Lettockar, tome 1 : La honte des écoles by AA Guingois
Summary:

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Illustration : Miss Gothelf Snape

 

Kelly Powder, jeune écossaise de 11 ans, débute ses études de magie à l'école cachée de Lettockar, qui n'accueille en secret que des Nés-Moldus. Mais hélas, bien loin du féérique Poudlard, Lettockar est une école moisie et grotesque, tenue par des professeurs abjects et tyranniques.

 

Kelly et ses amis, John et Naomi, essaient tant bien que mal de se tailler un chemin dans cet univers hostile et absurde qui les dégoûte. Tout semble aller de mal en pis pour eux, lorsqu'un jour, un visiteur venu d'ailleurs vient leur redonner espoir. Ils élaborent donc un plan spectaculaire qui restera dans les annales de l'école... mais leur chemin sera semé d'embûches !


Categories: Univers Alternatifs, Epoque de Harry Characters: Albus Dumbledore, Personnage original (OC)
Genres: Aventure/Action, Comédie/Humour, Parodie
Langue: Français
Warnings: Aucun
Challenges: Aucun
Series: Lettockar
Chapters: 25 Completed: Oui Word count: 116874 Read: 3364 Published: 28/11/2021 Updated: 27/05/2022
Story Notes:

Lettockar, c’est quoi ?

 

Qu’on soit bien clair : j’adore Harry Potter. Cela fait partie de mes sagas préférées : l’heptalogie a bercé mon enfance et je la relis encore aujourd’hui avec un plaisir égal. J.K Rowling a suscité le goût de la lecture chez des millions de jeunes gens et je ne fais pas exception pas à la règle. Aussi, pourquoi ne crierais-je pas mon amour pour cet univers en y apportant ma contribution ?

 

Seulement voilà : mon coscénariste et moi avons envie de nous amuser à prendre la saga à rebrousse-poil. Nous nous sommes donc mis en tête d’écrire une fanfic irrévérencieuse.

 

Aussi, après moult discussions, nous avons dégagé un concept qui collait parfaitement à nos intentions : un Poudlard parodique cauchemardesque.

 

J.K Rowling a indiqué dans son « univers étendu » qu’il existait 11 écoles de magies dans le monde. Notre fanfic en ajoute une 12e, dont l’existence est tenue secrète par les 11 autres, et qui a pour particularité de n’accueillir que des élèves né-moldus : Lettockar. En effet, quand ces élèves sont détectés trop tard et n’ont pas le temps d’être inscrits dans les établissements officiels, on les redirige secrètement dans cet établissement officieux. Ou alors parce que Durmstrang c’est des fascistes.

 

Mais hélas, en arrivant tout joyeux à cet endroit qui a bien voulu d’eux, ils découvrent un véritable enfer : une école bordélique et bancale à faire passer les pensionnats de redressement allemands pour Disneyland.

 

Le principe est que Lettockar est une version Leader Price de Poudlard : c’est-à-dire que nous avons pris chaque élément de l’école anglaise (professeurs, salles, objets magiques, fantômes, portraits) et lui avons créé un double horrifique/délirant/grotesque dans notre institut.

 

Au programme : univers hostile, directeur cynique, professeurs abominables et sans aucune moralité, punitions cruelles, sport mortellement dangereux, sortilèges expérimentaux, stupre, alcool, sexe, bref une vraie scolarité de collège. Ça vous avait manqué la 5ème B ?

 

(Nous nous doutons bien que quelques érudits potteriens réussiront à prouver par A+B=C que le postulat ne tient pas debout, mais en ce qui nous concerne, c’est quand on n’arrive plus à tenir debout qu’on se sent le mieux. Cette histoire nous tient à cœur, nous n’allons pas nous priver de vous la raconter !)

 

Le début de l’histoire se place lors de la 4e année de Harry Potter à Poudlard (La Coupe de Feu). L’héroïne, une jeune née-Moldu écossaise du nom de Kelly Powder, entame de son côté sa première année à Lettockar, aux côtés de ses amis John Ebay et Naomi Jane, pour y vivre des aventures incroyables ! Enfin… je crois...

 

Allez, plongez dans l’univers de Lettockar, la pire fanfic de tous les temps !

 

1. Chapitre 1 : Le Tragicobus by AA Guingois

2. Chapitre 2 : Métro, bateaux, Lago by AA Guingois

3. Chapitre 3 1/2 : Les Choixlettes Magiques by AA Guingois

4. Chapitre 3 2/2 : Les Choixlettes Magiques by AA Guingois

5. Chapitre 4 1/2 : Le Premier jour by AA Guingois

6. Chapitre 4 2/2 : Le Premier jour by AA Guingois

7. Chapitre 5 : Racines en folie by AA Guingois

8. Chapitre 6 : Six couleurs pour les gouverner tous by AA Guingois

9. Chapitre 7 : Baston de filles by AA Guingois

10. Chapitre 8 : Le Crève-Ball by AA Guingois

11. Chapitre 9 : Et pendant ce temps, dans le donjon... by AA Guingois

12. Chapitre 10 : Histoires de fantômes by AA Guingois

13. Chapitre 11 : Le Vif d'or by AA Guingois

14. Chapitre 12 : S.O.S. à la Saint-Sylvestre by AA Guingois

15. Chapitre 13 : Des balles, des boules, débiles by AA Guingois

16. Chapitre 14 : Carte de toux by AA Guingois

17. Chapitre 15 : La main secourable de Martoni by AA Guingois

18. Chapitre 16 : Murmures empoisonnés by AA Guingois

19. Chapitre 17 : Tout va à vau-l'eau by AA Guingois

20. Chapitre 18 : Greenhouse burning down by AA Guingois

21. Chapitre 19 : Les sept jours les plus longs by AA Guingois

22. Chapitre 20 : La coupe est pleine by AA Guingois

23. Chapitre 21 : Louvoiements dans Poudlard by AA Guingois

24. Chapitre 22 : La victoire de Kelly by AA Guingois

25. Chapitre 23 (final) : Le prix à payer by AA Guingois

Chapitre 1 : Le Tragicobus by AA Guingois

1. Le Tragicobus

Dimanche 4 septembre 1994, 18 heures. Kelly Powder, jeune écossaise de onze ans, attendait près d'un arrêt de bus dont tout portait à croire qu'il était désaffecté, dans la périphérie de Londres. L'endroit entier semblait d'ailleurs désert, abandonné. Il n'y avait pas le moindre passant dans la rue, et pratiquement aucune voiture ne passait sur la route devant elle. Le silence était presque total, à peine perturbé par une légère brise qui sifflait autour d'elle.

Kelly avait une petite tête ovale, de longs cheveux bruns coiffés en queue de cheval de côté. Son visage à la peau lisse était orné d'un nez concave, de lèvres claires et minces, et d'yeux vairons sous des sourcils courbés ; le gauche était bleu ciel, et le droit marron foncé. Ces yeux inhabituels suscitaient toujours un regard intrigué de la part de chaque personne qui la rencontrait pour la première fois. Avec le temps, elle s'y était habituée, bien que, plus jeune, elle avait du mal à supporter le fait qu'on la regarde à chaque fois comme un alien. Il y avait pourtant des particularités bien plus interpellantes que de ne pas avoir les yeux de la même couleur...

Autour de Kelly, il y avait une petite douzaine d'autres adolescents âgés de 11 à 17 ans, accompagnés de leurs parents. Elle-même était avec son père, Morgan, un homme blond affable à la tête allongée, aux cheveux et à la barbe drus, et sa mère Mary, dont Kelly était le portrait miniature. Pour l'occasion, ils avaient emmené avec eux leur chienne Nikita, une adorable Colley de cinq ans, qui s'était assise à côté de Kelly, regardant le paysage de ses yeux noirs avec un calme olympien. Calmes, Papa et Maman l'étaient beaucoup moins, au contraire extrêmement anxieux quant à l'avenir de leur fille.

Car Kelly Powder était une sorcière. Il y a une semaine, un vieil homme très bizarre, avec des lunettes en demi-lune, une longue barbe neigeuse et des cheveux blancs, vêtu d'une robe couleur prune et coiffé d'un chapeau pointu, avait toqué à la porte de leur maison, avait demandé à voir Kelly et lui avait tout révélé ; qu'il existait toute une population de sorciers, dont la société était entièrement régie par la magie, et dont l'une des grandes préoccupations était de rester cachée du monde des « Moldus » - ceux qui n'étaient pas des magiciens - dans le but d'assurer la sûreté des deux peuples ; qu'elle-même était née avec des pouvoirs magiques, bien que ses parents étaient des Moldus ; et qu'elle allait bientôt apprendre à utiliser la magie dans une école spécialisée. Lui-même s'appelait Albus Dumbledore, et était lui aussi un sorcier ; il était même le directeur du collège Poudlard, l'académie magique du Royaume-Uni.

Au bout de toutes ces révélations, Kelly s'était laissée tomber sur le canapé du salon, totalement déroutée. Son père avait cru à une plaisanterie ; il avait fallu que le professeur Dumbledore fasse une démonstration de ses propres pouvoirs à l'aide d'une baguette magique en changeant intégralement l'apparence du salon en quelques secondes pour qu'il le croie. En revanche, sa mère n'avait rien dit de tout l'entretien, et était restée en retrait, étrangement inexpressive.

Cependant, une fois remise de son état de choc, Kelly avait senti l'excitation la gagner. Elle avait petit à petit réalisé ce qu'avoir des pouvoirs magiques signifiait. Elle allait faire des choses extraordinaires, démentielles, plus captivantes que tout ce qu'elle aurait fait si elle était allée au collège normal. Elle n'avait pas quitté la baguette magique de Dumbledore des yeux… bientôt, elle en aurait une, elle aussi. Elle s'était alors imaginée dans une salle de classe, entourée de camarades enthousiastes, à apprendre à faire des sortilèges colorés qui faisaient jaillir des fontaines de jus de raisin – sa boisson préférée -, changer le plomb en or et des objets en animaux… ses parents avaient vu des étoiles dans ses yeux en la regardant s'enflammer intérieurement à l'idée de son arrivée prochaine au collège Poudlard. Surtout que le professeur Dumbledore était extrêmement gentil. Il était souriant, très courtois, ouvert, et surtout très bienveillant. En parallèle de toutes les révélations qu'il avait eu à livrer, il avait beaucoup discuté avec Kelly pour mieux la connaître, et avait mangé avec elle de délicieux petits gâteaux à la framboise qu'il avait fait apparaître par magie. Kelly avait lu plus tard dans son livre d'histoire récente de la magie qu'il était célèbre dans le monde entier ; il était considéré comme le plus puissant des magiciens, était un véritable génie ayant énormément contribué à l'avancée de la sorcellerie, un combattant sans égal qui avait affronté les forces du Mal tout au long de sa vie, et un brillant esprit admiré de tous. Avant même de savoir tout cela, Kelly lui avait dit qu'elle était impatiente d'être son élève…

Mais le professeur Dumbledore lui avait alors annoncé, avec une tristesse manifeste, qu'elle n'irait pas au collège Poudlard. A son grand regret, il arrivait parfois que des enfants de Moldus ne soient pas admis à cette prestigieuse école, pour diverses raisons ; par exemple, parce qu'ils avaient été repérés trop tard par le « Ministère de la Magie », ou bien, dans son cas, parce que les effectifs scolaires étaient complets.

A la place, elle irait à l'Institut Lettockar : il s'agissait d'une école cachée, fondée en secret il y a des siècles, et qui avait la particularité d'accueillir les jeunes sorciers de toute nationalité nés de parents Moldus et qui, comme elle, n'avaient pas pu être scolarisés dans l'établissement où ils auraient normalement dû faire leurs études. Son existence n'était connue que des directeurs des autres écoles, des Ministres de la Magie de chaque pays, ainsi que d'un fonctionnaire chargé de s'occuper en secret de toutes les affaires ayant trait à l'école cachée – notamment l'insertion des adolescents issus de cette académie secrète une fois leur scolarité achevée, ou la révélation aux futurs élèves de leur nature de sorcier. Le professeur Dumbledore avait néanmoins tenu à s'occuper lui-même des enfants du Royaume-Uni : cela lui tenait à cœur. Il lui avait expliqué qu'au cours des siècles, les sorciers « Nés-Moldus » avaient souvent subi les persécutions des sorciers dits de « sang-pur », qui les considéraient comme des erreurs de la nature, des sous-êtres ; c'est pour que les enfants de cette condition aient un refuge que l'école Lettockar avait été fondée, et que son existence avait été tue, pour ne pas être attaquée par les Sang-Purs.

 

Lettockar était dirigée par le professeur « Niger » Doubledose (mais qu’est-ce que c’était que ce prénom ?), dont elle ferait la connaissance à la rentrée, et se trouvait dans un vaste château. Elle y apprendrait non seulement la magie, mais en plus, elle y habiterait. Tous les élèves résidaient dans l'internat de l'école tout au long de l'année, week-ends et vacances scolaires intermédiaires comprises. Elle ne retournerait chez elle que pour les vacances d'été. Kelly devait donc dire adieu à toute son existence passée ; c'était une nouvelle vie qui commençait pour elle. Adieu son petit village natal, adieu les sorties avec Maureen, Jade et toutes ses amies, adieu la natation qu'elle pratiquait depuis toute petite, adieu le bowling avec ses parents le samedi soir… Cet arrachement n'avait pas été facile à assimiler. Elle avait même furtivement pensé à refuser de tout plaquer ainsi en allant refaire son existence à Lettockar, mais… elle avait su qu'en faisant cela, elle l'aurait regretté toute sa vie. Maintenant qu'elle savait qu'elle appartenait au monde des sorciers, rien ne serait plus jamais comme avant.

Kelly avait fait part de sa déception de ne pas aller à Poudlard, mais elle avait néanmoins assuré qu'elle était tout à fait motivée à apprendre la sorcellerie, quel que soit l'endroit où elle était envoyée, et qu'elle ne doutait pas qu'elle serait très bien à Lettockar – malgré le léger sentiment d'exclusion qu'elle éprouvait en se disant qu'elle était obligée d'aller étudier dans une école cachée, qu'elle n'avait cependant pas osé formuler à haute voix. Le regard du professeur Dumbledore s'était alors perdu dans le vide, et son visage s'était étrangement assombri… Kelly avait eu l'impression qu'il y avait quelque chose que lui non plus n'osait pas dire…

Aujourd'hui, elle attendait avec ses parents et ses futurs camarades le mystérieux moyen de transport qui les emmènerait à leur école de magie. Tous les adolescents provenant du Royaume-Unis s'étaient déplacés, parfois de loin, à ce point de rendez-vous à Londres qui leur avait été indiqué dans un courrier. Les Powder étaient figés, tendus qu'ils étaient. Seule Nikita rompait avec l'immobilité générale en se grattant de temps en temps l'oreille de sa patte arrière. Mais tout à coup, une voix aiguë et affolée retentit derrière eux et fit se retourner tout le monde :

 

- Excusez-moi, est-ce que c'est ici pour aller à l'école Lettock...

 

Mais la jeune fille qui venait d'arriver en courant ne finit pas sa phrase, car elle trébucha et tomba par terre ; et pire que tout, l'énorme valise qu'elle tenait à la main et qu'elle avait lâchée s'ouvrit en grand et laissa échapper une avalanche de livres qui s'étalèrent jusqu'aux pieds de Kelly. La nouvelle venue se releva en gémissant d'embarras et Kelly, Morgan et Mary se précipitèrent vers elle pour lui venir en aide.

 

- Oh, pardon, je… je suis vraiment désolée ! bredouilla la pauvre fille. C'est… c'est ma faute, je suis archi-maladroite… vraiment, je suis confuse...

 

- Hé, calme, relax, dit patiemment Kelly. Respire par le nez. On va t'aider...

 

Elle était de petite taille et de frêle constitution, avait des cheveux bruns, raides et cassants, une tête volumineuse et un visage pâlot aux lèvres presque inexistantes. Sur son nez fin et pointu, elle portait de grosses lunettes rondes devant de petits yeux marrons et brillants et des paupières tombantes. Elle parlait d'une voix craintive et nasillarde qui ne cessait de se répandre en excuses tandis qu'elle ramassait ses livres et les rangeait maladroitement dans sa valise, avec le renfort de Kelly et ses parents. Quand tout fut rentré dans l'ordre, elle s'inclina légèrement et déclara d'un ton penaud :

 

- Merci beaucoup, c'est vraiment très gentil...

 

- Pas de quoi, répondit Kelly avec un clin d’œil. Tu t'appelles comment ?

 

- Naomi. Naomi Jane. Et toi ?

 

- Kelly Powder, et voici mes parents...

 

Papa et Maman la saluèrent à leur tour, puis s'éloignèrent avec bienveillance, pour laisser les deux jeunes filles entre elles. Kelly engagea davantage la conversation, tâchant d'avoir des gestes de sympathie. Elle trouvait Naomi plutôt rigolote et attendrissante avec son air déboussolé. Quelques instants plus tard, les parents de celle-ci arrivèrent, essoufflés. Apparemment, Naomi s'était précipitée vers le lieu de rendez-vous, toute impatiente, et les avait semés en route. Ils ne firent aucun commentaire, mais toisèrent leur fille d'un air très sévère, ce qui eut pour effet de la faire rougir et la plonger encore plus dans l'embarras. Pour la rasséréner, Kelly poursuivit la discussion avec elle.

 

- Il faut que je me calme, je suis extrêmement anxieuse… lui chuchota Naomi. Tout ça c'est tellement nouveau ! La sorcellerie, je suis impatiente de l'apprendre, mais ça va être dur… J'ai tellement peur de pas m'y retrouver, d'être noyée sous les infos...

 

- Moi aussi, je suis stressée… mais faut pas que tu t'en fasses, tu sais, on va tous démarrer au même niveau ! dit patiemment Kelly.

 

- Je sais bien, mais j'ai pas pu m'empêcher de me préparer comme je le pouvais. J'ai lu tous les manuels scolaires de A à Z !

 

- Tous ? glapit Kelly, les yeux ronds. La vache, t'es dégourdie ! Moi, je les ai juste survolés…

 

- Oh, j'ai eu aucun mal, j'adore lire ! Les livres, c'est ma passion, dès que j'en ai un sous la main, je peux pas m'empêcher de le dévorer. Et j'en emporte partout où je vais...

 

- Oui, j'ai vu, y'a toute une bibliothèque qui est tombée de ta valise...

 

Naomi fit la moue et baissa les yeux. Kelly lui sourit et lui donna un petit coup de coude, pour lui faire comprendre que c'était un petit tacle amical.

 

- C'est vraiment dommage qu'on ait pas le droit de faire de magie, il y a plein de sortilèges que j'aurais voulu essayer ! Bon, y'en a des bizarres aussi… tu as vu la page sur le maléfice de Tirage de slip ?

 

- Euh, non…

 

Tout à coup, un bruit de klaxon éraillé retentit à l'horizon. Un énorme bus vert opaline fonçait vers eux, conduisant brutalement. Ses roues arrières se soulevèrent légèrement quand il pila devant le petit groupe, qui fit un bond en arrière, effrayé. Ils réalisèrent avec effroi que ce car sale et couvert d'éraflures était leur moyen de transport pour Lettockar. Sur son flanc aux tôles cabossées et à la peinture émaillée était tagué son nom, en lettres attachées mal écrites, qui fit se nouer l'estomac de Kelly lorsqu’elle le lut : Le Tragicobus. La portière avant s'ouvrit lentement en grinçant, invitant les futurs élèves à monter.

L'heure des adieux était venue. Kelly s'accroupit d'abord pour faire des caresses à Nikita, qui lui lécha le visage.

 

- Au revoir ma belle. Tu es celle qui va le plus me manquer ! s'exclama-t-elle, lançant une gentille provocation envers ses parents.

 

Faussement contrarié, son père lui pinça la joue en souriant, puis les Powder se serrèrent les uns contre les autres. Émue, Kelly sentit ses yeux devenir humides.

 

- Au revoir Papa, au revoir Maman, marmonna-t-elle d'une voix contrite.

 

- Au revoir, ma chérie, chuchota Morgan. Bon courage pour tout, je suis sûr que ça va aller. Tu nous manques déjà…

 

- Essaie de nous écrire autant que possible, ajouta Mary.

 

Maman manifestait moins de tendresse, moins de chaleur que Papa. D'ailleurs, depuis le jour où la petite famille avait appris que Kelly irait dans une école de sorcellerie, elle s'était montrée un peu distante, suscitant l'étonnement de sa fille et de son mari. Avant de monter, Kelly attendit Naomi. Celle-ci aussi disait au revoir à ses parents… qui, eux, étaient très solennels.

 

- Au revoir, Naomi, lui dit son père. Bonne chance pour tout. Fais la fierté de tes parents !

 

Naomi acquiesça et, le visage ostensiblement tendu, elle rejoignit Kelly. Elles faisaient partie des dernières personnes à grimper dans le Tragicobus. Derrière elle, Kelly entendit Nikita aboyer une dernière fois. Le cœur serré, elle pénétra enfin dans le bus. Un chauffeur en marcel, obèse, poilu et mal rasé, coiffé d'un béret crasseux, était assis au volant.

 

- Bonjour ! lui dirent plusieurs personnes, dont Kelly, avec enthousiasme.

 

- Ouais c'est ça, bonjour, bougonna-t-il avec mauvaise humeur. Magnez-vous d'aller vous installer, on a encore un long chemin à faire !

 

Heurtés par la rugosité du conducteur, les jeunes gens bifurquèrent vers leur gauche, et certain furent surpris par ce qu'ils découvrirent dans le Tragicobus. A l'extérieur, il avait l'apparence d'un bus, mais son intérieur était en fait celui d'un train. Autour d'une grande allée, de nombreuses portes donnaient accès à des compartiments où étaient assis les passagers, que l'on pouvait voir à travers les vitres. Le Tragicobus était d'ailleurs beaucoup long que son apparence extérieure de car bon pour la casse ne le suggérait… était-ce la magie qui lui permettait de dissimuler ainsi son contenu ?

BANG !

Le véhicule redémarra avec une telle brusquerie que les passagers dans le couloir titubèrent et durent s'agripper à ce qu'ils pouvaient pour ne pas tomber.

 

- Hé, faites attention ! envoya avec colère un garçon de l'âge de Kelly au chauffeur.

 

- Ta gueule, on est pressés, j'vous dis ! beugla l'interpellé.

 

Scandalisées et désireuses de mettre de la distance entre elles et l'affreux bonhomme, Kelly et Naomi se redressèrent et parcourent le couloir un petit moment, cherchant un coin tranquille. Elles furent pratiquement arrivées au bout quand Naomi ouvrit la porte d'un compartiment qui était presque vide. Elle y engouffra la tête et demanda à une personne que Kelly ne pouvait pas voir :

 

- Bonjour… est-ce qu'on peut s'asseoir ?

 

- Ben, comme vous le voyez, c'est pas surchargé, ici, donc oui. Avec plaisir, même ! répondit avec gaieté la voix d'un garçon.

 

Les deux filles pénétrèrent dans un compartiment assez délabré aux sièges rapiécés, et dont les filets pour contenir les bagages étaient troués à plusieurs endroits. Kelly remarqua aussi que l'espace entre les deux banquettes rouges était étonnamment grand. En face d'elle, il y avait un jeune garçon de leur âge à la peau noire, assez grand, musclé, avec des cheveux crépus coiffés en picots, habillé d'une robe de sorcier noire de jais. Il avait un visage carré aux joues creusées et aux grands yeux, qui regardaient Naomi et Kelly avec bienveillance, ses jambes croisées et ses longs bras étendus sur le haut de sa banquette. Une fois qu'elles eurent hissés leurs valises dans le grand filet et qu’elles furent assises, Kelly le dévisagea, les sourcils légèrement froncés, et lui lança :

 

- Hé, mais je te connais, toi ! On s'est croisés chez le fabricant de baguettes magiques !

 

- Mais oui ! s'exclama-t-il, les yeux arrondis. Kerry, c'est ça ?

 

- Kelly, rectifia-t-elle. Kelly Powder. Et toi, rappelle-moi ton nom ?

 

- John Ebay. Et toi ? demanda le jeune homme à Naomi avec un grand sourire.

 

- Je m'appelle Naomi Jane. Je suis enchantée !

 

Effectivement, Kelly avait rencontré John au Chemin de Traviole, une rue cachée par la magie, remplie de boutiques où les écoliers de Lettockar venaient acheter leurs fournitures : uniformes, manuels scolaires, instruments, flacons et ingrédients en tout genre pour les potions magiques, et surtout, une baguette magique. Elle s'était rendue à la boutique nommée « B. Debudloose, fabrication de baguettes magiques » ; elle était sombre, légèrement poussiéreuse, et on y trouvait partout des étagères remplies à ras bord de boîtes longilignes soigneusement classées. Le marchand était absent ; Kelly n'avait rencontré dans la pièce qu'un jeune homme qui observait sous tous les angles la baguette qu'il venait d'acheter. En attendant le retour de « B. Debudloose », elle avait engagé la conversation avec lui, parlant notamment de sa baguette, qu'il avait décrite comme étant en bois de cèdre et renfermait une moustache d'une créature appelée un « Fléreur ».

Puis il avait été appelé par ses parents et avait dû sortir du magasin, laissant Kelly seule. Était alors sorti de l'arrière-boutique un immense individu vêtu d'un long manteau à queue-de-pie et d'un pantalon de velours. Immense était même un euphémisme ; il mesurait plus de trois mètres. Sa tête frôlait l'antique lampe qui pendait au plafond au-dessus du comptoir. Kelly avait eu un mouvement de recul, se demandant ce qui avait bien pu arriver à cet homme pour qu'il soit aussi grand. Il était maigre, légèrement voûté, et paraissait très âgé ; sa barbe blanche était si longue qu'elle frôlait le sol. En apercevant Kelly, il s'était adressé à elle d'une voix grave mais affreusement enrouée, comme s'il était constamment sur le point de tousser :

 

- Bonjour jeune fille… comme vous vous en doutez, je suis Bohort Debudloose, propriétaire du magasin… et vous, vous êtes ?

 

- Kelly Powder.

 

- Kelly Powder… oui, oui, vous êtes sur ma liste.

 

Kelly s'était attendue à ce qu'il lui propose tout de suite une baguette magique, mais le vieil homme avait d'abord pris un instant de pause. Derrière son comptoir, il l'avait longuement contemplée d'un regard perçant, frottant lentement et distraitement les mains. Kelly avait rosi ; elle avait eu l'impression que cet homme essayait de lire dans ses pensées. Tout à coup, M. Debudloose avait posé une question bien curieuse :

 

- Vous sentez-vous prête, mademoiselle ?

 

- Hein ? Prête à quoi ?

 

- Et bien, à entrer à l'Institut Lettockar, ma jeune amie.

 

- Ben… oui, je pense… avait-elle répondu, interloquée par la question.

 

- Vous savez, c'est un voyage tumultueux qui vous attend… ce sera totalement différent de tout ce que vous avez connu jusque-là… en bien, comme en mal. Sur ce point, cela dépend du chemin que vous emprunterez là-bas...

 

Kelly s'était sentie mal à l'aise. Ces paroles mystérieuses n'avaient rien de rassurant. Certes, sa future école serait sans doute étrange, et s'y intégrer risquait d'être difficile, mais était-ce à ce point terrifiant ? Elle avait lancé un regard mi-décontenancé, mi-interrogateur à M. Debudloose, pour essayer de comprendre où il voulait en venir, mais il était immédiatement passé à autre chose.

 

- Mais ne perdons plus de temps, avait-il dit. Nous allons vous trouver une baguette magique… cela peut prendre un moment.

 

- Oh, vous savez, je ne suis pas exigeante, je peux prendre n'importe laquelle… avait assuré Kelly.

 

- N'importe laquelle ? avait hoqueté le vieillard, indigné. Certainement pas ! Votre baguette magique est l'instrument qui fait de vous une sorcière ; vous le garderez toute votre vie ! Ce sera votre bien le plus précieux ! Alors, il vous faut absolument la plus adéquate, celle qui épousera le mieux votre être… ou bien, vous ne deviendrez jamais une vraie magicienne !

 

- Mais comment choisir la bonne, alors ? Je n'y connais rien…

 

- C'est la baguette qui vous choisira, mademoiselle...

 

M. Debudloose avait alors contourné son comptoir et s'était approché avec un mètre ruban. Du fait de son immense taille, il avait dû se courber en deux pour prendre les mesures de Kelly en affichant de nombreuses grimaces de douleur, souffrant vraisemblablement de rhumatismes. Puis, il s'était dirigé vers ses étagères et en avait extrait quelques boîtes de ses mains tremblantes. Il en avait ouvert une devant Kelly, révélant un bâton fin et luisant.

 

- Tenez, essayez celle-ci : 27,5 centimètres, facile à manier, très souple… elle est en bois de houx et renferme une plume de phénix – le matériau magique qui constitue son « cœur ». Je vous en prie, prenez-la et agitez-la un peu...

 

Kelly avait bien fait quelques mouvements avec la baguette, mais il ne s'était strictement rien passé. De plus, elle l'avait sentie étrangement froide dans sa main, comme si elle avait absolument tenu à ce que Kelly la lâche. Debudloose lui avait alors reprit la baguette.

 

- Non, elle ne vous convient pas. Testons celle-ci… 20,4 centimètres, bois d'acacia et morceau de colon de rougarou, un peu rigide.

 

Kelly ignorait ce qu'était un rougarou, mais elle avait été dégoûtée d'apprendre que l'instrument qu'elle était en train de tester contenait un morceau de son colon, et avait prié pour que cela ne devienne pas sa baguette. Heureusement, il ne s'était rien produit avec celle-ci non plus.

 

En tout, Kelly avait testé six baguettes magiques, contenant des matériaux de plus en plus dérangeants : prostate de dragon, poil d'intestin de troll, pis de minotaure femelle… Celle qui l'avait choisie avait fait pleuvoir des étincelles aux couleurs de l'arc-en-ciel au moment même où elle l'avait prise en main. Elle mesurait 26,1 centimètres, était en bois d'ébène et contenait un crin de licorne à l'intérieur. A chaque fois qu'elle la tenait, Kelly sentait une curieuse chaleur circuler dans ses doigts. C'était comme si elle avait une nouvelle amie…

 

Au moment où Kelly avait quitté la boutique après avoir payé la baguette avec des Gallions – des pièces de monnaie des sorciers que ses parents avaient échangées contre des livres sterlings à un guichet à l'entrée du Chemin de Traviole -, Debudloose lui avait dit d'une voix éthérée, presque spectrale :

 

- Bon voyage, jeune fille, bon voyage...

 

Kelly fut soudainement tirée de son souvenir par une question de John :

 

- Vous venez d'Angleterre, du coup ?

 

- Oui, j'habite près de Birmingham, répondit Naomi.

 

- Moi, je suis écossaise, précisa Kelly. Et toi ?

 

- Je suis kényan, révéla John.

 

- Tu viens du Kenya ? s'étonna Kelly. Mais… le bus est allé jusque là-bas ?

 

- Ouais, et aussi en Russie, en Amérique, en Australie…

 

- Mais… mais comment il fait pour aller comme ça aux quatre coins du monde ? bredouilla Kelly, incrédule.

 

- Regarde par la fenêtre.

 

Les sourcils levés, elle s'exécuta, et sursauta. Le Tragicobus roulait littéralement sur une immense étendue d'eau, soulevant des trombes d'eau à son passage. Ils se trouvaient au beau milieu de la mer. Kelly comprit aussitôt que le Tragicobus était en train de traverser la Manche. John eut un sourire en voyant leur air ahuri. Il prit soudainement le ton et l’attitude d’un guide touristique et commenta d’une voix pompeuse.

 

- A votre droite, vous pouvez voir que le Tragicobus peut rouler sur l'eau. Il peut aussi sauter par-dessus les montagnes, plonger sous le sable et passer entre les grillages. Nous arrivons bientôt à Paris, où vous verrez que le Tragicobus peut aussi rendre les français aimables.

 

Kelly et Naomi commencèrent à rire, mais elles furent brutalement interrompues quand le Tragicobus fit tout à coup une espèce de looping qui envoya les trois jeunes gens valser dans les airs. John se cogna violemment la nuque contre le mur derrière lui, et les filles tombèrent par terre, l'une sur l'autre. Malgré la porte fermée qui étouffait les bruits extérieurs, ils entendirent très distinctement des cris d'autres passagers malmenés provenir de tous les compartiments voisins. Quand le véhicule fut restabilisé, John, Kelly et Naomi se relevèrent péniblement, leurs corps endoloris.

 

- Oui, de temps en temps, il fait ce genre de choses, aussi, grommela John en se massant les cervicales.

 

- Euh... sinon, John, prêt pour l'école ? demanda Naomi pour changer de sujet.

 

- Ça va, j'ai eu le temps de me faire à l'idée… pourtant ça m'a fait un choc quand on m'a tout révélé, à propos de la magie, des sorciers, tout ça…

 

- C'est pareil pour tout le monde, je pense, commenta Kelly avec un pâle sourire.

 

- Au début j'ai même cru que c'était un canular, jusqu'à ce que la personne qui est venue m'annoncer que j'étais un sorcier transforme le canapé du salon en hippopotame !

 

- Classe… dit Naomi en riant. Et c'est qui au juste, la personne qui est venue t'expliquer tout ça ?

- C'est le fonctionnaire du Ministère de la Magie du Kenya, qui est secrètement chargé des « Affaires Lettockar » … répondit John d'une voix neutre.

 

- Nous, c'est Albus Dumbledore, le directeur du collège Poudlard, le plus puissant sorcier du monde ! lança Kelly d'un ton un peu fanfaron.

 

- Ouais, j'ai lu des trucs à son sujet en feuilletant un peu les bouquins… vous en avez, de la chance !

 

Le voyage dans le Tragicobus, fait d'acrobaties invraisemblables, de virages serrés dans de grands bruits rouillés et de freinages brutaux qui faisaient valdinguer les passagers sur leurs banquettes, n'était pas le plus propice à la discussion, mais les trois sorciers novices tâchèrent tout de même de faire connaissance. John était très sympathique. A l'inverse totale de Naomi, il était décontracté, et même un peu détaché vis-à-vis de la rentrée, préférant enchaîner les petites blagues que de parler école. Avec lui, ils avaient pu discuter plus sereinement, et se présenter plus en détail.

Puisqu'elle se trouvait avec deux personnes de son âge et surtout dans la même situation qu'elle, Kelly put alors livrer ce qu'elle avait sur le cœur, chose qu'elle n'avait pas pu faire ces derniers jours. Elle leur raconta que depuis sa naissance, elle s'était toujours sentie un peu mal dans sa peau. Certes, elle n'avait pas manqué d'amour, d'affection, elle avait été entourée de gens formidables, avait eu des activités, des passions, mais elle avait toujours senti une étrange sensation de vide en elle. Comme s'il lui manquait quelque chose à accomplir, ou à dévoiler. Elle ne s'était jamais sentie complètement à sa place partout où elle allait dans ce qu'elle ignorait à l'époque être le monde des Moldus. Il y avait au fond d'elle comme une force contrariée qui ne demandait qu'à sortir, qui la faisait se sentir à part, différente des autres, mais qu'elle devait réprimer, de peur de susciter leur défiance. Le pire étant qu'elle ne s'était jamais expliquée pourquoi elle avait toujours eu cette impression d'être une étrangère...

Or, il y a une semaine, Albus Dumbledore lui avait apporté la réponse à tout ça : oui, elle était différente de ses parents, de ses amis, de ses voisins, de ses instituteurs, de son entraîneur de natation. Elle appartenait tout simplement à un autre univers… son vrai univers, caché pendant onze ans. De fait, elle attendait beaucoup de l'Institut Lettockar : elle espérait qu'elle y trouverait enfin sa place dans le monde, que l'apprentissage de la magie comblerait ce fameux vide…

Le Tragicobus s'arrêtait aux capitales des différents pays, où attendaient des élèves, exactement comme Kelly et ses camarades. Ils s'arrêtèrent donc à Paris, puis à Rome… où le bus se stoppa avec brutalité, après avoir roulé à peine un demi-kilomètre. Une voix d'homme amplifiée et grésillante retentit alors dans tout le Tragicobus, comme s'il y avait eu un haut-parleur :

 

« Votre attention à tous ! Le Tragicobus rencontre quelques difficultés techniques, il va falloir que vous aidiez à le faire redémarrer ! »

 

Un gros panache de fumée rouge explosa alors au beau milieu du compartiment, l'emplissant entièrement, et faisant tousser les passagers présents. Quand il fut retombé, des espèces de vélos d'appartements étaient apparus, fixés au sol, sous l’œil ahuri des trois compagnons.

 

« Grimpez là-dessus et commencez à pédaler, et qu'ça saute ! » grogna le chauffeur.

 

Il y eut un silence abasourdi dans le compartiment.

 

- C'est une plaisanterie ? éructa Kelly.

 

- Allez, dépêchez-vous, on va pas y passer la nuit !

 

Kelly, John et Naomi se regardèrent d'un air mi-perdu, mi-outré. Après être restés figés un instant, croyant désespérément que quelque chose allait résoudre le problème à leur place, ils durent se résigner à enfourcher les appareils et pédaler. Le mécanisme était rouillé et très dur, et rien que les premiers mouvements leur lacérèrent les muscles. Ils se tuèrent à la tâche pendant de longues minutes sans aucun résultat, pestant, jurant et se demandant si ce qu'ils faisaient servait à quelque chose. Comment leur école pouvait les avoir confiés à un véhicule aussi pourri ?

Enfin, un énorme bruit de moteur signala qu'ils avaient réussi à relancer le Tragicobus qui, une fraction de seconde après, reprit sa route à toute vitesse, secouant une fois de plus la cabine avec violence. Les compagnons d'infortune descendirent des vélos et se laissèrent tomber sur leurs places, épuisés.

 

- Ben dis donc, c'est raide ! commenta John, dérouté.

 

- C'est dingue, tu veux dire… c'est quoi ce délire ? s'écria Kelly. On nous emmène à l'école avec un engin où on doit pédaler pour le faire redémarrer ?

