. Et nous le garderons plus en sécurité en laissant secrète sa disparition qu’en l’ébruitant.


A présent le soleil était levé et le jour de l’Aïd commençait, il fallait donc se mêler au reste de la ville.
Malgré son angoisse, Ali se signala par le nombre d’aumônes qu’il fit distribuer, dans la famille de ses serviteurs, dans son quartier où les mendiants affluaient d’ailleurs depuis son installation, et enfin dans la ville entière où il inaugura trois citernes construites avec ses propres deniers et procéda à d’importantes distribution de nourriture après le sacrifice rituel.
- Chaque famille devra pouvoir manger son morceau d’agneau, avait-il fermement déclaré alors qu’il préparait l’événement.

Ce jour-là donc, la ville était dans une telle effervescence qu’il était difficile de circuler, aussi ses quelques gardes du corps avaient fort à faire pour maintenir la foule à une distance respectable.
C’est qu’il ne pouvait même plus aller à la mosquée tranquille !
Alors qu’il marchait pour regagner son domicile, le regard d’Ali tomba soudain sur un homme en guenilles qui, assis sur la première marche d’une maison, l’observait fixement et s’anima comme ils passaient devant lui.
- Salut à toi ! Lui dit soudain le mendiant en se dressant fièrement devant lui.
- Tiens, dit Ali à la fois surpris et intrigué. Un pauvre que je ne connais pas !

Et en effet, il n’avait jamais vu cet être aux vêtements en lambeaux et légèrement boitillant. L’homme en face de lui dégageait pourtant un charisme que, s’il ne se l’expliquait pas, Ali trouvait fascinant.
D’ailleurs, il n’avait pas fini :
- Accepterais-tu que je te dise l’avenir ? Demanda t-il avec aplomb.
- Que peux-tu donc m’apprendre ? Répondit Ali avec une assurance qu’il s’efforçait à présent de ne plus seulement feindre, car l’inquiétude le gagnait soudain.
- Quand on tient le bonheur, répondit le mendiant sur un ton quelque-peu supérieur. On croit que c’est pour toute la vie, mais laisses-moi t’examiner un peu… Tu es populaire, et tu as de l’argent…
- Cela se voit-il tant que cela ? Répliqua Ali avec ironie.

Mais l’homme, sans rien perdre de son aplomb, lui répondit avec un sourire :
- Cet argent tu l’as obtenu en prononçant seulement trois mots. Et il est pratiquement inépuisable.

Ali écarquilla les yeux malgré lui et le mendiant poursuivit :
- Allah t’a guidé jusqu’à cette richesse au moyen d’un de ses messagers. Car tu es un homme juste, bon et généreux qu’il a choisi d’honorer parmi tous ceux qui habitent cette ville.
- Je m’y efforce en tout cas, répondit Ali d’une voix peu assurée.
- Cette richesse, tu la conserveras, aussi longtemps qu’Allah notre maître à tous te le permettra.

Samir Ben Sidi jubilait rien qu’à l’idée de plonger la ville dans la terreur en pleine fête de l’Aïd, répandant la mort dans les rues car ses troupes ne se contenteraient pas de la demeure d’Ali Baba. Oui, il avait bien choisi son jour.
Mais pour l’heure, il lui fallait pénétrer dans la demeure de l’homme qui se tenait en face de lui et se renseigner précisément sur Ali Baba et sa famille afin de ne laisser aucun de ses membres lui échapper. Son plan était prêt mais il lui fallait des renseignements précis.

Si ses propres ancêtres avaient bénéficié d’une telle erreur de la part de leurs ennemis, hors de question que lui-même la reproduise.
Cette nuit, après le massacre, la caverne lui obéirait enfin.
Entre deux by bellatrix92
La jeune servante avait déjà observé avec inquiétude Kaseem Ben Salmane qui sollicitait l’autorisation de rentrer dans cette demeure pour la fête de l’Aïd, prétextant vouloir parler au maître des lieux.
Déjà, cela sentait la conspiration. Mais lorsqu’elle croisa le mendiant qui avait abordé son maître un peu plus tôt dans la rue, son cœur rata un battement.

Il était parfaitement évident pour elle que le chef des brigands en personne se cachait sous ces habits de mendiant et sous la fausse démarche boitillante qu’il s’était donné. Aussi elle le suivit discrètement tandis qu’il descendait l’escalier en direction de la cour de service.
Tremblante à l’idée d’être découverte, elle se cacha derrière le foin répandu dans la cour près de l’étable et observa l’homme qui semblait tourner en rond comme s’il attendait quelque-chose, un manège suspect qui acheva de la convaincre.

Elle remarqua ainsi très vite qu’il passait fréquemment devant de très grandes jarres posées dans la cour et soigneusement alignées, un approvisionnement dont elle ignorait l’origine, comme tout le monde visiblement.
A la différence qu’en temps qu’intendante, l’approvisionnement de la maison était sous sa responsabilité et que, en conséquence, un tel arrivage n’aurait pas du lui échapper.

Avec horreur, la servante comprit : les autres brigands étaient cachés dedans, attendant le moment propice pour sortir et frapper. Comment le maître de maison avait-il pu se montrer aussi naïf ? Ou alors cette naïveté n’était peut-être pas si naturelle et Ali Baba était sous l’emprise d’un maléfice.
Elle recula à pas de loups et passa l’entrée de la cour, sans être vue heureusement. Il fallait qu’elle remonte et qu’elle avertisse son Maître. Elle devait le mettre en sécurité.
Un bruit sur sa droite attira soudain son attention et elle se dissimula juste à temps derrière une colonne. Personne ne l’avait vue, pour le moment en tout cas.

Un second invité indésirable venait de pénétrer dans l’étage inférieur et il n’était autre Kaseem Ben Salmane, qui s’était invité à la fête de manière si incorrecte, venait lui aussi de descendre à l’étage de service et ouvrait la porte donnant sur la rue :
- Vous pouvez entrer, dit-il à quelqu’un qui se trouvait de l’autre côté du battant. Mais surtout pas de bruit et attendez que je sois remonté.

Kaseem Ben Salmane était venu dans le but d’assassiner Ali Baba, et il avait ses propres assassins comprit aussitôt la servante avec une sentiment d’horreur redoublé.

A vue de nez, ils étaient à peu près aussi nombreux que les brigands et une idée germa si vite dans sa tête qu’elle vacilla un peu.
Dans la cour, le chef des brigands aussi chuchotait quelque-chose, à une jarre :
- Son fils est absent, disait-il d’une voix contrariée. Mais il devrait revenir dans la soirée, aussi il vous faut attendre mon signal. Nous frapperons une seule fois et personne ne doit avoir le temps de donner l’alerte ou de s’enfuir.

Attendre ? Certainement pas songea la jeune servante avec rage, galvanisée par le plan qui avait si vite germé dans son esprit.
Sortant de derrière la colonne vers l’intérieur et souriant d’un air charmeur à Kaseem, elle se fit reconnaître de lui et du chef des eunuques, les abordant avec ses manières les plus enjôleuses.
- Bonjour Maître, dit-elle sur un ton plus assuré qu’elle ne l’était elle-même, car ils pouvaient tout aussi bien décider de la tuer sur place.
- Morgiane ? S’étonna le notable.