 

Les yeux de John et Naomi s'écarquillèrent. Le visage de Kelly avait la particularité de devenir rouge pivoine étonnamment vite lorsqu'elle s'énervait, ce qui effrayait souvent les gens. Or là, elle avait plus d'une raison d'être irritée compte tenu de la manière dont se déroulait le voyage. Cerise sur le gâteau, le Tragicobus tomba une deuxième fois en panne une demi-heure plus tard après un arrêt à Madrid, et eut encore plus de mal à redémarrer : les passagers durent pédaler durant un quart d'heure. Quand Kelly, John et Naomi purent quitter leurs détestables vélos, les jambes meurtries, cette dernière suggéra :

 

- Kelly, il faudrait qu'on mette nos robes de l'école, tant qu'on en a encore le temps, je pense...

 

John, qui avait déjà revêtu ses habits de sorcier avant qu'elles arrivent, sortit un instant pour les laisser se changer. L'uniforme pour les filles était constitué d'une chemise blanche, d'une jupe allant jusqu'aux genoux et d'une ample robe noire, avec de très grandes manches. Sur la poitrine était tissé un « L » en écriture gothique de cinq ou six centimètres. Kelly, habituée à ses jeans, ses tee-shirts et ses vestes, se sentait un peu gauche dans cet ensemble excentrique. Mais au moins, elle avait à présent l'air d'une vraie sorcière !

Ils firent un dernier arrêt à Lisbonne. Une quinzaine de minutes après – durant lesquels les trois nouveaux amis prièrent de toutes leurs forces qu'il ne tombe pas encore en panne -, le Tragicobus se stoppa.

 

- Allez hop, tout le monde dehors !

Chapitre 2 : Métro, bateaux, Lago by AA Guingois

 

2. Métro, bateaux, Lago

 

« Laissez vos valises à l'entrée du Tragicobus, les elfes de maison vont venir s'en charger ! » ajouta le conducteur.

 

Kelly ignorait ce qu'était un elfe de maison, mais elle ne posa pas de questions. Avec John et Naomi, elle se joignit à la masse des passagers qui traversaient le couloir du véhicule vers la sortie. Une fois dehors, Kelly sentit un petit vent frais sur son visage, et une odeur d'humus et de bois vint lui emplir les narines. La nuit était tombée, et le Tragicobus s'était arrêté au milieu d'un sentier, dans une dense et sombre forêt. Kelly et ses amis abandonnèrent leurs bagages parmi le gros tas de valises qui s'était formé près de la portière, et firent quelques pas très lents, parmi la foule des élèves qui grossissait de plus en plus, comme régurgitée par le bus-train. Ils observèrent la nature autour d'eux, lorsqu’une voix grasse et grossière beugla au loin :

 

- Les première année, ramenez-vous par ici, en vitesse ! Et les plus vieux, soyez pas cons, restez pas en plein milieu, vos carrioles vous attendent !

 

Tout au bout de la clairière, une silhouette immense et obscure les attendait, une lanterne à la main. Kelly et ses compagnons se détachèrent de leurs aînés et s'avancèrent prudemment vers elle, peu rassurés. C'était un homme massif et monstrueux aux traits rustauds, encore plus grand que Bohort Debudloose : il faisait presque quatre mètres ! Vêtu d'un énorme manteau de cuir brun, portant des mitaines trouées et des bottes crottées, il avait de très longs cheveux noirâtres attachés en queue-de-cheval, et une énorme barbe en broussaille. Ses yeux noirs observaient les élèves d'un air maussade, derrière des lunettes rectangulaires cerclées de fer. Il dégageait une odeur épouvantable mélangeant un nombre impressionnant de différents alcools : vin, whisky, rhum, gin… d'ailleurs, une bouteille aux trois quarts pleine dépassait de sa poche. Dès qu'ils furent en face de lui, les novices en magie se sentirent mal à l'aise, intimidés voire effrayés. Avec mauvaise humeur, le géant se présenta :

 

- J'm'appelle Viagrid, et je suis garde-chasse ici ! C'est moi qui vais vous guider vers le château de Lettockar et… c'est quoi ce bordel, là-bas ?

 

Des éclats de voix venaient en effet de retentir au loin. Toutes les têtes des premières années se tournèrent d'un même mouvement vers l'endroit où se trouvaient leurs aînés, et virent que ceux-ci se dirigeaient vers des diligences noires. Elles étaient tirées par des ânes très laids brayant à tue-tête, dont les crinières étaient très bizarrement coiffées en crête à l'iroquoise, et toutes de couleurs pétantes : rouges, vertes, violettes, orange… La personne qui avait fait du bruit, une fille noire de quatorze ans, cria avec colère :

 

- Viagrid, Quevedo m'a mis la main aux fesses !

 

- C'est mal de balancer ses petits camarades ! répliqua-t-il en tournant la tête.

 

Et, comme si de rien n'était, il reporta son attention sur les première année, laissant la fille outrée. Pas gêné le moins du monde devant l'air scandalisé du groupe qu'il supervisait, il annonça :

 

- Vous les nouveaux, vous n'irez pas dans les diligences. La tradition veut que vous traversiez le Lac Caca d'Oie, pour mieux contempler le château dans son entier pour la première fois ! Alors, suivez-moi.

 

- Le Lac Caca d'Oie ? s'étrangla un garçon sud-américain.

 

- OUI, JE SAIS, son vrai nom, c'est le « Lago que vê longe », mais c'est tout pourri comme blase, donc on préfère l'appeler comme ça. Allez les chiards, magnez-vous !

 

Kelly, choquée par la vulgarité de Viagrid, resta figée sur place. Avant de suivre le mouvement de ses camarades qui emboîtaient le pas de Viagrid, elle jeta un regard en arrière. Le Tragicobus avait fait demi-tour, et repartait dans la direction opposée. Au fur et à mesure qu'il disparaissait au loin, derrière lui, des arbres voisins bougeaient, leurs racines faisant des pas chassés. Ils vinrent se placer exactement sur le passage que l'engin venait d'emprunter, faisant disparaître le sentier, comme pour sceller le chemin de sortie de Lettockar.

Les première année suivirent leur guide à travers les bois. Au loin, on pouvait entendre le bruit des diligences qui se mettaient en route. Viagrid les amena au bord d'une rivière où une vingtaine de chaloupes étaient amarrées, chacune pouvant accueillir deux personnes. Ils allaient devoir ramer eux-mêmes vers le château. Les élèves les plus proches s'apprêtaient à monter de mauvaise grâce dans les bateaux quand soudain, des cris retentirent à l'arrière de la troupe, les faisant se retourner.

Un énorme ours à l'épais pelage noir était apparu au milieu des arbres et s'était approché dangereusement près des enfants. Ses yeux brillaient comme des lucioles dans la pénombre et les fixaient d'un air menaçant. Il grognait entre ses crocs avec agressivité et éraflait le sol de ses griffes. Kelly sentit son estomac se geler : il y avait donc des bêtes sauvages dans une forêt à proximité d'une école ? Mais comment pouvait-on laisser passer une chose pareille ? Mais alors, Viagrid leur dit d'un ton apaisant :

 

- Pas de panique, c'est Gallay, mon grizzly ! Vous en faites pas, il est pas dangereux...

 

Pourtant, l'ours venait de se dresser sur ses pattes postérieures, atteignant plus de trois mètres de hauteur, et grognait de plus en plus fort. Pire, il leva même une de ses griffes, prêt à frapper. Les jeunes gens devant lui crièrent et reculèrent d'un bond, quand tout à coup, les traits du grizzly s'affaissèrent, s'amollirent. Puis, sa gueule s'ouvrit en grand, et il bâilla avec force… avant s'écrouler lourdement par terre, faisant trembler le sol. Quelques secondes plus tard, il se mit à ronfler. L'animal dormait profondément.

L'expression de tous les première année passa en une fraction de seconde de la peur à la totale sidération. Viagrid leur expliqua d'un ton dégagé :

 

- Il est narcoleptique, dès qu'il commence à s'énerver, il s'endort. Il a jamais fait de mal aux élèves, sauf en leur tombant dessus...

 

Viagrid s'approcha de son animal effondré, et lui souleva légèrement la tête du bout du pied.

 

- Il est sans doute venu chasser le saumon… marmonna-t-il, pensif.

 

- Y'a des saumons, dans le lac ? demanda un garçon proche, sceptique.

 

- Non, c'est ce que je me tue à lui expliquer. Qu'est-ce qu'il est con, cet ours.

 

Il pouvait parler, se dit Kelly. S'il ne se rendait même pas compte qu'un grizzly ne pouvait pas le comprendre… et puis pourquoi élevait-il cet animal féroce, quand bien même il était narcoleptique, et tout près de l'école qui plus est ? Cet affreux type était-il complètement inconscient ? La troupe de plus en plus médusée s'avança d'un même mouvement vers les barques qui les attendaient et grimpa enfin dedans. Le bois était froid et humide, y poser son fessier était particulièrement désagréable.

Kelly fut séparée de John et Naomi, qui s'installèrent tous les deux dans un canot. Assise dans un autre, elle attendit un ou une binôme ; quelques instants plus tard, quelqu'un arriva. C'était une fille mince au teint légèrement bronzé, à peu près de la même taille que Kelly. Elle avait des cheveux roux coupés courts, coiffés à la garçonne. Ses petits yeux sombres et luisants, son petit nez pointu et ses oreilles rondes, assez grandes et légèrement décollées, la faisaient ressembler à une souris.

 

- Bonsoir, la salua Kelly en hochant la tête, tandis qu'elle s'asseyait à ses côtés.

 

Le regard de la nouvelle venue s'attarda sur ses yeux vairons, comme beaucoup de gens. Puis, elle lui répondit avec un sourire neutre :

 

- Salut. Comment tu t'appelles ?

 

- Kelly Powder. Je viens d'Écosse, et toi ?

 

- Giovanna-Paola Martoni, et je viens de Naples, en Italie !

 

Kelly fut interloquée. Une italienne ? Il est vrai que Lettockar accueillait des personnes des quatre coins du monde, mais alors, comment se faisait-il qu'elle comprenait ce que cette fille lui disait ? Pourtant, elle ne parlait pas un mot d'italien. Giovanna-Paola Martoni parlait-elle en anglais ? Ça semblait peu probable, elle n'avait pas le moindre accent...

 

- Tu es italienne… mais du coup, comment ça se fait que je te comprends ? demanda Kelly.

 

- C'est parce qu'il y a un sortilège traducteur dans tous les domaines de Lettockar.

 

- Quoi ?

 

- Allez, tas de fainéants, donnez-moi quelques bons coups de pagaie ! leur ordonna Viagrid.

 

Kelly l'insulta entre ses dents en se saisissant d'une des rames, puis, elle, Giovanna-Paola et tous leurs camarades s'efforcèrent de faire appareiller leurs embarcations. Ils progressèrent au milieu de la rivière qui traversait la forêt vers le fameux Lac Caca d'Oie. Elle était bordée de saules pleureurs dont les branches effleuraient la surface de l'eau et masquaient l'horizon. Les première année, encore jeunes et frêles, peinaient à faire s'avancer leurs bateaux et à synchroniser leurs mouvements de rames. La barque de Viagrid, par contre, naviguait toute seule sans qu'il ait besoin de pagayer. Elle était sans doute magique. Debout dans son canot, le garde-chasse éclairait le chemin de sa lanterne, chantonnant faux dans sa barbe. Kelly estimait avec amertume que toutes les barques auraient pu être enchantées de la même manière, au lieu de les faire ramer. Au bout de quelques minutes, elle reprit sa conversation avec sa camarade :

 

- Tu parlais d'un sortilège traducteur...

 

- Ouais, un enchantement qui date de la fondation de Lettockar, qui fait que toutes les personnes se comprennent, quelles que soient la langue qu'ils parlent. C'est une invention propre à l'école, un de secrets dont elle est le plus fier. Il s'étend à l'école même, ainsi qu'au Tragicobus et au Chemin de Traviole. Il semblerait que Lettockar se trouve quelque part au Portugal…

 

Kelly haussa les sourcils, déconcertée à la fois par cette révélation et par le savoir de cette fille. Ne prêtant pas attention à Viagrid qui leur braillait de se bouger le cul, elle lui demanda quelques minutes plus tard :

 

- Comment tu sais toutes ces choses ?

 

- C'est mon père qui m'a tout dit… répondit-elle avec un sourire satisfait.

 

- Ton père ?

 

- Oui, c'est un sorcier. Il a été élève à Lettockar, lui aussi !

 

- Ah ouais ? Mais alors pourquoi…

 

- Pourquoi quoi ?

 

- Et bien… dit prudemment Kelly, je ne voudrais pas lui manquer de respect mais… maintenant, il a l'occasion d'envoyer sa fille dans une école officielle, non ?

 

- C'est vrai, admit Giovanna-Paola, mais il était extrêmement attaché à cette école, donc il a choisi de m'y envoyer. Et il place beaucoup d'espoirs en moi.

 

- Vous allez bientôt pouvoir admirer Lettockar ! les avertit tout à coup Viagrid.

 

Effectivement, ils avaient enfin quitté la forêt et atteint un grand lac qui s'étendait à perte de vue. Et, en se retournant, ils virent au loin, par-delà la vaste étendue d'eau, un immense château éclairé par la lumière de la lune. Un énorme édifice carré au toit en coupole, haut de plusieurs grands étages en constituait la majeure partie ; de chaque côté, deux tours carrées couronnées de créneaux y étaient rattachées ; sur le devant, il était précédé d'un long bâtiment d'entrée rectangulaire lui arrivant à peu près à mi-hauteur, encadré par deux ailes carrées. Celle de gauche était hérissée d'une tour ronde au toit pointu.

L'arrière du château était collé à une immense colline rocheuse, sur laquelle était dressée une autre tour, assez semblable à celle de l'aile gauche, reliée au reste de la forteresse par un corridor de pierre percé d'ouvertures ovales. Et le point culminant de la forteresse était un gigantesque donjon circulaire, à moitié incrusté à l'arrière de l'édifice principal… dont le sommet était orné de la colossale statue d'un dragon allongé aux ailes repliées qui semblait surplomber l'école.

 

C'était donc ça, Lettockar, se dit Kelly. L'endroit où elle ferait sa nouvelle vie. Il était impressionnant, et en même temps un peu inquiétant. Martoni, elle, regardait le château d'un air parfaitement assuré.

 

- J'ai vraiment hâte de commencer, déclara-t-elle.

 

- Moi aussi, même si je sens que ça va être chaud…dit Kelly à mi-voix. Toutes ces matières dont j'avais jamais entendu parler de toute ma vie… potions, métamorphose, botanique...

 

- Ça ne me fait pas peur, répliqua Martoni en bombant le torse. Je suis sûre que je vais bien m'adapter à Lettockar. J'ai ça dans le sang, tu comprends...

 

Kelly ne répondit pas. Elle trouvait cette fille un peu arrogante. Avoir confiance en soi était une bonne chose, mais de là à se jeter des fleurs de la sorte… Secrètement, Kelly espéra que quelque chose lui ferait perdre un peu de sa superbe durant les premiers jours à l'école. Ceci dit, elle préféra changer de sujet pour ne pas laisser d'autres sentiments amers la gagner. Après avoir longtemps ramé en silence, elle s'interrogea à haute voix :

 

- Je me demande si c'est possible de se baigner dans le lac…

 

- Pourquoi donc ? demanda très distraitement Martoni, n'accordant de toute évidence que peu d'intérêt envers ce que disait Kelly.

 

- Ben, tu vois, j'aime beaucoup nager ; je fais de la natation depuis que je suis toute petite, et je sens que ça va vite me manqu...

 

- ATTENTION ! hurla soudain Viagrid.

 

Une énorme forme noire venait d'apparaître au fond du lac et grossissait à vue d’œil. Quelques instants plus tard, le buste d'une créature, haut d'une dizaine de mètres, surgit hors de l'eau, face à la petite flotte, l'assombrissant de sa gigantesque silhouette.

C'était… un homme. Un homme âgé au visage mou et inexpressif, avec des cheveux blancs coiffés en arrière, bien que son crâne commençait sérieusement à se dégarnir. La forme de son nez faisait penser à un bec de pigeon. Il avait des bajoues tombantes, et la gorge si grasse qu'il en avait un véritable goitre. Ses épaules et son poitrail étaient également ceux d'un homme, en revanche, son bas-ventre, ses avant-bras et ses mains griffues étaient couverts d'écailles turquoises.

Les passagers des chaloupes hurlèrent de terreur. La chose mi-homme, mi-monstre marin, elle, émettait continuellement des espèces de gémissements plaintifs et hauts perchés. Soudain, d'un grand revers de sa patte écailleuse, le monstre donna un coup à un garçon asiatique tout près de lui, qui tomba dans le lac dans un grand cri. Depuis sa barque, Viagrid rugit de colère et saisit un grand harpon relié par une chaîne au canot. Il le brandit en direction de la créature et le menaça :

 

- Barre-toi de là, sale bête ! Laisse-nous passer !

 

Mais la créature ne lui obéit pas, et tenta d'attraper un garçon qui lui échappa de justesse. Bougonnant des douzaines de grossièretés, Viagrid projeta le harpon de toute ses forces et l'atteignit au niveau du goitre. Le monstre gémit de douleur en saignant ; quelques secondes après, de fins éclairs bleuâtres parcoururent la chaîne et lui électrocutèrent la peau. Sous le coup de la décharge, le monstre s'immobilisa quelques secondes, les yeux exorbités et le corps agité de tremblements, en geignant de plus belle. Viagrid lui hurla :

 

- Deuxième sommation !

 

Mais, fou de rage, le monstre lui donna un violent coup de poing sur la tête et Viagrid s'effondra lamentablement dans son bateau, assommé.

Puis, sous le regard horrifié des élèves, la créature prit une grande inspiration, et ouvrit grand la bouche. Kelly s'attendit à entendre un rugissement dévastateur, mais c'est une voix humaine, pompeuse, alternant les hauts et les bas, comme un violon désaccordé dont les cordes auraient été frottées très aléatoirement par un archet, qui s'échappa de la gueule de la chose :

 

- Je ne fais pas de promesses, mais je les tiens !

 

En dépit de l'épouvante des première année, un silence abasourdi s'abattit sur le lac.

 

- Qu'est-ce qu'il a dit ?? s'écria une fille blonde dans le canot à côté de Kelly et Martoni.

 

Alors, la créature les attaqua. Viagrid hors circuit, les adolescents étaient livrés à eux-mêmes face au monstre des eaux. Il donnait des coups dans les barques pour essayer de les renverser, ou bien frappait les élèves à sa portée. Il ne parvenait pas à ôter le harpon magique, qui continuait de lui envoyer des décharges électriques qui l'immobilisaient à chaque fois quelques secondes. Les jeunes gens tentaient tant bien que mal de le repousser à coups de rame ; certains avaient tiré leurs baguettes magiques et les agitaient dans l'espoir dérisoire de produire un quelconque sort, mais aucun d'entre eux ne connaissait quoi que ce soit à la magie...

Au bout d'un moment, la créature hybride parvint enfin à arracher le harpon de sa peau. N'ayant plus rien pour la gêner, elle proféra une autre phrase saugrenue, et s'apprêta à se jeter dans un autre assaut, lorsque soudain, un son d'instrument à vent, puissant et grave, retentit. Les élèves comme le monstre firent volte-face. Viagrid avait repris connaissance, et soufflait à présent à pleins poumons dans un énorme cor en ivoire.

Mais cela n'eut en fait aucun effet. L'hybride géant ne parut pas incommodé ou atteint de quelque manière que ce soit : il regardait simplement Viagrid d'un air décontenancé. Le garde-chasse regarda sa corne, surpris, puis tiqua avant de se dire à lui-même :

 

- Ah oui, j'suis con...

 

Il fit tourner une espèce de barillet métallique situé au milieu du cor. Quand il souffla à nouveau dedans, il produisit un son différent. Un bruit mécanique, comme celui d'un moteur, mêlé à une sorte de souffle… on aurait dit le bruit d'un métro…

Cette fois, la créature du lac réagit. Sa mâchoire se décrocha, ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et son visage flasque se distordit de terreur. Poussant un dernier insupportable geignement, elle bascula en arrière et replongea dans le lac, soulevant de grosses vagues qui firent tanguer les chaloupes. Kelly vit son ombre disparaître dans les profondeurs et s'enfuir au loin.

 

Le calme revint, mais les première année étaient encore terriblement ébranlés. Trois personnes étaient sérieusement blessées, des chaloupes avaient été percées et commençaient à prendre l'eau, et Kelly sentait ses organes trembler encore sous l'effet de la peur. Viagrid reposa son cor d'ivoire, tira sur la chaîne de sa barque pour remonter son harpon, et s'assit tranquillement. Puis, il cria à l'intention des élèves :

 

- Allez, on traîne pas ! Vous voyez l'ouverture dans la roche, là-bas ? C'est là qu'il faut aller !

 

En effet, l'eau du lac s'engouffrait dans un trou en demi-cercle, creusé dans la colline, suffisamment grand pour laisser passer les bateaux. A l'intérieur se trouvait sans doute l'endroit où ils accosteraient, et vraisemblablement, on pouvait accéder au château depuis l'intérieur du massif rocheux. Néanmoins, la flottille ne redémarra pas tout de suite, tant les élèves étaient effarés.

 

- Mais Viagrid, qu'est-ce que c'était que cette horreur ? s'écria une élève qui tentait tant bien que mal de calmer son voisin qui avait été blessé par la créature.

 

- C'est le monstre du lac : un Mégamorphe Centroïde du Jura. Il prend l'apparence de l'homme politique de son pays qu'il trouve le plus ridicule. Donc, en ce moment, c'est un Édouard Balladur géant. Et il a très peur de ce bruit, on sait pas pourquoi.

 

L'élève qui était tombé à l'eau s'y débattait toujours, hurlant à l'aide de toutes ses forces. Viagrid ne fit rien pour lui et ordonna avec mauvaise humeur aux passagers de la barque la plus proche de l'infortuné :

 

- Bah allez quoi, aidez-le !

 

Bien qu'ouvertement irrités à l'égard du géant, le garçon et la fille interpellés obéirent et hissèrent le malheureux hors de l'eau. Trempé jusqu'aux os, il sautilla péniblement de barque en barque pour rejoindre la sienne, où l'attendait avec pitié son compagnon. Viagrid lui jeta par-dessus son épaule une toile très fine avec une telle force que, quand il la reçut en pleine figure, le garçon vacilla et faillit retomber dans le lac. Tout à fait serein, Viagrid leur fit signe de reprendre la route. Avant qu'elles ne recommencent à ramer, Giovanna-Paola Martoni lança à Kelly d'une voix lugubre :

 

- Ça répond à ta question ?

 

Kelly n'emporterait pas son maillot de bain l'année prochaine...

 

Chapitre 3 1/2 : Les Choixlettes Magiques by AA Guingois

3. Les Choixlettes magiques (partie 1)

 

Les barques accostèrent dans une vaste crique souterraine creusée dans la colline de roc. Sur la berge, des pitons de bois étaient plantés pour y accrocher les lourdes chaînes des canots. En quittant leurs embarcations, beaucoup d'élèves manquèrent de glisser sur les pierres humides, dont Naomi, qui n'échappa à une chute dans le canal que parce que John la rattrapa juste à temps. Le garçon asiatique qui était tombé à l'eau grelottait toujours sous la fine toile que Viagrid lui avait prêté. Celui-ci, qui était descendu le premier, frappa le sol dur de son harpon pour attirer l'attention des jeunes sorciers et leur brailla :

 

- Allez, remuez-vous les baloches ! Il faut que je vous emmène à la Cantina Grande, là où a lieu le banquet de début d'année et euh… oui, en fait, c'est tout le temps là que vous mangerez. Bref, on a tout le bâtiment principal à traverser, alors magnez-vous !

 

Il jeta le harpon au loin, but une autre rasade de sa flasque, et leur désigna un escalier tortueux qui grimpait jusqu'à une ouverture grossièrement taillée dans la roche, par laquelle s'échappait de la lumière. En le gravissant, beaucoup faillirent tomber : il était tout aussi glissant que les pierres de la berge, mais Viagrid ne s'en alarma aucunement. L'antipathie de Kelly à son égard croissait à chaque minute...

 

Une fois l'ouverture franchie, ils traversèrent ce que Kelly identifia comme le grand bâtiment carré qu'ils avaient vu depuis le lac et qui constituait la majeure partie du château. Entre les quelques portes de bois devant lesquelles ils passaient, les murs éclairés par des torches étaient bardés de tableaux animés, représentant des sorciers, des animaux ou des créatures magiques. Kelly entendit un rabbin ivre les insulter à leur passage. Ils croisèrent aussi quatre bustes de marbre posés sur des piédestaux, qui représentaient des hommes chantant très mal des airs de gospel.

Au bout de plusieurs minutes, Kelly aperçut le bout de l'interminable couloir. Mais avant d'y parvenir, ils rencontrèrent sur leur chemin une femme équipée d'un balai. Enfin, pas une femme ordinaire : la plus belle femme que Kelly ait jamais vu de sa vie. Elle était de petite taille, très bien faite. Sa peau blanche semblait scintiller, et ses longs cheveux couleur d'or flottaient et ondulaient étrangement dans les airs, alors qu'il n'y avait pas le moindre vent, pas le moindre courant d'air. Ses yeux verts rieurs brillaient comme des émeraudes, au milieu d'un visage ovale lisse et parfait.

 

- Bonsoir les jeunes ! Bienvenue à Lettockar ! s'exclama-t-elle d'une agréable voix cristalline, dans un sourire dévoilant des dents blanches impeccablement droites et régulières.

 

Tous les élèves lui rendirent sa salutation, et on put alors remarquer que les garçons l'avaient fait avec un enthousiasme débordant. En fait, ils ne pouvaient pas détacher leur regard de cette sublime femme, et souriaient tous béatement. Quand bien même cette femme était magnifique, leur fascination ne paraissait pas complètement naturelle. Les filles, elles, fronçaient les sourcils, ouvertement agacées par l'air émerveillé frôlant l'idiotie de leurs congénères masculins.

 

- Et à moi, vous ne dites pas bonsoir, Madame Freyjard ? dit Viagrid, légèrement boudeur.

 

- Mais enfin, Viagrid, on s'est vu ce matin et cet après-midi… répondit la dame d'une voix poliment surprise.

 

- Euh… ah, peut-être, éructa le géant, confus. Bon, vous autres, je vous présente Madame Freyjard, la concierge de notre château !

 

Les garçons étaient toujours aussi fascinés. Kelly crut distinguer des débuts de filets de bave s'écouler de la bouche de certains d'entre eux et ne put se retenir de pouffer de rire. De son côté, elle ne faisait pas autant d'histoires que ses camarades filles et trouvait que Madame Freyjard dégageait une sympathie qui était plus que la bienvenue en cette rentrée pour le moins mouvementée...

 

- Pourriez-vous me rendre un service, Madame ? demanda Viagrid d'un ton ampoulé. Faudrait amener ces trois mioches à l'infirmerie au plus vite, pour qu'ils soient revenus pour leur Répartition.

 

Il désigna du doigt les trois malheureux qui avaient été blessés dans la bagarre contre le monstre goitreux du lac.

 

- Bien sûr, Viagrid. Venez les enfants, suivez-moi, dit Madame Freyjard avec douceur.

 

Les deux filles et le garçon concernés se détachèrent du groupe et rejoignirent la concierge, qui tapota un pan du mur du bout de son balai. Ses briques s'écartèrent, et un escalier ascendant se creusa dans la pierre, que Madame Freyjard et les trois élèves empruntèrent aussitôt. Sans doute s'agissait-il d'un raccourci vers ladite infirmerie qui n'apparaissait que par magie. Les garçons suivirent des yeux leur semblable, qui avait l'air plus que ravi, avec jalousie. Puis Viagrid leur fit signe de reprendre leur route.

Sortis du couloir, ils arrivèrent dans un immense hall d'entrée lumineux, qui aurait largement pu accueillir la maison de Kelly toute entière, et sans doute une de plus. Dans leur dos, à gauche et à droite, il y avait deux larges escaliers menant au premier étage, à l'angle des deux grandes ailes du bâtiment. Contre les murs étaient érigées des statues, grandes d’à peu près deux fois la taille humaine, habillées et équipées comme des guerriers aztèques, séparées en deux groupes l'un en face de l'autre : les premières avaient des têtes d'aigles sur leurs corps d'hommes musclés, et les autres des têtes de jaguars. En hauteur étaient accrochées de grandes tapisseries de toutes les couleurs : les dessins de certaines bougeaient, d'autre non.

Au moment où les élèves allaient tourner vers l'aile droite du château, Viagrid toujours à leur tête, une voix rauque s'éleva depuis l'un des escaliers.

 

- Tiens, tiens… voilà nos petits nouveaux...

 

Un individu grand et mince venait de descendre les dernières marches et les observait. Il était vêtu d'un long manteau de sorcier noir avec d’immenses manches traînantes, par-dessus une robe d’un gris sombre et une large ceinture de soie brune. Il avait un nez arrondi, de longs cheveux raides brun clair, et des moustaches tombantes à l'asiatique, longues d'une vingtaine de centimètres chacune. Il aurait eu l'air d'un sorcier parfaitement normal s'il n'avait pas eu des yeux aussi effrayants : ils étaient d'un jaune ambré, avec de toutes petites pupilles noires. On aurait dit ceux d'un serpent. En les voyant, les élèves eurent un imperceptible mouvement de recul, guère rassurés par ce nouveau venu.

 

- Et alors ? aboya Viagrid. Qu'est-ce que vous attendez pour saluer le professeur Jar Jar Binns, qui vous enseignera l'histoire de la magie ?

 

La quarantaine d'adolescents souhaitèrent immédiatement le bonsoir à leur futur professeur, avec plus ou moins de conviction. Avec un sourire narquois, le dénommé Jar Jar Binns leur répondit par un hochement de tête faussement révérencieux. Viagrid le questionna alors :

 

- Comment ça se fait que tu n'es pas au banquet, Jar Jar ?

 

- La Kagoule était énervée, ce soir, répondit-il. Quand tout le monde est descendu à la Cantina Grande, elle s'est mise à tout péter au troisième étage, alors on m'a envoyé la calmer.

 

- Comment t'as fait ?

 

- Vu que les Maléfices du Saucisson et les sortilèges de Stupéfixion ne fonctionnent pas toujours sur elle, je lui ai un peu bidouillé l'esprit. Actuellement, elle est dans l'ancienne salle de sortilèges, à tourner sur elle-même en essayant de mordre une queue qu'elle n'a pas...

 

Viagrid s'esclaffa, et il fut bien le seul. Tous les élèves étaient livides. Kelly n'avait aucune idée de qui pouvait bien être cette Kagoule, mais elle était terrifiée par ce que le professeur Jar Jar Binns lui avait infligé, quand bien même elle avait l'air d'être une créature très remuante.

 

- Ça a été, avec le Édouard Balladur géant ? demanda le professeur à Viagrid.

 

- Cette année, on a eu que trois blessés, et seulement un qui a failli se noyer, répondit ce dernier d'un ton léger.

 

- Ah, c'est pas mal, on a fait un bon chiffre...

 

Jar Jar Binns laissa l'assemblée médusée par ces derniers propos sordides et disparut dans l'angle qui donnait sur l'aile droite du château. Les élèves restèrent une bonne minute à se chuchoter des paroles inquiètes, pendant que Viagrid les comptait pour voir s'ils étaient tous là. Puis, il leur indiqua d'un grand geste de bras la direction à prendre, renversant au passage une élève qui se tenait trop près de lui. Prenant le même chemin que le professeur d'histoire de la magie, ils s'arrêtèrent devant une grande porte double en bois, par-delà laquelle ils entendaient de multiples éclats de voix.

Viagrid se retourna, faisant face à leur groupe, et leur déclara :

 

- Bon alors, les morveux, ouvrez grand vos étagères, parce que je vais vous expliquer comment va se passer votre scolarité à Lettockar. Quand vous entrerez dans la Cantina Grande, vous serez confrontés à la Cérémonie de la Répartition. Vous allez chacun votre tour être envoyé dans l'une des quatre maisons de l'école : elles s'appellent Ornithoryx, Dragondebronze, Becdeperroquet et PatrickSébastos. Vous partagerez les mêmes quartiers, la même salle commune avec tous les élèves de votre maison. Ce sera pour vous comme une deuxième famille : vous devez la servir au mieux, pour qu'elle remporte la Fève des Quatre Maisons ! A chaque fois que vous vous comporterez bien, que vous réaliserez des exploits en cours, vous récolterez des points pour votre maison. Par contre, si vous faites des conneries, si vous faites un fuck au règlement ou si vous emmerdez vos professeurs, on vous en retirera. A la fin de l'année, la maison qui aura obtenu le plus de points remportera la Fève. Pour info, l'année dernière, c'est Becdeperroquet qui a gagné, pour la première fois depuis 203 ans.

 

Viagrid laissa un petit temps d'arrêt aux élèves pour leur permettre de digérer ces informations. Des maisons, des camps, des « secondes familles » qui les opposeraient. Ornithoryx, Dragondebronze, Becdeperroquet, PatrickSébastos, répétait Kelly dans sa tête. Ces noms étaient grotesques. De plus, personne n'avait la moindre idée de ce qui pouvait bien caractériser chaque maison, des critères qui les enverraient dans l'une ou dans l'autre : il n'y avait donc aucun moyen d'avoir une préférence, un souhait particulier. La seule chose qui se savait, c'est qu'il y avait une compétition qui serait sans doute sans merci entre elles. Mais comment savoir ce pourquoi on se battrait ? Les nouveaux élèves nageaient une fois de plus en plein mystère...

 

- Et bien, les copines, le grand moment est arrivé, annonça Viagrid. Entrez !

 

De ses deux bras puissants, il poussa brutalement la double-porte qui s'ouvrit avec fracas. Lui et les élèves de première année pénétrèrent dans une gigantesque salle de banquet, dont la superficie devait approcher les 400 mètres carrés, et la hauteur plus d'une douzaine de mètres, aux murs et aux colonnes richement ouvragés. Quatre grandes tables en longueur, autour desquelles étaient assis des adolescents de tous âges et de toutes nationalités discutant entre eux, étaient disposées à la verticale, chacune d'une couleur plus ou moins insolite : noire, rouge vif, bronze et bleue. Kelly regarda le plafond. Des centaines de lampes à huile en céramique flottaient dans les airs, à un peu moins de deux mètres du toit, et éclairaient la Cantina Grande avec bien plus d'intensité qu'elle ne l'aurait attendu de la part d'ustensiles aussi dépassés. Au centre, à la place de ce qui aurait dû être un lustre, pendait une énorme boule à facette de la dimension d'un boulet de démolition. Tout le long des murs latéraux, aux côtés des deux grandes cheminées centrales qui chauffaient la pièce, des armures de samouraï vides, armées de sabres et de hallebardes, semblaient monter la garde autour des élèves. Kelly constata avec appréhension qu'elles bougeaient, comme si elles contenaient un corps invisible, et que leurs gants vides s'aventuraient dangereusement près de leurs armes...

Et tout au fond de la salle, une longue table étaient installée à la verticale, surélevée sur une estrade en pierre, dominant toute la Cantina Grande. C'était la table des professeurs. Viagrid ordonna aux premières années d'avancer et de s'arrêter juste avant une grande dalle, où les armoiries de Lettockar, les mêmes que Kelly avait vu sur les lettres qui lui avaient été envoyées, étaient gravées : un blason divisé en quatre symboles autour du grand L gothique, à savoir un dragon sur fond bronze, un croissant de lune sur fond bleu, une curieuse créature qui semblait avoir un bec de canard et des cornes semblables à celles d'une antilope sur fond noir, et un perroquet sur fond rouge.

 

« Ça doit correspondre aux quatre maisons... » pensa-t-elle.

 

A leur passage entre les deux tables qui bordaient l'allée centrale, les élèves plus âgés, intéressés, les jaugèrent du regard, murmurant à l'occasion des commentaires que Kelly ne pouvait entendre. Tout en bout de table, il y avait le professeur Jar Jar Binns, qu'ils avaient déjà croisés. Pour le reste, Kelly s’était attendue à rencontrer une bande de vénérables magiciens aux longues barbes et aux robes extravagantes, comme le professeur Dumbledore. A la place, c'était un groupe beaucoup plus hétéroclite qui se présentait devant ses yeux.

Quatre d'entre eux semblaient avoir une quarantaine d'années. Le plus petit des professeurs, assis au centre-droit de la table, était un individu très gros au visage poupin, qui souriait d'un air moqueur, les mains jointes sur son ventre. Ses yeux étaient très pâles, et ses cheveux coiffés en arrière étaient d'une couleur indéfinissable, d'un brun clair mêlant le blond sale. Il portait un costume beige avec des rayures argentées, et était coiffé d'un canotier de la même couleur, où deux longues plumes rouges et vertes étaient plantées. A côté de lui était assis un homme beaucoup plus grand, au teint hâlé, vêtu d'un cache-poussière vert kaki, avec une crinière de cheveux noirs en bataille, des yeux marrons qui contemplaient les élèves d'un air maussade et un nez crochu au-dessus d'une moustache fournie et mal taillée.

Au centre-gauche, il y avait un homme de taille moyenne, aux cheveux châtains coupés court orientés sur sa gauche. Son visage à la mâchoire carrée était orné d'un bouc et une moustache. Il portait d'épaisses lunettes carrées, avait de très beaux yeux bleu acier, et était flanqué d'un très long manteau noir au grand col arrondi, qui devait lui tomber jusqu'aux chevilles, avec de grands parements blancs aux manches. Son voisin était sans doute le plus insolite de tous : il portait un énorme poncho brun et pourpre, piqueté de minuscules pastilles scintillantes, et ses avant-bras tintaient sous l'effet des innombrables bracelets qui les enserraient. Sous la table, Kelly aperçut un sarouel rouge carmin. Il avait des cheveux mi-longs ondulés couleur chocolat, une épaisse barbe en pointe, des yeux injectés de sang, et un sourire niais laissait entrevoir des dents jaunâtres.

Il n'y avait que deux femmes : la première, une trentenaire de petite taille qui louchait légèrement, portait des survêtements de sport, avait des cheveux roses bouclés, et une tête toute ronde au teint rougeaud. La deuxième, plus élégante, était habillée d'une robe blanche et bleue claire, avait des cheveux blonds lisses joliment coiffés et de petites lunettes devant ses yeux bleus. Son visage à la peau légèrement plissée lui donnait un peu plus de cinquante ans.

Et au milieu trônait un personnage qui devait être le directeur, Niger Doubledose. Il était gigantesque : dépassant ses voisins de plusieurs têtes, il mesurait facilement plus de deux mètres. Il portait un manteau trois-quarts d'un gris presque noir par-dessus un sweat-shirt gris-bleu dont la capuche rabattue dissimulait des cheveux blancs, dont seules quelques mèches dépassaient sur son front. En revanche, sa fine barbe était inexplicablement brune. Son visage taillé à la serpe, qui lui suggérait une bonne cinquantaine d'année, était affublé d'un nez épaté, d'un menton très prononcé et d'yeux si noirs qu'on n'en distinguait même pas les pupilles. Mais le plus glaçant étaient les deux longues et profondes cicatrices, presque parfaitement parallèles, qui lacéraient toute la longueur de sa joue gauche, touchant presque les commissures de ses lèvres, lui donnant l'air d'un repris de justice.

Kelly n'aurait pas pu définir l'impression que lui faisaient les professeurs de Lettockar. Ils distillaient une aura de bizarrerie qui était étonnamment désagréable. Kelly s'était bien évidemment attendue à ce que le monde magique fourmille d'excentricités, mais ces individus semblaient carrément louches. Était-ce à cause de leurs styles respectifs qui ne leur conférait aucunement un air académique ? Ou bien du fait qu'aucun d'entre eux ne regardait leurs nouveaux élèves avec une quelconque bienveillance ? En tout cas, ils ne correspondaient guère à ce que Kelly avait imaginé comme professeurs de magie. Elle espéra de tout cœur que l'habit ne ferait pas le moine...

 

Une fois que le silence fut complet dans la Cantina Grande, le directeur de Lettockar se leva, s'éclaircit la gorge et entama un discours d'une voix grave et extrêmement rocailleuse :

 

- Bonsoir à tous. Ou plutôt, bon retour aux anciens, et bienvenue aux nouveaux. C'est une nouvelle année qui débute à Lettockar, et j'espère qu'elle sera riche pour chacun d'entre vous.

 

Les yeux du professeur Doubledose se posèrent sur les petits nouveaux, les toisant de toute sa hauteur. Sans qu'il ait eu besoin de donner un ordre, les premières années se tinrent bien droit, comme au garde-à-vous. Avec un faible rictus, le chef d'établissement reprit :

 

- Élèves de première année, vous réalisez sans doute la singularité de votre situation dans le monde de la sorcellerie. Vous avez été envoyés dans une école cachée, gardée secrète par toutes les autres académies magiques depuis sept siècles. Une école qui a la particularité d'accueillir des enfants de Moldus, que le mépris des sorciers de sang pur ou la négligence des institutions ont empêché d'être intégrés dans les établissements officiels. Et quand vous en serez sortis, le monde des sorciers vous forcera à mentir sur votre propre passé, à taire l'existence de votre école. De fait, beaucoup voient comme un déshonneur, une marque de honte, le fait de faire ses études à Lettockar...

 

Kelly regarda ses pieds. C'était exactement ce qu'elle avait ressenti quand elle avait appris qu'elle n'étudierait pas la magie dans la prestigieuse école de sorcellerie Poudlard.

 

- Et bah tous ces gens-là, il faut leur dire : merde ! s'exclama d'un coup Doubledose. Vous êtes des sorciers comme les autres, pas des zonards malchanceux. Qui vous êtes, d'où vous venez, nous, on en a rien à foutre. On est là pour vous préparer à ce qui vous attend dehors ; un monde sans pitié. On a bien l'intention de faire de vous des sorciers qui déchirent, croyez-moi ! J'aime autant vous dire que pour cela, il faudra pas avoir de la sauce curry dans la tête et du saindoux dans le froc. J'attends de vous que durant vos études, vous fassiez briller de mille feux le blason de l'Institut Lettockar, pour prouver que les écoles officielles ne sont rien d'autre que des putains de crâneuses avec rien dans le ventre et qui, un jour, nous regarderont avec envie.

 

La brutale rupture de ton de Doubledose, qui était passé d'un langage soutenu et solennel à une symphonie de vulgarité, désarçonna complètement Kelly. Elle comprenait que ce discours était fait pour les galvaniser, ses camarades et elles, mais il était d'une telle âpreté qu'il ne parvenait qu'à lui faire peur. Elle examina brièvement l'expression de ses congénères, qui avaient l'air partagés sur la question. Après avoir marqué une nouvelle pause, le directeur sortit de la poche intérieure de son manteau sombre une très longue et épaisse baguette magique et reprit :

 

- J'imagine que le vieux Viagrid vous a expliqué par quoi va commencer votre année ; maintenant, je vais vous montrer comment vous allez être répartis dans la maison qui vous convient...

 

Le professeur Doubledose leva alors sa baguette. La grande dalle de pierre où le symbole de Lettockar était gravé se souleva, et du trou émergea un socle de granit. Y étaient disposés d'étranges débris de matériaux divers : de la porcelaine, du métal, du bois… mais aussi du plastique… Que cela pouvait-il bien être ?

Le directeur se mit soudain à chuchoter des incantations, remuant à nouveau sa baguette. Les fragments se mirent alors à briller, puis furent entourées de halos de toutes les couleurs. Ils se mirent ensuite à léviter, et à tournoyer, laissant derrière eux des traînées de lumières. Ils offraient un élégant spectacle qui évoquait des mouvements de bancs de poissons scintillants. Puis, ils s’imbriquèrent les uns les autres, commençant à former un édifice blanchâtre. Des murmures intéressés parcoururent le rang des premières années.

La construction se poursuivait. Kelly plissa les yeux. Cette assemblage prenait une forme étrange… derrière les volutes de lumière magique, elle parvint à distinguer… un siège de toilettes.

 

- Les Choixlettes magiques ! commenta Doubledose d'une voix claironnante. Un de nos plus précieux artefacts enchantés, aussi vieux que notre école ! C'est très simple : vous respirez un grand coup, vous plongez la tête dans la cuvette et tirez sur la chaînette. Après réflexion, les Choixlettes vous diront dans quelle maison elles vous auront envoyé.

 

- Par contre, on garantit pas la propreté... ajouta d'une voix grinçante le professeur à lunettes assis à la gauche du directeur.

 

Viagrid eut un petit rire carnassier et se pencha vers un élève. Il lui marmonna en lui donnant un coup de coude :

 

- Le plus drôle, c'est quand les Choixlettes n'arrivent pas à se décider.

 

- Hé, Viagrid, c'est quand tu veux hein ! aboya le grand professeur à moustache, tandis que l'élève à qui le géant s'était adressé pâlissait à vue d’œil.

 

- De quoi ? Ah oui merde, pardon…

 

Viagrid tira péniblement un bout de parchemin usé de sa poche, et lut à haute voix :

 

- Suiaz Rïatla !

 

- C'est normal qu'on commence par le S ? s'étonna le petit professeur avec un chapeau à droite du directeur, parlant d'une voix douce et mélodieuse.

 

Le directeur Doubledose, qui s'était rassis, soupira et dit :

 

- On lit de gauche à droite, Viagrid...

 

- Ah, exact ! Bon et bien… Altaïr Zaius !

 

L'appel se faisait donc dans l'ordre nom, puis prénom. Le jeune garçon roux ne bougea pas pour autant. Il lança d'abord un regard effrayé tout autour de lui. Ce ne fut que quand Viagrid se racla la gorge d'un air sévère qu'il consentit enfin à s'avancer vers les Choixlettes magiques d'un pas mal assuré. Il fit encore une pause juste devant l'objet magique, comme s’il espérait que le rituel qu'on venait de lui décrire n’était qu’une mauvaise blague et qu’on allait lui expliquer la véritable procédure.

Le professeur Doubledose lui désigna alors les Choixlettes d'un geste aimable de la main. Zaius s'agenouilla, manifestement toujours aussi effrayé. Il attrapa maladroitement la chaînette rouillée, pris sa respiration et plongea d'un seul coup son visage dans l'eau.

Il tira d'un coup très sec sur la chaînette. Au bout de quelques secondes, une voix suraiguë, comme gonflée à l'hélium, s'échappa des Choixlettes :

 

- Ornithoryx !

 

Tandis qu'un tonnerre de hourras et d'applaudissements s'élevait de la table peinte en noir, le garçon roux s'arracha au siège des toilettes et se rua vers ses nouveaux congénères, pressé de mettre le plus de distance possible entre lui et cette horrible installation. Le gros professeur applaudissait vigoureusement, lui aussi. Sans doute avait-il été lui-même élève d'Ornithoryx.

 

- Artoungue, Eva ! s'écria Viagrid

 

Une fille de haute taille aux cheveux blonds platine s'avança à son tour vers le Choixlettes magiques. Tout aussi dégoûtée que son prédécesseur, elle plongea également sa tête dans la cuvette.

 

- Ornithoryx ! cria à nouveau le siège, et les applaudissements des élèves de la même maison redoublèrent.

 

Au grand étonnement de Kelly, les quatre autres élèves dont le nom commençait par A furent tous envoyés dans la même maison. La jeune fille commençait à se demander si les Choixlettes n'étaient pas devenues complètement gâteuses après des siècles d'utilisation annuelle. Mais enfin, un nouveau nom sortit de la cuvette :

 

- Borntobewaïld, Stephen !

 

- Dragondebronze !

 

- OUAIIIIIIIIIS !! YOUHOUUUUU ! WELCOME ! hurla alors le professeur chevelu aux yeux injectés de sang, qui trépignait sur son siège, visiblement ravi de cette décision.

 

- Mais pourquoi t'applaudis, connard ? lança le moustachu. C'est pas ta maison !

 

- Ah bon ? répondit son collègue d'un air ahuri.

 

- Pepino, dit l'homme à lunettes d'une voix lasse en se massant les tempes du bout des doigts, on t'a dit cent fois que tu étais le directeur de PatrickSébastos !

 

Ledit directeur baissa alors le regard, souleva son grand poncho et laissa apparaître un tee-shirt sur lequel un dragon brun-doré était tissé.

 

- Oh putain, mais faut que j'me change, moi !

 

Il se leva brusquement de table, renversant sa chaise au passage, et quitta précipitamment la salle. Lui lançant un regard noir, le directeur Doubledose fit signe à Viagrid de reprendre. Peu après vint la lettre « E ».

 

- Ebay, John !

 

John se leva et, feignant la décontraction, plongea promptement son visage dans les augures troubles des Choixlettes. Un tirage de chasse plus tard, il fut envoyé à Dragondebronze. Une fois la tête sortie de la cuvette, et reprenant sa respiration, il s’adressa au directeur.

 

- Elle est bonne chef, vous pouvez y aller !

 

Des rires retentirent dans la salle durant quelques secondes, mais furent brutalement interrompus.

 

- SILENCE ! tonna Doubledose.

 

Un calme glacial s’abattit. Kelly sentit ses entrailles faire un saut périlleux. John n’en menait pas plus large, bien au contraire, face au directeur qui le regardait d’un air mauvais. Les élèves plus âgés regardaient leurs souliers. Le camarade de bus de Kelly se précipita vers la table de sa maison, l’air penaud. Une fois qu’il fut assis, la cérémonie reprit.

Plusieurs noms -et répartitions- plus tard, Viagrid s'arrêta, la bouche entrouverte. Apparemment, un nom l'avait interloqué. Il devint rouge comme une tomate, secoué d'un rire étranglé qui devint vite dérangeant pour son entourage. Après avoir repris son souffle, il s'écria :

 

- Hapoil Nadine* !!

 

Pendant une fraction de seconde, la salle fut totalement silencieuse. Puis, elle fut envahie par des hurlements de rire provenant de toute l'école. Le professeur Doubledose frappait du poing sur la table, tandis que ses voisins se tenaient les côtes. Kelly elle-même ne put s'empêcher de rire mais, très vite, elle jeta un regard à la malheureuse Nadine. Celle-ci avait fondu en larmes et avait enfoui son visage dans ses mains, recroquevillée sur elle-même. Au bout d'une bonne minute et une fois les rires un peu estompés. Viagrid lui donna une tape supposément amicale dans le dos qui la fit trébucher en avant.

 

- Oh, excuse-nous, Nadège -c'est bien Nadège, n'est-ce pas ? Ne t'en fais pas, va faire ton test.

 

Nadine Hapoil fut envoyée à Becdeperroquet. Mais son humiliation reprit de plus belle quand, parmi les acclamations qui l'accueillaient depuis la table rouge, étaient scandés des « A poil ! A poil ! », ce qui la fit à nouveau pleurer. Kelly vit que le dénommé Pepino était revenu dans la salle et s'était joint aux « A poil ! », mais elle le soupçonnait fortement de n'avoir aucune idée de pourquoi il faisait ça.

La cérémonie se poursuivit, chaque passage étant tout aussi embarrassant que le précédent. Kelly ne savait pas très bien si elle était pressée d'en avoir fini à son tour, ou si intérieurement elle repoussait au maximum le moment où elle devrait passer le test. Elle espérait en tout cas être envoyée à la maison Dragondebronze, puisque Naomi y avait aussi été intégrée, rejoignant John dans le plus grand soulagement.

Un vacarme retentissant la tira alors de ses songes. Une bonne partie de la salle s'était mise à crier, et les premières années qui se tenaient le plus près des Choixlettes avaient brusquement reculé, entraînant une bousculade derrière eux. Kelly regarda par-dessus l'épaule de la fille devant elle. Des débris de porcelaines jonchaient le sol, au milieu d'une immense flaque d'eau, tandis qu'un élève de petite taille était toujours accroupi, aspergé de la tête aux pieds, complètement sonné. Un morceau de la lunette avait même valdingué si loin qu’il avait brisé une fenêtre et s’était retrouvé dehors, dans la cour. Les Choixlettes avaient explosé.

Une nouvelle détonation suivies d'étincelles rouges retentit alors dans la salle. Le professeur Doubledose venait de lancer un sortilège avec sa baguette magique pour obtenir le silence. Au bout de quelques secondes, les Choixlettes se réparèrent d'elle-même.

 

- Hem… oui, j'ai oublié de vous prévenir, ça peut arriver, dit-il d'une voix gênée. Parfois les Choixlettes magiques explosent pendant une répartition, on sait pas pourquoi. Dis petit, lança-t-il au malheureux élève détrempé, tu as entendu dans quelle maison tu étais envoyé ?

 

- N… non, articula-t-il péniblement.

 

- Mince. Bon bah… pique-nique-douille-c’est-toi-la-gargouille ! Allez hop, t’es à PatrickSébastos !

 

- Hm, pas de bol… commenta distraitement le professeur au chapeau à plumes.

 

Le pauvre élève détrempé se rendit, complètement déconfit, à la table bleue. Ses voisins dégoûtés reculèrent ostensiblement lorsqu’il s’assit à leurs côtés. Viagrid dut s’absenter pour aller chercher le morceau de lunette qui avait voltigé jusque dans la cour ; le professeur Jar Jar Binns, qui ne s'était guère manifesté jusque-là, quitta alors sa table et remplaça le géant après avoir ramassé son parchemin. Kelly vit ses yeux jaunes à faire froid dans le dos parcourir la liste.

 

- Continuons… Powder… merde, y'a une tache de vin, j'arrive pas à lire ton prénom… Bon ben… Powder ?

 

Le moment était venu. Kelly avança. Elle s'efforça de ne pas trembloter et de conserver un regard impassible tout au long de la distance qu'elle parcourut jusqu'aux Choixlettes. Elle aurait voulu marcher vite, mais sa répugnance semblait avoir engourdi ses membres. Quand elle fut enfin arrivée à la hauteur de la cuvette, elle contempla un instant le petit bassin. Son eau était limpide, mais cela n'atténuait en rien son dégoût et son humiliation. Avant toute chose, elle leva les yeux vers la table des professeurs. Certains la regardaient avec un amusement enfantin qui était presque insultant.

Puis, sachant pertinemment qu'il était inutile de perdre plus de temps, Kelly s'agenouilla devant les Choixlettes. Elle saisit la chaînette qui servait à tirer la chasse d'eau. Elle vit alors qu'un point d'interrogation en caoutchouc était fixé à son extrémité. Inexplicablement énervée par ce détail stupide, elle grimaça. Imitant ses nombreux camarades, elle rejeta ses cheveux en arrière, plissa les yeux aussi fort qu'elle le pouvait, inspira autant d'oxygène que possible et plongea. L'eau était glacée. S'efforçant de refréner tous ses sens, elle tira alors sur la chaînette.

L'eau des toilettes se mit à tourbillonner, fouettant son visage au passage. Kelly comprit que c'était ainsi que les Choixlettes réfléchissaient. Elle se demandait si elle n'allait pas vomir dans ces ignobles toilettes. Au bout d'une dizaine de secondes, elle entendit :

 

- Dragondebronze !

 

Et tandis qu'elle se relevait en bondissant, Kelly entendit autour d'elle un tonnerre d'applaudissements et de cris de joie provenant de la table cuivrée. Haletante, elle reprit peu à peu ses esprits et réussit à ouvrir ses yeux. Son regard se dirigea d'abord vers la table de Dragondebronze. Bien que toujours accablée par son visage ruisselant, elle s'efforça de sourire aux visages enjoués et enthousiastes de ses nouveaux camarades. Avant d'aller s'asseoir, elle jeta un œil à la table des professeurs. Elle s'attarda notamment sur le voisin à lunettes et au manteau noir de Doubledose, qui faisait lentement claquer ses mains et fixait Kelly d'un regard qui la troubla. Un regard perçant et intéressé. Pourquoi cet homme la regardait comme ça ?

 

End Notes:

* Inspiré d'une histoire vraie

Chapitre 3 2/2 : Les Choixlettes Magiques by AA Guingois

3. Les Choixlettes magiques (partie 2)

 

L'esprit grandement confus, Kelly rejoignit ses camarades à la tablede couleur bronze, s'asseyant entre John et Naomi qui la félicitèrent copieusement. Quand « Ziltrov, Iena ! », la dernière élève de la liste, fut envoyée à Ornithoryx, le festin put débuter. Doubledose frappa dans ses mains, et les plats, saladiers et bouteilles se remplirent de mets en tout genre et de toutes origines, sans doute pour rendre hommage au cosmopolitisme de Lettockar : tacos, steak-frites, couscous, saumon au miel, bortsch, curry de veau, paella, choucroute… il y en avait pour tous les goûts. Kelly se rendit compte qu'elle était affamée, et se jeta sur la nourriture, à l'image de tous ses camarades. Il ne lui manquait que du jus de raisin.

 

Tout à coup, un grand élève, âgé d'une quinzaine d'année, avec de longs cheveux blonds attachés en dreadlocks, de petites lunettes rectangulaires et un visage aux joues grisées par un début de barbe, s'assit parmi les élèves de première année. Sur son uniforme, au-dessus du sigle de Lettockar, il portait un insigne métallique de couleur bronze où un « P » était gravé. Sous le regard interloqué de ses cadets, il déclara d'une voix chaude et apaisante :

 

- Bonjour les jeunes ! Je me présente : je m'appelle Peter Shengen, et je suis le préfet de la maison Dragondebronze. C'est-à-dire que je suis chargé de faire respecter le règlement de l'école par les élèves, mais je suis aussi là pour vous guider à travers Lettockar, et pour répondre à toutes les questions que vous vous posez à son sujet. Alors, dites-moi un peu qui vous êtes ?

 

Tous les nouveaux élèves de Dragondebronze se présentèrent à lui. En plus de John, Naomi et Stephen Borntobewaïld, il y avait Gudrun Emilsdottir, une islandaise blonde au physique athlétique ; Huffö Gray, un australien de grande taille, également blond ; Giovanna-Paola Martoni, l'italienne avec qui Kelly avait pris le bateau ; Ludmilla Suarlov, une jolie russe aux beaux cheveux roux ; Maria Talbec, une française aux cheveux noirs attachés avec de très grandes dents ; et enfin Milosz Wavarum, un bulgare trapu à l'air patibulaire. Une petite conférence s'engagea alors entre les petits nouveaux et leur préfet.

 

- Je suis content, cette année, les première année ont des origines assez variées, déclara celui-ci. En général, Lettockar accueille surtout des gens des pays d'Europe de l'Est…

 

- Ah, pourquoi ? s'étonna John.

 

- Parce que l'école où ils sont censés aller refuse catégoriquement les Nés-Moldus… donc évidemment, ils sont envoyés ici.

 

- C'est ignoble… commenta Huffö Gray.

 

- Et toi, Peter, tu viens d'où ? demanda Kelly.

 

- Aucune idée, je suis orphelin. J'ai été élevé au Chemin de Traviole, dans un centre d’accueil où on ne m'a jamais dit où j’avais été trouvé...

 

Les yeux de Kelly s'arrondirent, mais Peter resta serein. Naomi, très sérieuse, demanda :

 

- Comment se passent les cours, Peter ?

 

- Pour vos deux premières années, vous aurez sept matières : sortilèges, métamorphose, botanique, potions, astronomie, histoire de la magie et balai volant. Il y a trois heures de cours par semaine pour chacune, sauf pour l'astronomie et le balai, où il n'y a que deux heures. En troisième année, on arrête le balai volant, et on a deux nouvelles matières : divination et Gestion de bestioles. Vous pourrez aussi choisir l’option arithmancie, mais attention, c’est extrêmement difficile.

 

- Gestion de bestioles ? Qu'est-ce que c'est ? interrogea Milosz Wavarum.

 

- La matière qui t'apprend tout ce qu'il y a à savoir sur les créatures magiques : qui elles sont, où on en trouve, comment s'en occuper, ou plutôt comment s'en protéger. En première année, vous ne serez qu'entre élèves de votre maison dans votre classe : c'est mieux de débuter sa scolarité en petit groupe. Par contre, dès la deuxième, toutes les maisons sont rassemblées en une seule classe. Les classes de sixième et septième année sont aussi fusionnées, il y a un programme établi sur deux ans. Ils ont moins d'heures de cours, mais plus de travail à côté en contrepartie...

 

Giovanna-Paola Martoni hochait ostensiblement la tête d'un air assuré, pour souligner qu'elle était déjà au courant de tout ce que Peter expliquait à ses condisciples. Le dîner et la conversation se poursuivirent tranquillement, jusqu'à ce que des cris retentirent à la table bleue ; un être complètement translucide venait de la traverser comme si elle n'existait pas et flottait à présent dans les airs. Il était vêtu d'une djellaba, avait une grosse barbe noire, se bouchait bizarrement les oreilles avec ses index, et ouvrait la bouche en grand en pivotant de droite à gauche, comme s'il essayait de chanter, mais aucun son ne sortait.

 

- Ah, voilà les fantômes de maison ! s'exclama Peter, intéressé.

 

- Les quoi ?

 

- A Lettockar, il y a un spectre assigné à chaque maison. Celui-là, c'est le Muezzin Aphone, le fantôme de PatrickSébastos...

 

- Muezzin Aphone ? répéta John, sidéré. Ben dis donc, ça doit pas être facile…

 

- En effet. Le fantôme de Becdeperroquet, c'est Josette la Dyslexique...

 

Il désigna le spectre qui flottait au-dessus de la table rouge : une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans au visage rubicond, assez corpulente, l'air perdue et timide, portant un foulard sur la tête.

 

- Et notre schpectre à nous ? Il rechemble à quoi ? demanda Kelly, la bouche pleine de nourriture.

 

- YOHOOOOOOOOOOO !

 

Toute la table de Dragondebronze sursauta, effrayée par ce cri qui venait de retentir. Un autre fantôme était en train de se balancer au bout d'une longue corde qu'il avait suspendu à la grosse boule du plafond. Lorsque la silhouette transparente lâcha le filin, elle fit une série de saltos et atterrit sur ses deux pieds au beau milieu de la table, les poings sur les hanches, toisant l'assemblée avec un enthousiasme condescendant.

 

C'était une femme d'une quarantaine d'années vêtue comme un pirate, avec un long manteau élimé, un corset noir et un grand chapeau de mousquetaire rapiécé au bord gauche relevé, orné d'une touffe de plumes courbes. Elle possédait un sabre d'abordage dont le fourreau était accroché à une bandoulière de cuir, ainsi que deux mousquets à sa ceinture rayée. Sous son couvre-chef, elle avait de longs cheveux bouclés qui avaient dû être blonds de son vivant. Sur son visage dur et blafard, son œil gauche, pourfendu par une cicatrice recousue qui s'étirait du front à la joue, était tout blanc, dépourvu de pupille.

 

- Je vous présente le fantôme de Dragondebronze… commença Peter.

 

- Capitaine Roselyne Bachelefeu, frangine de la côte ! acheva la concernée d'une voix qui résonnait comme en écho.

 

Elle s'avança alors d'un pas conquérant vers l'endroit où étaient assis les première année. Certaines personnes ôtaient précipitamment leurs assiettes et leurs couverts à son passage, mais c'était inutile : ses pieds bottés traversaient tous les objets devant elle sans les faire bouger.

 

- Légende de la flibuste, fléau des océans, et terreur des espagnols ! De mon vivant, les matelots de sept mers tremblaient en entendant mon nom, et pissaient de trouille en apercevant mon pavillon ! J'ai pillé et coulé des centaines de galions avec mon sabre et ma baguette. Mes rapines ont permis à Lettockar de vivre sur ses deniers pendant des siècles ! Alors les morveux, qu'est-ce que vous dites de ça ?

 

Les interpellés se regardèrent entre eux, déconcertés.

 

- Euh… impressionnant ! répondit Maria Talbec, hésitante.

 

- Et ouais moussaillonne ! Y'a pas de doute, de tous les fantômes de maison, c'est moi la meilleure. Ceux de PatrickSébastos, Becdeperroquet, Ornithoryx… j’les aime bien, hein, mais ils ont pas ma prestance, c'est certain !

 

Elle prit une posture orgueilleuse, caressant la poignée de son sabre de son index gauche. Kelly leva un sourcil dubitatif. Gudrun Emilsdottir, qui regardait la pirate d'un air amusé, la questionna :

 

- Et c'est qui, le fantôme d'Ornithoryx ?

 

- C'est le ruskov en fourrure, là-bas, Ivan le Chiasseux ! répondit Roselyne avec énergie.

 

Elle désigna du menton un ectoplasme barbu à la stature imposante qui venait d'arriver, effectivement vêtu d'un énorme manteau de fourrure et d'une chapka, mais qui avait surtout la particularité de ne pas être blanchâtre comme ses congénères, mais complètement marron. Et il n'y avait pas besoin d'être un génie pour deviner la substance dont il était recouvert pour avoir une telle couleur et qui lui avait valu un tel sobriquet...

 

- Et hum… comment il a fait pour être couvert de merde ? demanda John à Roselyne, embarrassé.

 

- J'ai jamais osé lui demander, répondit-elle d'un ton joyeux.

 

Bien que profondément dérangée et dégoûtée, Kelly ne pouvait pas détacher son regard d'Ivan le Chiasseux. Les élèves d'Ornithoryx n'avaient pas l'air particulièrement honorés de l'avoir pour fantôme.

 

- Bon allez les jeunes, claironna Roselyne, j’vous souhaite bon courage pour cette année ! Si vous avez b’soin d'aide ou simplement de causer, vous pouvez venir me voir, j'habite dans un recoin de la crique de la Colline du Roc. Je s’rai ravie de vous aider. Et si y'a un chien galeux qui vous embête et vous cherche des crosses, à vous, les élèves de ma maison...

 

Elle dégaina alors un de ses mousquets d'un geste fulgurant et tira en une fraction de seconde dans la tête de Milosz Wavarum, qui poussa un grand cri de terreur. Mais la balle fantomatique ne fit que lui traverser la tête sans lui laisser aucune trace. Roselyne sourit d'un air goguenard et acheva :

 

- J'le farcis de plomb !

 

Et, dans un éclat de rire tonitruant, elle s'envola vers un endroit plus éloigné de la longue table, et s'assit parmi des élèves qui avaient l'air d'être en sixième ou septième année et commença à parler avec eux. Kelly se pencha vers Peter et lui chuchota :

 

- Elle se la pète un peu, non ?

 

- Assez, oui, admit Peter en hochant la tête. M'enfin, elle est plutôt cool malgré tout. Et puis, si un jour elle te gonfle, parle-lui de sa mort, ça lui fait tout de suite perdre sa superbe...

 

- Ah ? Elle est morte comment ?

 

- Un soir où elle était complètement ivre, elle a voulu voler sur un balai, mais c'était un balai normal. Elle est tombée à l'eau, et elle s'est noyée.

 

Kelly éclata de rire. D'autre fantômes, qui n'étaient pas liés aux maisons, arrivèrent peu après, au nombre d'une vingtaine. Ils avaient des accoutrements très divers, de tous les pays et de toutes les époques. Certains étaient exubérants, faisaient beaucoup de bruit, d'autres étaient plus discrets mais regardaient les élèves avec de drôles d'airs, comme s'ils préparaient un mauvais coup. Kelly jeta un regard à ses voisins de table. Naomi était livide, avait les lèvres pincées par la nervosité, et n'osait pas regarder les esprits en face. Elle avait l'air beaucoup plus apeurée que les autres première année…

 

Au bout de deux heures de repas, le professeur Doubledose se leva, frappa dans ses mains et sonna la fin du festin :

 

- Allez, fini de rire, l'année a débuté maintenant ! Tout le monde au plumard. Et aux nouveaux, je dis : bienvenue à Lettockar !

 

Un concert de raclement de banc eut lieu, et les centaines d'élèves prirent le chemin de la sortie. Les préfets prirent la tête des groupes de première année pour les guider vers les salles communes des maisons, les endroits où vivaient leurs élèves. Avant de sortir de table, Kelly risqua un dernier regard à la table des enseignants, qui s'étaient levés et quittaient leur estrade. Elle remarqua que le professeur ventripotent au costume rayé (qui discutait avec le type en poncho, le grand moustachu et l'étrange homme à lunettes en manteau noir) boitait et marchait avec une canne en bois luisant qui claquait bruyamment sur le sol dallé, et que le directeur Doubledose fumait un énorme cigare cubain. Et en levant les yeux, elle s'aperçut que sur un immense vitrail circulaire qui surplombait la table, les armoiries de Lettockar étaient gravées, comme sur la pierre d'où étaient sorties les Choixlettes. Et en-dessous, Kelly découvrit avec stupeur la devise de l'école.

 

Si vous n'êtes pas contents, vous n'avez qu'à aller à Durmstrang.

 

Peter les ramena dans le grand hall, tâchant de faire s'écarter les autres élèves, pour qu'ils laissent un peu d'air aux novices qui avaient déjà passé une journée éprouvante. Néanmoins, tous ses aînés ne partageaient pas son empathie, et au milieu de la marée d'étudiants, Kelly fut plusieurs fois bousculée par de grands gaillards ou des filles hautaines, tous pressés d'aller retrouver leur salle commune. Du coin de l’œil, elle vit aussi Viagrid, copieusement alcoolisé, sortir du château par l'immense porte d'entrée d'un pas lourd et titubant, en chantant horriblement faux des airs paillards.

 

Le petit groupe poursuivit son ascension dans l'école. Depuis les escaliers, ils aperçurent au loin les salles de classe du premier étage qui, comme le rez-de-chaussée, fourmillait d'éléments décoratifs : portraits vivants, statues, tapisseries, armures en tout genre, etc. Au deuxième étage, du reste assez similaire au précédent, un carrefour menait vers les deux grandes tours carrées de chaque côté du château, que Kelly avait vu de l'extérieur. Celle de gauche abritait les appartements des Dragondebronze, et celle de droite les appartements des Ornithoryx. En gravissant les marches, Peter leur expliqua que chaque salle commune était gardée par un tableau vivant auquel il fallait donner un mot de passe, connu – officiellement – seulement des élèves de la maison correspondante. L'escalier s'arrêtait devant une première grande porte en bois, qui donnait sur un vaste vestibule… où de nombreux élèves piétinaient devant l'entrée.

 

Le portrait-gardien représentait cinq vieillards les uns à côté des autres, tous pourvus de longues barbes et de longs cheveux, et portant chacun un grand bâton. Le magicien au centre, l'air sévère et autoritaire, portait une majestueuse robe immaculée et s'appuyait sur un bâton noir ; sur la droite, il y avait un homme vêtu de gris, avec un chapeau pointu aux larges bords, a l'air débonnaire, et un autre avec une robe brune, plus petit et tassé, arborant une expression légèrement ahurie. Sur la gauche, un peu en retrait, il y avait deux mages encapuchonnés vêtus de robes bleues. Ils étaient en pleine discussion apparemment houleuse. Kelly entendit le magicien habillé en blanc tonner d'une voix grave et suave, mais où perçait la colère, à l'intention de son collègue aux vêtements marrons.

 

- Je n’ai pas de leçons à recevoir d'un crypto-zoophile qui préfère parler avec des piafs que de faire son boulot !

 

- Laisse donc Radagast tranquille, vendu ! gronda le magicien vêtu de gris.

 

- Je parle peut-être aux oiseaux, mais je n'ai pas trahi la Terre du Milieu toute entière, MOI ! renchérit le magicien habillé en brun.

 

- Je n'ai pas trahi ! protesta l'accusé. J'ai pris les devants pour assurer l'intérêt général des peuples de l'Ouest. Leurs gouvernants étaient tous des incapables, des prétentieux ou des faibles. Si j'ai voulu prendre le pouvoir, c'est pour proposer un chef digne de ce nom, qui aurait mis de l'ordre dans tout ça et su faire entrer la Terre du Milieu dans le Quatrième Âge...

 

- Dites, vous pourriez nous ouvrir ? intervint une élève, exaspérée. On a donné le mot de passe, c'est Hypertrichose !

 

- On la connaît, ta rengaine, railla le magicien gris, ne prêtant aucune attention à la jeune fille. Tu n'as trompé personne ! L'histoire m'a donné raison, et tu as tout perdu après ça, y compris le droit de l'ouvrir !

 

- Vous pouvez pas vous calmer un peu ? soupira l'un des mages vêtus de bleu.

 

- Alatar a raison, il y a des jeunes qui attendent, là ! l'appuya son semblable.

 

La foule d'élèves essayant de rentrer dans la salle commune était en effet de plus en plus dense, mais l'invraisemblable dispute des sorciers peints les empêchait irrémédiablement d'y pénétrer.

 

- Vous, les planqués, on vous a pas sonné ! répliqua alors le magicien gris.

 

- Planqués ? s'étrangla le dénommé Alatar.

 

- Parfaitement, les planqués ! Vous avez strictement rien foutu pendant deux mille ans ! A peine vous étiez arrivés que vous êtes partis dans les régions de l'Est, et on vous a jamais revus ! Soi-disant pour aider les péquins locaux, n'empêche qu'on a jamais vu de résultats ! Même Saroumane a fait mieux que vous ! cria-t-il en désignant du pouce le sorcier habillé en blanc.

 

- Foi de Pallando, ça ne se passera pas comme ça ! rugit le deuxième sorcier bleu en brandissant son bâton. Retire ça immédiatement, sinon...

 

- Sinon quoi ? Tu vas me jeter du couscous à la figure ?

 

- Euh… s'il vous plaît ? Hypertrichose ? tenta timidement une autre élève.

 

- Gandalf, arrête immédiatement, c'est un ordre ! tonna Saroumane, ignorant toujours le mot de passe.

 

- Un ordre, mes fesses ! C'est plus toi le chef, d'abord !

 

- Va laver ta robe, et ensuite, tu pourras contester mon autorité !

 

Gandalf, Saroumane, Radagast, Alatar et Pallando : Naomi expliqua plus tard à Kelly que ces personnages étaient les Cinq Magiciens de l'univers de J.R.R Tolkien. Mais comment diable avaient-ils atterri dans ce tableau ? Et qu'est-ce qui leur prenait, à se disputer ainsi au point d'ignorer les personnes qui voulaient passer ? Excédé, Peter mit ses mains devant sa bouche en porte-voix, et cria de toutes ses forces :

 

- Youhou, les gars ! Hypertrichose !

 

- Oui, oui, c'est bon, on vous ouvre ! répondit Saroumane en levant la main.

 

- Hé, c'est pas toi qui décide quand on ouvre ! intervint Radagast.

 

Le tableau pivota enfin, découvrant la fameuse salle commune des Dragondebronze, dans laquelle les élèves se ruèrent littéralement, de peur que le portrait se referme et qu'ils aient à subir plus longuement la dispute des magiciens. Le rez-de-chaussée consistait en un grand salon au sol couvert de moquette. Il y avait une vaste cheminée en pierre où un bon feu ronronnait, et plein de fauteuils, de canapés et de tables basses partout. Au sujet du portrait, Peter déclara d'un ton désabusé :

 

- Il faudra vous habituer aux Istari. Ils passent leur temps à s'engueuler. Du coup, on est souvent obligés d'attendre qu'ils se calment avant de pouvoir entrer...

 

Les première année étaient tout bonnement consternés.

 

- Dans mon souvenir, ils parlaient plus poliment que ça… dit d'une petite voix Naomi, qui avait probablement d'ores et déjà dévoré les livres de Tolkien.

 

- Ah ben, ils ont été un peu personnalisés par celui qui les a mis là… soupira Peter.

 

- Et qui les a mis là, au juste ? lança Kelly d'un ton âcre.

 

- Le portrait-gardien de chaque salle commune et les mots de passe sont choisis par le directeur de maison, selon ses goûts. C'est-à-dire le professeur qui est chargé de suivre le parcours des élèves de sa maison, ajouta-t-il en voyant les regards interrogateurs de ses interlocuteurs.

 

- Et euh… le nôtre, comment il invente les mots de passe ? demanda Ludmilla. Parce qu'il est un peu bizarre, celui-là…

 

- Le professeur McGonnadie donne des noms de maladie qu'il trouve rigolotes.

 

Souriant faiblement devant l'air ahuris de ses cadets, le préfet leur souhaita la bonne nuit et se rendit au dortoir des garçons, qui se tenait au premier étage de la tour ; celui des filles était au second, et au rez-de-chaussée, il y avait des salles de bain et des toilettes en plus du salon. Fatiguées, Kelly et les cinq autres filles de sa promotion grimpèrent vers leur chambrée, et consultèrent une fiche placardée à l'entrée du dortoir qui indiquait quel lit leur avait été attribué à chacune. Par un heureux hasard, Kelly elle était à côté de Naomi, au numéro 14.

 

Il y avait de grands lits à baldaquin, pas tous en excellent état, à côté desquels chaque élève avait droit à une commode et une minuscule table de chevet. Les filles y vidèrent leurs valises qui avaient d'ores et déjà été amenées par les domestiques du château. Plus tard, une fois ses dents brossées, Kelly se rendit compte en se déshabillant qu'en prenant ses quartiers dans la tour de Dragondebronze, tout le liseré de sa robe d'écolière avait pris une teinte bronze, couleur de sa maison.