Elle hocha la tête avec un sourire encore plus séducteur.
Puisqu’elle avait fait partie de la maison de Kaseem, il lui était facile de faire mine d’être leur alliée, malgré la crainte que la situation lui inspirait.
De sa place, Kaseem ne pouvait pas voir la cour mais un bruit derrière elle lui apprit que les brigands sortaient peu à peu de leurs jarres et elle sut qu’il fallait agir, maintenant :
- Ali Baba a caché un grosse partie de ses propres gardes du corps dans la cour, dit-elle. Ils vous ont entendus et sont en train de sortir de leur cachette. Portez-vous vite à leur hauteur sinon ils vous attaqueront par derrière, tandis que ceux qui sont en haut vous bloqueront dans les escaliers...
- En es-tu sûre, femme ? Lui demanda Kaseem un peu méfiant.
- Oui, murmura la jeune servante d’une voix qu’elle s’efforçait de garder convaincante malgré sa peur. Regardez, les gardes du corps sont juste là dans la cour, et ceux d’en haut gardent l’étage.

Elle se décala et lui fit signe d’approcher, afin qu’il puissent voir de lui-même.
- Le chien… Gronda Kaseem.

Et sans attendre une seconde, il ordonna à sa milice armée de tirer l’épée et de gagner la cour. La servante profita qu’il lui tournait le dos durant ces quelques secondes pour s’enfuir à toutes jambes en direction de l’étage où la fête avait lieu.

Quelques instants plus tard, le fracas des combats retentit en bas.
- Morgiane ! Appela Kaseem d’une voix autoritaire. Attends-moi donc.
Voyance, enjôlement et mystification by bellatrix92
Alors qu’elle venait de débouler depuis les escaliers, la jeune servante étouffa un cri de surprise juste à temps pour éviter de se faire remarquer.
Comment le chef des brigands se trouvait-il là alors qu’elle l’avait laissé en bas dans la cour quelques instants plus tôt et qu’il se battait avec sa troupe contre les gardes de Kaseem ?

Un mystère très inquiétant, d’autant qu’il était très proche d’Ali avec qui il tenait une discussion passionnée malgré son air tendu.
Derrière elle, un bruit de pas précipités la poussa à se décaler et à rester en retrait, mais l’arrivée de Kaseem qui déboula en pleine salle du festin eut au moins le mérite de le distraire un instant.
Ali Baba, lui, interpella joyeusement son ancien maître.
- Kaseem, dit-il avec un sourire béat. Viens donc que je te présente cet homme clairvoyant qui nous tiendra compagnie ce soir.

La jeune servante comprit amèrement que le chef des brigands le tenait sous sa coupe, probablement au moyen d’un maléfice puissant. Quant-à Kaseem, il vint s’asseoir à table mais c’était visiblement à contrecœur et elle le vit jeter un discret coup d’œil en direction de la fenêtre.
C’est à cet instant qu’elle s’étonna, pourquoi le fracas des combats ne leur parvenait-il pas ? Un cube de glace se forma alors dans son estomac : cette maison était probablement totalement ensorcelée, comme Ali lui-même et elle ne pouvait rien face à un mage puissant comme Samir ben Sidi.

D’ailleurs, celui-ci lisait à présent l’avenir dans la main que Kaseem avait du lui tendre, bon gré mal gré.
- Ta paume de main est riche, murmura le mendiant. Et j’y lis des choses… Très instructives. Tu es cruel, cupide, méchant avec les petits, servile avec les grands...

Kaseem répondit par une exclamation méprisante en retirant sèchement sa main de celle du mendiant. Ce dernier ne se gêna pas pourtant pour ajouter :
- Il fait partie de l’espèce des reptiliens et dans une autre vie il a été serpent. Oh Kaseem, tu as grand besoin de purifier ton âme.
- Je sais parfaitement ce que j’ai à faire, répliqua le notable piqué au vif. L’an prochain pour le salut de mon âme je pars faire mon pèlerinage à la Mecque.

Le mendiant haussa les sourcils d’un air visiblement étonné, avant de répondre d’une voix égale :
- Le serpent qui va à la Mecque n’en revient pas pèlerin pour cela. Quant-à ta ligne de vie, elle s’arrête net. Tu vas bientôt mourir.

Furieux, mais également très pâle, Kaseem se leva en soufflant de manière outragée, quittant la salle à grands pas pour gagner la sortie principale.
La jeune servante soupira avec accablement. Ce n’était qu’un tueur de moins dans la salle et elle sentait que quelque-chose de terrible était juste sur le point de se produire. Était-ce l’atmosphère soudain chargée de la pièce ? Sa propre angoisse ?
Tremblante, elle saisit à sa ceinture un petit flacon dans lequel elle prit deux gorgées d’un liquide doux dont la saveur rappelait celle du thé à la menthe.

Elle devait absolument gagner du temps et, dans les habits de fête qu’elle avait revêtu pour l’occasion, elle pouvait peut-être en avoir le moyen… Pourvu simplement que Samir Ben Sidi aime les jolies filles.

Jetant le flacon sur un coussin et tirant de sa ceinture deux foulards de soie, elle s’avança au milieu de la pièce, juste devant la table principale, en se déhanchant d’une manière séductrice et en glissant aux musiciens une œillade séductrice :
- Je vais danser pour nos invités… Dit-elle avec malice tandis qu’Ali souriait encore plus largement.

Les musiciens démarrèrent aussitôt et elle, ou plutôt lui puisque c’était Djalil qui se dissimulait sous les traits de Morgiane, laissa la musique l’entraîner dans les figures les plus belles dont il était capable dans ce corps de femme.

Il devait gagner du temps, laisser à son amie la possibilité de venir les secourir car, seul, il n’avait aucune chance.
Une famille sur deux tapis volants by bellatrix92
Author's Notes:

coucou à tous, 

voici le chapitre 14 où nous en apprenons un peu plus sur Morgiane.

Bonne lecture, j'espère qu'il vous plaira.

Ils s’étaient mis en route à la tombée de la nuit et, déjà, Morgiane se sentait perdre patience. Que ce soit sa tante qui n’avait cessé de mettre sa parole en doute, son père dont l’indécision devenait pathologique ou le temps qui pressait, tout semblait avoir voulu jouer avec ses nerfs déjà bien éprouvés.
Et puis, revenir dans sa famille après en avoir pratiquement été chassée sur fond d’usurpation d’héritage lui laissait un arrière-goût amer.

Finalement, il n’y avait que son oncle pour sauver la situation et elle lui était reconnaissante. Sans lui, elle n’aurait jamais obtenu l’appui des siens et ceux-ci se seraient contentés de la renvoyer avec ordre de ramener l’oiseau.
Oui, elle devait à Rostem le peu de crédit qu’elle avait obtenu, ainsi que l’aide des quatre combattants de son village. Et elle savait que, d’entre tous, il était celui qui l’estimait le plus. Même son père n’avait pas le courage de la soutenir face aux autres.

Comme pour confirmer ses sombres pensées, sa tante lui adressa une remarque peu amène depuis le tapis volant qu’elle occupait avec son mari et sa fille.
- J’espère, Morgiane, que tu es sûre de ton coup.
- Je le suis, tante Roxelanne.

Mais la sorcière ne semblait pas décidée à s’en contenter et Morgiane la vit échanger un regard en coin avec sa cousine Talaas :
- Es-tu vraiment certaine que ce… Ali Baba t’a dit la vérité ? Demanda celle-ci d’une voix pleine de sous-entendus.

Juchée sur son propre tapis volant avec son père derrière elle, Morgiane soupira bruyamment. Par moment, elle détestait cette cousine qui, à peine plus âgée qu’elle, se plaisait à la rabaisser constamment. Difficile d’imaginer que, quelques mois plus tôt, elles étaient encore si proche et que la mort de leur grand-mère avait suffi à briser leur amitié autrefois si solide.
Heureusement, cette fois-ci Morgiane n’était pas seule et son père se chargea de la défendre :
- Aucun homme qui ne serait pas un djinn n’aurait pu faire une description aussi précise de la caverne. Vous le savez parfaitement. Même certains des nôtres en sont incapables.
- Et puis, tempéra l’oncle Rostem en jetant à Talaas et Roxelanne un regard d’avertissement. Une telle quantité de pièces d’or vieilles de plusieurs siècles, cela ne court pas les rues.
- Sans compter, ajouta Morgiane. Qu’Ali Baba a survécu à l’attaque des brigands.
- Certes, répliqua Talaas. Mais ceci pourrait au contraire indiquer qu’il est le complice des Sheitan et qu’ils l’auraient épargnés. Je vois mal un simple homme leur échapper.
- Pourquoi donc ferait-il cela ? Répliqua Morgiane.
- Pas lui, répliqua Roxelanne d’un air supérieur. Mais eux. Si jamais ils nous ont attirés dans cette ville par ruse…

On y revenait et c’était insupportable. De rage, Morgiane arrêta net son tapis, manquant de peu de faire tomber son père. Rostem la vit, parvint à s’arrêter un peu plus loin et revint vers eux sous le regard furieux de la jeune fille.
- Rentrez, dit sèchement celle-ci lorsqu’il parvint à sa hauteur, sa femme et sa fille derrière lui.
- Comment cela ? Demanda Rostem d’une voix rude.
- Rentrez au village, répondit Morgiane. Si vous pensez que je suis suffisamment idiote pour tomber dans le piège de Samir Ben Sidi et que même tout ce que je vous ai raconté et que j’ai vu dans l’esprit d’Ali ne vous a pas convaincus, ce n’est pas la peine de m’accompagner.
- Morgiane… Ma chérie, lui murmura son père. Calme-toi.
- Toi, tu n’as qu’à rentrer aussi !

A présent que la colère s’était emparée d’elle, il était dérisoire de penser qu’elle pourrait s’arrêter sur une simple parole apaisante. D’ailleurs, ils la connaissaient tous et savaient que ses crises de rage pouvaient être dévastatrices, elle qui avait toutes les peines du monde à se contrôler quand la fureur s’emparait d’elle.
- Inutile de te fâcher, répliqua pourtant Talaas d’un air supérieur. Je vérifiais, c’est tout. Tu es puissante et avisée, mais aussi terriblement inexpérimentée…
- J’ai seulement trois lunes de moins que toi ! Idiote ! Hurla Morgiane hors d’elle malgré la main que son père posait sur son épaule. Je ne suis ni plus petite, ni moins capable !

Elle fixa sa cousine et, soudain, celle-ci perdit l’équilibre et bascula en arrière. Elle serait même tombée de son tapis si sa mère ne l’avait pas retenue de justesse.
- Morgiane ! S’écria Roxelanne avec colère tout en aidant sa fille à se redresser. Mais tu es complètement folle ma parole ?!

Morgiane faillit la faire basculer aussi mais sentit soudain la poigne de son père devenir irrésistible :
- Suffit, ordonna t-il. Calme-toi.
- Non je ne suis pas folle, répliqua Morgiane. Je suis juste excédée.

Rageuse, elle se dégagea de l’étreinte de son père et darda sur sa cousine et sa tante un regard furieux :
- J’ai parcouru seule des dizaines de lieues au risque d’être abattue, dit-elle avec froideur. J’ai enjôlé plusieurs personnes, j’ai accepté de me faire vendre comme esclave dans l’espoir de retrouver Alniyran, j’ai pris tous les risques, j’ai établi un plan et je suis revenue dans les montagnes…
- Personne n’a dit le contraire, répliqua Roxelanne.
- Et il faudrait que j’accepte de m’entendre dire que je suis inexpérimentée ? En plus par une gourde qui n’est jamais sortie de chez elle bien qu’elle possède une baguette ?

Son père soupira, à présent agacé :
- Nous y venons donc, répliqua t-il froidement. La baguette revient à l’aînée Morgiane. C’est comme cela et tu le sais très bien. Inutile de ruminer cette histoire.
- Et l’aînée doit protéger sa famille, répliqua la jeune fille. Or, c’est moi qui suis partie…
- Tu étais la plus apte à cette mission, répliqua sa tante. Personne ne l’a jamais nié.


Morgiane n’eut pas le temps d’exploser, son oncle se chargea de la défendre à sa place :
- Si elle était la plus apte, répliqua t-il à son épouse. Je pense que nous pouvons nous accorder à dire qu’elle mérite le respect Roxelanne. Toi et Talaas, cessez donc de lui chercher des poux dans la tête.

Morgiane sentit derrière elle que son père, ragaillardi par l’intervention de son oncle, hochait la tête avec approbation :
- Bien entendu Karluk, répliqua Roxelanne avec ironie. Tu prends le parti de ta fille…
- Il fait la même chose que toi avec la tienne, et à meilleur escient si tu veux mon avis, répliqua l’oncle Rostem.

Un silence tendu s’installa entre eux, tandis que les deux tapis volaient toujours en faisant du sur-place dans le ciel. Tous les cinq savaient que les relations entre les deux familles s’étaient tendues à la mort de leur aïeule, surtout entre Karluk, le père de Morgiane, et la tante Roxelanne qui était sa sœur jumelle ainsi que son éternelle concurrente. Pourtant, jusqu’à cette nuit, aucun conflit ouvert n’avait éclaté.

Finalement l’oncle Rostem posa ses deux mains sur l’épaule de sa fille et de sa femme :
- Que fait-on ? Leur murmura t-il. Voulez-vous rentrer ?