 

C'était fait, se dit-elle en se couchant. Elle était élève en sorcellerie à l'Institut Lettockar. Pourtant, elle n'aurait pas pu affirmer qu'elle était fière, ou même simplement contente. Il y avait encore tellement de questions, tellement de doutes, de craintes… qui lui rongèrent longtemps l'esprit avant qu'elle ne parvienne à s'endormir.

 

 

End Notes:

Le prochain chapitre (qui racontera la première journée de cours de Kelly) sera lui aussi scindé en deux parties !

Chapitre 4 1/2 : Le Premier jour by AA Guingois

4. Le premier jour

 

Le lendemain, lors du petit déjeuner, Kelly essayait de faire le point concernant sa situation. Elle qui avait ressenti la plus grande joie de sa vie en découvrant qu’elle était dotée de pouvoir magiques et qu’elle allait les mettre en œuvre dans une école spécialisée, la soirée d’hier était loin de l’idée qu’elle se faisait de l’inauguration de son apprentissage. Elle avait assisté à un spectacle grotesque, et les enseignants de Lettockar transpiraient une malfaisance et un cynisme qui rendait soudainement l’univers de la magie beaucoup moins merveilleux. Le bienveillant, le rassurant professeur Dumbledore lui semblait très loin.

Durant ces dernières semaines, elle avait conçu la révélation de sa nature de sorcière comme un nouveau départ, elle qui s’était si longtemps sentie mal dans sa peau. Toutes les bizarreries de son existence passée avaient trouvé leur explication. Elle avait sa place dans ce monde qui lui avait semblé tellement étranger et allait enfin s’épanouir dans son véritable univers. Mais maintenant, ses certitudes étaient fortement ébranlées. L’Institut Lettockar allait-il lui apporter le bonheur qu’elle avait tant espéré ?

Elle allait engager la conversation avec John et Naomi quand Madame Freyjard vint les voir à leur table pour leur distribuer leur emploi du temps. Kelly s’en empara et lut :

 

Lundi :

9h-10h30 : Métamorphose.

10h30-12h : Potions

12h-14h : Pause

14h-16h : Sortilèges.

 

- Métamorphose… murmura Kelly.

 

Elle mit alors ses tourments de côté et tâcha de se montrer enthousiaste. C’est même de l’excitation qu’elle finit par ressentir : elle allait avoir son tout premier cours de magie. Cela allait être un moment mémorable pour toute sa vie. Mais une chose lui vint alors à l’esprit.

 

- Dis-moi Peter, demanda-t-elle à son préfet, il me semble que le matin, les élèves des écoles de sorciers reçoivent du courrier, non ?

 

- Tout à fait, confirma Peter en hochant la tête. Seulement, comme la plupart des parents des élèves de Lettockar ne connaissent pas les voies de communication des sorciers, le courrier n’arrive pas lors des premières semaines. Il faut leur laisser le temps de se familiariser avec la poste par hibou.

 

- D’accord… mais je crois savoir qu’il y a aussi des journaux d’informations de sorciers, non ? On ne peut pas non plus les recevoir ?

 

- Ça, en revanche, c’est totalement interdit. Personne ne doit savoir que Lettockar existe, donc je vois mal l’école prendre son abonnement à La Gazette du Sorcier – un quotidien anglais, précisa-t-il. Pour savoir ce qui se passe dans le monde, il faut se référer au panneau des Nouvelles Officielles de Lettockar. Je te montrerai quand on ira en cours.

 

Kelly remarqua son air gravement désabusé. Et elle comprit vite pourquoi. Après leur petit déjeuner, Peter les emmena, elle et quelques élèves de première année, devant un gigantesque panneau au rez-de-chaussée surmonté de l’inscription « Nouvelles Officielles ». Kelly s’attendait à y voir de nombreux articles juxtaposés les uns aux autres, mais à la place, elle ne vit qu’une seule ligne écrite de travers :

Tou va trait bien.

 

- C’est Viagrid qui écrit les nouvelles, expliqua Peter d’un ton amer. Et cette phrase est la seule qu’on y trouve chaque jour. En réalité, on a aucune information sur le monde extérieur à Lettockar.

 

Les saluant d’un bref signe de tête, le préfet les quitta et se rendit à grand pas vers un autre étage. Kelly resta figée, totalement interdite, devant le panneau des Nouvelles. Ses craintes vis-à-vis de Lettockar refaisaient surface d’un seul coup, et c’est le pas lourd qu’elle rejoignit ses camarades en classe de métamorphose au premier étage.

 

9h – Métamorphose.

 

Une fois entrée dans la pièce, elle regarda tout autour d’elle. Sculptée dans la pierre, elle était vaste et entièrement blanche. Son plafond était élégamment bâti en clé de voûte. Un bureau noir ouvragé, avec des parures argentées, présidait la salle devant un grand tableau. Le long des murs, il y avait toute sortes d’animaux en cage : des oiseaux, des batraciens, des souris et des rongeurs en tout genre… Mais il y avait également des pantins et tout un tas de bibelots et objets tout à fait ordinaires. Sur chaque pupitre, il y avait une tige de coton immaculée. Elle devina que tout ceci constituait l’équipement qui servait d’entraînement à la métamorphose. Elle porta alors son regard vers l’individu qui se tenait debout devant le bureau.

Le professeur de métamorphose était l’homme aux cheveux châtains, aux yeux bleus avec des lunettes qui se tenait à gauche du directeur à la table des professeurs. Drapé dans son grand manteau noir à manchettes, il jaugeait un à un les élèves qui passaient devant lui. Kelly prit place aux côtés de Naomi au troisième rang à droite. Elle ne vit pas l’expression légèrement déçue de John quand il dut s’asseoir un peu plus loin. Une fois que tout le monde fut installé, le professeur prit la parole.

 

- Bonjour à tous, élèves de Dragondebronze. Je suis votre professeur de métamorphose ainsi que votre directeur de maison : Poséidon McGonnadie.

 

C’était donc cet homme qui les suivrait tout au long de leur scolarité. Hier soir, on leur avait parlé des directeurs de maison, mais personne n’avait précisé leur identité. Quand elle l’avait vu hier, Kelly n’avait pas su quoi penser du professeur McGonnadie. Il respirait l’intelligence et la compétence, mais également une inquiétante froideur qui n’avait rien à voir avec la distance qu’il pouvait y avoir entre un enseignant et ses élèves. Et l’étrange regard qu’il avait jeté à Kelly lors de la Cérémonie de la Répartition lui était resté tout au long de la soirée. McGonnadie se mit à faire les cent pas, les mains dans les poches, et continua :

 

- Je suis donc là pour vous enseigner le plus créatif des arts magiques, la métamorphose. La métamorphose est souvent vue comme le changement total de l’apparence et la consistance d’un sujet, vivant ou non. Par exemple, la transformation des objets...

 

Pour illustrer ses propos, il sortit sa baguette de son manteau, la fit tournoyer avec élégance au dessus de sa tête et le lustre du plafond se changea en un mannequin pendu par le cou, réaliste au point d’être malaisant. Les élèves se figèrent après un sursaut d’effroi. Puis, comme si un interrupteur avait été actionné, le mannequin projeta des rayons de lumière par tous les orifices que la nature avait donné aux êtres humains, remplaçant le lustre dans sa fonction. Bien que ce spectacle offrait une vision d’horreur, Kelly ne put s’empêcher d’être impressionnée par la démonstration de magie. Pendant que les élèves fixaient le faux pendu, McGonnadie se promenait parmi les rangs.

 

- Mais aussi la transformation des animaux... continua-t-il.

 

Il bougea alors sa baguette en direction d’un aigle qui somnolait sur son perchoir. Celui-ci fut alors immédiatement changé en un superbe vase en or incrusté de pierres précieuses, tandis que le perchoir devenait un élégant support en bois massif. Cette fois, des murmures enthousiastes traversèrent toute la classe. Cette métamorphose-là était bien plus rassurante que la précédente. Après quelques hésitations, les applaudissements retentirent dans la salle. McGonnadie n’eut aucune réaction particulière et passa à côté du pupitre de John et de son voisin.

 

- Ou celle des êtres humains, acheva-t-il.

 

Et sans crier gare, il jeta un sortilège à John qui se transforma en gorille.

L’enthousiasme des élèves s’évanouit aussitôt. Beaucoup d’entre eux eurent la mâchoire décrochée par le geste de leur professeur. John mit un certain temps avant de réaliser ce qui venait de lui arriver. Il ouvrit alors la gueule pour parler, mais il n’émit que des cris de singes. Horrifié, il plaqua ses mains poilues devant sa bouche de gorille. Il se tortilla alors sur lui-même à toute vitesse, le visage de plus en plus épouvanté. Il tenta à nouveau de parler, mais rien n’y fit. Ses gémissements devinrent de plus en plus hystériques. Kelly était complètement sonnée. Elle se retourna alors vers McGonnadie, en quête d’une quelconque explication. Mais celui-ci, assis nonchalamment sur le bord de son bureau, professait simplement :

 

- Mais en réalité, la notion de métamorphose recouvre bien plus que cela. En fait, on peut y regrouper tous les enchantements qui viennent d’une manière ou d’une autre modifier la nature du sujet. C’est pourquoi vous serez amenés, au cours de votre scolarité, à étudier les sortilèges de Disparition et d’Apparition, mais aussi les sortilèges de Transfert, etc. Voilà pour cette petite introduction.

 

Il fit à nouveau tournoyer sa baguette à travers la pièce, et le mannequin et le vase furent immédiatement rendus à leur forme originelle de lustre et d’aigle. Le rapace émit alors plusieurs caquètements de fureur. Les élèves attendirent alors qu’il libère également John de son apparence de gorille, mais il n’en fit rien. À la place, l’enseignant reprit très sereinement son cours.

 

- À présent, ça va être à vous de pratiquer. Pour votre premier cours à Lettockar, il serait dommage que vous soyez cantonnés à recopier une leçon théorique sur du parchemin. Nous allons commencer par...

 

- Euh… professeur, dit timidement Kelly.

 

- Qu’est-ce qu’il y a ? lui répondit-il sèchement.

 

- Vous… vous avez oublié de… balbutia-t-elle en désignant John, toujours transformé en primate apeuré qui poussait encore ses gémissements grotesques en guise de paroles.

 

- Mmmh ? Ah, oui, pardon.

 

Il s’approcha du gorille sans se presser et lui donna deux petits coups de baguette négligents sur la tête. John retrouva aussitôt sa véritable apparence. Son visage affichait une expression mêlant la frayeur et l’ahurissement. Il se mit à tâter nerveusement son corps, comme pour vérifier qu’il avait bien perdu toute sa fourrure et qu’il avait recouvré toute sa forme humaine.

 

- Ne m’en veut pas, je n’ai pas vraiment vu la différence avec le singe », dit McGonnadie à John sans même lui adresser un regard.

 

À ces mots, il tapota l’épaule de John d’un geste faussement bienveillant et retourna vers son bureau. La salle de classe fut parcourue d’expressions et d’exclamations outrées une fois que les élèvent eurent compris le trait « d’esprit ». Le cœur de Kelly avait raté un battement devant la plaisanterie ouvertement raciste de leur professeur. Elle regarda alors John. Celui-ci, la bouche entrouverte et les yeux exorbités, avait le regard braqué sur McGonnadie. Quand ce dernier fut à nouveau assis sur le rebord de son bureau, il s’aperçut du malaise général et s’adressa tout particulièrement à John.

 

- Un problème, mon garçon ?

 

- Mais… pr… professeur… balbutia John. Vous ne pouvez pas… Vous… vous n’avez pas le droit !

 

- Bien sûr que si, j’ai le droit, répliqua McGonnadie d’un ton très calme. Tout comme j’ai le droit de t’enlever 5 points pour manque d’humour. »

 

C’en était trop pour Kelly. Pendant que ses condisciples poussaient des cris de protestations, elle se leva d’un bond, ivre de colère, la respiration haletante. Tournant la tête vers elle, le professeur McGonnadie accueillit ce geste par un haussement de sourcils relevant plus de la curiosité que de la sévérité. Naomi tenta de faire se rasseoir Kelly.

 

- Kelly, non ! gémit-elle.

 

- De l’humour ? Vous appelez humour vos remarques ignobles et votre blague raciste ?

 

- J’appelle les choses comme ça me chante, ici, répliqua McGonnadie d’un ton cassant. Et si ça vous dérange, vous n’avez qu’à… et bien… fermez-la, en fait.

 

- LA FERMER ? hurla Kelly.

 

La tension que Kelly avait accumulée depuis la veille éclatait d’un seul coup. Elle perdait totalement de vue le fait qu’elle n’était qu’une élève et McGonnadie un professeur, et qu’elle n’avait aucune compétence magique en plus de n’avoir aucune légitimité.

 

- Mais qu’est-ce que c’est que cette école, à la fin ? On doit pédaler comme des forcenés dans un bus pourri pour nous y amener nous-même ! On traverse un lac guidés par une brute épaisse et on se fait attaquer par un monstre géant ! On doit mettre notre tête dans une cuvette de chiottes ! Et là, vous nous transformez en animaux et nous lancez des remarques odieuses sans qu’on puisse rien faire ?

 

Soudain, on entendit plusieurs coups frappés contre le mur, et la voix du professeur Jar Jar Binns résonna depuis la salle voisine.

 

- Hé, à côté, c’est fini, ce bordel ?

 

- Comme si t’étais en train de travailler ! lui rétorqua McGonnadie d’un ton acerbe. Quant à toi, ajouta-t-il à l’intention de Kelly, retenue vendredi soir. 20 heures, dans cette même salle.

 

Tout le monde étouffa un glapissement devant la terrible nouvelle. Les élèves qui entouraient Kelly la regardaient avec des yeux grands comme des soucoupes. Même si elle faisait en sorte de rester digne et inflexible, la jeune fille eut l’impression qu’un objet lourd tombait au fond de son estomac. Une retenue dès son premier jour, et pour une raison totalement injuste en plus. Plus encolérée que jamais, elle serrait les dents tellement fort qu’elle s’en faisait mal.

 

- Comprenez-moi, dit McGonnadie à l’ensemble de la classe, je ne vais quand même pas continuer à enlever des points à ma propre maison. Et en même temps je ne peux pas manquer à mon titre de « professeur modèle de Lettockar » que m’a décerné le professeur Doubledose. Maintenant Kelly, rassieds-toi ou je te transforme en banane.

 

Il avait dit cette dernière phrase en jetant un regard flamboyant à Kelly. Celle-ci, toutefois, ne parvint pas tout de suite à se rasseoir, toujours verte de colère, bien qu’elle entendait Naomi la supplier faiblement d’obéir. Elle ne s’y résolut que quand elle vit des étincelles s’échapper de la baguette de McGonnadie. Des larmes de rage vinrent lui brûler les yeux. Elle ne revenait pas de ce qui venait de se passer, et l’absurdité de sa condition devenait de plus en plus nette dans son esprit. Ce n’est qu’à grand-peine qu’elle parvint à recentrer son attention sur le cours. Le professeur avait posé à sa droite, sur son bureau, un casque à pointe d’officier allemand du XIXe siècle et l’effleurait du bout de sa baguette.

 

- Vous allez tout bonnement apprendre un sortilège de changement de teinte. C’est très simple, il permet de changer la couleur d’un objet. On le soupçonne d’avoir été inventé par un daltonien pour pallier son handicap. Colovaria !

 

Sous l’effet du sortilège, le casque noir et or devint alors rose bonbon. Le professeur le saisit de sa main gauche et le brandit pour qu’il soit bien visible de tout le monde.

 

- Vous voyez ? C’est à vous maintenant. Bien sûr, comme vous débutez, vous allez vous entraîner sur un matériau facile à teindre. J’espère que personne n’a de problème avec les plants de coton ? demanda-t-il avec un horrible sourire en lorgnant à nouveau vers John.

 

Les élèves se raidirent et John paraissait sur le point d’éclater en sanglots. Mais cette fois, personne ne réagit, pas même Kelly. Apparemment très satisfait de lui-même, McGonnadie poursuivit ses instructions :

 

- Alors, écoutez bien : vous pointez votre baguette vers l’objet, vous pensez à la couleur de votre choix et prononcez l’incantation Colovaria. Bien sûr, lors de vos premières tentatives, vous n’allez obtenir aucun résultat, alors persévérez. Mais attention… quand il est pratiqué par des incapables, ce sort peut avoir des effets problématiques...

 

Les élèves de Dragondebronze, anxieux, tirèrent un à un leurs baguettes. Ils fixèrent tous intensément leurs plants de coton. Les incantations ne débutèrent qu’au bout de quelques minutes. Mais rien ne se produisit. Devant l’échec des plus entreprenants de leurs camarades, les autres élèves tardèrent à les imiter. Mais au bout d’un moment, la classe fut tout de même emplie par les « Colovaria ! ».

Le premier bouleversement apparut au bout d’une douzaine de minutes. La jeune fille minuscule aux cheveux noirs, Maria Talbec, métamorphosa son plant de coton en un tas de serpentins rouge brique. Tout le monde tourna la tête vers elle. Certains lâchèrent un vague gloussement, mais la majorité était encore plus ébranlée devant ce premier effet peu encourageant. Et leurs craintes étaient on ne peut plus justifiées. Peu après, Huffö Gray, qui avait voulu teindre son coton en bleu se retrouva avec une grosse flaque d’encre sur son pupitre. Encore plus tard, John transforma sa cible en un filet d’anchois au lieu de lui donner la couleur qu’il espérait.

Ainsi, pendant près de trois quarts d’heure, ils continuèrent inlassablement leur manège, obtenant des résultats divers, mais jamais satisfaisants. Kelly n’obtenait strictement rien. Elle observa alors McGonnadie du coin de l’œil. Pendant que ses élèves se débattaient avec leur propre magie, il avait réduit de taille le casque à pointe rose et en avait coiffé son aigle. A présent, il observait avec un sourire moqueur l’animal piailler de mécontentement. Kelly leva les yeux au ciel et se concentra sur sa tige de coton. Elle se dit qu’il devrait être plus facile donner une couleur claire à cette matière blanche. Aussi, c’est un jaune poussin qu’elle imagina lorsqu’elle lança son sort.

 

- Colovaria ! s’exclama-t-elle.

 

À sa grande surprise, la pousse de coton prit la couleur qu’elle désirait. L’espace d’une seconde, le cœur de Kelly fit un bond de ravissement. Mais elle déchanta très vite quand elle la vit se transformer en ballon de baudruche. Elle eut à peine le temps de réaliser quand le ballon se dégonfla d’un coup et partit dans les airs en sifflant. Consternée, Kelly suivit bêtement les zigzags du morceau de caoutchouc, qui finit par s’étaler mollement sur sa face. Complètement hébétée, elle resta totalement inerte, dans un tableau grotesque. Puis, elle entendit Naomi pouffer de rire. Kelly tourna la tête vers sa voisine, qui détourna immédiatement les yeux en rosissant légèrement. Kelly se doutait bien que de l’extérieur, la situation devait être assez comique, aussi elle hésitait à faire part de son agacement à Naomi. Mais elle n’eut pas le temps de faire un choix, car son attention fut détournée par une odeur pestilentielle qui avait soudainement envahi la pièce. Et elle ne fut pas la seule. Car les « Colovaria » s’évanouirent peu à peu pour laisser place à des exclamations de dégoût. La plupart des personnes tentèrent de boucher les narines de toutes les manières possibles et se mirent à chercher l’origine de ce fumet ignoble...

 

- Mais… ça sent la merde ?? pensa alors Kelly.

 

- Quel est le con qui a essayé de le changer en marron ? s’écria McGonnadie.

 

On découvrit enfin l’origine de cette puanteur. C’était Milosz Wavarum, l'élève courtaud aux cheveux bruns qui avait pris place au fond de la classe. Sur sa table, à l’endroit où se tenait auparavant son plant de coton, s’étalait un tas épais de matière fécale. Milosz, dont le bras qui tenait sa baguette tremblait comme une feuille, fondit alors en larmes. Ne suscitant guère de compassion, il s’attira un regard noir de tous ses camarades. Poussant un grommellement d’agacement, McGonnadie brandit sa baguette et bougonna :

 

- Evanesco.

 

Il y eut comme une douce rafale de vent dans la pièce, et toutes les plantes et substances créées malgré eux par les élèves disparurent en même temps. Et avec elles se dissipa l’effluve nauséabond du tas d’excrément de Milosz Wavarum. Pour la première fois, Kelly éprouva de la gratitude envers son enseignant.

 

- Bon, déclara ce dernier, je m’attendais pas à des miracles. Mais quand même, tâchez de faire mieux. Concentrez-vous, pensez uniquement un changement de teinte et en aucun cas à modifier le matériau de votre cible. Ah, et évitez les couleurs évoquant les déjections en tout genre, ou bien vous pourriez me donner des idées de métamorphose…

 

McGonnadie lança alors un regard venimeux à Milosz, qui parut sur le point de pleurer à nouveau. Puis, il agita encore sa baguette, et une nouvelle série de plants de coton intacts apparurent sur les tables.

 

- Allez, on reprend !

 

Il restait une demi-heure de cours. Kelly espérait sincèrement que quelqu’un réussisse, de crainte que McGonnadie attribue de nouvelles sanctions devant leur insuccès. Ce fut Naomi qui exauça sa prière : après une incantation ferme, son plant de coton prit une couleur verte. Quand on s’aperçut sa performance, Naomi fut félicitée par toute la classe. Des visages réjouis parcourent les rangs d’élèves : elle les avait rassérénés.

 

- Ah, enfin ! commenta le professeur McGonnadie d’un ton énergique. Pas mal du tout. Cela vaudra cinq points pour Dragondebronze.

 

Bien que le professeur McGonnadie l’intimidait, elle lui répondit par un sourire nerveux. Enhardis par le premier succès de la journée, ses semblables reprirent leurs essais et les « Colovaria ! » redoublèrent. Bien que dans l’ensemble, les résultats ne furent guère brillants, plusieurs plants de cotons avaient changé de couleur sans prendre une nouvelle apparence à la fin du cours. Celui de Kelly ne fut qu’à moitié teint en rouge, mais apparemment cela suffit à McGonnadie. Celui-ci distribua cinq points à tous les élèves qui avaient réussi à modifier leur coton. En tout, Dragondebronze recueillit trente-cinq points.

 

- Et oui, faut pas croire, moi aussi je participe à la course ! Allez, c’est tout pour aujourd’hui. Vous pouvez partir. Et Kelly, tâche de tenir ta langue, la prochaine fois.

 

Personne ne se fit prier. Après avoir remballé précipitamment leurs affaires, les élèves sortirent en trombe de la salle. Kelly, toujours scandalisée par l’attitude du professeur, évita soigneusement son regard.

Chapitre 4 2/2 : Le Premier jour by AA Guingois

4. Le premier jour (2/2)

 

 

10h30 – Potions magiques.

 

Le cours de potion avait lieu au sous-sol, dans la salle Afonso Menceldès, une pièce mal éclairée où se croisaient de nombreux effluves désagréables. Ils évoquaient à Kelly des fromages dépassés, de la naphtaline et du soufre. De nombreuses armoires contenaient des ingrédients répugnants : yeux de scarabées, araignées mortes, cuisses de grenouilles, des poudres et des fioles dont certaines étaient estampillées d’une tête de mort... Le professeur de potions, quant à lui, était avachi sur sa chaise, les jambes tendues sur son bureau, plongé dans la lecture d’un magazine. Kelly le reconnut : c’était le grand individu basané avec une moustache et des cheveux noirs en bataille. Chacun s’installa devant les chaudrons rouillés et déballa le matériel qui leur avait été exigé dans la liste des fournitures scolaires. Kelly, John et Naomi purent s’asseoir tous ensemble. Mais même quand tout le monde fut arrivé, le professeur ne fit aucun mouvement : manifestement, il ne s’était pas rendu compte que des élèves se trouvaient dans sa salle. Kelly jeta un coup d’œil à la revue que lisait cet homme et s’en retrouva bouche bée. Une sorcière vêtue seulement d’un shorty se dandinait sur la couverture, jouant avec une sorte de lézard – car, comme Kelly l’avait appris, les images, photographies et portraits créés par des sorciers étaient vivants.

 

Le moustachu continua sa lecture pendant une bonne minute. Kelly vit qu'il portait une grosse bague en or surmontée d'une pierre d'obsidienne, plutôt laide, à son index droit. L'homme finit par lever les yeux et s’aperçut de la présence des élèves de Dragondebronze. Vacillant sur sa chaise, il s’exclama :

 

- Ah merde, vous êtes là !

 

Il jeta alors son magazine sur son bureau et se leva. A l’image du professeur McGonnadie, il se lança dans une introduction à la matière qu’il enseignait.

 

- Et bah, bonjour. Je m’appelle Suppurus Grog, et je suis professeur de potions ici. Je pense que c’est explicite : je vais vous apprendre à préparer toutes sortes de breuvages et décoctions magiques. Peut-être avez-vous entendu parler de certains produits ? Par exemple, les philtres d’amour ?

 

- Oui, répondirent quelques élèves.

 

- Les Elixirs d’Euphorie ?

 

- Oui, répétèrent-ils.

 

- Des potions anti-boutons ?

 

Ils acquiescèrent à nouveau. Le professeur Grog hocha la tête.

 

- Parfait. Alors vous allez commencer par oublier ces conneries.

 

Beaucoup d’entre eux hoquetèrent de surprise. L’air agacé, Grog s’expliqua.

 

- Ben ouais. Comptez pas sur moi pour vous apprendre ces potions pour fragiles. Lettockar n’a pas été construit pour soulager les petites sensibilités des couilles molles ! On est là pour vous enseigner la magie des durs à cuire !

 

- Mais, monsieur… commença timidement John. Les potions que vous nous avez évoqués… elles sont au programme, j’ai feuilleté le manuel avant d’arriver à l’école.

 

- Si tu y tiens tant, tu peux aller faire mumuse avec ta panoplie du parfait chimiste, répliqua Grog avec dédain. Mais dans ma classe, pour réussir, il va falloir agir comme un vrai homme, garçon !

 

- C’est vraiment très sympa pour nous les femmes.

 

Cette réplique avait échappé à Kelly. Ses camarades affichèrent alors une étrange expression, à la fois impressionnée par l’audace de Kelly qui disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas, mais aussi effrayés par le souvenir cuisant du cours précédent. Mais Grog n’avait apparemment pas la sanction aussi légère que McGonnadie.

 

- Rooooh, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Vous aussi, les filles, vous devriez bien vous en sortir en potions. Vous ne serez pas dépaysées, après tout, c’est un peu comme faire la cuisine.

 

La gent féminine de la classe poussa des sifflements outrés. Après l’humour raciste en métamorphose, c’est la misogynie qui s’invitait à l’école. La différence, c’est que cette fois, à la stupeur de Kelly, quelques garçons se mirent à ricaner.

 

- Merci de votre solidarité, les gars ! envoya-t-elle avec colère.

 

- Si c’est comme ça que tu comptes te trouver un mari… ironisa Grog.

 

- Qui vous dit que j’en veux un ? répondit brutalement Kelly.

 

- Dix points en moins pour Dragondebronze devraient te permettre de réfléchir à la question. Allez, on passe au cours.

 

Un grognement irrité accueillit le retrait de point. Mais cette fois, il y avait plusieurs cibles. Si certains rageaient contre le professeur Grog, d’autres s’étaient mis à en vouloir à Kelly, qui depuis le début de la matinée leur attirait des ennuis. Celle-ci baissa la tête, à la fois furieuse et honteuse de la situation. D’un côté elle ne pouvait leur reprocher de vouloir protéger les intérêts de leur maison, mais d’un autre elle ne comprenait pas comment ils pouvaient courber l’échine aussi facilement. Elle n’eut d’autre choix que de laisser Grog s’en tirer et reprendre son cours.

 

- Je trouve que l’un des trucs les plus stimulants qu’on peut faire en potion, c’est ce qui explose. C’est pourquoi nous passerons le trimestre à étudier l’art délicat des Cocktails Molotov.

 

Faisant fi de l’expression horrifiée de sa classe, il sortit alors un petit flacon qui contenait un liquide rouge vif et le mit bien en évidence. Soudain, on entendit le bruit d’un pas lourd dans le couloir, accompagné par une voix qui fredonnait. Tout le monde reconnut la démarche et l’horrible chant de Viagrid. Le professeur Grog eut alors un sourire retors.

 

- Il tombe bien, celui-là ; je vais vous faire une petite démonstration.

 

Jouant avec la fiole dans sa main, il attendit que Viagrid passe près de la classe. Quand son énorme silhouette fut visible à travers la vitre, la porte s’ouvrit à la volée et Grog lança de toutes ses forces son flacon qui se fracassa contre le mur du couloir. Ne laissant pas le temps au géant de comprendre ce qui lui arrivait, le liquide prit feu au contact de l’air et Viagrid, qui avait été abondamment aspergé lorsque le flacon avait explosé, eut le bras droit et une grande partie de la chevelure transformés en torche. Il se mit alors à hurler, sa voix prenant un timbre étonnamment aigu. Il fit volte-face et se rua vers les escaliers, les bras en avant. Ses pas précipités firent trembler le sol tandis qu’il beuglait « De l’eau ! De l’eau ! ».

 

- Ça, c’est pour avoir pissé dans ma Solution de Force l’année dernière ! aboya Grog à son intention.

 

- Oh non, professeur… gémit avec pitié l’élève rousse du nom de Ludmilla au premier rang. Vous n’auriez pas dû…

 

- Mais si, mais si, il va s’en remettre. Il a le cuir épais, vous savez. Bon, maintenant que vous avez vu de quoi il s’agit, vous allez vous y mettre. Prenez vos manuels et ouvrez-le à la page 7.

 

Les élèves obtempérèrent. La page 7 du Manuel de potions pour noobs portait le titre « Décoction pour pyromane de force 1 ». La formule était assez simple ; en revanche le timing et les dosages étaient particulièrement précis, et vu l’intitulé de la potion, on devinait que la moindre erreur comportait des risques extrêmes...

 

- Vous avez dans cette salle tous les ingrédients nécessaires à l’élaboration de cette potion, et en quantité suffisante, annonça Grog. Vous devriez avoir le temps de faire deux préparations. La première sera sans doute ratée, mais j’attends au moins de vous que vous ayez terminé un produit en temps et en heure. Et vous avez intérêt à assurer pour la deuxième…

 

Devant son air menaçant, ils déglutirent bruyamment. Grog, dans un grand mouvement de baguette magique, remplit d’eau tous les chaudrons, et un feu vif s’alluma sous chacun. Il retourna s’asseoir derrière son bureau et donna le départ :

 

- Allez, allez, rock’n’roll !

 

Il ressaisit alors sa revue de charme et s’y replongea. Les élèves se regardèrent entre eux, puis, guère tranquilles, se mirent à l’ouvrage. La potion était faite à la fois d’ingrédients ordinaires comme le souffre ou l’ammoniaque, mais aussi du sang de salamandre, des crochets de vipère et une substance que Kelly ne connaissait pas, la poudre de corne de Bicorne.

La préparation exigeait que l’intensité du feu soit croissante, et ce jusqu’à une température très élevée. Aussi, la pièce fut rapidement envahie par une chaleur étouffante. Kelly, en sueur, les yeux agressés par la fumée, avait du mal à rester concentrée, si bien qu’elle commit l’erreur d’incorporer du soufre trop tôt et avant le sang de salamandre. Alors, sa potion lâcha une énorme et foudroyante gerbe de flamme qui lui brûla tout l’avant-bras. Kelly hurla, retira son bras du feu et se recroquevilla, anéantie de douleur. Toute la classe sursauta de terreur. Dans le vain espoir de contenir sa souffrance, Kelly serra son biceps jusqu’à le broyer. Grog bondit hors de son siège et s’approcha promptement d’elle.

 

- Tu t’es brûlée ? Fais voir.

 

Kelly se releva très péniblement, et parvint non sans mal à lui tendre son bras brûlé. Il avait une énorme trace rouge vif, parsemée de cloques. Grog examina sa blessure et l’effleura même du doigt, lui arrachant un autre couinement de douleur. Elle attendit qu’il lui administre un remède mais, à sa grande stupéfaction, il se contenta de maugréer :

 

- Oh, c’est pas grave. Je te soignerai à la fin du cours. Va te passer le bras sous l’eau quelques minutes et reprend ton travail.

 

- Euh… vous ne pouvez rien faire tout de suite ? Ça fait mal, je vous jure ! insista Kelly.

 

- Nan. Ça fait partie du challenge, ma poule.

 

Kelly ouvrit la bouche pour protester contre la familiarité déplacée du professeur ainsi que son refus de la soigner, quand un hurlement retentit dans la classe. Au premier rang, le chaudron de Naomi avait fondu et laissait s’échapper son contenu orangé, qui fumait et bouillonnait abondamment. D’autres se mirent à crier et bondirent pour ne pas être touché par le liquide qui progressait à travers la salle, brûlant le sol. Mais Grog tira sa baguette d’un geste vif et le fit aussitôt disparaître. Quand le calme fut revenu dans la classe, il s’approcha du chaudron de Naomi. Il se pencha et en examina le fond percé.

 

- Professeur, je vous jure que je n’ai rien fait de mal ! s’écria Naomi, paniquée. J’ai respecté à la lettre les consignes et...

 

- Je n’en doute pas, l’interrompit Grog d’une voix douce. C’est ton chaudron qui devait être trop usé, le fond a cédé. Tu n’y es pour rien. C’est vrai que la potion était assez corrosive…

 

Il pointa sa baguette à l’intérieur du chaudron et prononça :

 

- Reparo.

 

Un fond flambant neuf se reconstitua alors. Grog donna un nouveau coup de baguette, et la marmite se remplit d’eau pure frémissante. Il adressa un sourire à Naomi et conclut :

 

- Allez, recommence et fais de ton mieux avec le temps qu’il reste.

 

Un peu surprise mais soulagée, Naomi reprit tranquillement sa potion depuis le début. Kelly, qui s’était rué vers le robinet et versait de l’eau glacée sur sa blessure, eut de son côté une moue soupçonneuse. Cette clémence du professeur lui semblait trop facile. Durant le dernier quart d’heure, d’autres potions s’enflammèrent et brûlèrent les élèves, si bien que très vite, ils durent faire la queue devant les robinets. Enfin, Grog annonça la fin du temps imparti. Sur son ordre, les élèves éteignirent leurs chaudrons. Il quitta son bureau et se dirigea vers leurs rangs.

 

- Alors, voyons voir vos chefs d’œuvre. Attention, je peux retirer des points si je juge que la potion est trop bâclée… dit Grog d’un ton grave.

 

Il évalua un à un le contenu des chaudrons de chaque élève. Parfois il réservait un petit rire condescendant aux préparations les moins réussies. Il ne fit aucun commentaire devant la potion d’un rouge beaucoup trop clair de Kelly. Vint alors le tour de Naomi, qui n’avait pu préparer qu’une potion à moitié terminée. Elle eut un sourire penaud mais plutôt confiant, le professeur ayant été plutôt bienveillant lors de l’incident.

 

- Je suis navrée monsieur, j’ai fait comme j’ai pu, mais je n’ai pas eu le temps de finir, murmura-t-elle en s’inclinant légèrement.

 

- Et bah ça fera 10 points en moins pour Dragondebronze, dit Grog d’un ton léger.

 

- Quoi ?? M… mais monsieur… haleta Naomi, les yeux ronds, tandis que ses camarades affichaient un air scandalisé, mon chaudron a fondu et vous avez dit vous-même que ce n’était pas ma faute !

 

- Je peux pas tout juger au cas par cas non plus. Il y avait une règle, tu ne l’as pas respectée, j’applique la sanction. Allez, tout le monde, c’est reparti !

 

Sur cette injustice qui fit trembler les genoux de Naomi, Grog brandit à nouveau sa baguette, les chaudrons furent remplis d’eau pure et des flammes vinrent les chauffer doucement. Après s’être à nouveau échangé des regards désespérés, ils recommencèrent leur préparation, la mort dans l’âme.

Cette deuxième séquence fut tout aussi ponctuée que la première par des explosions impromptues, d’infâmes odeurs de brûlé, de cris et de gémissements de souffrance d’élèves. Naomi, qui cherchait absolument à se rattraper, versait ses ingrédients à toute vitesse. Trop vite, car à un moment, sa potion lui envoya une gerbe de flammes bleues qui faillit lui toucher le nez.

 

- Des flammes bleues ? commenta Grog depuis son bureau. C’est pas bon signe.

 

Naomi parut alors terrorisée. L’intellectuelle qu’elle était ne pouvait envisager être humiliée une deuxième fois dans un même cours. Kelly et John éprouvèrent une profonde pitié pour elle, mais ne purent rien faire d’autre que de se consacrer à leur potion. Il était absolument miraculeux que Kelly parvienne à quelque chose tant son bras lui faisait mal. Abrutie par la douleur, elle versait fiévreusement les ingrédients dans son chaudron. Chaque minute lui paraissait une éternité de souffrance. Elle finit par ne même plus se rendre compte des embrasements et des hurlements qui animaient la salle. A vrai dire, peu lui importait de réussir cet exercice : elle voulait juste en finir. Aussi, elle ne sut jamais comment elle avait réussi à obtenir une potion rouge semblable à celle de Grog quand le temps fut écoulé.

Grog réitéra alors son évaluation. Cette fois, il attribua quelques points aux élèves qui étaient parvenus à réaliser une décoction correcte, dont Kelly, qui était presque incrédule devant sa performance. Elle estimait cela étant que c’était une récompense bien maigre par rapport aux dommages qu’ils avaient subis. Surtout au vu de l’appréciation qu’il réserva à Naomi en voyant l’espèce de soupe violacée qu’elle avait obtenu.

 

- J’espère au moins que tu fais mieux le ménage que la bouffe.

 

Naomi fondit alors en larmes, et Kelly ressentit une telle haine envers Grog qu’elle était persuadée qu’elle allait la vomir dans son chaudron.

 

- Bon, ce sera tout pour aujourd’hui, clama-t-il, totalement indifférent. Ceux qui ont encore des brûlures, venez prendre un antidote. Après vous pourrez aller déjeuner.