Talaas jeta à sa cousine un regard assassin :
- Franchement, dit-elle. Morgiane est la dernière personne que je suivrais pour ce genre de mission. Je le sens mal, très mal.
- Dis plutôt que tu as peur, répliqua Morgiane.
- Oui, répondit honnêtement Talaas. J’ai peur. Et je pense que nous allons au devant de la mort, que nous tomberons dans un piège.
- Dans ce cas, dit doucement son père. Je te propose une chose : prends le tapis de Morgiane qui est plus petit et rentre au village. Nous volerons sur le notre jusqu’à la ville.
- As-tu perdu l’esprit ? Répliqua la jeune fille en fixant son père avec fureur. Je viens !

Devant l’air interloqué des autres, elle murmura d’une petite voix :
- J’ai peur, c’est tout.

Talaas serait toujours la même fille, têtue autant que colérique et Morgiane soupira. Son père prit alors à sa place le contrôle du tapis et donna l’ordre de la marche :
- Assez perdu de temps, dit-il. L’Aïd commence au lever du soleil. Si nous ne pouvons pas le fêter cette année, assurons-nous au moins qu’il ne vire pas à la tragédie pour cette famille.

La chose était entendue et les deux tapis reprirent leur vol.
Quelques dizaines de minutes plus tard, encore en pleine nuit, ils atterrissaient sur le toit de la demeure d’Ali Baba et l’oncle Rostem les enveloppait d’une bulle d’impassiblité :
- Que fait-on maintenant, demanda Talaas une fois qu’elle fut sûre qu’ils étaient invisibles.
- Personne ne doit savoir que nous sommes là, dit l’oncle Rostem qui commandait l’expédition en temps que sorcier le plus puissant et le plus âgé de la troupe. Morgiane, Karluk et Talaas, vous allez faire comme prévu et prendre l’apparence de serviteurs proches de la famille afin de protéger ses membres. Roxelanne tu pars avec eux et tu protégeras les lieux contre les forces obscures en cas d’attaque… Quant-à moi, je vais essayer de repérer d’éventuelles traces de magie noire, appeler nos alliés urbains à notre aide, puis je me fondrai également dans les serviteurs.

Morgiane remarqua qu’il semblait très troublé, comme s’il hésitait à accomplir quelque-chose de délicat. Mais cela ne dura qu’un instant et il tira de sa poche un miroir de bronze poli et le porta à hauteur de ses yeux.
- Vérifiez que les vôtres marchent, dit-il.
- C’est bon, dit Talaas qui avait tiré le sien en premier.
- Moi aussi, répondirent Karluk et Roxelanne en même temps.
- Il marche, termina Morgiane. Tu nous tiens donc au courant de tout ce qui se passe ?
- Oui, répondit son oncle. Je coordonne tout, dans et hors de la maison.
- On y va ? Demanda Karluk.

Son beau-frère n’avait pas fini cependant, il leur fit signe d’attendre, à nouveau avec ce même air troublé.
- Nous devons encore régler une chose, dit-il. Talaas et Morgiane, venez ici.

De sa poche, il tira un poignard en argent qu’il montra à Morgiane et Talaas qui s’étaient approchées :
- Il est à celle qui n’a pas sa propre baguette, dit-il. Il est fait pour ne pas rater sa cible. Si nous survivons à cette nuit, chacune possédera son arme et le problème sera réglé.

Talaas vacilla, soudain mal-à-l’aise, et regarda sa baguette comme si elle regrettait soudain de la posséder. Morgiane se rendit alors compte qu’elle ne valait guère mieux :
- Tu l’avais promis à Talaas, fit-elle remarquer à son oncle. Tu lui avais dit que ce serait son héritage.
- Je lui ai promis la meilleure arme pour elle, répondit celui-ci. Chacune d’entre-vous a besoin d’en posséder une et ce dès aujourd’hui.

Roxelanne intervint d’une voix étranglée tandis que Talaas rangeait nerveusement sa baguette magique en continuant de contempler le poignard :
- Rostem, dit-elle. Est-ce vraiment le moment de…
- Le moment ne saurait être mieux choisi, répliqua Rostem avant de se tourner vers les deux filles. Jusqu’à présent leurs rôles n’étaient pas suffisamment définis pour décider, mais à présent chacune doit être armée, et le mieux possible.

Talaas murmura à Morgiane :
- Alors ?
- Je ne sais pas, répondit la jeune fille d’une voix tremblante. Rostem… Le poignard vient de ta famille.

Sa cousine, à présent très pâle, fixait un point fixe devant elle. Soudain, elle sortit de sa poche la baguette de sa grand-mère et la tendit à Morgiane :
- Je veux le poignard, dit-elle d’une voix ferme. Je suis la combattante.

Morgiane saisit la baguette que sa cousine lui tendait d’une main tremblante et l’esprit vide. Cela n’aurait pas du se passer comme cela. Elle ne savait plus du tout ce qu’elle ressentait à vrai dire et eu tout juste la force de répliquer d’une voix blanche :
- Et moi, je suis la djinn puissante.
- L’affaire est donc entendue, dit l’oncle Rostem, indifférent au regard mécontent de tante Roxelanne. Chacun à son poste à présent.

Lui resterait sur le toit plat de la demeure, à l’abri des regards dans l’ombre du cèdre qui poussait tout près, du moins temporairement car il lui faudrait probablement circuler.
- Morgiane, dit-il cependant.
- Oui ? L’interrogea celle-ci en se retournant.
- Où est Alniyran ?
- Près de la famille d’Ali, je suppose, répondit-elle.
- Vérifie, ordonna t-il. Et assure-toi qu’il soit en sécurité.
- Bien.

Elle avait la gorge nouée et ne pouvait beaucoup parler sous peine de trahir le fait qu’elle était complètement bouleversée.
Durant des années elle avait lorgné sur cette baguette. Puis la mort de sa grand-mère et le premier partage qui s’en était suivi l’avait laissée pleine d’amertume et froidement décidée à mettre la main sur Alniyran pour compenser cette perte.

A présent elle n’était plus si sûre de mériter cette baguette et la honte se frayait un chemin dans son esprit.
Mais trêve de discussion, elle avait une famille à protéger.
triple usurpation by bellatrix92
Morgiane guida son père, sa tante et sa cousine à travers la maison encore endormie, jusqu’à une chambre où, elle le savait, dormait un couple de serviteurs récemment embauchés par Ali.
Autant elle avait eu le temps de sonder soigneusement l’esprit de beaucoup d’autres, et pouvait déterminer avec une quasi-certitude à qui elle pouvait se fier, autant elle ne connaissait pas bien ceux-ci et c’était pour cette raison qu’elle les avait choisis. Aussi, elle tira sa baguette et la pointa sur le visage de la femme endormie, puis sur celui de l’homme :
- taedil aldhaakira, murmura t-elle.

Elle sourit : ce sort de modification de la mémoire était une de ses spécialités et, avec une baguette magique, c’était même une promenade de santé par rapport à tout ce qu’elle avait du accomplir auparavant.
Derrière elle, son père sortit sa gourde de potion de polymorphie et agita sa propre baguette au dessus de la tête de l’homme dont il détacha quelques cheveux. Sa tante fit de même avec la femme :
- Je vais leur faire croire qu’ils sont malades et contagieux. Ils rentreront chez eux avant que tout le monde ne soit éveillé et resteront cloîtrés durant toute la journée.
- Espérons que rien d’imprévu ne survienne, chuchota sa tante Roxelanne.
- Oui, renchérit Talaas avec anxiété.

Morgiane étouffa un soupir excédé :
- Père et Roxelanne, vous allez prendre leur apparence, murmura t-elle le plus calmement possible. Quant-à toi Talaas, je vais te confier l’apparence d’un des serveurs, comme cela tu pourras te tenir à proximité d’Ali et de son entourage.
- Et à y être, répliqua sa cousine avec satisfaction. Garder un œil sur Alniyran si Ali Baba a l’idée de le prendre avec lui.
- Je pense qu’il le confiera plutôt à son épouse Kawtar pour la fête, répondit Morgiane. Il sait qu’il peut être épié et, à vrai dire, je pense qu’il préférera protéger sa femme que lui-même. C’est un brave homme.
- Qui n’a pas peur de se faire tuer, observa sa cousine.

Morgiane ne répondit rien. Son sortilège était en train de faire effet et le couple se réveillait. Aucun des deux ne manifesta pourtant la moindre surprise en les voyant et elle se sentit rassurée ainsi que très fière.
- Rentrez chez vous, leur murmura t-elle de sa voix la plus enjôleuse. Ne réveillez personne car vous risqueriez d’effrayer la maison.

Ils hochèrent la tête d’une manière assez mécanique, la femme se couvrit de son long voile et Morgiane les accompagna jusqu’à l’entrée de service la plus discrète d’où elle les regarda partir dans la rue.
Lorsqu’elle revint dans la chambre, son père et sa tante avaient déjà changé d’apparence.
- L’homme s’appelle Yussuf et il est jardinier, leur dit-elle. La femme, Nouf, fait le ménage et sert à table.
- Parfait, répondit sa tante avec la petite voix caractéristique de Nouf. Occupe-toi de vous deux à présent, nous allons agir de notre côté.
- Je garderai ma propre apparence, répondit Morgiane. Viens Talaas.

Morgiane entraîna sa cousine deux chambres plus loin, jusqu’à celle d’une des compagnes de Nouf qui était un peu plus jeune et, surtout, d’une très bonne constitution physique assez proche de celle de Talaas :
- Elle se nomme Zeinep et s’occupe de servir la table des maîtres, dit-elle en pointant sa baguette sur la servante. Et elle vit ici. Je vais l’endormir profondément et nous la cacherons dans le coffre là-bas.
- C’est parfait, murmura sa cousine. J’avais peur que tu m’enfermes dans le corps d’une vieille femme mais, là, tu as parfaitement bien fait les choses...

Morgiane sourit au compliment en songeant que son insupportable cousine devait vraiment vouloir se rattraper, et elles procédèrent au changement.
Quelques minutes plus tard, Talaas avait pris l’apparence de Zeinep et adopté son habillement sobre qui lui convenait plutôt bien. Il était temps d’ailleurs, car l’appel à la prière résonnait.
- La maison se réveille, souffla Morgiane. Je vais voir ce qu’il en est d’Alniyran.

Et elle se coula hors de la chambre, silencieuse comme une ombre, et rejoignit la cuisine en prenant garde de ne pas être vue mais en passant tout de même devant sa propre chambre.
Soulevant discrètement le rideau de la porte, elle vit Djalil qui, levé et habillé, avait déjà pris son apparence et faisait sa prière rituelle.
Discrètement, elle sonda son esprit. Il était tendu mais déterminé et procédait aux quelques exercices d’occulmencie qu’elle lui avait enseigné.

Parfait, elle avait le temps d’aller se cacher en bas et d’attendre qu’il vienne pour remonter sans être vue. Ensuite, elle irait trouver Kawtar, la seule personne au courant de leur changement d’identité, et ferait en sorte de pouvoir circuler sans être vue de Djalil.
Moins il en savait, plus lui et sa famille seraient en sécurité si des Sheitan tentaient de lire son esprit. Et plus longtemps Morgiane et les siens garderaient le bénéfice de l’effet de surprise contre leurs ennemis.
Face à Samir Ben Sidi by bellatrix92
Author's Notes:

Et voici l'avant-dernier chapitre!

Kawtar était triste et inquiète, cela ne faisait aucun doute :
- Ali est riche, avait-elle murmuré avec accablement. Il a invité du monde alors ce sera le premier Aïd que je passe seule dans la partie de la maison réservée aux femmes. C’est vraiment étrange…
- Oui, souffla Morgiane. Étrange et inquiétant à vrai dire.

Elle-même se sentait mal, mais pour d’autres raisons à vrai dire et elle savait que Kawtar partageait ses inquiétudes même si elle ne s’en ouvrait pas à elle.
Depuis plusieurs heures, le bruit de la fête résonnait dans la ville toute entière et la première alerte survint juste avant le repas de midi, alors que Morgiane et Kawtar se tenaient toutes les deux à la fenêtre grillagée de la demeure, celle qui donnait sur l’entrée et leur permettait de rester invisible.

Le miroir de la jeune fille se mit à chauffer et elle le retira de sa ceinture avec nervosité.
C’était son oncle Rostem :
- Ali Baba a été abordé par un mendiant, lui dit-il sans préambule. Et il l’a invité au repas de ce soir.

Kawtar soupira avec accablement :
- Tu penses que c’est un Sheitan ? Lui demanda Morgiane.
- J’en suis sûr, répondit Rostem. Et nous craignons même qu’il n’ait usé d’un charme d’envoûtement. Alniyran est toujours en sécurité ?
- Oui, répondit Kawtar en contemplant l’oiseau qui était posé à côté d’elles sur son perchoir. Il reste avec moi dans l’appartement des femmes que Morgiane a soigneusement protégé au moyen de sortilèges…
- Très bien, répondit Rostem. Vous, vous restez à l’intérieur en sécurité. Nous-même surveillons les allées et venues dans la maison et à l’extérieur au moyen de nos alliés. Roxelanne et Talaas sont avec Ali, ton père surveille l’étage inférieur et garde un œil sur Djalil.

Morgiane acquiesça, déglutissant avec peine. La chose était donc entendue et l’après-midi se passa pour elle entre rondes de surveillance et appréhension mais, quelques heures plus tard alors qu’une livraison avait attiré son attention, elle-même reprit le miroir :
- Rostem, appela t-elle.
- Oui ? Répondit celui-ci.
- Le marchand avec ses jarres devant, tu le vois ?
- Oui, répondit Rostem. Pourquoi ?
- Ce n’est pas une livraison normale, dit-elle. Je suis l’intendante de cette maison et je n’ai rien commandé qui nécessite un tel chargement.
- Nous nous en chargeons, répondit son oncle. Mais j’allais aussi t’appeler. Il y a autre-chose de notre côté : un riche et désagréable notable qui veut entrer… Et une troupe qui stationne et s’est dissimulée non loin de la maison. Nos alliés sont près d’elle. Cependant, nous allons avoir besoin de renforts.