 

Il sortit alors un énorme tube rempli d’une matière grasse bleuâtre. La moitié des élèves se mit en file indienne pour se faire soigner. Kelly fut la première à passer. Grog s’était montré tellement ignoble qu’elle en venait à douter qu’il allait vraiment les soigner. Mais la pommade qu’il lui administra fut d’une efficacité déconcertante : sa brûlure disparut aussitôt, et la douleur avec. Kelly toucha sa peau. Elle était parfaitement lisse, comme si elle n’avait jamais rien subi. L’adolescente releva la tête vers son professeur de potions et lui jeta un regard abasourdi. En guise de commentaire, il lui désigna la sortie du pouce.

 

A la pause du midi, les elfes de maison distribuaient les portions de purée de carotte aux première année déjà fatiguées de la rentrée. Le ton était donné : Lettockar restait sur l’estomac. Qu’à cela ne tienne, comme dans toutes les écoles, des groupes se formaient : on discutait, on commentait, on donnait un moment de normalité à une situation pour le moins abracadabrantesque.

Kelly déjeunait bien sûr en compagnie de John et Naomi. Comme elle avait l’air blasée, Naomi tâchait de la soutenir.

 

- C’était vraiment horrible ce matin… T’as eu raison de réagir. Désolée d’avoir voulu te retenir, j’ai eu peur pour toi…

 

- C’est rien, répondit Kelly d’un air triste. Le pire, c’est que j’ai l’impression que c’était qu’une mise en bouche…

 

- Peut-être que c’est pour nous tester ? répondit sa camarade sans grande conviction. Après tout, c’est le premier jour, j’imagine qu’il veut voir ce qu’on a dans le ventre…

 

- Arrêtez de parler de bouffe, déclara soudain John, qui avait déjà englouti sa purée. J’ai encore faim et j’ose pas en redemander…

 

Kelly lui tendit spontanément son assiette à demi entamée.

 

- Tu peux finir la mienne si tu veux, ça m’a coupé l’appétit…

 

John s’exécuta.

 

- Au fait, merci Kelly. Et j’ai pas eu l’occasion de te le dire, mais merci aussi pour tout à l’heure avec McGonnadie… Mais…

 

Il prit un moment de réflexion. La gravité dans son ton, lui qui était plutôt enjoué, décontenança ses deux amies. Il dit enfin :

 

- C’était super gentil, mais ça m’a mis un peu mal à l’aise.

 

- Ah bon ? Mais pourquoi ?

 

- Ben, déjà, ça m’embête un peu que tu prennes des risques pour moi ! Je trouve ça dommage que tu te grilles auprès des profs dès le premier jour, et puis aussi, même si j’apprécie le geste, c’est quand même moi que ça concerne, et si jamais j’ai à me défendre, t’inquiète pas que je saurai le faire.

 

Kelly, dont le teint avait viré au rouge, ne sut pas quoi répondre.

 

- Mais y’a pas de souci ! assura John. Je sais que c’était bien intentionné de ta part ! Mais si toute l’année est comme ça, il vaut mieux que tu saches tout de suite que si jamais ça arrive à nouveau, la prochaine fois, laisse-moi agir le premier. Et j’ai pas envie que tu te fasses punir bêtement.

 

Il avait rendu à Kelly son assiette. Elle hocha la tête et déclara :

 

- Oui, bien sûr, désolée, je voulais bien faire… J’espère que…

 

- N’en parlons plus, dit-il en souriant. Bon alors, c’est quoi la suite ?

 

14h – Sortilèges.

 

Vers 13h50, ils se rendirent au deuxième étage où avait lieu leur cours. La salle de sortilèges était pratiquement identique à celle de métamorphose dans son architecture. Par contre, la décoration et l’équipement étaient différents. Il n’y avait pas d’animaux, mais des ustensiles et surtout, au grand étonnement de Kelly, des instruments de musique. Cela était-il simplement du matériel spécial, ou cela correspondait-il à la personnalité du professeur de sortilèges ? Un sentiment naïf traversa son esprit, comme quoi un mélomane serait peut-être moins terrible que ses collègues. Sentiment qui fut totalement étouffé quand elle vit ce qui constituait le principal ornement de la pièce : quatre squelettes aux crânes défoncés pendus par les poignets, de part et d’autre du grand tableau derrière le bureau. Certains de leurs os étaient cassés ou rongés par une moisissure verdâtre.

Kelly se mit à suer devant ce spectacle morbide et identifia celui qui serait leur professeur, incapable d’imaginer un personnage qui puisse décorer sa salle de travail de cette manière. C’était l’individu bedonnant et boiteux qui se trouvait à droite de Doubledose lors de la Cérémonie, vêtu de son costume à rayures et coiffé de son chapeau ovale. Il avait l’air calculateur et mesquin, et ses petits yeux clairs faisaient froid dans le dos quand ils croisaient ceux de ses élèves. Assis sur sa chaise, les mains jointes posées sur son bureau, il attendit patiemment que tout le monde soit assis, puis déclara :

 

- Bonjour à tous. Je suis votre professeur de sortilèges, Fistule Fistwick. Et je vais commencer par vous enlever 5 points à chacun parce que mon nom vous fait rigoler.

 

Il est vrai que Kelly avait réprimé un fou rire en entendant le patronyme improbable de son professeur, mais il se mua aussitôt en cri de protestation, comme le fit l’ensemble de ses camarades. Le professeur Fistwick les fit taire et poursuivit :

 

- Inutile de nier, bien sûr que vous trouvez ça drôle. Et très franchement, je ne peux pas vous en vouloir. Moi aussi ça me ferait marrer ! Mais bon, comme c’est moi qui commande, je vous enlève quand même des points.

 

Il adressa un large sourire à leur mine déconfite. Puis, plongeant toute la classe en pleine perplexité, il se mit à leur raconter sa vie :

 

- Oui, dès mon plus jeune âge, mon nom difficile à porter m’a attiré les quolibets de tout le monde. Mais bon, dès que j’ai été en âge de tenir une baguette, j’ai rapidement fait passer le goût de se moquer de moi. Je me suis révélé tellement balèze que j’ai vite cloué le bec à toutes les fortes têtes, y compris des types plus âgés. D’une façon pas toujours très propre d’ailleurs.

 

Instinctivement, les yeux de Kelly et de ses camarades se levèrent vers les quatre squelettes suspendus derrière Fistwick. La peur glaça les entrailles de Kelly : ces horribles trophées ne pouvaient quand même pas être les restes des victimes du professeur de sortilèges ?

Mais visiblement, Fistwick avait compris ce qu’ils avaient en tête, car il leur lança avec morgue :

 

- Non mais calmez-vous bande de glands, ça c’est du matériel didactique. D’ailleurs, oubliez-le pour le moment, vous n’êtes pas prêt d’en avoir l’usage. Aujourd’hui, on va étudier un sortilège très simple : le sortilège de Lévitation.

 

À ces mots, Fistwick brandit sa baguette et décrivit un cercle en direction de l’encrier posé devant lui.

 

- Wingardium Leviosa !

 

L’encrier s’éleva alors dans les airs, sans que l’enseignant ait eu besoin de la toucher. Certains élèves, dont Kelly, émirent un son admiratif. L’encrier suivait le moindre des mouvements de la baguette de Fistwick. Il le fit alors se promener dans toute la classe. Tout le monde le suivit des yeux. Mais tout à coup, l’encrier se retourna brutalement et renversa son contenu sur la tête de Gudrun, la fille aux cheveux d’un blond très clair, qui poussa un cri de frayeur.

 

- Oh, pardon, dit le professeur Fistwick, faussement navré, en esquissant un sourire narquois. Je couve peut-être un début de Parkinson. Parfait, maintenant, c’est à votre tour ! »

 

Toute la classe se raidit légèrement. Le souvenir des travaux pratiques de la matinée était encore bien présent dans leur esprit et ils n’étaient guère à l’aise à l’idée de faire à nouveau de la magie, même très basique. Gudrun, dont la chevelure étincelante était maculée de noir, paraissait furieuse en plus d’être tendue.

 

- Alors, vous faites comme moi, reprit le professeur Fistwick. Vous formez un cercle suivi d’un trait vertical avec votre baguette, et prononcez la formule : Wingardium Leviosa !

 

Au tableau, l’incantation s’écrivit d’elle-même, comme si une craie invisible était à l’oeuvre. Puis, Fistwick claqua des doigts. Des flacons apparurent sur tous les pupitres. Il s’agissait sans doute des objets qu’ils allaient essayer de faire léviter. Kelly examina le sien et vit qu’il était rempli d’un liquide écarlate. Un frisson parcourut son échine. C’était le cocktail explosif qu’ils avaient étudié ce matin même en cours de potions !

 

- Vous savez ce que c’est, je crois ? gloussa Fistwick. C’est le professeur Grog qui me les fournit. Franchement, c’est carrément plus amusant de s’exercer sur ce genre d’objets que sur des plumes ou des parchemins, non ? Allez-y, faites-moi léviter ces trucs. Mais, comme vous vous en doutez, si vous arrivez à les soulever, faites attention à ne pas les laisser tomber...

 

Le pire était que, comme toutes les potions n’avaient pas obtenu le résultat attendu, ils ne savaient pas ce qu’elles étaient réellement, et par conséquent quels effets elles causeraient si elles étaient libérées. Ils en avaient donc encore plus peur que si elles avaient toutes été des Décoctions pour pyromanes.

Ils durent cependant se résoudre à s’exercer. Les « Wingardium Leviosa » s’élevèrent machinalement. Bien évidemment, au début, il ne se passa rien. Fistwick leur donna quelques conseils sur la prononciation. John fut le premier à soulever sa fiole, elle ne s’éleva que d’une vingtaine de centimètres. Elle tomba alors sur sa table, et le jeune homme fit un pas en arrière, inquiet. Mais heureusement, sa fiole ne se brisa pas.

Hélas, tous n’eurent pas cette chance. Beaucoup d’autres élèves qui parvenaient à faire léviter leur flacon les brisaient sur le sol, le mur ou les pupitres. Dans certains cas, cela n’était qu’un fluide inoffensif. Un autre relâcha dans la salle une horrible odeur de pétrole. Milosz Wavarum s’attira une flopée d’insulte de ses voisins quand sa fiole se cassa et répandit de la matière fécale, exactement comme ce matin. Kelly, qui se tenait à bonne distance, fut prise d’un fou rire en se disant que Milosz était vraiment un sorcier de merde.

Une Décoction pyromane réussie finit par exploser, et le pupitre de Stephen Borntobewaïld s’enflamma. Tous les élèves aux alentours s’enfuirent en glapissant. D’un geste fulgurant, Fistwick fit léviter un extincteur qui se tenait tout près. La grosse bonbonne envoya un grand jet qui éteignit le feu. Mais en même temps, Stephen fut totalement recouvert de mousse et se mit à tousser et à crachoter. Il lança un regard implorant à Fistwick, espérant qu’il le débarrasse de la substance neigeuse, mais le professeur tourna les talons et n’en fit rien, laissant le malheureux dans cet état pitoyable. Son voisin de derrière, qui avait fait léviter la Décoction, lui bredouilla des excuses auxquelles Stephen répondit par un juron.

 

Kelly mit plus d’une demi-heure à faire léviter la sienne. Mais hélas, son sort était encore mal maîtrisé, car au bout d’une quinzaine de seconde, le flacon chuta. Kelly se rua en avant pour le rattraper afin qu’il ne se brise pas et déclenche un incendie. Elle parvint à s’en saisir du bout des doigts, mais dans son élan, elle bascula par-dessus son pupitre et tomba lourdement à terre, les fesses en l’air. Elle s’était violemment cogné le front contre le sol et sentit naître une bosse de belle taille au moment où elle se relevait. Mais au moins, elle n’avait pas mis le feu...

Le professeur Fistwick se promenait le plus tranquillement du monde à travers sa classe, appuyé sur sa canne. Il affichait son imbuvable sourire goguenard, qui s’élargissait quand il constatait les effets involontaires et calamiteux des tentatives de sortilège de Lévitation. Parfois, il avait l’indulgence de stopper certaines fioles dans leur chute pour éviter qu’elles se brisent. Kelly devina que cette mansuétude beaucoup trop ponctuelle pour être crédible avait un côté méprisant qui amusait encore davantage Fistwick.

Le summum de l’ignominie eut lieu lorsque la jeune fille que Fistwick avait arrosé d’encre rata son sortilège et cassa son flacon. Une matière boueuse verdâtre se répandit sur le sol. D’abord inerte, elle se mouva soudain en formant d’affreux grumeaux. L’un d’eux enfla plus intensément que les autres et prit une consistance plus solide. Kelly, vit, épouvantée, des espèces de bras jaillir du monticule et s’écarter. Une sorte de créature naissait de la substance. Des orbites vides se creusèrent, et juste en dessous une fente béante qui devait correspondre à une bouche. L’immonde engeance se mit soudain à chanter d’une voix mélodieuse :

 

- La mer, qu’on voit danser le long des golfes claiiiiiiirs !

 

Aussi juste que fut ce chant, il ne ravit personne. Tout le monde eut un grand mouvement de recul terrifié. En revanche, Fistwick, parfaitement posé, s’approcha de l’horrible créature qui continuait sa chanson, l’observa avec un grand intérêt et dit d’un ton amusé :

 

- Ah tiens, c’est original, ça !

 

Il lâcha sa canne, qui ne tomba pas au sol et resta parfaitement droite et rigide dans les airs, fit apparaître une bouteille du néant, et la déboucha. Le tas de boue verte fut alors aspiré à l’intérieur dans un bruit de succion désagréable. On vit alors la créature s’agiter à l’intérieur, essayant de s’en échapper.

 

- J’examinerai ce truc plus tard, dit Fistwick d’un ton enjoué. 10 points pour Dragondebronze pour avoir créé une chose intéressante.

 

Il adressa un signe de tête à Gudrun, qui resta totalement interdite. Puis il déclara à la cantonade :

 

- Bien, je crois qu’on va s’arrêter là. Sortez de quoi écrire, on va terminer le cours par une introduction à la notion même de sortilège et un passage théorique sur la Lévitation.

 

- Je ne comprends pas, chuchota Kelly à John tandis qu’elle sortait sa plume et du parchemin, si on est un peu logique, on étudie la théorie en premier et après on passe à la pratique, non ?

 

- Je crois qu’il va falloir renoncer à la logique à Lettockar, soupira John.

 

La deuxième heure de cours fut donc consacrée à la prise de notes. En soi, c’était assez barbant, mais les élèves avaient eu leur dose de magie pour la journée. Ce moment de passivité fut pour eux une véritable délivrance. À la fin de l’heure, une fois son développement achevé, Fistwick se frotta les mains.

 

- Parfait, le cours est terminé. Vous pouvez ramasser vos affaires. N’oubliez pas, on se revoit demain !

 

Ils acquiescèrent tous sans aucun enthousiasme. Au moment où ils se dirigeaient d’un pas abattu vers la sortie, le professeur leur lança :

 

« C’était votre dernier cours de la journée, si je ne m’abuse ?

 

Les quelques élèves qui n’étaient pas totalement démoralisés confirmèrent d’un signe de tête. Une petite lumière s’alluma au fond des yeux pâles de Fistwick, qui conclut ainsi son cours :

 

- Et bien, permettez-moi de vous le redire : bienvenue à Lettockar !

 

 

Chapitre 5 : Racines en folie by AA Guingois

 

5. Racines en folie

 

Le lendemain matin, les première année de Dragondebronze se rendirent à leur premier cours d'histoire de la magie, qui avait lieu au premier étage, juste à côté de la salle de métamorphose. Comme ils le savaient depuis l'avant-veille, il était donné par le professeur Jar Jar Binns, le grand individu aux yeux jaunes, qui était ce jour-là vêtu d'une robe rouge avec des manches brunes bouffantes, tout aussi ample que celle du repas de début d'année. Kelly se fit la réflexion qu'il était le seul professeur à porter des vêtements qui lui donnaient vraiment l'air d'un sorcier.

En plus d'étagères remplies de livres, la salle de classe était truffée d'objets anciens, accrochés aux murs ou posés sur des meubles et des présentoirs : bibelots, gravures, outils, objets décoratifs venus des quatre coins du monde. En revanche, tranchant complètement avec l'ambiance de boutique d'antiquaire qui régnait dans la pièce, derrière le bureau du professeur, il y avait trois grands posters de la trilogie Star Wars, qui firent s'arrêter quelques regards.

 

Une fois qu'ils furent assis, Jar Jar Binns débuta son cours :

 

- Bonjour à tous. Puisque nous nous sommes croisés lors de votre arrivée à l'école, vous savez que je m'appelle Jar Jar Binns et que je suis professeur d'histoire de la magie. Puisque vous venez tous de familles de Moldus, vous avez, dans ce domaine-là, un peu de retard comparés aux enfants de sorciers qui ont été, dès la naissance, frottés à la culture du monde de la sorcellerie. Il va donc vous falloir redoubler d'efforts pour être à la hauteur ! Pour ce premier cours, nous allons commencer par le début… et par la fin. Vous allez comprendre ce que je veux dire par-là. Prenez vos plumes et du parchemin : tout d'abord, étudions les origines de Lettockar.

 

Le professeur Jar Jar Binns se leva se son siège, se mit à déambuler entre les rangées de pupitres, et débuta sa longue leçon d'histoire.

 

- Notre école fut fondée il y a plus de sept siècles par quatre grands magiciens Nés-Moldus. Chacun d'entre eux s'occupait d'une des maisons. Le plus âgé d'entre eux était Bernardo Curcumo, un sorcier portugais, qui trouva un endroit où construire un château où les gens de la même condition que lui seraient les bienvenus pour apprendre la magie. Il dirigeait notre maison, Dragondebronze...

 

Jar Jar Binns – qui appartenait donc à leur maison lui aussi – marqua une pause. Pendant quelques secondes, on n’entendit que le grattement des plumes sur les parchemins des élèves, qui prenaient en notes à toute vitesse un cours qui s'annonçait dense. Puis, Jar Jar Binns poursuivit :

 

- Le deuxième mage était Augousto Scravoiseux, un sorcier grec, réputé être le plus bizarre des quatre fondateurs. C'était un brillant professeur de métamorphose, spécialiste de l'hybridation des animaux et avide d'expériences en tout genre : son chef d’œuvre fut le croisement d’un oryx et d'un ornithorynque, qui inspira le nom de sa maison, Ornithoryx.

 

Kelly sentit un léger malaise naître en elle. Si l'histoire de Bernardo Curcumo lui avait paru tout à fait inoffensive, celle d'Augousto Scravoiseux était tout de suite plus dérangeante. Elle s'imagina aussitôt un savant fou et ricanant dans un laboratoire rempli d'alambics bouillonnants, penché au-dessus de deux malheureux animaux enchaînés, s'apprêtant à les faire fusionner contre leur gré. Elle se demanda si toutes les maisons avaient une histoire aussi sordide derrière elles...

 

- La troisième était Imène Lalaoud, la seule femme du groupe, une sorcière d'origine berbère. Elle souffrait d'une malédiction qui l'obligeait à répéter les derniers mots de son interlocuteur à chaque fois qu'elle prenait la parole, ce qui a donné son nom à la maison Becdeperroquet.

 

Kelly s'interrompit dans sa prise de notes, et pouffa imperceptiblement. La pauvre Imène Lalaoud ne devait pas avoir eu la vie facile. Elle se dit aussi qu'il y avait matière à charrier les Becdeperroquet au vu de l'origine du nom de leur maison. John souriait aussi, en revanche Naomi était indéfectiblement sérieuse, guettant les paroles du professeur.

 

- Et le dernier était Philippe Gilluc, un français qui possédait d'extraordinaires dons en divination. Il a donné son nom à sa maison, PatrickSébastos, après avoir eu une vision de l’avenir mettant en scène un troubadour Moldu du XXe siècle qui l’aurait beaucoup fait rire.

 

Tout le monde leva le nez de sa copie, dans un silence interdit. Kelly lança un regard à Maria Talbec, qu'elle savait française. Elle avait cessé d'écrire et regardait le professeur Jar Jar Binns, les yeux ronds. Manifestement, le « troubadour du XXe siècle » lui était parfaitement connu, et apprendre – ou avoir la confirmation ? - qu'il avait donné son nom à l'une des maisons de Lettockar la stupéfiait. Indifférent, Jar Jar Binns acheva la première partie de son cours :

 

- Ainsi Lettockar commença son existence. Il était néanmoins nécessaire de la garder secrète : à cette époque, seuls les sorciers de Sang-Pur – c'est-à-dire, ceux qui n'avaient que des sorciers comme ancêtre et comme famille, sans la moindre goutte de sang Moldu dans les veines – étaient encore très nombreux et étaient les seuls à avoir voix au chapitre. Or ces gens-là ont une fâcheuse tendance à considérer les sorciers Nés-Moldus tels que nous comme des sous-races, des aberrations de la nature ayant volé la magie aux sorciers de souche. Il ne fait aucun doute que les plus puissants clans auraient aussitôt voulu détruire une école peuplée de ce qu'ils appellent délicatement des « Sang-de-Bourbe ». Donc, comme vous le savez, seuls les directeurs des autres écoles et les Ministres de la magie des différentes nations connaissent l'existence de Lettockar. Des questions ?

 

Naomi leva aussitôt la main et demanda :

 

- Professeur, j'ai lu dans Le Guide des écoles de sorcellerie en Europe qu'au collège Poudlard, les élèves sont aussi répartis en quatre maisons, selon leurs aptitudes et leur personnalité… est-ce qu'il y a aussi des critères de répartition, à Lettockar ?

 

- Tout à fait, répondit Jar Jar Binns. Nos fondateurs avaient aussi leurs préférences parmi les élèves. La maison Ornithoryx accueille les snobinards ; Becdeperroquet, les enfoirés ; Dragondebronze, les têtes à claques, et PatrickSébastos, les losers.

 

Les adolescents furent abasourdis. Ils avaient pensé que les critères de répartition seraient des qualificatifs vantant leurs mérites et leurs capacités… mais à Lettockar, c'étaient des insultes. Et eux, les Dragondebronze, venaient d'être tous désignés comme des « têtes à claques ». Apparemment, Jar Jar Binns avait deviné leur désarroi, puisqu'il sourit et tempéra :

 

- Bon, après, ce sont des tendances générales, pas forcément à prendre au pied de la lettre. Néanmoins, il y a toujours un fond de vérité...

 

En entendant cela, Kelly eut un sourire sans joie en se disant que leur directeur de maison remplissait à 100 % les critères qui l'avaient envoyé à Dragondebronze.

 

- Monsieur, intervint Huffö Gray en levant la main, vous ne nous avez pas dit pourquoi la maison Dragondebronze porte ce nom, alors que vous l'avez fait pour toutes les autres...

 

- Judicieuse remarque, dit Jar Jar Binns en inclinant la tête. Et bien, en vérité… personne ne le sait. Beaucoup de recherches et d'enquêtes ont été menées par mes prédécesseurs, mais rien n'a jamais été trouvé. Personne, à ma connaissance, ne sait pourquoi Bernardo Curcumo a nommé sa maison ainsi.

 

Sur son parchemin, Kelly écrivit distraitement « Origine de Dragondebronze = ? ». Il y avait quelque chose de légèrement frustrant à ne pas savoir pourquoi sa maison portait son nom, mais ce n'était qu'un détail. De toute manière, ils n'apprendraient rien de plus sur les fondations de Lettockar aujourd'hui, puisque Jar Jar Binns changea complètement de sujet :

 

- Maintenant, quand je vous disais que nous allions aussi commencer par la fin : pour que, si vous étiez par hasard confrontés à une personne venant du monde « officiel », vous ne paraissiez pas suspects par votre inculture, il vous faut connaître l'événement marquant le plus récent dans l'histoire de la sorcellerie. Il y a une vingtaine d'années, un mage noir britannique a voulu renverser l'ordre mondial : il se faisait appeler Lord Voldemort.

 

Kelly eut une étrange sensation dans l'estomac en entendant ce nom sinistre. Elle n'avait jamais entendu parler de cet homme et ignorait tout de lui, mais c'était comme si une voix en elle lui murmurait qu'elle devait naturellement en avoir peur… la suite du récit du professeur Jar Jar Binns confirma son impression :

 

- Il vous faudra éviter de l'appeler comme ça en dehors des murs de Lettockar : la terreur qu'il inspirait à cette époque et les actes maléfiques stupéfiants qu'il a commis ont fait qu'une convention dans le monde des sorciers veut que, encore aujourd'hui, on ne prononce pas son nom. Généralement, il se fait appeler « Vous-Savez-Qui » ou « Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ». Mais bon, à Lettockar, on est pas des fiottes, donc si vous voulez l'appeler Voldemort ici, ne vous gênez surtout pas. Nous, les profs, on l'appelle « Couille d'albinos » ; si j'avais une photo à vous montrer, vous comprendriez pourquoi...

 

Quelques personnes lâchèrent un petit rire. Kelly, elle, se retint de réserver une exclamation dédaigneuse à cette blague de mauvais goût : malgré cela, elle trouvait ce cours d'histoire plutôt bon, ou en tout cas, ce n'était pas un merdier comme ce à quoi ils avaient eu droit hier...

 

- Les objectifs de Lord Voldemort étaient multiples : il voulait prendre le pouvoir partout dans le monde, d'abord pour supprimer le Code International du Secret Magique, ce truc adopté en 1689 qui force les sorciers à cacher l'existence de leur monde aux Moldus… soi-disant à la fois pour nous protéger nous, et pour les protéger eux. Jusque-là, rien de choquant de sa part, me direz-vous...

 

Kelly, John et Naomi se regardèrent d'un air abasourdi. Bien au contraire, cela était pour eux déjà très choquant, et le fait que Jar Jar Binns s'en indiffère l’était tout autant. Pas troublé le moins du monde par cette indignation qui était partagée par tous leurs camarades, celui-ci continua :

 

- Mais là où les choses se gâtent, c'est que Voldemort appartenait à cette catégorie de Sang-Purs qui rêvent ni plus ni moins de, selon ses termes, épurer la race des sorciers en nous exterminant. Il a donc constitué une armée de fanatiques connus sous le nom de Mangemorts et a déclenché ce que l'on nomme aujourd'hui la Guerre des sorciers. Elle a surtout eu lieu en Grande-Bretagne, mais elle n'aurait pas tardé à s'étendre au monde entier. Des années d'attentats, de meurtres, de disparitions et de manipulations… Voldemort a bien failli réussir. Il était probablement le plus puissant mage noir de toute l'histoire de la magie, et le seul sorcier qu'il craignait était l'actuel directeur de l'école de sorcellerie Poudlard, Albus Dumbledore. Ceux qui viennent du Royaume-Uni, vous avez déjà eu affaire à lui, je me trompe ?

 

En disant cela, il promena son regard dans la classe, cherchant confirmation. Kelly et Naomi approuvèrent d'un signe de tête en souriant. Mais Jar Jar Binns ne manifesta guère le même enthousiasme ; au contraire, son visage s'assombrit, et il détourna les yeux avec mépris.

 

- Et bien, ce vieux gâteux fait le malin, reprit-il, mais c'est pas grâce à lui que le monde magique a échappé au pire. La menace de Lord Voldemort a pris fin le jour où il a essayé de tuer un bébé du nom de Harry Potter. Vous devez absolument connaître ce nom : c'est sans doute le garçon le plus célèbre du monde de la sorcellerie. Pour une raison nébuleuse, il est le seul sorcier de toute l'histoire à avoir survécu au Sortilège de la Mort. Après avoir massacré ses parents, Voldemort a voulu le tuer lui aussi, mais son maléfice a ricoché et s'est retourné contre lui, le réduisant à néant. Harry Potter, qui est aujourd'hui surnommé le Survivant, s'en est tiré après une simple cicatrice en forme d'éclair sur le front. Vous savez, le truc qui fait classe seulement dans les clubs de fans de Formule 1...

 

Jar Jar Binns eut un sourire en coin qui laissa entrevoir ses dents, apparemment satisfait de sa petite remarque. Kelly posa à son tour une question :

 

- Monsieur, qu'est-ce qui est arrivé à Voldemort ?

 

- Hmmm, ça, personne ne le sait vraiment… Son corps a été réduit en poussière, et il a complètement disparu de la circulation. La plupart des sorciers pensent qu'il est mort, mais certains – dont nous – ne sont pas aussi sûrs. Il semblerait en tout cas qu'il ait perdu tous ses pouvoirs et ne représente plus aucune menace. Pour l'heure, tout du moins… Quoiqu'il en soit, après sa disparition, la paix est revenue dans le monde des sorciers. Son armée s'est dissoute d'elle-même et les traces de sa terreur ont été effacées petit à petit. Et tout ça, on le doit à un nourrisson qui a eu le bon goût de ne pas mourir...

 

Jar Jar Binns marqua une nouvelle pause, durant laquelle les élèves s'échangèrent des murmures intéressés. Kelly reposa sa plume et massa un peu son poignet, qui était légèrement douloureux – écrire toutes ces choses avait été rude. Elle avait été absolument passionnée par cette histoire. Elle aurait bien aimé rencontrer ce Harry Potter : si elle avait bien compris, sans lui, elle aurait été tuée à la naissance, car Lord Voldemort avait fait vœu d'exterminer tous les sorciers issus de parents moldus, comme elle. Jar Jar Binns se caressait pensivement les moustaches, promenant ses yeux effrayants sur chacun de ses élèves. Puis, il prit une grande inspiration et dit :

 

- Bien. C'est clair pour tout le monde ? Je le répète, il faut absolument que vous sachiez au moins ça en société. Maintenant, on va passer aux choses intéressantes. Chapitre 1…

 

D'un pas vif, le professeur retourna s'asseoir derrière son bureau, s'installa confortablement, et annonça en joignant les mains :

 

- Raptor Jesus.

 

Les étudiants s'immobilisèrent sur leurs sièges et écarquillèrent les yeux.

 

- D… de quoi ? hoqueta John.

 

- Raptor Jesus, répéta sereinement Jar Jar Binns. Le premier être intelligent de notre planète, arrivé prêcher la bonne parole à l'ère Mésozoïque.

 

- Mais… mais qu'est-ce que c'est que cette histoire ? bredouilla Naomi.

 

- Ben, c'est la mienne.

 

Il tapota nonchalamment le tableau de sa baguette magique, et l'inscription « Chapitre I : la sainte parole de Raptor Jesus » apparut. Les élèves avaient tous le visage défiguré par l'incompréhension. Certains regardèrent tout autour d'eux, comme dans l'espoir que quelqu'un ou quelque chose leur révèle que ce n'était qu'une plaisanterie. Jar Jar Binns n'en eut l'air aucunement embarrassé, et il se mit à développer d'une voix rêveuse :

 

- Si l'on croit en Dieu – en ce qui me concerne, le mystère reste entier -, alors on adhère à l'hypothèse qu'encore adolescent, il aurait créé Raptor Jesus pour évangéliser le peuple dinosaure. Malheureusement, celui-ci se serait révélé peu réceptif à ses exhortations ; ainsi, le Secrétaire de l'Intervention Divine de Dieu, le tricératops nommé Goldbaum, lui aurait donné le pouvoir de faire des miracles...

 

Naomi ne put supporter cela.

 

- Mais professeur, c'est n'importe quoi ! s'écria-t-elle. On est censé apprendre l'histoire de la magie, des faits, pas de la fiction complètement délirante !

 

- Alors, de une, merde, répondit très calmement Jar Jar Binns. De deux, sache que l'histoire est une science où se confrontent les points de vue et les interprétations, alors MA vision a autant de valeur que les autres et je suis tout à fait en droit de vous la livrer. Et de trois, je vois pas en quoi ma théorie est invalidée par les écritures : la Bible ne dit à aucun moment que Jésus n'était pas un Vélociraptor.

 

Naomi en fut bouche bée. Jar Jar Binns était d'un sérieux presque indécent. Ils furent donc obligés de l'écouter tout le restant du cours raconter que Raptor Jesus était le seul véritable messie, et non Jésus-Christ - « pitoyable parodie née du complot christiano-maçonnique qui a censuré la véritable histoire », avait-il dit – et que c'est parce qu'ils ne l'avaient pas écouté que les dinosaures avaient disparu. Kelly en avait la migraine : l'espace d'un instant, elle avait cru qu'ils auraient enfin droit à un cours solide et sans incident. Mais non. En une seconde, il avait viré à la farce grotesque.

 

- Mais chiottes, chuchota-t-elle à Naomi et John, est-ce qu'on va avoir un jour un cours convenable dans cette d'école ? Ou est-ce qu'ils vont tous être pires les uns que les autres ?

 

A la fin du cours, Jar Jar Binns leur demanda s'ils avaient des questions. La seule à être posée le fut par Stephen Borntobewaïld, et concerna la présence incongrue des posters de Star Wars sur le mur. Ravi, Jar Jar Binns expliqua être un fervent admirateur et même un ami personnel de George Lucas, rencontré lorsqu’il travaillait à LucasFilms avant de devenir professeur, sans que le cinéaste soit au courant de sa nature de sorcier, toutefois. Suite à cela, les Dragondebronze quittèrent la classe sans dire un mot.

Il y avait un trou d'une demi-heure avant le cours de sortilèges, durant lequel les élèves de première année revinrent sur leur cours d'histoire de la magie. Kelly fut en première ligne pour tempêter contre les inepties racontées par Jar Jar Binns. A un moment, Giovanna-Paola Martoni dit à mi-voix :

 

- ‘Faut avouer que ce cours-là est assez faible…

 

- Ah, parce que les autres sont formidables ? gronda Kelly avec hargne. On enchaîne les séances de torture depuis hier !

 

- Hé, du calme, je t'ai pas agressée… répliqua Martoni en fronçant les sourcils. Moi, j'ai trouvé que les cours d'hier étaient intéressants. Ok, les profs sont bizarres, mais pour ce qui est des cours en eux-même, ça allait...

 

- « Bizarre » ? répéta John, incrédule. McGonnadie qui me compare à un gorille, tu trouves ça juste « bizarre » ?

 

- Non mais d'accord John, il avait pas à te dire ça ! dit-elle, le regard fuyant. Mais de ce que m'a raconté Peter, il fait des blagues sur tout le monde… toutes les nationalités en prennent pour leur grade, avec McGonnadie. Alors dans le fond, y'a rien de personnel…

 

- Oh bah alors, tout va bien, John ! ironisa Kelly, toujours furieuse. Puisqu'on te dit qu'il y a rien de personnel ! Tu devrais même en rire !

 

- Et toi, c'était pas la peine de faire la maligne en t'opposant à lui, rétorqua Martoni d'un ton abrupt. Ça n'a servi à rien, à par t'attirer des ennuis… non, à nous attirer des ennuis.

 

Kelly devint toute rouge.

 

- Quoi, je devrais laisser passer ça ? s'écria-t-elle.

 

- Ben oui. Puisque de toute manière, tu ne peux rien y changer… après, libre à toi de te faire coller toutes les semaines...

 

Outrée, Kelly fit un pas vers Martoni. Elle n'en revenait pas que cette fille affirme qu'il valait mieux se coucher devant l'attitude ignoble des professeurs, et pire, qu'elle tourne en dérision le fait que Kelly se soit fait punir pour avoir fait ce que toute personne ayant une quelconque éthique devrait faire.

 

- Je ne vais pas te laisser te foutre de moi comme ça ! rugit-elle. Tu ne peux pas me reprocher d'avoir gueulé contre McGonnadie et Grog !

 

- Et moi, je ne te laisserai pas faire perdre des points à Dragondebronze ! répondit Martoni, en haussant le ton elle aussi.

 

- Hé, les bécasses, je vous dérange ? intervint une voix acide près d'elle.

 

Tous les élèves se retournèrent. Absorbés par la discussion de plus en plus tendue entre Kelly et Martoni, ils n'avaient pas vu que le professeur Fistwick était arrivé et les observait à présent, les deux mains serrant le pommeau de sa canne, l'air sévère et irrité.

 

- J’enlève 10 points à Dragondebronze. Vous débattrez inutilement de votre positionnement en tant que béjaunes ineptes une autre fois. Puisque vous avez l'air en forme, vous allez plutôt vous efforcer de faire des sortilèges de Lévitation dignes de ce nom.

 

Car l'heure de cours était à nouveau consacrée au sortilège de Lévitation. Kelly, dont la colère avait été aggravée par les propos de Martoni, n'arriva à rien, ce qui n'échappa pas à Fistwick. Alors qu'il s'était approché du pupitre de Kelly pour constater l'échec de ses sorts, il commenta d'une voix traînante :

 

- Eh bien, mademoiselle Powder, on a la langue plus efficace que la baguette ? Allez, encore 10 points de moins. L'inconstance m'horripile.

 

C'était tellement injuste que Kelly faillit lui enfoncer sa baguette dans le nez. Quand tout à coup, Ludmilla Suarlov poussa un cri qui attira l'attention de tout le monde.

Une tête translucide venait de surgir sur son pupitre. Un instant plus tard, le corps entier d'un homme s'éleva dans les airs. C'était un autre fantôme, mais il avait une apparence encore plus loufoque que tous les autres. Il portait une longue redingote par-dessus son torse complètement nu, où s'étalait un jabot en lambeaux. Son pantalon avait la braguette ouverte, et il n'avait enfilé qu'une seule chaussure. Le plus ahurissant était le fait qu'il n'avait qu'une moitié de barbe : l'autre partie de son visage lunaire était complètement lisse, sans le moindre poil. Il regardait autour de lui d'un air totalement absent, les yeux vides et inexpressifs.

Les élèves ne quittaient pas cet invraisemblable individu des yeux, complètement ahuris. Seul le bruit de la canne de Fistwick qui s'avançait vers le fantôme brisait le silence. Le visage poupin du professeur de sortilèges se fendit lentement d'un large sourire mielleux, ses yeux pétillants de malveillance. Il lança d'une voix enjouée au mort :

 

- Alors Joe, quel jour on est, aujourd'hui ?

 

Le dénommé Joe se raidit, pris de court. Il se racla la gorge et répondit d'une voix chevrotante et caverneuse :

 

- Je le sais, mais je ne le dirai pas.

 

- C'est mal de faire de la rétention d'information… dit Fistwick, toujours souriant.

 

- Et c'est mal de se moquer des pauvres amnésiques, professeur Stojovski, répliqua Joe avec aigreur.

 

- Non, moi c'est Fistwick. Stojovski c'était le professeur de botanique d'il y a 25 ans, mais c'est pas grave.

 

Joe referma la bouche, interloqué. Ses joues devinrent plus grises et plus opaques : Kelly devina que c'était sa manière à lui de rougir. Gêné, le fantôme détourna la tête, les lèvres pincées, et commença à s'éclipser : ses pieds furent comme lentement absorbés par le sol de pierre, et petit à petit, son corps baissa lentement, traversant l'étage.