Morgiane hocha la tête et murmura à Kawtar :
- Je descends. Reste où tu es et surtout ne bouge pas. Je vais t’envoyer Djalil pour le mettre en sécurité avec toi.

Pâle et tendue, La jeune fille se dépêcha de descendre à l’étage inférieur, il fallait qu’elle alerte et mette le jeune homme à l’abri avant que les troupes de Samir Ben Sidi n’attaquent. La chose était en effet imminente
Pourquoi donc fallait-il qu’ils entrent par le bas ?? Ce n’était pas logique…
Quant-au notable possiblement mal intentionné, elle craignait de savoir de qui il s’agissait...

Elle ne trouva pas Djalil mais pénétra dans la cour juste à temps, avant la livraison du chargement et eut le temps de se cacher.
Dissimulée derrière les buissons qui séparaient la cour du jardin, elle observa les jarres qui étaient peu à peu déposées dans la cour, au nombre de trente-huit précisément.
- Le cercle des quarante, souffla t-elle avec horreur. Il a ramené le cercle des quarante.

Jetant un sortilège d’impassibilité pour éviter d’être entendue et se blottissant un peu plus dans les buissons, elle sortit son miroir :
- Rostem, appela t-elle avec angoisse. Père.
- Oui ? Répondirent en chœur les deux hommes.
- Le cercle des quarante, murmura Morgiane d’une voix tremblante. Il y a trente-huit jarres dans la cour, suffisamment grande pour contenir un homme, sachant que Samir Ben Sidi est invité à la fête et que on frère Azur a été tué par Alniyran.

Elle en aurait pleuré :
- Nous nous en doutions, répondit cependant Rostem avec le plus grand calme. Et nous aussi avons de mauvaises nouvelles : Kaseem Ben Salmane est le notable qui a fait rassembler une troupe près de la maison, lui aussi va attaquer.

Morgiane jura entre ses dents, comme s’ils avaient besoin de cela en plus !
Cependant une idée lui vint :
- Il faut les lancer les uns contre les autres, finit-elle par murmurer. Sinon nous n’aurons aucune chance… Mais aucun des hommes de Kaseem n’est un djinn. Ils seront très rapidement tués.

Il y eut un instant de silence puis, soudain, à travers le miroir, son père lui parla d’une voix grave :
- On se glisse dans la troupe de Kaseem Ben Salmane avec Rostem pour occuper les hommes de Ben Sidi plus longtemps. Toi, tu assures la sécurité d’Ali Baba, de l’oiseau et tu essaies de nous envoyer ta cousine en renforts… C’est une bonne combattante et je sais qu’elle a gardé son tapis à portée de main.
- D’accord...

La gorge de Morgiane se nouait à présent et l’empêchait presque de parler : c’était terriblement risqué. Franchement, son père en avait de belles ! Songea t-elle amèrement en se redressant et en guettant une ouverture pour gagner l’intérieur. Il fallait rapidement qu’elle se rende à l’étage où se déroulait la fête mais les brigands occupaient la cour et le risque de se faire voir était à présent énorme.

Pire, Samir Ben Sidi en personne, elle le reconnut sans peine malgré ses habits de mendiant, venait de descendre dans la cour et guettait à présent les alentours.
Si jamais il détectait son charme d’impassibilité, elle ne donnait pas cher de sa peau. Et en attendant, elle était complètement coincée, cachée derrière les premiers buissons du jardin qui constituaient le seul rempart entre elle et les quarante Sheitan les plus doués de son temps.

Le manège de Samir Ben Sidi dura plusieurs minutes durant lesquelles Morgiane sentit progressivement son cœur se serrer d’angoisse au point qu’elle commençait à avoir du mal à respirer.
Soudain le brigand se décida à passer à l’action et chuchota quelque-chose à l’une des jarres :
- « Devons attendre », entendit-elle seulement et avec surprise.

Mais comme pour le contredire, une série de pas précipités retentirent derrière eux, à l’intérieur, ainsi que celui de lames sorties de leur fourreau :
- Sortez ! Ordonna alors Samir Ben Sidi aux jarres.

Aussitôt, trente-huit brigands sortirent de leur cachette et Morgiane contint de justesse un gémissement d’angoisse derrière ses buissons. Ils étaient beaucoup, vraiment beaucoup.
À l’intérieur de la maison, la voix pressante d’une jeune fille et celle de Kaseem Ben Salmane retentissaient, sans que l’on ne puisse comprendre ce qu’ils se disaient et Samir Ben Sidi fit signe à ses hommes de se préparer au combat.
Morgiane, elle, avait déjà compris et ne put contenir un petit sourire malgré sa peur.

Les brigands eurent à peine le temps de comprendre ce qui allait se produie, une cinquantaine de gardes de la milice privée appartement à Kaseem Ben Salmane déboulèrent droit sur eux dans la cour. L’effet de surprise était presque parfait.
La bataille commença aussitôt, sabres au clair contre maléfices et Morgiane reconnut son père parmi les hommes de Kaseem, ainsi que la présence de plusieurs autres Djinns munis de baguettes qui livraient aux hommes de Sidi un combat sans merci. Chaque camps semblait croire que l’autre était constitué des gardes du corps d’Ali, tant mieux.

De sa cachette, elle abattit deux brigands qui avaient reculé en direction de ses buissons et, soudain, son oncle fut près d’elle et lui mit sa main devant la bouche pour l’empêcher de hurler.
- Bien joué ! Lui dit-il. Tu as assuré comme une chef !
- Co… Comment ? Demanda Morgiane interloquée.

Rostem prit le temps de jeter un maléfice avant de répondre :
- Envoyer les troupes de Kaseem contre celle de Samir Ben Sidi aussi rapidement, bravo !
- Je n’ai rien fait, souffla t-elle étonnée, avant de brusquement comprendre.
- Ce n’est pas toi que j’ai vue ? Demanda son oncle soudain inquiet.
- Djalil ! Bien sûr ! Répondit Morgiane avec un sourire plein d’affection.

Il avait joué son rôle à merveille, cela elle le savait déjà par Kawtar mais elle ne s’attendait pas à un tel coup d’éclat. Aussi, malgré les immenses forces en présence, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer son sang-froid tandis que, de sa baguette, elle essayait de viser Samir Ben Sidi qui tentait de coordonner ses hommes.
Mais lorsque celui-ci disparut du milieu de la mêlée avec un « Crac » sonore, elle eut un hoquet de surprise et des sueurs froides coulèrent sur son dos.
Alors elle comprit avec horreur qu’il avait percé leur stratagème à jour et décidé d’achever seul le travail :
- Vas-y ! Lui dit Rostem qui braquait à présent sa baguette sur la mêlée. Je te couvre !

Il y eut une grosse explosion qui permit à Morgiane de profiter du chaos pour traverser la cour. Elle évita cependant de justesse un éclair vert lancé dans sa direction et, miraculeusement indemne, elle remonta à toute vitesse sur la terrasse où le festin se tenait. A présent la peur lui tordait le ventre à l’idée d’arriver trop tard.