 

- Allez, à dans 15 jours, Joe ! lui envoya Fistwick.

 

- Mais parfaitement, je serai là pour le dîner de Noël, dit la tête de Joe d'un ton assuré.

 

- Noël fin septembre, bien sûr... marmonna le professeur tandis que le spectre disparaissait complètement dans le sol.

 

Le silence régnait sur la salle de classe. Les élèves s'étaient unanimement interrompus dans leurs travaux pratiques, déconcertés par l'apparition furtive de l’esprit. Gudrun Emilsdottir – qui, étant la voisine de Ludmilla, avait vu le fantôme au plus près - posa la question qui trottait dans toutes les têtes :

 

- Professeur Fistwick, c'était qui, celui-là ?

 

- Lui ? C'est Joe le Troué, un brave ectoplasme qui est hante les sous-sols du château depuis une centaine d'années. Ou deux, personne ne sait vraiment. Je l'adore, c'est mon fantôme préféré !

 

Il souriait toujours jusqu'aux oreilles. Kelly tiqua, guère dupe quant à cette soi-disant affection. De toute évidence, Fistwick prenait plaisir à se moquer de l'amnésie édifiante de ce pauvre fantôme. Elle renifla, agacée. Cet homme ne perdait-il donc jamais une occasion de se rendre exécrable ?

 

Le cours de l’après-midi était celui de botanique. La personne chargée de cette matière était le professeur Pourrave, le barbu aux cheveux bruns et aux yeux injectés de sang qui s’était pris pour le directeur de Dragondebronze lors de la Cérémonie de la Répartition. Ce jour-là, il portait une chemise mauve presque entièrement déboutonnée, un jean troué aux genoux, et… des tongs. Il vint les chercher alors qu’ils attendaient dans le parc du château. Kelly s’attendait à ce qu’il fasse une introduction à sa matière, comme l’avaient fait tous les autres professeurs, mais il se contenta de leur annoncer d’un ton expéditif :

 

- Bonjour ! Serre n°4, aujourd’hui !

 

Les élèves se regardèrent, interloqués. Pour le premier cours de botanique de leur vie, ils s’étaient attendus à aller dans une serre portant le numéro 1. Kelly aussi était surprise, mais se dit que les numéros n’avaient peut-être pas de lien avec le niveau des cours qui s’y tenaient.

Le professeur Pourrave les emmena au sud du parc du château, ou se dressaient cinq grandes serres blanchâtres en plexiglas. Ils pénétrèrent dans la quatrième, où régnait une chaleur presque tropicale. Elle était remplie d’énormes plantes à l’aspect bien différent de celles que Kelly avait pu voir au cours de sa vie. Certaines étaient filiformes et avaient à leur sommet des masses pouvant vaguement correspondre à une tête. D’autres ressemblaient à de simples enchevêtrements de branches, mais avaient l’air aussi vivantes que des animaux tellement elles bougeaient. Il y en avait également qui poussaient des cris bestiaux évoquant de grands félins comme la panthère. Allant du vert émeraude au bleu électrique, ces plantes avaient toutes l’air agressives. Quelques-unes étaient même entravées par des chaînes en métal. Ils croisèrent aussi, avec étonnement, une rangée de choux, à l’air à priori tout à fait ordinaires. Au moment où Kelly penchait la tête au-dessus pour y jeter un œil, un des choux s’ouvrit, laissant apparaître une bouche remplie de crocs acérés. Il bondit et claquant des mâchoires, manquant d’arracher le bout du nez de Kelly, qui fit un saut en arrière en criant de peur.

 

- Attention aux Choux mordeurs de Chine, voyons... dit au-devant le professeur Pourrave, qui les emmenait dans le fond de la serre, d’un ton peiné.

 

S’il avait regardé en arrière, il aurait vu le geste grossier de la main que lui adressait Kelly, offusquée par cette remarque. Il parlait comme s’il s’agissait d’une évidence pour tout le monde, il aurait quand même pu les avertir avant d’entrer qu’il y avait des plantes dangereuses dans sa serre ! Ce cours s’annonçait aussi malheureux que les précédents.

Au fond de la serre, un peu d’espace avait été fait. Une dizaine de grandes plantes longilignes, cachées par des bâches blanches opaques, avaient été disposées en cercle. On pouvait voir les bâches onduler et se soulever légèrement : ce qui se trouvait en dessous devait être bien remuant. Lorsque tous les élèves furent en place, le professeur Pourrave frappa dans ses mains et proclama d’un ton énergique :

 

- J’espère que vous vous êtes bien reposés pendant les vacances, parce que ces premières semaines, ça va être du lourd !

 

Il avait une voix très étrange, au timbre irrégulier, anarchique, partant parfois soudainement dans l'aigu avant de retomber immédiatement dans un ton plus grave. On aurait dit un instrument de musique mal accordé. Il tira une baguette magique bizarrement entortillée de la poche arrière de son pantalon, fit un grand mouvement circulaire au-dessus de sa tête, et les bâches autour d’eux se soulevèrent. Elles dévoilèrent d’étranges arbustes qui avaient la forme… de femmes nues. Leur corps et leur visage – creusé de manière à y faire apparaître d’abstraits traits humains - étaient faits de bois et de verdure, et des lianes leur tenaient lieu de cheveux. Elles avaient les jambes comme enfoncées dans le terreau de grands pots en argile. Elles se dandinaient, se trémoussaient dans des poses suggestives, souriant aux élèves avec la rainure qui leur tenait lieu de bouche et les invitant à s’approcher par un geste de l’index. Apparemment, leur démarche fonctionnait sur les garçons qui les contemplaient tous avec fascination. John arborait un sourire incroyablement idiot, et Stephen Borntobewaïld en était presque à baver. Les yeux de Kelly faillirent exploser face à ce spectacle sidérant. Quels étaient donc ces plantes, et comment les garçons pouvaient à ce point perdre leur lucidité ?

 

- Des Mandragueuses ! claironna Pourrave. Les sirènes des forêts d’Amérique du Sud. Elles s’amusent à attirer les sorciers malavisés avec leurs pouvoirs magiques séducteurs, pour ensuite en faire leur quatre-heures. Alors je vous conseille de maîtriser vos hormones, les petits...

 

Les mêmes garçons qui regardaient béatement les femmes végétales firent aussitôt un pas en arrière, effrayés. Toutes les filles de la classe – dont une Kelly agacée – ricanèrent devant leur ridicule. Mais ce rire ne masquait pas le malaise général : les élèves trouvaient ahurissant que leur professeur les ait exposés à des créatures aussi mortellement dangereuses dès leur premier cours de botanique. Ce dernier, toujours aussi enthousiaste, leur dévoila ce qui les attendait :

 

- Si nous allons les cultiver ce mois-ci, c’est parce que leur sève a des propriétés magiques extraordinaires – mais ça sera pour le prochain cours. Aujourd’hui, on va les nourrir. Si elles essayent de vous étrangler, lancez-leur un sortilège d’Arrachage instantané des cheveux, ça leur fera perdre tous leurs moyens...

 

- Mais monsieur, on ne connaît pas ce sortilège, l’interrompit Milosz Wavarum.

 

Pourrave éclata de rire. Posant ses poings sur ses hanches d’un air réprobateur, il secoua la tête et dit, toujours hilare :

 

- Vous êtes sérieux ? A votre âge, vous savez pas lancer un sortilège d’Arrachage de cheveux ?

 

- Mais, professeur… risqua timidement Naomi. J’ai regardé dans mes livres, on n’apprend ce sortilège qu’en quatrième année !

 

Pourrave perdit aussitôt son sourire incrédule. Il fronça les sourcils et regarda un à un chaque élève d’un air décontenancé.

 

- Attendez, vous n’êtes pas les cinquième année ?

 

- Mais non, on est en première année ! s’écria Huffö Gray avec colère.

 

- N’importe quoi, les première année je les ai eus hier, rétorqua Pourrave d’un ton assuré.

 

- Oui, mais sans doute ceux d’une autre maison, dit Naomi d’une voix lasse. Nous, nous sommes les élèves de Dragondebronze.

 

Les yeux rougeauds de Pourrave s’arrondirent. Il ouvrit grand la bouche et se frappa le front du plat de sa main.

 

- Ah mais c’est pour ça ! s’exclama-t-il. Je me disais bien que vous étiez pas nombreux… Au temps pour moi.

 

Il regarda alors l’ensemble de la serre autour de lui, l’air désorienté, comme si c’était la première fois qu’il s’y rendait.

 

- Mais du coup, on a rien à faire là ?

 

- Tout porte à croire que non… soupira John.

 

- Bon eh bien, suivez-moi, on va dans la serre n°1.

 

Apparemment pas embarrassé le moins du monde par sa bourde, Pourrave passa devant eux et repartit d’un pas vif vers la sortie. Après s'être regardées d'un air sidéré, les filles le suivirent, la mine sombre. En revanche, les garçons semblaient déçus de quitter les Mandragueuses, qui leur envoyaient des baisers imaginaires en les soufflant sur la paume de leurs mains. Levant les yeux au ciel devant l’air stupide de ses camarades masculins, Kelly se dit qu’ils auraient bien mérité de se faire manger quelques doigts. En sortant de la serre n°4, ils entendirent derrière eux un bruit étouffé qui leur fit comprendre que les bâches se remettaient toutes seules en place sur les Mandragueuses. Quand tout le monde fut dehors, Pourrave referma l’entrée à clef et leur dit d’une voix absente :

 

- Toutes mes excuses, mais avec le décalage horaire depuis chez moi – en ce moment, j'habite en Colombie  – j’ai un peu perdu de vue les dates.

 

- Mais l’année a repris depuis deux jours… dit Kelly, médusée.

 

- Eh oui, déjà... gazouilla Pourrave avec un sourire attendri, les yeux dans le vide.

 

A ces mots, il partit d'un pas conquérant vers la serre la plus à gauche, faisant signe à ses élèves de le suivre.

 

- Ça commence bien, grommela Kelly en traînant les pieds.

 

- C’est bon, toi, tout le monde peut se tromper... répliqua Giovanna-Paola Martoni sans même la regarder.

 

Kelly lui jeta un regard noir. Cette fille était exaspérante à tout le temps prendre la défense des profs. Et d’ailleurs, elle ne lui avait rien demandé. Elle ferait bien de baisser d’un ton rapidement si elle ne voulait pas avoir d’ennuis…

Le professeur Pourrave s’affaira une bonne minute avec la serrure de la serre n°1, essayant toutes les clés de son trousseau, avant de s’apercevoir qu’il avait manifestement oublié de la fermer. Les plantes qui y poussaient étaient beaucoup moins imposantes et certes moins effrayantes que celles de la n°4, mais elles étaient tout aussi saugrenues et perturbantes par leurs apparences étranges et biscornues ; c’est donc guère beaucoup plus rassurés que les élèves de première année entamèrent leur véritable cours. Le professeur recommença avec le même le ton gai et dynamique qu’il y a quelques minutes :

 

- Les gosses, ‘faut bien que je vous dise, je suis ici pour vous faire des vrais cours sur la vraie vie, et la vraie vie quand on a 15 ans, c'est la défonce. Alors, au boulot !

 

- Mais monsieur, on a onz... commença Maria Talbec.

 

- On lève la main avant de prendre la parole ! Bon, qui connaît les vertus du Coquelicoke, du Magichanvre, de l'Opiacé grinçant de Belgique ?

 

Personne ne lui répondit, pas même Naomi – qui avait pourtant avalé tous ses manuels avant même qu’ils arrivent à Lettockar. A en juger par son air ahuri, les plantes citées par Pourrave n’y figuraient pas.

 

- Du poppers... ? tenta-t-il timidement.

 

- Euh…

 

- Bon, c’est pas grave ! Alors aujourd’hui, on va commencer par… le Coquelicoke !

 

Il fit tourner sa baguette magique, et un pot de fleurs sur une étagère se morcela et répandit le contenant et le contenu par terre. Il fit tourner sa baguette de nouveau, et un pot de fleur voisin vint voler sur la table devant lui. A ce stade, la classe n’était plus guère surprise de ce genre d’accident. Enthousiaste, le curieux maestro s’élança dans ses explications :

 

- Le Coquelicoke pousse un peu partout où on le plante, surtout en Bretagne et dans les Pays-Bas, et un peu en Chine méridionale aussi. Mais ça, on s’en fout ! Regardez attentivement ce bouquet de délices. Que voyez-vous, les mômes ?

 

C’étaient des fleurs tout ce qu’il y avait de plus banales, dont l’entretien semblait un peu négligé - on pouvait se demander comment Pourrave pouvait-y voir un « bouquet ». En revanche, leur nom interpella grandement Kelly… Coquelicoke… ce n'étaient pas des coquelicots normaux, c'était évident, mais qu'avaient-ils de spécial ?

 

- Elles sont… rouges…, esquissa Milosz en levant une patte molle.

 

- Moi j’aurais dit carmin, avec des nuances de pourpre ! s’exclama Martoni en brandissant le bras à la vitesse de l’éclair.

 

- Hun, hun !... Et, de quelle partie de la plante voulez-vous parler au juste, jeunes gens ? répondit le professeur avec une étonnante vivacité.

 

- Les… enfin… les… les pétales ? répondit une Martoni confuse.

 

- Et ouais les mioches ! Une fleur, ça se décompose ! Vous avez la partie sporadique, et la partie tigeuse, mais aussi la partie pétalière, comme vient finement de remarquer votre petite camarade ! Et ça, ça vaut bien dix points pour Becdeperroquet !

 

- Mais c’est pas notr… commença Naomi.

 

- Tchip ! On-lève-la-main ! Prenez exemple sur la petiote !

 

Kelly était consternée par l’attitude de ce prof médiocre, qui coupait comme ça la parole de Naomi en faveur d’une Martoni qui minaudait, à rapporter des points imaginaires pour une stupide maison « concurrente ».

 

- La partie pétalière, donc ! Figurez-vous, dit Pourrave en caressant les fleurs, que le Coquelicoke a cette particularité de produire des effets différents selon ses parties ! Les pétales, séchées, par exemple, peuvent être infusées dans de l’eau chaude ; mais, pilées, elles peuvent aussi très bien, avec un peu de tabac, se fumer dans une pipe, ou entre quelques feuilles ! J’ai d’ailleurs eu souvent l’occasion de faire les deux à la fois.

 

Ici, le professeur marqua un blanc. On eût pu penser qu’il allait narrer une anecdote, mais il n’en fit rien et reprit son explication.

 

- Le suc de Coquelicoke, en revanche, est utilisé à des fins très différentes. Si les pétales apaisent, le suc, en revanche, fait accélérer le rythme cardiaque : c’est un boost. ‘Faut donc bien maîtriser les quantités ! A petite dose, il relèvera le goût d’une soupe de citrouille, parfumera un cocktail. Mais en grande dose, eh bien, c’est pas la même limonade, ha ha ! Alors, suivez mon conseil : vérifiez toujours avant d’avaler quoi que ce soit ! Compris les mômes ?

 

Les élèves étaient un peu incrédules et atterrés, tous firent « oui » de la tête pour abréger le plus possible la situation.

 

- Enfin, l’exercice que je vais vous demander de faire sera simplissime. Nous avons ici quelques spécimens en pleine santé, et vous allez devoir faire appel à votre intuition… Et vos facultés de déductions ! Toi !

 

Il avait désigné Naomi. Pas du tout rassurée, elle le regarda avec appréhension.

 

- Je vais te demander tout simplement de t’approcher de ces fleurs délicates, et de les sentir. C’est tout, juste les sentir ! Les différences seront minimes, mais bien réelles… ! D’un échantillon l’autre, le suc est plus ou moins chargé de toxines. Un vrai consommateur doit savoir piffer le danger ! Eh oui, mademoiselle, votre baguette ne vous sauvera pas toujours, il vous faut aussi du flair ! Une trop grosse dose, et c’est l’hosto…

 

Sur ces paroles effarantes, il fit signe à Naomi de s’avancer. Cette dernière, suant à grosses gouttes, approcha lentement son nez pointu et délicat d’une première fleur, toute petite. Elle se pencha tout doucement, inspira légèrement… Et du sang coula à flots de ses narines, sur son menton et ses vêtements. Effrayée, elle se recula, bouscula ces camarades, et se mit à pleurer, sans qu’aucun bruit ne pût sortir de sa bouche. La classe était sous le choc. Pourrave se rapprocha de ses fleurs, les yeux ronds, puis une fois encore, se frappa la tête.

 

- Par la barbe de Marvin, suis-je con ! J’ai oublié de vous faire enfiler vos masques de protection !... Ah là là là là, je vous croyais toujours en cinquième année… Ils ont pris le réflexe, depuis le temps ! Désolé ma petite chérie, ajouta-il d’un air franchement contrit, à sniffer pur, c’est un coup dur… ça va, tu t’en remettras, pleure donc pas autant !

 

Naomi versait effectivement toujours des larmes de douleur. Kelly, furieuse, lui passa le bras autour des épaules pour la rapprocher d'elle, comme pour la protéger de l'incompétence du professeur. John était complètement pétrifié. Pourrave s'éclipsa quelques instants, et revint avec des masques en papier blanc pour chacun d'entre eux, et leur ordonna de s'emparer chacun d'une plante et de l'examiner. Apparemment, il considérait que la « démonstration » de Naomi était satisfaisante.

Sous son masque qui rendait sa respiration plus difficile, Kelly fit la moue en se saisissant de sa fleur. Elle observa longuement l'intérieur des pétales, et put voir que le suc qu'ils devaient étudier était en fait constitué d'une poudre blanche et brillante. Elle se figea. Elle l'avait déjà vu dans des films ou des documentaires. C'était de la cocaïne.

Un sentiment mêlant l'horreur et l'indignation la gagna sur-le-champ. Elle comprenait à présent le nom de cette fleur, « Coquelicoke ». Kelly regarda tout autour d'elle. A en juger par l'expression stupéfaite de ses condisciples, ils n'avaient pas tardé à se rendre compte de la même chose. Estomaqués, ils jetèrent tous un regard en arrière vers Pourrave, qui se balançait d'avant en arrière, les mains jointes dans le dos, imperturbable. Un doute affreux germa alors dans l'esprit de Kelly en se rappelant de quelque chose :

 

- Attendez, professeur… dit-elle d'un ton anxieux. Quand vous avez dit « la vraie vie, c’est la défonce... vous voulez dire qu’on va consommer pendant votre cours ?

 

- Ah non, quand même ! s’exclama le botaniste d’un ton scandalisé, comme si Kelly venait de l’insulter. Peut-être quand vous serez en septième année, mais là vous êtes trop jeunes. La plupart sert pour des préparations, une partie est pour la consommation, et le peu qu’il reste, je le revends.

 

Kelly, encore déroutée par l’incohérence des propos de Pourrave, ne réalisa pas tout de suite ce qu’il venait de révéler. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes qu’elle comprit qu’il venait d’avouer en toute tranquillité qu’il était vendeur de drogue en parallèle.

 

- Vous… vous dealez ? s’étrangla-t-elle.

 

- Oui, pour arrondir mes fins de mois.

 

- Mais… mais… vous… vous êtes… balbutia Kelly, rouge de colère, s’apprêtant à lancer une insulte, sous le regard terrifié de ses voisins.

 

- Sous-payé ! s’écria Pourrave en levant le doigt d’un geste théâtral. Je suis bien d’accord avec toi, je suis sous-payé ! C’est un scandale, c’est l’éducation magique qui se meurt !

 

- Mais pourquoi vous n’allez pas plutôt en parler au directeur, plutôt que de compenser en vendant de la drogue ? risqua Martoni, qui semblait se montrer un peu lucide, pour une fois.

 

- Ah ben non hé, il me casserait la gueule ! répondit Pourrave d’un ton craintif, en se recroquevillant à vue d’œil.

 

Décontenancée, Kelly faillit laisser tomber son plant de Coquelicoke. Elle dut secouer la tête pour reprendre ses esprits et faire comme ses camarades : recueillir la poudre blanche, et séparer les particules qui brunissaient – celles qui, selon Pourrave, ne seraient bientôt plus bonnes. Le cours s’écoula, Gudrun poussa un cri grave, faisant sursauter ses voisins. Une longue fleur aux pétales rose sombre, sortie d'on ne sait où, venait de bondir sur son crâne. Elle était vivante : elle remuait ses racines et sa tête, ainsi que de longues feuilles qui semblaient tenir lieu de bras. Avec celles-ci, la fleur donna deux énormes gifles à Gudrun. Sonnée, la pauvre fille tomba à la renverse. Pire, l'étrange végétal resta collé à son visage, continuant de l'attaquer.

Les autres élèves n'eurent pas le temps de porter secours à Gudrun, car dans la seconde qui suivit, un intense fourmillement s'éleva derrière eux. Une véritable légion de fleurs semblables sautait d'une étagère de l'allée centrale et fonçait vers eux, trottant sur leurs racines leur tenant lieu de jambes qui s’agitaient dans tous les sens. Elles passèrent entre les jambes de Pourrave, qui était tout aussi stupéfait que ses élèves, et se jetèrent avec violence sur eux, les agressant de la même manière que Gudrun. Elles s’accrochaient à eux comme des sangsues, enserraient leurs membres avec force et les frappaient de leurs appendices. Les bruits de grouillement et de coups de fouets furent vite remplacés par des cris qui fusèrent des dix gorges, presque à l’unisson.

 

- Ah, flûte, ça m'est sorti de la tête ! s’exclama Pourrave, au milieu du tumulte. Ce sont des Gesses Bondisseuses. Elles deviennent complètement tarées quand elles respirent le parfum des Coquelicokes, et comme elles ont un odorat très développé, elles le sentent de très loin...

 

En entendant cela, Kelly faillit lui sauter dessus pour le gifler. Il n'était pas humain de commettre autant de bévues en si peu de temps ! A côté d'elle, Milosz fut attaqué par une Gesse qui lui arracha son masque, et une fraction de seconde plus tard, il se mit à saigner du nez à cause de sa fleur de Coquelicoke.

Voyant que les choses empiraient, Pourrave se décida enfin à intervenir. Il brandit sa baguette magique et s'écria :

 

- Ne vous en faites pas, j'ai la situation bien en main ! Euh… Flagadus Totalus !

 

Mais son sortilège n’eut aucun effet. Les Gesses continuèrent leur attaque.

 

- Ah, flûte, c’est pas la bonne formule ! Attendez, faut que je consulte mon manuel, j’en ai pour euh… pas longtemps !

 

A ces mots, il se précipita vers son bureau, en ouvrit les tiroirs. Il sortit un premier grimoire, le feuilleta rapidement : apparemment, il n’y trouva rien d’intéressant, puisqu’il le balança par-dessus son épaule avant d’en prendre un autre. La malheureuse Gudrun, qui était en train de se relever difficilement, reçut le livre en pleine figure et retomba, assommée. Kelly et ses camarades furent donc livrés à eux-mêmes, aux prises avec les Gesses Bondisseuses. Le cours tournait à la catastrophe pure et simple. A présent, certaines de ces maudites fleurs essayaient même de rentrer dans les bouches des malheureux écoliers. Les adolescents repoussèrent les Gesses comme ils le pouvaient mais les dizaines de fleurs affolées revenaient sans cesse à la charge... à ce rythme-là, ils allaient être déchiquetés par ces horreurs…

 

Soudain, un son ressemblant à un hautbois retentit, et les Gesses firent volte-face et s'immobilisèrent. Le professeur Pourrave dardait sa baguette magique vers les fleurs affolées. Apparemment, il avait enfin trouvé la formule adéquate. Il entama alors un curieux manège : il mima un pas de l'oie sur place, balançant son bras gauche au poing serré et montant les genoux jusqu'à la ceinture. Sous l’œil déconcerté des élèves, les Gesses Bondisseuses se précipitèrent pour se mettre en file indienne, et se déplacèrent en imitant la démarche de Pourrave. Elles passèrent devant lui les unes derrière les autres ; Pourrave fit de petits cercles dans les airs avec sa baguette, et les Gesses sautèrent se rempoter elles-mêmes sur l’étagère d’où elles étaient venues, redevenant complètement immobiles et inoffensives.

Puis, Pourrave rangea son bâton tortillé et contempla le groupe d'élèves qui offrait un spectacle pitoyable : presque tout le monde portait des marques de l'affrontement avec les Gesses Bondisseuses, avait les vêtements salis ou déchirés, et la dépression se lisait sur le visage de chacun d'entre eux. Les quelques fleurs de Coquelicoke qui n'étaient pas en lambeaux gisaient lamentablement par terre. Le professeur passa la main dans ses cheveux mi-longs, et, après un instant de réflexion, eut la bonté de mettre fin au désastre.

 

- Allez, le cours est terminé pour aujourd’hui ! Les plus en forme, emmenez vos petits camarades chez Madame Patatchaude.

 

Sur ce, il décrivit une nouvelle série de cercles avec sa baguette magique, et les fleurs de Coquelicoke filèrent elles aussi se ranger dans leurs pots.

Kelly était folle de rage. Comment ce guignol avait-il pu devenir professeur de botanique ? Martoni, toujours aussi servile malgré la débâcle qui s'était déroulée devant leurs yeux, prit de temps de faire un signe de la main au professeur pour le saluer en partant. John, se retournant une dernière fois, le vit assis, en train d’allumer une longue pipe… mais l'odeur qui en sortait n'était pas celle du tabac...

 

Chapitre 6 : Six couleurs pour les gouverner tous by AA Guingois

6. Six couleurs pour les gouverner tous

 

Durant les jours qui suivirent, les première année eurent deux nouveaux cours : balai volant le mercredi et astronomie le jeudi.

 

Le cours de balai volant s'était avéré désastreux. Mené par Madame Binouze, la dame aux cheveux roses bouclés qui louchait légèrement, il avait été le théâtre de scènes toutes plus ridicules les unes que les autres, du fait de l'état des balais volants qui souffraient, selon la professeure, du budget serré de Lettockar. Une moitié n'avait tout simplement pas marché : trop usé, l'enchantement leur permettant aux ustensiles de voler n'existait plus. Deux d'entre eux étaient même des balais normaux, prévus pour le ménage. Madame Binouze, qui ne brillait ni par sa prestance ni par l'esprit, avait alors misérablement conseillé de courir avec, à défaut de voler, et de s'entraîner au moins à virer, ce qui fit mourir de ridicule les élèves astreint à cet exercice dénué de sens. Quant aux balais qui fonctionnaient, ce n'était guère brillant non plus : celui de Martoni s'était enfui quand elle l'avait appelé en s'écriant « Debout ! » ; celui de Stephen lui avait donné des coups sur la tête, et celui de Naomi avait rué comme un cheval emballé et n'avait fait que la catapulter dans tous les sens. Kelly, en revanche, avait eu la chance de tomber sur un des rares balais corrects, et s'était révélée assez à l'aise, parvenant à décoller rapidement et à voler sans trop de problèmes à six ou sept mètres au-dessus du sol. Même si l'élève la plus douée avait été Gudrun, qui avait volé encore plus haut et avait réussi des virages impressionnants, ce qui valut 20 points pour Dragondebronze. La jeune blonde avait été félicitée par une classe désespérée dont elle avait sauvé l'honneur.

 

Et le jeudi soir, Kelly s'était retrouvée hébétée en découvrant Nosfylna Morgana, sa professeure d’astronomie, absente lors du banquet d’ouverture. Il faut dire que si elle y avait été, elle ne serait sans doute pas passée inaperçue : c’était une femme d’une petite trentaine d’années, tout au plus, rehaussée par des bottines à talon ; ses longues jambes musclées étaient tatouées, sa jupe noire laissait voir ses genoux, son bustier était si serré que Kelly pensait qu’elle ne pouvait que suffoquer à chaque prise de parole. Pourtant, ses déplacements dans toute la salle étaient agiles, graciles, et sa voix chaude portait dans toute la tour d’astronomie quand elle nommait les planètes et les constellations. Elle traînait derrière elle une longue cape rouge, qui laissait découverts ses bras nus et lui donnait des airs de vampire – ce qui allait de pair avec le monde de la nuit, des étoiles et la mise à l’écart qu’imposait la Tour d’astronomie. Maîtresse dans son donjon, la touche finale était ses cheveux, inexplicablement bicolores : blonds platine d’un côté, noirs de geais de l’autre. Ils entouraient un visage beau et un peu mystérieux, à la toilette impeccable. Son rouge à lèvres noir, son mascara, sa peau parfaite, tous ces artifices finirent de mettre Kelly mal à l’aise.

Rarement dans sa vie Kelly avait autant jugé une autre femme : elle la trouvait vulgaire et superficielle. Elle avait une façon de se tenir, de parler, et même de regarder les élèves qui lui semblait hors de propos : elle semblait beaucoup trop décontractée, presque lascive, pour que ça ait l’air naturel. Elle avait une espèce de petit sourire qui flottait sur son visage en permanence, comme si elle se réjouissait de tout ce qui arrivait, cela lui donnait un air presque suffisant – d’autant plus que ce dont elle parlait était totalement abstrait. Les filles des quatre maisons – car cette matière-ci était la seule de première année qui regroupait toutes les classes – avaient été atterrées et avaient suivi le cours d'un air scandalisé ; en revanche, les garçons avaient complètement succombé aux charmes de l'enseignante et l'avaient dévorée des yeux durant toute la séance, suscitant l'ire de leurs amies, exactement comme face à Madame Freyjard. Kelly commençait à être franchement saoulée de tous ces mecs qui perdaient le sens commun dès qu’ils se trouvaient en présence d’une belle femme ou de quelque chose qui y ressemblait. Tandis qu'ils observaient les étoiles, un élève d'Ornithoryx avait posé une question que beaucoup se posaient silencieusement :

 

- Mais euh… dites, professeur, je me demande… ça sert à quoi, l'astronomie, à Lettockar ? Je vois pas le rapport avec la magie…

 

- J'en ai aucune idée, mon lapin, avait répondu Morgana sans lever les yeux du livre qu'elle lisait. Mais j'ai toujours beaucoup aimé regarder les étoiles, donc ça me fait plaisir de l'enseigner.

 

Kelly apprit plus tard par Carmen Elicia, une très chaleureuse élève de quatrième année à Dragondebronze qu'elle avait rencontrée mercredi midi, que la professeure Morgana avait un passif dans les films « de charme », et qu’avant d’être recrutée à Lettockar, elle avait derrière elle une carrière explosive de dix ans dans l’industrie pornographique. Il fallut que Carmen lui montre un petit morceau déchiré de magazine pour que Kelly la crût, non sans un certain dégoût.

Le vendredi soir, tous les élèves furent contents et soulagés d'avoir terminé leur abominable semaine de cours. Tous, sauf Kelly. Car le soir même, elle aurait sa retenue avec le professeur McGonnadie. Avec John et Naomi, ils mangèrent très tôt, pour qu'elle puisse avoir quelques minutes à elle dans la salle commune de Dragondebronze avant l'heure fatidique. Une dizaine de minutes avant, John se racla la gorge et dit d'un ton hésitant :

 

- Kelly, je ne voudrais pas t’alarmer, mais il est 19 heures 50…

 

La gorge de Kelly se noua. Voyant l’expression de son visage, Peter lui serra l’épaule d’un geste compatissant. Elle le remercia par un sourire lugubre, saisit son sac et quitta la tour de Dragondebronze. Elle descendit jusqu’au premier étage et se rendit à la salle de métamorphose pour la troisième fois de la semaine, ayant eu un deuxième cours mercredi après-midi. Une fois devant, elle marqua une pause sous le coup de l’appréhension. Les cours ordinaires étaient déjà dangereux, alors elle redoutait fortement ce que Lettockar pouvait bien donner en guise de punition. Elle prit une grande inspiration et frappa à la porte.

 

- Entrez, dit la voix du professeur McGonnadie depuis l’intérieur.

 

Kelly poussa la porte. La classe était entièrement vide. Seul le professeur de métamorphose était assis à son bureau, l’air affairé. Une plume à la main, il était penché sur un tas de parchemins noircis d’encre, sur lesquels il écrivait en rouge. Sans doute s’agissait-il de copies à corriger. Le professeur tourna la tête vers Kelly, eut un sourire en coin et l’accueillit :

 

- Ah, Kelly. Je t’en prie, approche.

 

Elle lui obéit, vint se placer devant son bureau et le regarda droit dans les yeux.

 

- Dis-moi, Kelly, penses-tu avoir retenu la leçon que j’ai voulu t’inculquer, lundi ?

 

Elle tâcha de rester impassible, bien qu’elle mourrait d’envie d’envoyer le regard le plus haineux dont elle était capable à ce sinistre con. Elle aurait voulu lui faire manger son tas de copies en lui hurlant tout ce qu’elle pensait de lui, de ses « leçons » et de ses méthodes. Mais, au prix de ce qui lui sembla être un effort incommensurable, elle hocha la tête et répondit d’un ton neutre.

 

- Oui, je pense.

 

- C’est ce que nous allons voir. Comme tu es une sorcière débutante, je vais te faire faire un exercice très bateau : de la copie.

 

Il lui désigna alors un pupitre au premier rang, auquel Kelly n’avait pas prêté attention. Dessus, il y avait un parchemin vierge, et une demi-douzaine d’encriers de différentes couleurs : rouge, bleu, orange, violet, vert, jaune, et un dernier pot d’un liquide transparent que Kelly identifia comme le produit à effacer l’encre.

 

« Copier des lignes ? songea Kelly. Ouf, ça aurait pu être pire… »

 

Elle alla s’asseoir au pupitre. McGonnadie ouvrit un tiroir de son bureau, en retira une feuille de parchemin, et quitta son siège pour se diriger vers Kelly.

 

- Au début, j’avais pensé à te faire disserter sur la question « Vaut-il mieux être belle et rebelle que moche et re-moche ? », annonça-t-il. Mais tout bien réfléchi, ce calembour est franchement éculé en plus d’être idiot. Donc j’ai opté pour autre chose.

 

Il lui tendit alors le parchemin. Kelly s’en empara et lut le texte qu’elle était censée recopier. Elle s’attendait à une sorte de sermon, mais en fait il s’agissait d’un célèbre poème issu du Seigneur des Anneaux.

 

Trois anneaux pour les rois Elfes sous le ciel,

Sept pour les seigneurs Nains dans leurs demeures de pierre,

Neuf pour les Hommes mortels destinés au trépas,

Un pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,

Dans le pays de Mordor où s’étendent les ombres.

 

Un anneau pour les gouverner tous. Un anneau pour les trouver.

Un anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier.

Au pays de Mordor où s’étendent les ombres.

 

- Oui, j’aime énormément Tolkien, expliqua McGonnadie d’un ton joyeux devant l’expression déconcertée de Kelly. Et c’est quand même plus sympa à recopier que des trucs du genre « Je ne dois pas faire ma syndicaliste en culotte courte en cours de métamorphose », tu crois pas ?

 

- Sans aucun doute… lui répondit Kelly, médusée.

 

- Alors, je t’explique le principe : tu ne vas pas tout écrire d’une seule couleur. La première et la dernière lettre de chaque vers doit être en rouge. Quand la lettre est une voyelle de la première à la 13e lettre de l’alphabet, tu dois l’écrire en bleu. Quand c’est une consonne dans la même tranche, en orange. Quand c’est une voyelle de la 14e à la 26e lettre de l’alphabet, en violet. Quand c’est une consonne, en vert. Quand il y a une double lettre, la deuxième doit être de la couleur à gauche de celle qui a été utilisée pour la première. Si un mot représente un nombre, il doit être précédé de son chiffre romain, en jaune. Ah, et souligne les majuscules. C’est compris ?

 

Kelly avait évidemment compris que les multiples pots d’encre à sa disposition signifiaient qu’elle allait devoir écrire en plusieurs couleurs, mais elle se sentit vaciller devant la complexité de la consigne. McGonnadie retourna vers le fond de la classe, tapota le tableau derrière lui de sa baguette magique, et les instructions s’y affichèrent aussitôt pour l’aider.

 

- Et combien de fois dois-je le recopier ? demanda Kelly avec anxiété.

 

- Une seule fois suffira peut-être. Cela dépendra de mon jugement.

 

Sur ce, il se rassit, fouilla dans sa poche et en tira une très belle montre à gousset en argent. Il tripota quelques boutons et un déclic se fit entendre. Kelly observa la montre quelques secondes et demanda :

 

- Vous me chronométrez ?

 

- C’est exact.

 

- Et… quel temps dois-je faire, exactement ? dit-elle d’un ton qu’elle espérait poli.

 

- Le temps qui montrera que tu as compris la leçon. Allez, c’est parti, acheva McGonnadie d’un ton sec qui signifiait qu’il était inutile de rajouter quelque chose.

 

Il ressaisit alors sa liasse de copies et reprit sa correction. Il n’accordait plus aucune attention à Kelly.

 

Celle-ci s’attela alors à sa punition. Elle lut une fois le poème en entier, puis tenta d’assimiler toutes les instructions. Elle saisit la plume rouge, traça la première lettre, puis se souvint qu’elle devait écrire un chiffre romain avant. Elle commettait déjà sa première erreur. Elle coinça alors difficilement un « III » jaune entre le bord du parchemin et l’inscription. Puis, elle releva la tête vers le tableau pour se remémorer ce qu’il fallait faire pour la suite.

 

« Trois... anneaux… pour… les rois… Elfes... » récitait-t-elle intérieurement en écrivant.

 

L’exercice s'avérait être une gymnastique intellectuelle particulièrement éprouvante. Rien que pour cette première phrase qui faisait partie des plus courtes, Kelly avait dû changer de couleur à pratiquement chaque caractère.

 

« Sept... pour... les… seigneurs... »

 

Elle devait prendre le temps de réfléchir à la situation de chaque lettre, et à plusieurs reprises elle saisit la mauvaise plume. En vérité, elle utilisa beaucoup plus le produit à effacer l’encre que les autres pots. McGonnadie devait trouver ça très intéressant, mais parce que c’était sa passion. Kelly, elle, n’avait lu que des extraits du Seigneur des Anneaux et ne le connaissait pas sur le bout des doigts. Aussi, elle était obligée d’alterner son attention vers le texte, le tableau, sa copie, sans parler du temps qu’il lui fallait pour calculer à quelle catégorie appartenait telle lettre, et donc quelle couleur lui convenait et s’il n’y avait pas un piège.

 

« Un... anneau... pour… les… amener… tous… et... dans... les… ténèbres… Ah merde, le Un... »

 

Elle ne comprenait pas le message que McGonnadie essayait de lui passer à travers cet exercice absurde. Et à vrai dire, elle s’en fichait. Elle ne reconnaissait aucune légitimité aux valeurs des enseignants de Lettockar, aussi la seule chose qu’elle cherchait, c’était à écrire au plus vite. À quelques reprises, elle chercha son enseignant du regard, dans l’espoir qu’il lui donne quelques indications concernant le chronomètre, mais celui-ci restait totalement absorbé par son travail.

Orange, bleu, orange, bleu, vert, orange, bleu, orange… C’était exaspérant. Elle y passait un temps fou, accumulant les hésitations, les erreurs et les instants de réflexion. La nuit était tombée quand elle vint à bout du poème.

 

« … les ombres. »

 

Kelly reposa sa plume rouge. Elle s’éclaircit la gorge et essaya, malgré son harassement, de rester stoïque quand elle déclara :

 

- J’ai terminé.

 

McGonnadie s’arracha à la lecture de ses parchemins, dévisagea Kelly pendant quelques secondes, puis tendit la main. La jeune fille alla donc lui donner sa copie qui ressemblait à une affiche pour le Carnaval de Rio. McGonnadie la lut attentivement, et consulta sa montre à gousset.

 

- Tu as mis une heure et quatre minutes.

 

Et il rangea sa montre, chiffonna la copie et la jeta dans la corbeille qui se trouvait à ses côtés, sous l’œil stupéfait de Kelly. Puis, il fit apparaître une nouvelle feuille vierge, la tendit à la jeune fille et lui annonça d'un ton neutre :

 

- Il va falloir recommencer.

 

- Il faut que je le fasse plus vite ? hoqueta faiblement Kelly, déprimée.

 

- Oh, oui, répondit paisiblement McGonnadie.

 

- Mais… mais quel temps dois-je faire ? demanda-t-elle encore une fois.

 

- Le temps qui montrera que tu as compris la leçon, répéta l’enseignant d’un ton glacial. Maintenant, recommence et ne discute pas.

 

Kelly saisit fébrilement le parchemin et retourna s’asseoir. Quand elle réitéra son travail, elle sentit ses paupières s’alourdir. La semaine avait été difficile et éreintante, et elle n’était pas dans le meilleur état pour un exercice aussi pesant. Rien que ce foutu mouvement qu’elle effectuait inlassablement pour changer de plume la rendait folle. Son cou et son poignet lui faisaient de plus en plus mal.

 

Finalement, elle commença à se poser des questions sur cette « leçon » que McGonnadie voulait lui asséner. Qu’est-ce que c’était au juste ? L’obéissance ? La soumission ? Oui, c’était sans doute une question de discipline, mais si elle en avait su davantage, elle aurait été plus poussée à satisfaire son professeur au plus vite en faisant semblant d’y souscrire...

 

« Le… Seigneur... Ténébreux… sur son… sombre… trône... »

 

S’agissait-il de la briser ? Testait-il ses nerfs et sa robustesse ? Pensait-il qu’en l’abrutissant de cette manière, il allait la faire adhérer à la tyrannie des professeurs de Lettockar ?

 

« Au… pays… de... Mordor… Souligner la majuscule… »

 

Violet, vert, vert, orange, violet, rouge… Ces allez-retours incessants entre la copie et les encriers lui paraissaient lui mutiler le bras. A présent, elle était rongée par la peur et surtout l’incertitude : combien de temps allait-elle passer sur ce travail ?

Elle dut se motiver encore davantage pour achever les derniers vers que lors du premier essai. Mais elle sut que cette fois, elle avait été plus rapide.

 

- Professeur ? J’ai...

 

McGonnadie ne la laissa pas finir sa phrase. Sans dire un mot ni même lever les yeux vers elle, il lui fit un signe de la main pour qu’elle lui apporte son travail. Outrée par cette absence totale de considération envers elle, Kelly s’exécuta en faisant claquer bruyamment ses semelles sur le sol pour manifester son énervement. McGonnadie prit sa copie et cette fois, la lut en diagonale. Il saisit sa montre à gousset et révéla son temps à Kelly à voix basse.

 

- 47 minutes...

 

Kelly manqua de s’évanouir quand elle le vit envoyer sans ménagement sa copie rejoindre la précédente dans la poubelle. Il lui redonna un parchemin vierge.

 

- Désolé, mais tu n’as toujours pas assimilé la leçon de lundi. Recommence.

 

- Monsieur… bredouilla misérablement Kelly.

 

Mais celui-ci ne lui accorda même plus un regard. Il sortit un nouveau tas de copies et se mit aussitôt à les lire, faisant tourner sa propre plume entre ses doigts. Démoralisée, Kelly revint s’asseoir d’un pas traînant et retourna à son sacerdoce.

 

« Trois anneaux… pour les… rois Elfes... »

 

Certes, elle allait beaucoup plus vite, car à présent elle connaissait bien le texte et le code couleur lui était plus familier. Il n’empêche que cette retenue semblait ne pas avoir de fin. Elle devait lutter à la fois contre sa fatigue, ses douleurs et son abattement psychologique. Elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait.

Pourquoi tout ça ? Qu’est-ce que McGonnadie attendait d’elle? Est-ce qu’il exigeait qu’elle écrive cette connerie aussi vite que si elle le faisait avec un seul pigment ?

 

« … pour... les... hommes ... mortels... »

 

Tout ceci était un non-sens. Elle ne savait même pas pourquoi elle devait faire tout ça. McGonnadie refusait de lui prêter la moindre attention, de lui donner un indice sur ce qu’elle était censée apprendre. Elle comprenait bien qu’il attendait qu’elle le devine par elle-même, mais dans l’état où elle était à présent, il lui était tout bonnement impossible d’y réfléchir...

 

Alors elle avança. Elle ne pouvait rien faire d’autre. Chaque mot achevé lui paraissait être une victoire, mais même quand elle fut arrivée aux dernières phrases, son moral ne revint pas.

 

« … où... s’étendent... »

 

Ses yeux se fermèrent malgré elle. Elle n’allait pas réussir à aller au bout de sa phrase... C’était tout simplement impossible...

 

« S’étendent... »

 

Sa tête vacilla. Tant pis si elle perdait du temps, elle était incapable de finir de toute manière...

Non. Elle devait terminer. Il ne restait que deux mots. Et qui sait ce que McGonnadie lui ferait si elle se dégonflait ? Kelly rassembla tout son courage, se redressa tant bien que mal, et acheva sa phrase, la main meurtrie, écrivant de travers.

 

« Les… les… ombres. »

 

Point final.

Kelly laissa tomber sa plume et manqua de s’effondrer sur sa table. McGonnadie s’en aperçut et lui demanda :

 

- Ça y est, tu as fini ?

 

Kelly acquiesça péniblement et se leva encore une fois pour aller donner sa copie au professeur. Elle était tellement exténuée qu’elle faillit la lâcher à mi-chemin. McGonnadie la lut rapidement, consulta à nouveau sa montre et déclara :

 

- 34 minutes. Je pense qu’on va s’arrêter là.

 

Cette fois, il ne jeta pas le parchemin à la poubelle comme les autres. Il le laissa sur son bureau et rangea les copies qu’il venait de corriger dans sa serviette. En dépit de son épuisement, Kelly parvint à lui adresser un sourire plein d’espoir et lui demanda avec une joie qu’elle ne comprenait pas elle-même :

 

- C… ça y est ? Vous trouvez que j’ai compris la leçon ?

 

- Pas du tout, mais j’ai envie d’aller me coucher, rétorqua-t-il avec dédain. Allez, ramasse tes affaires et fous-moi le camp.

 

Kelly fut à nouveau désarçonnée, mais elle obtempéra. Elle était à la fois soulagée d’en avoir terminé avec ce calvaire, et à la fois frustrée de n’avoir rien compris à cette punition. Elle se sentait même un peu humiliée, comme si elle avait fait tout ça pour rien. C’est pourquoi, une fois que son professeur et elle-même furent sortis, elle le questionna timidement au moment où il fermait la porte de la classe :

 

- Monsieur ? Quand même, est-ce que je pourrais savoir ce que je n’ai pas retenu ?

 

Le professeur McGonnadie lâcha un profond soupir. Il agita la dernière copie de Kelly sous son nez et lui répondit d’un ton profondément blasé :

 

- C’est pourtant simple. Lundi, je vous ai enseigné un sortilège de changement de couleur, non ? Tu n’avais qu’à tout écrire en une seule, donner quelques malheureux coups de baguette sur ta copie, et tu étais sortie au bout de vingt minutes. C’était ça, la leçon que je voulais que tu appliques. Tu es une sorcière, je te rappelle. A la place, tu t’es cassé le poignet comme une Moldue pendant deux heures et demie. Allez, bonne nuit.

 

A ces mots, la copie prit feu entre ses doigts. McGonnadie la lança en l’air et elle fut réduite en cendres en quelques secondes. Sans rien ajouter, il tourna les talons et disparut dans le couloir, vraisemblablement en direction de son logis.

 

Kelly n’en revenait pas. Elle avait bêtement cru que McGonnadie voulait lui inculquer une quelconque morale, alors qu’il testait tout simplement sa présence d’esprit. Il avait voulu savoir si elle montrerait suffisamment de jugeote pour se débarrasser facilement d’un travail pénible grâce à ce qu’il lui avait appris. Ses jambes se dérobèrent et elle tomba à genoux. La seule chose qu’elle avait retiré de cette funeste soirée, c’est qu’elle ne voulait plus jamais voir un arc-en-ciel de sa vie.

Elle mit un temps infini à se relever et à retourner à la tour des Dragondebronze. Elle faillit réduire en miettes le portrait représentant les cinq magiciens tant l’univers de Tolkien lui infligeait désormais la nausée. Quand elle rentra enfin après les nouvelles chamailleries des vieillards, elle vit qu’il restait encore Peter et Carmen discutant au coin du feu. Ils l’aperçurent et lui demandèrent avec inquiétude :

 

- Alors ? Comment ça s’est passé ?

 

Bien qu’elle n’avait pas très envie de ressasser ce qu’elle venait de vivre, elle leur expliqua en quoi avait consisté sa retenue : recopier le Poème de l’Anneau en six couleurs.

 

- Ah oui, il aime beaucoup faire ça, dit alors Carmen d’un ton maussade. Une fois, il m’a fait réécrire l’éloge funèbre de Sam Gamegie à Gandalf dans La Communauté de l’Anneau, avec interdiction d’utiliser les mots contenant la lettre « a ». L’enfoiré !

 

- C’est pour ça que je me suis mis à lire toute l’œuvre de Tolkien, renchérit Peter en se relevant pour aller se coucher. Comme ça, si jamais il m’inflige une punition, j’aurais de l’avance !

End Notes:

Un type qui aime autant Tolkien ne peut pas être quelqu'un de mauvais, pas vrai ? 

... Pas vrai... ?

 

PS : Concernant la description assez moralisatrice qui est faite de la professeure d'astronomie, avant qu'on nous accuse de slut-shaming : n'oubliez pas qu'elle est faite par une enfant de 11 ans... :)

Chapitre 7 : Baston de filles by AA Guingois

 

7. Baston de filles

 

Le jour de la rentrée, Kelly s'était demandé si elle était contente d'être inscrite à cette école, et si celle-ci allait lui apporter le bonheur auquel elle aspirait. Arrivée au bout du premier mois de cours, la réponse était clairement : non.

 

Les professeurs étaient tous plus affreux les uns que les autres, que ce soit dans la saloperie ou la médiocrité. Les plus nuisibles étaient sans nul doute les quatre directeurs de maison : Kelly et ses amis apprirent plus tard qu’ils avaient été élèves ensemble à Lettockar, les meilleurs de leur génération. Ainsi réunis, leur mentalité se prolongeait dans une résignation ambiante qui s’éprouvait quotidiennement.

Si Kelly avait essuyé une punition dès sa première journée de cours, elle n’était évidemment pas la seule : des élèves, toutes classes confondues, n’avaient pas tardé à tenir tête. Il arrivait même que des profs tombent dans des pièges tendus, ou que des parties du collège soient dégradées : bien souvent, les coupables étaient arrêtés et les savons passés, souvent en public, avaient un arrière-goût d’humiliation et de cruauté. Tous les jours, des cris, des brimades, des jurons, mais le dernier mot revenait généralement aux professeurs.

Dans toutes les classes, des petits groupes se formaient, unis dans la peur, dans le trouble, ou la mesquinerie. A la fin des cours, chacun s’en tirait du mieux qu’il pouvait pour garder une vie sociale, et dans les dortoirs des filles de Dragondebronze, chaque soir ressemblait à un dimanche. Le mot d’ordre était « prudence ». On essayait de se faire le plus petit possible pour ne pas attiser la colère des profs, ou pire, on imitait leurs défauts pour se rapprocher d’eux.

 

Quelque chose à Lettockar avait frappé Naomi, qui s'était documentée sur la question : l'absence d'un cours qui s'appelait la « Défense contre les forces du mal », présent à Poudlard et dans d'autres écoles sous un nom équivalent. Naomi avait pris son courage à deux mains et était allée interroger le professeur Doubledose à ce sujet. Le directeur lui avait alors ri au nez :

 

- Mais parce que toutes ces notions de Défense contre les forces du mal machin-truc, c'est du bla-bla des petites frappes coincées qu'on trouve à Poudlard ou dans n'importe quelle école de péteux. Nous, nous refusons d'entrer dans cette dichotomie simpliste de bien et de mal. C'est complètement arbitraire. Qui met donc des étiquettes partout ? Qui se permet de dire qui sont les gentils et les méchants ? Nous sommes au-dessus de ça. C'est pour ça qu'il n'y a pas ces cours de Défense contre les forces de mon cul à Lettockar.

 

- Ouais, enfin c'est surtout parce qu'au XIVe siècle, une quarantaine de professeurs de Défense sont morts d'affilée et qu'on a décidé de supprimer la matière, avait glissé un garçon indien de deuxième année, qui passait par là.

 

- Alors ça te fera une retenue mercredi soir pour l'insolence, et 10 points pour Becdeperroquet pour avoir eu les couilles de dire une vérité qui dérange, lui avait répondu Doubledose.

 

« Ni bien, ni mal ». Personne n’était dupe : cette « amoralité » de façade semblait n’être qu’un prétexte fumeux pour toutes les permissivités. Lettockar, c’était la loi de la jungle, où les gros mangent les petits. Chacun se défoule sur plus faible que lui, qu’il s’agisse des profs, des élèves, voire du château lui-même.

 

Un matin, sans crier gare, alors que de nombreux élèves – dont Kelly, Naomi et John – se trouvaient dans le hall, les statues de guerriers aztèques à têtes d'aigles et de jaguar avaient soudainement pris vie, avaient brandi leurs armes et s'étaient rentrées dedans pour se battre avec férocité. Apparemment, ces batailles entre statues étaient courantes : les guerriers-jaguars contre les guerriers-aigles. Rugissant, piaillant, ils se portaient des coups d'une extrême violence avec des massues, des épées, des lances et des frondes ; une grande fille d'Ornithoryx aux cheveux noirs et au teint méditerranéen avait reçu en pleine tête une pierre qui avait manqué sa cible, car bien évidemment, les rixes entre statues étaient la cause d'horribles accidents. Elles ne faisaient absolument pas attention à ne pas frapper accidentellement les élèves de leurs armes virevoltantes : Naomi avait failli être décapitée par un guerrier-jaguar et s'était évanouie.

Mais le pire était l'attitude des professeurs qui traînaient par-là. Au lieu d'intervenir et de mettre fin au combat, ils avaient fait des paris sur l'équipe gagnante.

 

- Hé Fistule, 20 Gallions sur les aigles ! s'était enthousiasmé Grog.

 

- Tenu ! Les jaguars envoient du lourd aujourd'hui !

 

La bataille fit rage durant de longues minutes. Rien ne pouvait calmer les guerriers à têtes d'animaux : leurs cris, mêlés au bruit des armes qui s'entrechoquaient maltraitaient les tympans des élèves. Le sol était jonché d'éclats de pierre, vestiges de statues défoncées au combat, et plusieurs personnes étaient blessées. Abrutie par la panique, Kelly avait crié à John qui portait Naomi dans ses bras :

 

- Mais bordel, c'est un massacre ! Ils vont tout casser, à ce rythme-là ! Il faut faire quelque chose !

 

Alors, Madame Freyjard, la belle concierge, était arrivée. Elle s'était avancée tranquillement parmi les statues qui se taillaient en pièces, et leur avait dit d'une voix posée :

 

- Allons, allons, ça suffit les chamailleries.

 

Quelque chose d'inexplicable s'était alors produit : les guerriers de pierre avaient aussitôt cessé de se battre et de crier, coupés d'un seul coup dans leurs élans par la concierge. Puis, ils avaient reculé, en s'inclinant avec déférence devant Madame Freyjard, laquelle passait dans les rangs en leur adressant un sourire poli. Ils avaient rangé leurs armes et étaient retournés petit à petit vers leurs socles en continuant de faire des courbettes envers la concierge. Une fois que les statues furent toutes redevenues totalement immobiles, Madame Freyjard avait donné deux coups sur le sol du manche de son balai, et les débris de pierre étaient retournés tous seuls vers les statues endommagées et les avaient entièrement reconstituées. Puis, comme si de rien n'était, elle avait commencé à balayer tranquillement le sol, intimant gentiment aux élèves blessés d'aller à l'infirmerie, et aux autres de sortir s'aérer un peu. Personne n'avait compris comment elle avait fait. Les statues semblaient carrément la redouter.

Kelly et John transportèrent Naomi à l'infirmerie du deuxième étage aux côtés des autres blessés sans le moindre enthousiasme, car Madame Patatchaude était loin d'être l'infirmière idéale. Femme blonde rustaude et acariâtre, au visage marqué et à la voix ravagée par un tabagisme effréné, elle était une doctoresse compétente mais extrêmement réticente à la tâche. « Ils s’en remettront », disait-elle. Grincheuse, malpolie, pas accueillante pour un sou, moins elle avait de personnes dans son infirmerie, mieux elle se portait. Kelly était au bord de la crise de nerfs ; c'est alors que John avait évacué tout son stress en la faisant éclater de rire :

 

- Si j'avais su, j'aurais mis un caleçon marron aujourd'hui...

 

Les statues aztèques qui se battaient étaient loin d'être le seul fléau à Lettockar qui provenait du décor ou de l'architecture. En fait, la moindre parcelle de l'école était dangereuse. Les couloirs étaient bardés de portraits tous plus lourds les uns que les autres, comme celui du Ravaleur fou qui aspergeait les passants de peinture blanche. Milosz Wavarum et Maria Talbec avaient failli être étranglés par des étoffes du deuxième étage qui tombaient sans crier gare sur les élèves, comme des lianes, s'enroulaient autour de leur cou et les soulevaient jusqu'au plafond : seule l'intervention d'un septième année leur avait sauvé la vie. Les portes étaient folles à lier : des fois, elles s'ouvraient à toute seule la volée au passage des élèves pour leur fracasser le nez, ou bien elles changeaient sans cesse de numéro, puisque les chiffres quittaient soudainement leur place pour aller se coller sur d'autres. Certaines n'acceptaient de s'ouvrir que sous des conditions absurdes : une au premier étage ne s'ouvrait que pour les militants écologistes et les descendants de Petar I de Monténégro, une au quatrième étage ne s'ouvrait que le lundi et le mercredi de 12 heures, 10 minutes et 36 secondes à 13 heures, 48 minutes et 7 secondes, une autre au sous-sol – que Kelly et Naomi soupçonnèrent d'avoir été ensorcelée par Suppurus Grog – n'acceptait de s'ouvrir que si une fille lui montrait ses seins. De plus, elles donnaient parfois lieu sur des endroits vides ou sans intérêt : John tomba même sur une au troisième étage qui donnait sur un bout de mur.

 

Lors de la deuxième semaine, ils rencontrèrent enfin la fameuse Kagoule que Jar Jar Binns était allé maîtriser le soir du banquet de début d'année. C'était une goule, une créature crasseuse à la peau grise, vaguement simiesque, qui portait une cagoule – d'où son nom – rouge qui couvrait entièrement sa tête, avec seulement deux trous qui laissaient voir des yeux verts pistache. Elle était complètement hystérique : elle courait et sautait partout, mettait toute l'école sans dessus-dessous, dévastait des salles de classes, renversait les tables et cassait le matériel, jetait toutes sortes de choses aux passants. Ou bien parfois, elle bondissait sans raison sur les élèves par derrière pour leur baver dessus. Souvent, elle allait voler du suc de coquelicoke au professeur Pourrave, ce qui décuplait sa folie. Doubledose la détestait particulièrement. A chaque fois qu'il la croisait, il l'insultait et lui donnait des coups de pied. Alors elle déguerpissait en poussant des gémissements plaintifs et étouffés, puis allait se recroqueviller dans sa tanière, au fond des cachots. La Kagoule était sans nul doute l'être vivant à Lettockar qui avait le plus peur du directeur, ce qui n'était pas peu dire.

Le vaste parc cerné par les remparts était sans nul doute l'endroit le plus sûr et agréable de l'institut. Au moins, il n'y avait rien qui essayait de vous tuer. Car, au-delà des murs, la contrée qui entourait Lettockar était tout aussi hostile que l'intérieur. Il y avait déjà le Lac Caca d'Oie où nageait le Mégamorphe Centroïde du Jura ; mais il y avait également la forêt où s'était garé le Tragicobus le soir de la rentrée, qui avait pour nom « Forêt Déconseillée ». Elle était remplie de créatures absurdes et délirantes, comme des serpents à gyrophares, des castors aquaphobes, des chiens « bipèdes » avec une grosse ventouse à la place des pattes postérieures, ainsi que d'arbres aussi sympathiques que les Saules Fesseurs, qui fouettaient de leurs branches les arrière-trains de ceux qui avaient l'imprudence de passer trop près d'eux. Au Nord de Lettockar s'étendait à perte de vue un désert dont on se demandait bien d’où il sortait au milieu de cette région verdoyante. Et à l'Est, il y avait une chaîne de montagnes, dont la plus haute et abrupte était appelée « Montagne Interdite » : comme son nom l'indiquait, les élèves avaient interdiction formelle d'y aller. Mais aucun professeur n'avait voulu dire ce qu'il y avait là-bas...

 

Mais pour Kelly, la cerise pourrie sur le gâteau faisandé était Giovanna-Paola Martoni, qui se révéla être une lèche-cul de premier choix. Elle trouvait toutes les excuses du monde aux professeurs. Selon elle, la vie à Lettockar était « pas si insupportable que ça », elle trouvait Pourrave « attendrissant », et quant au reste, il valait mieux passer outre et se concentrer sur sa réussite en tant qu'élève. Et pour cela, tous les moyens étaient bons : elle cherchait à tout prix à mettre les enseignants dans sa poche, buvant leurs paroles, singeant leur façon de penser. Kelly était ébahie et scandalisée par cette mentalité. Vouloir réussir était louable, mais cette façon que cette fille avait de bondir sur sa chaise pour lever la main, participer à tout prix uniquement pour se mettre en avant, c'était exagéré, et même révoltant. Et elle avait toujours en travers de la gorge les critiques, le dédain de Martoni envers elle et son soulèvement contre McGonnadie le premier jour.

Sans John et Naomi, Kelly serait devenue complètement folle. En quelques semaines, une amitié extrêmement forte les avait unis. John avait un incroyable don pour réussir à dédramatiser les choses, à les faire rire et sourire. Il avait toujours une plaisanterie dans sa poche, une idiotie à sortir. Même s'il avait la vie aussi dure que ses deux amies, il essayait tout le temps de les tirer par le haut en même temps que lui. Par ailleurs, il était très sociable : les gens l'appréciaient beaucoup dès le premier contact. A chaque repas, à chaque pause entre les cours, il papotait joyeusement et spontanément avec une personne différente, qu'elle soit de Dragondebronze ou d'une autre maison, qu'elle soit de leur âge ou non. Et à chaque fois, ça partait en rigolade. Naomi, c'était autre chose. Kelly admirait beaucoup sa force de travail : en dépit de la nullité de leur école, elle restait inflexible, étudiait avec le plus grand sérieux et le plus complet investissement, et ce sans avoir besoin de faire sa carpette comme Martoni. Sa réputation de dévoreuse de livres n'était pas usurpée : dès qu'elle avait un moment devant elle, elle plongeait son nez pointu dans un bouquin, que cela soit un manuel scolaire ou un roman. Elle pouvait parler durant des heures de littérature, et une petite lumière s'allumait alors au fond de ses yeux. Elle avait cependant besoin de beaucoup de soutien au quotidien. C'était une personne très sensible, qui se laissait facilement ronger par son stress. Encore plus que Kelly, Naomi supportait difficilement sa vie à Lettockar. Chaque jour lui était anxiogène, oppressant, et elle allait souvent se coucher avec une mine abattue et un teint maladif. John et Kelly l'avaient très rapidement remarqué, et s'étaient aussitôt dit qu'il fallait qu'ils soient là pour elle, qu'ils l'entourent le plus possible. Chaque soir, ils prenaient un temps particulier avec elle, pour qu'elle vide son sac, et remédie à toutes ses angoisses.

Quelque chose en particulier surprenait John et Kelly : Naomi avait une peur panique des fantômes, que l'on croisait régulièrement dans le château. A chaque fois qu'elle en voyait un, elle se cachait derrière John, baissait la tête et regardait résolument le sol. Puis elle demandait à Kelly et John si le spectre était parti, sans quoi elle refusait de reprendre une attitude normale. Kelly ne comprenait pas pourquoi elle réagissait comme ça, les fantômes étaient sans doute les choses les moins dangereuses à Lettockar...

 

Durant les jours qui suivirent, l'animosité entre Kelly et Martoni ne fit qu'empirer. Kelly était toujours aussi offusquée par son refus de soutenir un minimum leurs camarades qui subissaient les sévices des professeurs et la façon qu'elle avait de relativiser ceux-ci par pur opportunisme. Martoni, elle, accusait toujours Kelly de ruiner la réputation des Dragondebronze avec son attitude rebelle de pacotille.

Ce jour-là, au sortir d'un cours d'histoire, elles se disputaient dans le plus grand couloir du premier étage. Stephen Borntobewaïld, qui était devenu son ami, accompagnait Martoni, et observait la scène avec une anxiété grandissante, tout comme John et Naomi.

 

- Tu t'imagines quoi, au juste ? lança Kelly. Qu'en faisant de la lèche au profs, tu réussiras mieux que nous à Lettockar ?

 

- Et ben, en attendant, moi, je réussis mes cours de sortilèges, rétorqua Martoni.

 

Le visage et les oreilles de Kelly devinrent rouge brique, ulcérée qu'elle était par cette réflexion. Aussi abracadabrants étaient leurs cours de sortilèges, elle vivait mal ses difficultés qui lui avaient valu les remarques venimeuses de Fistwick (comme « tu comptes éclairer quoi avec ça ? Le vide qui sépare tes oreilles ? » à propos de son sortilège Lumos). Elle fit un pas en avant vers Martoni, l'expression menaçante ; John tenta de la calmer et en lui saisissant l'épaule pour qu'ils s'en aillent.

 

- Ne l'écoute pas, Kelly… lui chuchota-t-il en lançant un regard dégoûté à Martoni.

 

- Mais t'en fais pas, un jour peut-être, tu sauras utiliser correctement la magie, et tu pourras changer la couleur de tes yeux de barjo… rajouta celle-ci avec un sourire suffisant.

 

- Tu préfères pas que je te recolle les oreilles, plutôt ? répliqua Kelly.

 

En un éclair, Martoni, piquée au vif, tira sa courte baguette magique et projeta des étincelles vertes et dorées sur Kelly, dans un bruit de feu d'artifice. Prise de court, celle-ci fit un mouvement de côté mais ne put les esquiver totalement : elles brûlèrent et déchirèrent ses vêtements à l'épaule, et Kelly sentit passer un halo de chaleur qui manqua de lui roussir la peau.

 

- Connasse ! s'écria-t-elle, furieuse, en sortant sa propre baguette de sa poche.

 

- Kelly, non ! s'écria Naomi, la voix tremblante.

 

Mais Kelly ne l'écouta pas. Elle contre-attaqua avec le même sortilège, à ceci près que ses étincelles à elle étaient bleues. Hélas, Martoni avait eu le temps de se préparer et parvint à les repousser. Un duel à la baguette s'engagea entre deux élèves vociférantes. John et Stephen étaient complètement dépassés par les événements. Paniquée, Naomi, qui ne pouvait intervenir au risque d'être frappée par un sortilège perdu, ne cessait de les implorer :

 

- Non ! Arrêtez !

 

Mais Kelly refusait de s'arrêter. Martoni l'avait exaspérée une fois de trop, et elle s'était suffisamment retenue de la passer à tabac depuis des semaines. Toute la colère qu'elle avait emmagasinée explosait d'un seul coup à travers cette violence qu'elle balançait sans retenue sur cette enfoirée.

 

Au vu de leurs faibles connaissances en sorcellerie, surtout en magie de combat, elles ne pouvaient que s'envoyer des flammèches et de maigres éclairs. Aucune ne parvenant à prendre le dessus sur l'autre dans un duel de sorcellerie, elles en vinrent très vite aux mains. Elle se tiraient les cheveux, se giflaient avec force, alors qu'une foule d'élèves de toutes les années, attirés par le tumulte, vint très vite les entourer. Certains avaient l'air inquiets, mais beaucoup s'amusaient ou même les encourageaient à grands cris.

 

- C'est quoi ce bordel ?

 

C'était le professeur Grog qui s'était approché, alarmé par le vacarme. John et Naomi manifestèrent sur leur visage l'espoir de voir un professeur mettre un terme à cette folie. Mais au lieu de tenter de séparer Kelly et Martoni en les voyant en pleine bagarre, Grog se fendit d'un sourire réjoui et s'écria :

 

- Putain, la première baston de gonzesses de l'année ! Génial !

 

- Mais, professeur Grog… protesta Naomi, ahurie.

 

- Trois Gallions sur Powder ! s'exclama-t-il, sans prêter attention à Naomi.

 

Comme courroucée par le soutien du professeur de potions à Kelly, Martoni redoubla de violence dans ses coups. De ses ongles pointus, elle griffa si fort la joue de Kelly que cette dernière en eut une écorchure. Sous le coup de la douleur, elle laissa tomber par terre sa baguette magique.

 

- Ouaiiis ! Allez-y, cognez plus fort ! disait Grog en riant, les poings brandis en l'air.

 

- Mais enfin, faites quelque chose, espèce de con ! s'écria John, tellement en colère qu'il ne se rendait pas compte qu'il insultait un professeur.

 

- OH OUI ! Magnifique ! cria Grog, définitivement sourd, au moment où Kelly donna un énorme revers à Martoni.

 

Celle-ci, perdant tout contrôle, se jeta sur Kelly, la saisissant à la gorge. Elles tombèrent au sol, et Martoni commença à serrer les doigts. Le visage rougi, écumante de de rage, elle essayait littéralement de l'étrangler. Suffocante, Kelly essayait à tout prix de se dégager, épouvantée par la démence de son adversaire, qui semblait prête à la tuer. Main rien n'y faisait : malgré ses efforts, Martoni ne relâchait pas son étreinte. La vision de plus en plus trouble, Kelly aperçut alors sa baguette magique au sol, à portée de main. Elle l'attrapa difficilement du bout des doigts et lança le seul sortilège de sa connaissance qui pouvait la sortir de cette situation.

 

- Flipendo !

 

Martoni fut projetée en arrière jusque contre le mur d'en face, qu'elle heurta violemment. Sa tête frappa le bas du cadre d'un tableau accroché juste au-dessus d'elle – un dessin très contemporain, représentant un squelette portant une sorte de masque africain, probablement l’œuvre d'un Moldu puisque, contrairement aux autres peintures de l'école, il était inanimé – qui bascula… puis tomba sur elle et fut transpercé en son centre. La tête ahurie de Martoni dépassait de la toile déchirée, le reste reposant tant bien que mal sur ses épaules.

 

- Oh bordel, le Basquiat ! s'écria Grog.

 

Il avait complètement cessé de rire, et se tenait la tête entre ses mains, les yeux écarquillés, ouvertement horrifié. D'un geste mal assuré, il brandit sa baguette magique et l'agita en direction du tableau, qui se souleva doucement et revint à sa place initiale. Les élèves les plus âgés avaient l'air tout aussi estomaqués que lui. Manifestement, Kelly et Martoni avaient brisé quelque chose dont la grande valeur était de notoriété publique, et plus personne ne trouvait la situation amusante. De plus en plus inquiètes, elles jugèrent bon d'arrêter de se battre.

Grog se grattait nerveusement le crâne, toujours aussi mal à l'aise, regardant le tableau défoncé. A l'endroit où, un instant auparavant, il y avait le masque coloré, il y avait à présent un gros trou. Le corps squelettique était comme décapité. C'était tout bonnement grotesque. Grog soupira, s'avança pour relever Martoni, et déclara d'une voix lugubre :

 

- Mes cocottes, vous avez fait une méga connerie. Je suis obligé de vous envoyer voir votre directeur de maison. Pavel, conduit-les au bureau de Poséidon, s'il te plaît.

 

Pavel Ossatrüvay, un garçon calme et flegmatique avec une grosse touffe de cheveux noirs bouclés et un début de barbe, était un préfet de Becdeperroquet que Grog appréciait énormément. On les voyait souvent marcher l’un avec l’autre, le professeur racontant des blagues dans un rire tonitruant tout en donnant des coups de coude auxquels Ossatrüvay répondait par de petits sourires impavides. Cela entraînait toute sortes de rumeurs et de plaisanteries de mauvais goût au sujet de leur relation (« Tu crois qu'ils s'enculent dans la salle de potions entre les cours ? » avait entendu Kelly de la part d'un élève d'Ornithoryx).

 

Parfaitement calme, le préfet de Becdeperroquet attrapa Kelly puis Martoni par le biceps, et les emmena à travers les escaliers du château, sous le regard horrifié de leurs camarades. A leur passage, de nombreux personnages dans les portraits les suivirent du regard, certains se chuchotant même des paroles indignées. Au second étage, Martoni, qui traînait les pieds, tenta de le supplier :

 

- S'il te plaît Pavel, ne m'emmène pas dans le bureau du professeur McGonnadie, c'est pas moi qui ait cassé ce tableau !

 

Kelly lui jeta un regard noir, écœurée par sa lâcheté et sa mauvaise foi. Comme si elle n'était qu'une pauvre victime ! Kelly portait encore les marques de leur combat : sa joue saignait toujours, et sa trachée était encore endolorie par sa tentative de strangulation. Martoni méritait tout autant, et même plus qu'elle, de se faire passer un savon par leur directeur de maison. Ossatrüvay, lui, ne se laissa guère attendrir :

 

- Je suis préfet, je fais mon travail. Vous avez enfreint le règlement, vous allez être sanctionnées.

 

Il parlait d'une voix si placide qu'on aurait dit un robot. D'ailleurs, il agissait comme tel, à n'éprouver aucune empathie pour ses deux cadettes et à obéir aux ordres sans discuter. Kelly le méprisait autant que les professeurs : ce type n'était qu'un laquais servile. Peut-être même que ça l'amusait, de voir deux nouvelles se faire châtier par ses maîtres.

Inébranlable, même face aux regards haineux que lui jetait Kelly, Ossatrüvay les emmena jusque devant une porte du troisième étage, où une plaque dorée indiquait « P. McGonnadie ». Le préfet toqua, et la voix du professeur de métamorphose retentit de l'intérieur :

 

- Entrez.

 

Ossatrüvay ouvrit la porte, et, d'un geste théâtral et ironique, leur ordonna d'avancer. Kelly et Martoni pénétrèrent dans une vaste pièce bardée d'étagères en bois. Tout au fond, le professeur McGonnadie tapotait son index sur un vaste bureau, battant la mesure d'un morceau de musique qui sortait d'un antique gramophone posé sur un meuble proche.

 

You said your mum ain't home, it isn't my concern

Just come play with me and you won't get burned,

I have only one burning desire,

Let me stand next to your fire…

 

En apercevant le trio du coin de l’œil, McGonnadie donna un coup de baguette magique en direction de l'appareil, et la musique stoppa aussitôt. Il se tritura le bouc du bout des doigts et dit d'un ton méfiant :

 

- Kelly Powder et Giovanna-Paola Martoni… Ossatrüvay, qu'est-ce qu'elles font dans mon bureau ?

 

- Professeur McGonnadie, ces deux élèves se sont battues dans un couloir du premier étage et ont détruit une œuvre d'art. Puisqu'elles appartiennent à votre maison, il vous revient de prendre des sanctions.

 

- Alors Kelly, tu fais encore la mariolle ? murmura McGonnadie, doucereux. A croire que tu aimes les retenues… Ossatrüvay, merci, tu peux t'en aller.

 

Le préfet inclina légèrement la tête et s'en alla. Évitant de regarder Martoni ou McGonnadie, Kelly observa la pièce tout autour d'elle. C'était la première fois qu'elle se trouvait dans le bureau d'un professeur de Lettockar. Ce n'était pas exactement comme elle se l'était imaginée : il y avait certes de nombreux livres sur certaines des étagères, mais sur d'autres, il y avait des disques et des vinyles, qui auraient plutôt leur place dans des appartements privés, et les murs étaient tapissés de posters de groupes de rock des années 60 et 70 – de toute évidence achetés chez les Moldus eux aussi, puisque comme le tableau, ils étaient complètement immobiles - … Décidément, à Lettockar, rien n'était normal, pas même les pièces les plus fonctionnelles.

McGonnadie se frotta lentement les mains, dévisageant tour à tour ses deux élèves, puis leur dit de sa voix sévère :

 

- Bien, jeunes filles, j'attends vos explications… Giovanna, je t'écoute…

 

Kelly se retint de jurer. McGonnadie commençait bien sûr par la courtisane de service. Martoni devait être contente, le professeur lui faisait en effet davantage confiance qu'à Kelly en la laissant livrer sa version en première. Sans aucune surprise, elle raconta à quel point Kelly avait été grossière envers l'école et ses professeurs sur lesquels elle avait craché son venin, et que, scandalisée, Martoni avait voulu lui faire ravaler ses immondices. Suite à quoi elles s'étaient mutuellement insultées, et qu'elles avaient fini par se battre.