Aussi la scène à laquelle elle assista dans la salle la choqua et elle dut mobiliser l’ensemble de ses pouvoirs pour résister à l’emprise de Samir Ben Sidi.
Car celui-ci, assis entre un Ali visiblement ensorcelé et un autre invité terrorisé, avait déployé suffisamment de puissance pour maîtriser la salle tout entière et seul Djalil, sous ses propres traits à elle, semblait encore y résister sans trop de peine. Mais pourquoi dansait-il donc ?
Il se débrouillait très bien, ce n’était pas le problème, mais c’était tout de même étrange...

Du coin de l’oeil, elle aperçut Talaas, encore sous les traits de Zeynep et dont le visage crispait montrait à quel pour elle devait lutter pour résister à l’emprise du Sheitan.
Samir Ben Sidi, lui, observait Djalil qui se dissimulait sous ses traits à elle. Il allait comprendre et l’attaque était imminente…

Tremblante, elle brandit sa baguette en même temps que sa tante Roxelanne, tout en formant sur ses lèvres le mot « fuis » à l’adresse de Talaas.

Samir la vit faire et elle frémit. Pourtant il leur adressa à peine un regard et désarma Roxelanne en premier, d’un simple geste de la main. Mais la connexion rompue permit à Talaas de fuir par la fenêtre.
Morgiane tenta de désarmer le bandit, celui-ci répliqua d’un éclair vert qui la manqua de peu et alla frapper…

Kaseem Ben Salmane qui venait de revenir à toutes jambes dans la pièce (pourquoi donc l’avait-il quittée ?) et s’effondra mort derrière elle.

Sans le plaindre, elle relança un maléfice que Samir Ben Sidi dévia sans problème et ne dut sa survie qu’à l’action rapide de sa tante qui, privée de sa baguette, se jeta pourtant sur lui sans hésiter et le ralentit fortement dans sa contre-attaque. Il se débarrassa cependant d’elle d’un simple coup d’épaule et para le second maléfice que Morgiane lui envoya, avant de se tourner vers elle, soudain furieux.

Non, pas tout à fait vers elle en fait. Du coin de l’œil, elle vit Djalil relever son père qui s’était effondré et l’entraîner en courant à l’écart, passant juste derrière elle.
Pour protéger leur fuite, elle jeta un sort sur le plafond qui explosa et manqua d’engloutir le brigand, lequel conjura un sortilège du bouclier tandis que Roxelanne récupérait sa baguette et tentait à son tour de l’attaquer.

Le combat se poursuivait donc, encore plus rageur et sauvage dans la salle à présent désertée de tout invité. Morgiane et sa tante envoyaient sortilège sur sortilège, parant les maléfices de Samir Ben Sidi avec de plus en plus de peine. Il les repoussa hors du auvent de la Terrasse et se retrouvèrent en terrain découvert. Le silence de mort qui montait depuis la cour tordit le ventre de la jeune fille.

Soudain, d’un coup de vent, le brigand balaya Morgiane qui s’effondra au sol à moitié assommée, sa tante s’écroulant aussi un peu plus loin. Il brandit sa baguette pour l’achever et elle pensa mourir.

Il y eut alors un éclair argenté, en face d’elle Samir Ben Sidi écarquilla les yeux et regarda sa poitrine avec un étonnement mêlé d’effroi.
En plein milieu, au milieu d’une tâche de sang qui s’élargissait, le manche d’un poignard d’argent luisait.

Il s’écroula mort sur le sol et Morgiane se retourna et observa le ciel :
- Bravo Talaas, murmura t-elle avec un pauvre sourire en voyant sa cousine posée sur son tapis, le visage grave et étrangement accablé. Tu as très bien choisi au final.

Mais deux larmes énormes roulaient sur les joues de Talaas, à présent inondées :
- Que se passe t-il ? Murmura Morgiane.
- T… Ton père, oncle Karluk est mort.

Derrière elles, Roxelanne qui s’était à peine relevée poussa un hurlement et s’effondra en pleurant sur le sol. Morgiane, le ventre soudain douloureux, dut rester assise et elle baissa la tête.
- Que… Que s’est-il passé ? Souffla soudain une voix.

Ali Baba, Kawtar qu’elle reconnut malgré son long voile noir drapé autour d’elle et Djalil sous sa véritable apparence venaient d’entrer dans la pièce. Derrière eux, Rostem qui paraissait blessé et plusieurs autres Djinns remontaient de la cour, portant le corps de Karluk Berdan.
Morgiane serra les dents pour ne pas hurler. Elle ne pouvait pas, pas maintenant.
Les Djinns du Renoncement by bellatrix92
Author's Notes:

et voilà, juste à temps, mon histoire est terminée!

Morgiane se releva avec peine tandis que son oncle Rostem lui passait une main sur l’épaule avant d’aller consoler son épouse.
Il avaient gagné, en payant le prix fort. Ali Baba était sauvé mais totalement sous le choc, contemplant horrifié les corps de Samir Ben Sidi et de Kaseem Ben Salmane, se remettant à peine de son ensorcellement et renvoyant aux Djinns présents chez lui un regard effrayé.

L’intervention de Kawtar fut donc un soulagement pour tout le monde :
- Explique-nous tout Morgiane, dit-elle en s’adressant à elle d’une voix maternelle.
- Ne reconnaissez-vous donc pas ce mendiant maître ? Demanda la jeune fille à Ali que la présence de son épouse semblait un peu rassurer. Et ne voyez-vous pas cette scène de chaos dans le jardin ? Que l’on mène une enquête, et vous verrez bien si j’ai mal agi.

Derrière elle, Talaas ne l’aidait pas. Sa robe ensanglantée, le poignard d’argent qu’elle avait retiré du corps de Samir Ben Sidi encore dans sa main et qu’elle lâcha pour bien montrer qu’elle n’était pas menaçante, elle semblait aussi secouée que tout le reste de l’assistance.
- Je ne dis pas que tu as mal agi, répondit doucement Ali dont le regard s’était attardé un instant avec tristesse sur le corps de Karluk. Je veux simplement tout savoir, depuis le début.

Il ajouta avec une certaine rudesse :
- Qui es-tu exactement ? Dis-le, maintenant.

Pâle et se forçant à ne pas regarder le corps de son père, autrement elle allait s’effondrer, Morgiane renvoya à Ali Baba un regard décidé et répondit d’une voix qui se voulait assurée :
- Je suis une Djinn, une femme dotée de pouvoirs magiques, cela je vous l’ai déjà dit. Je vis dans les montagnes au dessus de l’ancienne cité des sables. Et ces brigands qui ont tenté d’attaquer la maison pour vous assassiner étaient aussi des djinns, mais des Sheitan.
- Des Sheitan ? Demanda un des serviteurs qui était remonté à l’étage.

Morgiane ne tint pas compte de sa remarque et poursuivit :
- Les Sheitan sont des Djinns qui vouent aux croyants une haine sans limite. Ils sont prêts à les tuer pour s’enrichir eux-mêmes et les considèrent comme des animaux ou pire. Ces brigands formaient une troupe de sheitan qui sont très actifs depuis des siècles dans la région. Ils vivaient autour d’une caverne magique que seul l’héritier de leur fondateur devait pouvoir ouvrir.
- Et tu es des leurs, crut deviner le serviteur.

Tout le monde le regarda avec sévérité :
- Non, répondit Morgiane au jeune garçon. Je viens d’une région un peu plus reculée dans les montagnes. Ma famille a toujours eu des djinns parmi elle. Et ma grand-mère en était une très puissante, c’est elle qui possédait Alniyran d’ailleurs. Jamais nous n’avons obéi à ces brigands et jamais nous n’avons pratiqué les mêmes exactions qu’eux.
- Dans ce cas, répondit Ali encore confus. Que fais-tu ici parmi nous avec le reste de ta famille ?

Morgiane soupira avec lassitude et son regard croisa un bref instant celui de Djalil. Celui-ci s’avança alors, sous le regard étonné de son père :
- Une prophétie, répondit-il. Les djinns qui font partie de la communauté de Morgiane ont entendu que le chef des brigands mourrait durant ce jour de l’Aïd et qu’il serait tué dans la maison de l’héritier légitime de la caverne.

Morgiane acquiesça gravement tandis que le phénix s’envolait soudain pour venir se poser sur l’épaule d’Ali à qui il mordilla affectueusement l’oreille.
- Ma grand-mère qui possédait ce phénix a prononcé cette prophétie dans les dernières années de sa vie, dit-elle. Car était également une femme douée de voyance. C’était il y a cinq ans et elle a prédit que lorsque cet oiseau disparaîtrait, c’est que le temps serait venu.

Talaas intervint alors et récita d’une voix sûre :
« Lorsque l’oiseau immortel s’envolera sans revenir après la mort de l’impure, le temps de l’héritier véritable arrivera.
L’oiseau survolera les montagnes, glissera dans la vallée et se rendra jusqu’à la ville pour l’y trouver et il se liera à lui avec fidélité.
Cette personne sera héritière du calife et seule elle pourra ouvrir légitimement la caverne et se servir de ce qu’elle contient en passant au dessus de la malédiction. »

Morgiane révéla tout, des stratagèmes de Kaseem pour le faire assassiner, de ceux de Samir Ben Sidi jusqu’à ses propres origines ainsi que celles de son maître :
- Tu étais le premier fils de la famille Ben Sidi, expliqua t-elle. Donc l’héritier légitime de la caverne. Mais tu es dépourvu de pouvoirs magiques et c’est pour cela que tu as été abandonné. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi tu n’as pas été tout simplement tué, car cette caverne qui obéit aux liens du sang ne pouvait pas s’ouvrir pour quelqu’un d’autre que toi.
- Samir Ben Sidi l’a pourtant ouverte et y a entreposé ses richesses, lui fit remarquer Ali.
- Parce qu’il en a forcé l’entrée, expliqua Morgiane. Ce lieu est très ancien et sa magie bien moins élaborée que ce que nous connaissons aujourd’hui. Un sorcier puissant pouvait largement rompre ses protections et Samir Ben Sidi était un sorcier extrêmement puissant.
- Mais toi, Ali, intervint Rostem. Quelqu’un t’a probablement épargné en sachant ce qu’il faisait.

Le maître de maison tremblait à présent et il murmura d’une voix sourde :
- Je n’ai qu’un souvenir de mon enfance. J’étais sur la route de Damas, peu avant les montagnes, et je savais que des brigands étaient là… J’ai alerté un homme avec ses soldats, celui-ci a perdu tout de même une partie de ses troupes mais, en revenant, m’a pris avec lui comme serviteur pour sa maison. Je ne me souviens de rien d’autre.

Sur son épaule, Alniyran chanta doucement pour le réconforter et Ali caressa affectueusement ses plumes.

Dans les jours qui suivirent, il purifia et reconstruisit sa maison avec l’aide de la famille de Morgiane que son fils épousa d’ailleurs quelques mois plus tard, lors d’une grande fête qui réunit tous les Djinns ainsi que les habitants de la ville.

Ali Baba voulait également donner au jeune couple la caverne comme cadeau de noces, mais Kawtar s’y opposa fermement :
- Cette caverne n’a rien de saint, lui dit-elle alors qu’il formait son projet. Ce n’est pas la grotte du mont Hira, loin de là. Elle est maudite car source de cupidité.

Que faire alors ? Se demandait Ali qui sentait bien il est vrai la morsure de la tentation à chaque fois qu’il repensait à la caverne et à ses richesses, bien qu’il n’y soit jamais retourné.
- Si tu la donnes à Djalil, poursuivit Kawtar. Tout le reste de ta vie tu le considéreras avec jalousie et cupidité et elle sera source de malheur et d’inquiétud pour lui et tous ses descendants. Pense que tes propres parents t’ont abandonné à cause d’elle et qu’on a cherché à te tuer parce que tu en étais l’héritier. Veux-tu vraiment exposer ton fils à de tels dangers ?
- Qu’on le veuille ou non, répondit Ali avec accablement. Il y sera exposé un jour ou l’autre, à ma mort…
- Ali tu ne comprends pas, répondit Kawtar avec douceur mais sur un ton pressant.
- De quoi ?
- Il faut vider cette caverne, répondit sa femme. Disperser complètement sa richesse et faire en sorte que plus jamais elle ne soit un objet de convoitise.

Sur les conseils de Kawtar qui avait en effet une idée derrière la tête, Ali Baba en fit alors cadeau à la ville toute entière qu’il convia à son ouverture.
Et, en quelques heures, la grotte qui avait causé tant de malheurs fut complètement vidée de ses richesses, rompant ainsi la malédiction qui pesait sur elle depuis qu’un descendant des premiers califes pourchassé par ses concurrents et doué de pouvoirs magiques s’y était établi avec son phénix avant de vivre de rapines dans la région.

L’histoire ne dit pas si Ali Baba garda tout de même les pièces d’or qui étaient la propriété légitime de son ancêtre, on aime à supposer que oui, mais sans certitude.

En revanche, sur la caverne, nous sommes mieux renseignés.
Après avoir été vidée, elle devint un lieu de refuge pour les Djinns de la région lorsque ceux-ci étaient persécutés, que ce soit par des religieux intolérants, des personnes jalouses de leurs pouvoirs ou même d’autres Djinns cupides, démesurément ambitieux et prêts à tout pour dominer les autres.

Encore aujourd’hui, ces sorciers orientaux se font nommer les « Djinn du Renoncement », car ils ont su renoncer à la richesse et rompre ainsi la malédiction qui pesait sur eux, formant une communauté à la fois unie et ouverte.

Un seul désaccord est demeuré entre eux depuis : d’aucun prétendent que c’est Kawtar et non Ali qui, en temps que personne héritière du Calife, est véritablement passée au dessus de la malédiction.

Alors qui était vraiment cet héritier ? A vous de le décider.
End Notes:

kirikiki! Mon conte est fini!

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