Kelly faisait en sorte d'ignorer cette vipère : l'écouter lui donnait des envies de meurtres. En regardant au loin, elle aperçut quelque chose devant elle… elle n'avait pas remarqué cet épais et étrange rideau rouge sang dans le dos de McGonnadie. Elle se demandait bien à quoi il servait : là où la pièce se situait, il ne pouvait pas y avoir de fenêtre, les murs ne donnaient pas sur l'extérieur… alors que dissimulait-il derrière lui ?

Bien évidemment, Martoni martela le fait que c'était Kelly qui avait lancé le sort qui l'avait jetée contre le mur et fait tomber le tableau sur elle. Quand ce fut enfin son tour de parler, Kelly, de son côté, argua que Martoni avait frappé la première, avait essayé de l'étrangler et que, si Kelly n'avait pas réagi, sa camarade l'aurait tuée. Mais visiblement, McGonnadie n'avait pas l'air de chercher à savoir qui était la plus coupable des deux. En fait, le sujet et les péripéties de leur dispute semblaient l'indifférer prodigieusement. En revanche...

 

- Et donc, au terme de votre dispute, vous avez cassé… marmonna-t-il très lentement quand elles eurent fini leur histoire.

 

- Mon Basquiat.

 

Kelly et Martoni pivotèrent sur elles-même. Le professeur Doubledose venait d'apparaître sur le seuil de la porte, sa gigantesque ombre obscurcissant le sol. Son visage rustaud transpirait la colère au point que les deux filles se recroquevillèrent. Même McGonnadie eut l'air effrayé et se tassa dans son fauteuil. Le directeur s'avança lentement dans la pièce, son regard tranchant fixé sur Kelly et Martoni.

 

- Mon tableau du génial Jean-Michel Basquiat, poursuivit-il d'une voix grondante comme le tonnerre. Un des artistes underground les plus brillants de l'histoire new-yorkaise. Aujourd'hui, ses œuvres se vendent à des millions de biftons.

 

Il ne s'arrêta qu'à une trentaine de centimètres des deux filles, les dominant de son immense taille. Il avait les poings serrés à s'en faire craquer les jointures et les arêtes du nez livides. Kelly comprit pourquoi Grog avait eu l'air choqué et même paniqué quand il avait vu quel tableau elles avaient détruit. Il savait d'avance que cela allait mettre leur armoire à glace de directeur hors de lui, ce qui constituait la pire chose qui pouvait arriver à un élève. Les yeux noirs de Doubledose rougeoyèrent l'espace d'une seconde avant qu'il se mette à hurler :

 

- VOUS ÉTIEZ PAS ENCORE DANS LES BURNES DE VOS PÈRES QUE C'ÉTAIT DÉJÀ UN DE MES BIENS LES PLUS CHERS !

 

Les deux filles sursautèrent d'effroi. Kelly détourna la tête, comme si elle avait peur de se brûler les yeux en croisant ceux de Doubledose. Elle remarqua alors qu'un livre dépassait de la poche du manteau du directeur : à en juger par les quelques caractères japonais qu'elle parvenait à distinguer sur sa couverture, il s'agissait d'un manga. Après un silence, le chef d'établissement prit une inspiration démesurée, et les interrogea brutalement :

 

- Comment vous vous appelez ?

 

Après avoir dégluti, Martoni répondit la première :

 

- Giovanna-Paola Martoni.

 

- Martoni ? répéta le directeur en haussant un sourcil.

 

- C'est la fille de Stefano, l'informa McGonnadie avec un sourire.

 

- Ah ouais ? s'exclama Doubledose en souriant à son tour. Et comment va cette vieille fripouille ?

 

- Ma foi, très bien. Il m'a justement chargé de vous transmettre ses amitiés, si j'en avais l'occasion…

 

Le sourire déférent, Martoni avait aussitôt repris son assurance et réitéré son imbuvable obséquiosité pour obtenir un peu de clémence de leurs professeurs. Kelly lui aurait volontiers vomi dessus. Surtout que sa tactique avait visiblement marché :

 

- Bon, et ben, estime-toi heureuse que je lui envoie pas une lettre pour lui parler de ton comportement, déclara Doubledose d'un ton moins dur.

 

- Hum… merci, monsieur.

 

- Et toi ? aboya le directeur à l'intention de Kelly.

 

- Kelly Powder, répondit-elle.

 

- Kelly ? Tiens, ma mère s'appelait comme ça, dit-il distraitement.

 

Un peu étonnée par cette phrase, Kelly ne répondit rien pour autant. Mieux valait parler le moins possible, cette-fois ci : elle était à une contre trois. Elle s'efforçait simplement de rester droite et inébranlable devant Doubledose, qui demanda alors à McGonnadie :

 

- Poséidon, qu'est-ce que tu voulais leur coller, comme punition ?

 

- J'étais parti sur une soirée de retenue… commença le professeur de métamorphose.

 

- Quatre chacune, le coupa Doubledose. Et toutes les deux ensemble, ça vous fera les pieds.

 

Sur ce, il leur tourna le dos sans cérémonie, laissant Kelly et Martoni sous le choc de la lourdeur de sa sentence.

 

- Q… quatre ? Mais… monsieur le directeur, c'est elle qui… balbutia Martoni en montrant odieusement Kelly du doigt.

 

- DISCUTE ENCORE ET TU T'EN MANGES HUIT !! mugit Doubledose tandis que Kelly, outrée, s'apprêtait à crier sur Martoni.

 

Il claqua la porte si violemment derrière lui qu'une demi-douzaine de vinyles tombèrent de leur étagère. McGonnadie contempla ses possessions au sol d'un air désolé, puis, d'un moulinet de baguette magique, les ensorcela pour qu'ils se remettent tous seuls en place.

 

- Bon, et bien, je crois qu'il n'y a plus rien à ajouter, dit-il à mi-voix. Allez, dehors.

 

Martoni prit le temps de le saluer, mais Kelly, elle, s'en alla sans aucune formule de politesse. Cette nouvelle punition qui promettait d'être encore plus insupportable que la précédente lui restait en travers de la gorge. Quatre soirées en compagnie de cette pétasse. Ce serait un miracle si les deux en ressortaient vivantes. Une fois dehors, elles se fusillèrent longuement du regard, faisant tous les efforts possibles pour ne pas se battre à nouveau. Les mains crispées comme des griffes, Martoni dit d'une voix sifflante :

 

- Quatre soirs de colle à cause de toi. Tu me le paieras, Powder, sois-en sûre.

 

Le visage plus haineux que jamais, elle disparut dans le couloir d'un pas rageur. Bien que toujours furieuse, Kelly eut un sourire en coin. Elle n'avait pas peur de cette menace. En vérité, elle attendait avec impatience le moment où elle pourrait terminer la raclée qu'elle avait voulu mettre à Martoni.

 

End Notes:

Pour celleux qui se demandent quelle chanson on entend dans le bureau de McGonnadie : il s'agit de Fire (The Jimi Hendrix Experience).

Chapitre 8 : Le Crève-Ball by AA Guingois

 

8. Le Crève-Ball

 

Le lendemain soir, au dîner, Kelly mangea son repas sans en ressentir la moindre saveur. Elle attendait sa première retenue en compagnie de Martoni. John et Naomi essayèrent de lui changer un peu les idées durant le temps qu'il restait avant l'heure fatidique, mais à part lui arracher quelques rires, cela n'eut pas grand effet. Peu avant 21 heures, elle vit du coin de l’œil McGonnadie tapoter l'épaule de Martoni, qui se leva et lui emboîta le pas. Kelly fixa son assiette vide, et ne bougea pas la tête quand elle sentit son directeur de maison derrière elle.

 

- C’est l’heure, ma chère, dit sa voix hautaine.

 

Kelly souffla par le nez avec hargne. Naomi eut un sourire supposément encourageant mais qui ressemblait plutôt à une grimace. Prenant bien soin de ne regarder ni McGonnadie, ni Martoni, Kelly se leva et les suivit ; Martoni et elle étaient conduites hors du château. La nuit avait commencé à tomber, donc McGonnadie alluma sa baguette magique, et ses deux élèves l'imitèrent. L'hostilité entre elles, bien que silencieuse, était largement perceptible. Sans dire un seul mot, le professeur les emmena jusque derrière la cabane de Viagrid, où étaient installés des enclos dans lesquels le garde-chasse élevait des porcs, des moutons et des volailles. Kelly observa le bétail, se demandant bien ce qu'elles allaient devoir faire durant leur retenue.

 

- Regardez-moi cet affreux cochon inepte et dégueulasse… marmonna la voix de McGonnadie derrière elle.

 

- Ah oui, c'est vrai qu'il est moche, admit Kelly en repérant le plus gros pourceau du troupeau.

 

- Non, pas celui-là. Lui.

 

Kelly fit volte-face, et eut un mouvement de recul en voyant ce que McGonnadie éclairait de sa baguette. Devant la porte de la cabane était avachi Viagrid, torse nu et une chope vide à la main, amorphe sur le petit escalier en bois qui fléchissait sous son poids. Les yeux clos, il ronflait doucement, et dodelinait légèrement de la tête, à moitié endormi. McGonnadie secoua la tête d'un air dépité et annonça :

 

- Et bien voilà. Votre travail, ça va être de laver Viagrid !

 

- QUOI ?? s'étranglèrent Kelly et Martoni d'une même voix.

 

- Non, je plaisante. Vous allez juste devoir laver ses vêtements.

 

Il désigna du doigt une titanesque pile de linge, qui s'élevait presque à la hauteur de la cabane, près du potager. Dans l'obscurité, Kelly entendait des mouches voler. A côté étaient disposés un baquet rempli d’eau, tellement grand que Kelly le prit d'abord pour une barque, ainsi que du savon, des brosses, et un étendoir en bois de la taille d'un petit bus.

 

- Comme vous pouvez le voir, vous avez tout le matériel nécessaire à disposition. Allez, au boulot, vous avez l'autorisation de partir à minuit ! claironna McGonnadie.

 

D'un moulinet de baguette magique, il alluma plusieurs lanternes accrochées aux mur de la cabane et retourna au château d'une démarche altière en leur faisant un signe de main ironique par-dessus son épaule.

Kelly et Martoni ne se mirent pas tout de suite au travail : elles perdirent d'abord 5 minutes à vociférer l'une contre l'autre, à s'accuser mutuellement d’être responsable de cette punition aussi immonde. Ce n'est qu'après un florilège d'insultes qu'elles se résignèrent à commencer la lessive… mais à peine eurent-elle trempé un des pantalons dans le baquet que toute l'eau devint noire de suie, avec une couche de gras.

 

- Ah d'accord, lâcha Martoni après un silence.

 

- Il va déjà falloir changer la flotte ? gémit Kelly d'une voix désespérée.

 

- J'en ai bien peur… mais où ?

 

En regardant autour d'elles, elles aperçurent un ruisseau près des enclos. Kelly considéra la grande taille de la cuve, et se dit qu'elle ne pouvait pas la porter à la main. Elle sortit sa baguette et incanta :

 

- Wingardium Leviosa !

 

Le gros récipient se souleva du sol, et Kelly l'emmena vers le ruisseau. Puis, d'un geste maladroit, elle le fit basculer pour le vider de cette espèce de sauce noirâtre. Elle préféra ne pas imaginer dans quel état se trouvait désormais l'eau du ruisseau. Quand elle le ramena à sa place initiale, elle constata que le baquet était ensorcelé pour se remplir d'eau automatiquement une fois vidé : Kelly devina que toute l'eau du lac n'aurait peut-être pas été suffisante pour laver tout le linge du garde-chasse. Ensuite, les deux filles tâchèrent d'enlever autant de crasse qu'elles purent du pantalon. Le résultat était un peu plus satisfaisant, mais ça n'était pas vraiment un modèle de propreté.

 

- C'est pas terrible… jugea Martoni.

 

- Ça suffira pour lui, décréta Kelly. Vite, on passe à autre chose.

 

Elles devaient procéder par étapes qui prenaient un temps fou : tremper le vêtement, aller changer l'eau une première fois, frotter le vêtement avec une brosse et du savon, et vider l'eau une deuxième fois. Kelly en eut très vite plus qu'assez de faire des allers-retours incessants en direction du ruisseau. Elles devaient s'y mettre à deux pour essorer les gargantuesques habits avant de les faire léviter vers l'étendoir bien trop grand pour qu'elles puissent les y pendre manuellement.

Tout à coup, elles entendirent des bruits de pas sourds derrière elle, et une ombre massive vint leur obscurcir le champ de vision. Elle se retournèrent : Viagrid s'était réveillé et les observait d'un regard vitreux.

 

- Qu'est-ce que vous faites ? demanda-t-il, la voix pâteuse.

 

- Vous voyez bien, Viagrid, on lave vos vêtements, répondit Martoni d'une voix aimable.

 

Viagrid promena son regard sur le baquet, sur la pile de son propre linge et sur l'étendoir où pendaient quelques habits. Les yeux toujours à demi-clos, il marmonna :

 

- Pourquoi faire ?

 

- Et bien… pour qu'ils soient propres et pour qu'ils sentent bon !

 

Viagrid renifla d'un air sceptique.

 

- J'aime pas être propre, déclara-t-il.

 

- Peut-être, mais c'est comme ça, répliqua sèchement Kelly, n'ayant pas envie de se lancer dans une discussion sans intérêt avec cet abruti.

 

- On pourrait pas vous faire faire des choses intelligentes à la place ? grogna le géant.

 

- Quoi, par exemple ?

 

- Aucune idée, je sais pas les faire, les choses intelligentes.

 

Ainsi, toute la retenue fut ponctuée d'interventions et de commentaires sans intérêt de Viagrid, qui ne leur donnait pas le moindre coup de main. Le comble fut quand il se mit à entonner ses pathétiques chansons paillardes. Minuit sonna comme une délivrance pour Kelly : elle avait les oreilles vrillées en plus d'avoir les muscles fourbus. Elle retourna en compagnie de Martoni à l'intérieur de l'école, sans se dire une seule parole. Elles tombèrent alors sur Fistwick et Grog qui se baladaient au premier étage.

 

- Qu'est-ce que vous faites dans les couloirs à cette heure-ci, toutes les deux ? s’indigna Fistwick. Vous savez donc pas que c'est interdit ? 10 points de moins pour Dragondebronze !

 

Avant que Kelly et Martoni aient eu le temps de s'expliquer, Grog se pinça le nez et dit d'une voix dégoûtée :

 

- Aaaah, mais vous puez la gnôle, en plus ! Vous avez picolé ou quoi ?

 

- Non, c'est à cause de notre retenue, dit Martoni. On doit laver le linge de Viagrid, et comme ils sont… imbibés...

 

- Ah oui, c'est exact, le professeur McGonnadie m'en a parlé, marmonna Fistwick en hochant la tête. Du coup, c'est pour ça que vous traînez si tard dans le château ?

 

- Exactement ! s'exclama Kelly avec espoir. Du coup, c'est pas de notre faute, vous le reconnaissez ? Vous pouvez nous rendre nos 10 points ?

 

- Vous avez fait quelque chose pour mériter 10 points de plus ? Alors non.

 

Grog et Fistwick gloussèrent comme deux gamins idiots et reprirent leur promenade en se poussant bêtement contre les murs. Une fois de retour dans la tour de Dragondebronze, Kelly adressa une dernière expression pleine d'aversion à Martoni avant de lui tourner le dos. Elle était si fatiguée qu'elle faillit s'endormir sous la douche et n'eut même pas la force de répondre à Naomi lorsqu’elle lui demanda comment ça s'était passé. Le deuxième soir de retenue, les rôles furent inversés : Kelly devait plonger les vêtements dans l'eau et Martoni vider le baquet. Kelly se sentait déjà vannée à cause du cours de botanique qui avait porté sur les Gesses bondisseuses qui les avaient attaqués lors de leur premier cours, il ne lui en faudrait pas beaucoup pour craquer. Si bien que dès que Viagrid commença à fredonner entre ses dents, Martoni et elle s'empressèrent de lui suggérer d'aller se balader, pour avoir la paix.

 

- Allez donc boire tranquille, Viagrid, dit Martoni avec une bienveillance ampoulée, on se débrouille toutes seules.

 

- Farpaitement ! tonna Viagrid. A c'qu'il paraît, c'est ce qu'est-ce que je fais de mieux ! Toutes les rues de soiffards du monde connaissent mon nom ! A Saint-Pétersbourg, j'ai picolé ! A Bonne, j'ai picolé ! A Pré-au-Lard, j'ai picolé ! Au Chemin de Traverse, j'ai picolé !

 

Et il partit en direction du parc d'un pas lourd, continuant de se vanter à qui voulait l'entendre – c'est-à-dire personne - des nombreux endroits où il s'était saoulé au cours de sa vie. Le troisième soir, il ne fut même pas en état d'aller faire un tour. Dès le début de soirée, il s'écroula par terre sur le dos, les bras et les jambes écartés comme une étoile de mer. Il ne réagit pas d'un pouce quand un gros corbeau se posa sur sa tête et lui donna des coups de bec. Dans son coma, il marmonnait des phrases indistinctes dans sa grosse barbe, dont une qui interpella particulièrement Kelly :

 

- Mgnnnmmfff… Marque des Ténèbres... Coupe du monde de Quidditch… Très mauvais… Inquiétant...

 

Intriguée, Kelly demanda à Martoni :

 

- Qu'est-ce que c'est, une Marque des Ténèbres ?

 

- J'en sais rien, grogna-t-elle. Tu veux bien te concentrer un peu ? Si on veut avoir une chance de terminer notre boulot à temps...

 

Mais quand vint la quatrième et dernière soirée de retenue, elles durent se rendre à l'évidence : elles n'auraient jamais terminé à temps. Il leur restait bien trop de fripes à laver, en trois soirs elles en avaient à peine fait la moitié. Viagrid dormait paisiblement contre le mur de sa maison, les mains jointes sur son ventre. Elles débutèrent leur travail la mort dans l'âme, lorsqu’elles reçurent alors la visite de Madame Freyjard ; elle venait ramasser le grand bac dans lequel Viagrid jetait ses innombrables bouteilles vides.

 

- Bonsoir les petites… ça va ? leur demanda-t-elle d’un ton hésitant.

 

Elles ne répondirent pas. Leur mine déconfite et désespérée suffisait amplement à dire « non ». Alors Madame Freyjard se pencha vers elles et leur dit à voix basse :

 

- Écoutez, je ne suis pas censée vous le dire, mais vous devriez essayer la formule Tergeo… ça vous aidera.

 

La concierge leur sourit faiblement, et repartit avec la décharge de bouteilles de Viagrid. Kelly et Martoni se consultèrent du regard. Madame Freyjard n’était pas du genre à leur faire un coup tordu, son conseil devait être avisé… alors, Martoni sortit sa baguette magique, et donna un coup sur le pull en laine jauni de la taille d’une armoire qu’elles avaient commencé à laver en prononçant :

 

- Tergeo !

 

Il y eut comme un petit coup de vent, et sous l’œil stupéfait des deux filles, une manche du pull fut aussitôt débarrassée de toute saleté, sans qu’elles eurent besoin de le savonner ou faire quoi que ce soit.

 

- Miracle ! s’écria Martoni.

 

- Chhhhht, tu vas réveiller le gros ! chuchota Kelly d'une voix sifflante.

 

Il n’empêche qu’elle aussi avait envie de sauter de joie. Il leur fallut un temps pour maîtriser complètement le sortilège, mais grâce à cela, elles nettoyaient en un tournemain les habits dont la masse fondit à vue d’œil au cours de la soirée. Elles venaient tout juste de laver les dernières chaussettes quand elles virent une lumière au loin. C’était Doubledose, éclairé de sa baguette magique, vraisemblablement venu pour évaluer le résultat de leurs quatre soirées de retenue. Viagrid se réveilla à l’arrivée du directeur qui examina le tas de linge. Kelly espéra très fort que le fait que certains vêtements étaient mieux lavés que d’autres n’allait pas éveiller de soupçons.

 

- Bon, bah c'est pas mal tout ça, concéda Doubledose. Du coup, je vous enlève « que » 10 points.

 

- Mais… mais pourquoi ?? s'écrièrent les filles, estomaquées.

 

- PARCE QUE JE CONSTATE QUE VOUS AVEZ PLUS DE RESPECT POUR DES FRINGUES POURRIES QUE POUR DES ŒUVRES D’ART ! brailla-t-il.

 

Le directeur tourna les talons et s'en alla après avoir aboyé à Viagrid l'ordre de ramener Kelly et Martoni au château. Le garde-chasse eut un petit sourire désabusé et glissa du coin des lèvres :

 

- Ouais, j'vous accorde qu'il est rancunier, surtout pour une copie.

 

Durant les semaines qui suivirent, certaines personnes vinrent remercier Kelly et Martoni, car grâce à elles, Viagrid avait senti moins mauvais pendant quelques temps ; remerciements auxquels Kelly répondait généralement par un juron. Le mois d'octobre s'écoula de la même manière que septembre : les cours étaient toujours aussi dangereux, les professeurs toujours aussi imbuvables, et le moral de Kelly, John et Naomi toujours au ras des pâquerettes. Ils remarquèrent toutefois qu'on entendait de plus en plus régulièrement les conversations des élèves plus âgés s'orienter vers un certain « match », qui devait avoir lieu le samedi 31. Le jour venu, les professeurs vinrent chercher les élèves de leur maison et les emmenèrent hors du château pour se rendre dans un stade. Quand les Dragondebronze furent dans le parc, Naomi accéléra le pas pour rejoindre le professeur McGonnadie, et lui demanda :

 

- Professeur McGonnadie, on va voir un match de… Quidditch, c’est ça ?

 

McGonnadie lui coula un regard de côté et ricana d'un air méprisant.

 

- Le Quidditch ? Tu rigoles ? C’est nul comme sport. Même les Moldus y jouent ! Nous, on a le Crève-ball. C’est mille fois plus cool.

 

- Le Crève-ball ? répéta John d’une voix forte, effrayé par ce nom sordide.

 

- Parfaitement. Peter !

 

McGonnadie siffla pour faire venir Peter Shengen, qui accourut aussitôt.

 

- Oui, professeur ? dit le préfet avec solennité.

 

- Veux-tu bien rester auprès des première année pendant le match ? Ce serait bien que tu leur expliques les règles au fur et à mesure.

 

- Très bien, monsieur.

 

Peter fit signe à Kelly et aux quelques élèves de sa classe qui l’entouraient de s’approcher. Tout autour, de nombreux groupes d'adolescents passaient près d'eux, allant tous dans la même direction en discutant avec animation. Peter commença son explication :

 

- Alors, par où commencer… le Crève-Ball est un sport collectif qui se joue principalement avec des balles. Le but est de marquer le maximum de points en une heure, de plusieurs manières. Chaque équipe comporte douze joueurs : trois Épuisatiers, trois Crevards, quatre Équilibristes et deux Indicateurs. Ne vous en faites pas, je vais vous expliquer leur rôle à chacun.

 

Ils arrivèrent devant un grand terrain rectangulaire, d'où s'élevait déjà un bruit de foule. En s'approchant, ils virent un panneau affichant « Stade Marie Grégeois ».

 

- Marie Grégeois, c’est la directrice qui a inventé le Crève-Ball, au XVIIIe siècle, expliqua Peter, anticipant la question de la curieuse Naomi. Pour votre information, il y a trois matchs par année scolaire. L'an dernier, c'est notre maison qui a gagné la coupe ! ajouta-t-il fièrement.

 

Il emmena les première année dans les gradins qui se noircissaient petit à petit de monde. Le terrain consistait en une grande planche de bois, de la taille d'un terrain de handball, séparé par un filet et, au milieu, un curieux gros cratère dont les bords rocailleux luisaient de toutes les couleurs. A chaque extrémité étaient dressés trois buts aux couleurs de la maison occupant chaque moitié du terrain, sous la forme de larges anneaux montés sur des poteaux de huit ou dix mètres. Les professeurs étaient tous dans une tribune spéciale, surélevée par rapport aux autres. Ils avaient l'air très excités : Fistwick avait même amené un seau de popcorn.

Quelques minutes plus tard, 24 joueurs divisés en deux équipes sortirent des vestiaires. Ils étaient vêtus de robes de couleur (noires pour Ornithoryx et rouges pour Becdeperroquet) où leurs noms étaient tissés dans le dos en lettres dorées. Ils se placèrent, chacun d'un côté du terrain, en trois rangs. Tout au fond, il y avait deux joueurs avec un balai. Au milieu, quatre avec apparemment aucun accessoire. Et au premier rang, six joueurs : trois avec un balai dans une main et des épuisettes de différentes tailles dans l'autre, et trois… avec des armes blanches. Principalement des armes d'hast : des lances, des hallebardes, des piques… Kelly eut devant cela un air aussi effaré que face au Mégamorphe Géant. Peter, toujours aussi calme, continua ses explications :

 

- Regardez les six joueurs en première ligne : ceux avec des balais sont les Épuisatiers, et ceux avec des armes tranchantes les Crevards. Vous voyez l'espèce de cratère, là ? Il va cracher des balles chiffrées tout au long du match. Il y a deux profits à en tirer : les Épuisatiers peuvent les attraper et les envoyer dans les anneaux de leur côté du terrain. On gagne alors le nombre de points affiché sur la balle. Mais s'ils ne la rattrapent pas et que la balle tombe au sol de leur côté du terrain, l'équipe est pénalisée du même nombre de points. Et c'est là qu'interviennent les Crevards : leur rôle est de détruire les balles avant qu'elles ne tombent à terre.

 

Puis, il désigna du doigt les quatre joueurs aux rangs du milieu. Kelly remarqua aussi que tout au fond du terrain, sur des espèces d'étagères situées au-delà de la grande planche, des poids métalliques de différentes tailles étaient entreposés.

 

- Ceux-là sont les Équilibristes, reprit Peter. Ils ont pour charge de maintenir la stabilité de la planche.

 

- Comment ça, « la stabilité » ? s'étonna Stephen Borntobewaïld.

 

- Vous allez voir...

 

Au moment même où un son de corne de brume annonça le début du match et où des acclamations éclataient depuis la foule, la grande planche se mit aussitôt à tanguer. Elle se balançait d'avant en arrière, de droite à gauche, et les Crevards et les Équilibristes, qui vacillaient sur place, devaient redoubler d'adresse pour ne pas tomber. Plusieurs d'entre eux chutèrent au bout de quelques secondes et glissèrent sur la surface de la planche en criant.

 

- Le terrain est fondamentalement instable, s'écria Peter au milieu de la cohue à ses cadets complètement sidérés. Il repose en son centre sur une grosse boule que vous ne pouvez pas voir d'ici : c'est de là que proviennent les balles. Les Équilibristes doivent donc se débrouiller pour qu'aucun joueur de leur équipe ne tombe de la planche.

 

Lesdits Équilibristes avaient le droit de se servir de leurs baguettes magiques. Kelly les vit déplacer les poids posés sur les étagères, principalement avec un Wingardium Leviosa, à divers endroits du terrain branlant pour qu'il reste un minimum droit. Pendant ce temps-là, les Épuisatiers tournoyaient avec impatience au-dessus de cratère. Peter désigna ensuite les autres joueurs sur balais, ceux qui ne tenaient pas d'épuisette.

 

- Les Indicateurs, ou « Indics », n'ont le droit d'utiliser qu'un seul sortilège, le Sonorus. Ils sont chargés de repérer les endroits qui menacent la stabilité de la planche ou pourraient au contraire la faire basculer, et de le signaler aux Équilibristes. Soit pour rétablir la situation, soit pour déstabiliser l'équipe adverse.

 

Le cratère cracha une première balle au bout d'une minute. Un Épuisatier d'Ornithoryx fondit pour l'attraper avec son outil, et d'un élégant mouvement, la lança en direction d'un but. Avec succès. Et au moment même où la balle passa à travers l'anneau, elle éclata. Le score afficha automatiquement « Ornithoryx : 6 – Becdeperroquet : 0 ».

Puis il y eut une seconde balle dans les quelques secondes qui suivirent, mais cette fois, aucun Épuisatier ne parvint à l'attraper et elle retomba du côté du terrain de Becdeperroquet. Alors, un des Crevards bondit et, d'un geste expert, la transperça du bout de sa pique. Tout comme celle qui était passé à travers le but, elle éclata.

 

- Et oui, c'est pas pour rien que ça s'appelle le Crève-Ball ! s'exclama Peter.

 

Tout allait extrêmement vite. Le réservoir sphérique sous le terrain expulsait des balles colorées, et les Épuisatiers des deux équipes se précipitaient. Les joueurs au sol devaient se démener pour ne pas tomber sur la planche vacillante, car s'ils glissaient hors du terrain, ils atterrissaient dans un filet en-dessous, que Peter décrivit comme aussi collant qu'une toile d'araignée. A la fin du match, chaque joueur mis hors course faisait perdre des points à son équipe. Guidés par les cris mal assurés des Indicateurs, les Équilibristes essayaient donc tant bien que mal de répartir des poids sur le terrain pour qu'il ne bascule pas trop brutalement sur un côté et ne fasse tomber du monde. Le point fort de l'équipe d'Ornithoryx résidait apparemment dans ses Épuisatiers : rapides et agiles, ils marquaient plus de points que leurs adversaires. En revanche, les Crevards de Becdeperroquets semblaient meilleurs que leurs opposants. Leur rôle s'avéra être double : soit ils crevaient les balles, soit ils les renvoyaient de l'autre côté du terrain, pour faire perdre des points au camp d'en face ou pour shooter ses joueurs. Le bruit caquetant des balles qui éclataient toutes les dix secondes fit vite souffrir les tympans de Kelly.

 

- C'est quand même un gros bordel, commenta John.

 

- Et encore, répondit Peter avec un petit rire, on a pas encore abordé la question de l'arbitrage !

 

- Mais c'est qui, l'arbitre ? demanda Kelly.

 

- L'arbitre ? C'est le directeur !

 

A peine Kelly eût-elle tourné la tête vers Doubledose que celui-ci émit un long coup de sifflet pour interrompre le match.

 

- STOOOOOP ! hurla-t-il. Penalty en faveur d'Ornithoryx !

 

- Hein ? Mais pourquoi ? s'indigna Roland David, le capitaine de l'équipe de Becdeperroquet.

 

- Parce que c'est N'gabé qui est le premier joueur à être tombé.

 

Effectivement, un Équilibriste d'origine sénégalaise avait été assommé par une balle perdue et avait basculé par-delà la planche.

 

- Et alors ?

 

- Et alors, c'est juste cliché que ça soit un noir qui soit dégommé en premier. On est pas dans un blockbuster américain, merde !

 

Kelly tourna lentement la tête vers John et Naomi pour être sûre que ce n'était pas son imagination qui lui jouait des tours. Le penalty se déroula ainsi : les trois Épuisatiers d'Ornithoryx volaient au-dessus du cratère, guettant la sortie d'une balle. Il y eut un curieux sentiment de tranquillité : la planche était devenue immobile, et les joueurs de Becdeperroquet avaient interdiction d'intervenir. Tout à coup, une balle orangée surgit hors du cratère. Une Épuisatière blonde du nom de Norah Brönner, qui possédait l'épuisette la plus petite, descendit en piqué avec fulgurance. D'un mouvement habile, elle captura la balle et la lança de toutes ses forces vers l'anneau central... et marqua un but. Six points pour son équipe : les hourras des supporters d'Ornithoryx explosèrent en même temps que les complaintes de ceux de Becdeperroquet.

Le match reprit, et la planche redevint aussitôt instable. Les professeurs adoraient tous le Crève-Ball. Ils trépignaient et bondissaient sur place, poussaient des rugissements sauvages comme les plus balourds des supporters de foot, que Kelly détestait royalement. Une vraie bande de barbares. Les élèves les plus grands et les plus âgés partageaient globalement leur enthousiasme, ce qui était loin d'être le cas des première année de toutes les maisons. Même Martoni – qui, grâce à son père, devait connaître le Crève-Ball avant tous les autres – n'avait pas l'air enchantée. Parmi les Dragondebronze, seule Gudrun Emilsdottir avait l'air de plutôt s'amuser.

Nouveau coup de sifflet.

 

- Broswald, Goudenoff ! Vous changez ! beugla Doubledose.

 

Kelly apprit à cet instant que l'arbitre avait le droit d'intervertir deux joueurs de chaque équipe. Les deux joueurs, deux Crevards, échangèrent leur place en grognant. Leurs robes changèrent aussitôt de couleur pour prendre celle de la maison adverse. Tout au long du match, Doubledose, qui avait manifestement tout pouvoir sur le jeu, distribua bonus et malus aux deux équipes sous des prétextes tous plus absurdes les uns que les autres, par exemple parce qu'un Épuisatier de Becdeperroquet « faisait pitié à faire tournoyer son épuisette au-dessus de sa tête pour se la jouer », ou parce qu'un Indicateur d'Ornithoryx avait fait une grosse faute de syntaxe en hurlant une information à ses coéquipiers.

Tout à coup, une balle explosa sans aucune raison à l'intérieur de l'épuisette de Norah Brönner, causant un gros trou dans son filet, sous les rires gras des spectateurs des autres maisons. Oui, parfois, les balles explosaient. Mais ce n'était rien en comparaison de l'événement ahurissant qui eut lieu lorsque toute la foule vit une curieuse ombre surgir de nulle part sur le sol. Quelques instants plus tard, une sorte de lourd mannequin apparut depuis le ciel et tomba sur le terrain comme une bombe. C'était un catcheur, vêtu d'un masque et d'une grande cape rouge. Il atterrit en plein sur un Équilibriste d’Ornithoryx qui fut assommé et tomba face contre terre. Inanimé, il glissa lentement sur la planche qui penchait vers la droite, disparaissant des regards. Le mannequin, lui, éclata exactement comme les balles. C'était ainsi : parfois, des catcheurs tombaient du ciel pour écrabouiller les joueurs. Les professeurs jubilèrent, apparemment ravis que le match prenne une tournure encore plus brutale. Deux autres mannequins tombèrent avant la mi-temps, et un Indicateur de Becdeperroquet fut fauché.

 

Après une pause au bout d'une demi-heure de jeu, la reprise fut rude : six catcheurs étaient tombés sur le terrain en l'espace de dix minutes. Soudain, la foule retint son souffle au moment où une balle noire jaillit dans les airs. Peter expliqua rapidement que ces balles étaient rares et qu'elles rapportaient 24 points, soit le score le plus élevé, les balles classiques allant de 1 à 10. Erik Adamsky, le capitaine Épuisatier de l'équipe d'Ornithoryx, fonça et l'attrapa dans son épuisette, repoussant d'un violent coup de pied un joueur de Becdeperroquet. Dans un vol virtuose, il zigzagua entre deux autres adversaires qui essayaient de lui barrer la route et, d'un grand revers, visa le but le plus à droite.

Mais au moment où la balle allait franchir l’anneau, une énorme bulle transparente surgit de celui-ci et l’engloutit toute entière. Comme si les buts étaient en réalité des souffleurs à bulles géants. La sphère translucide s'éleva alors dans les cieux à toute vitesse, la balle toujours à l'intérieur, légèrement déformée par le reflet grossissant. John laissa échapper une exclamation ahurie qui déclencha un fou rire chez Kelly.

 

- Ahaaaa ! s'exclama Peter d'un air intéressé. Oui, c'est très rare, mais parfois, les anneaux font ça. Il faut vite crever la bulle, sinon elle peut monter jusqu'à la stratosphère, et ça fait perdre le double de sa valeur à l'équipe qui a tenté le but.

 

Heureusement, les Épuisatiers d'Ornithoryx parvinrent à rattraper la bulle et à la détruire. Mais hélas, la balle qu'elle contenait fut détruite en même temps, et ce qui aurait dû être un but magistral fut complètement gâché.

 

Si Ornithoryx avait plutôt mené le jeu en première mi-temps, Becdeperroquet avait clairement pris l'avantage lors de la deuxième. Le cratère projetait à présent des balles à un rythme effréné, quoiqu'un peu irrégulier : parfois, il en sortait toute une flopée en quelques secondes, parfois il ne se passait quasiment rien pendant une minute. Mais ce dernier cas de figure ne correspondait pas vraiment à un instant de relâchement de la tension, car Crevards et Équilibristes devaient toujours se cramponner à la planche qui ressemblait désormais à un jeu à boules pour enfants et qui valdinguait de plus en plus fort. Les Crevards d'Ornithoryx étaient complètement dépassés : leur moitié du terrain était la plus jonchée de balles. Même leurs Epuisatiers, très efficaces en première mi-temps, étaient fatigués. Leurs adversaires finirent par les surpasser sur tous les plans : buts marqués, balles crevées ou perdues, joueurs assommés. Car quatre catcheurs dont trois qui firent mouche eurent raison de l'équipe d'Ornithoryx en assommant les deux Indicateurs et un Crevard. Au bout d'une heure, enfin, un autre son de corne de brume retentit. Le match était terminé : Becdeperroquet avait gagné.

Le décompte fut fait : 287 balles étaient sorties durant ce match. A cause des 54 qu'elle avait perdues, l'équipe d'Ornithoryx avait subi une chute vertigineuse de points, sans parler de tous ses joueurs mis hors circuit qui lui avaient aussi valu des pénalités. Le score final était de 120 à 30. Kelly prit d'abord cela pour une sévère déculottée, mais elle apprit qu'il pouvait carrément y avoir des scores négatifs au Crève-Ball, le plus bas datant d'un match de 1911, avec – 465 pour PatrickSébastos. Alors que les joueurs de Becdeperroquet, fiers de leur prestation, saluaient la foule enthousiaste, Naomi demanda d'une voix consternée :

 

- Mais qu'est-ce qui peut bien motiver des gens à jouer à ce truc ?

 

- Moi, je trouve ça marrant, commenta Gudrun.

 

- Oh, c'est très simple, répondit Peter à l'intention de Naomi.

 

Il se leva et montra un groupe d'élèves au premier rang qui, apparemment, constituaient l'équipe de Dragondebronze.

 

- L'équipe qui gagne le championnat a le droit de ne pas jouer l'année prochaine !

 

Chapitre 9 : Et pendant ce temps, dans le donjon... by AA Guingois

9. Et pendant ce temps, dans le donjon…

 

Le soir même, tandis que les élèves de son établissement fêtaient – ou pas – l'ouverture de la saison de Crève-Ball dans leurs salles communes, le directeur de Lettockar organisait une petite sauterie dans le donjon qui lui faisait office à la fois de bureau et de logement, avec la quasi-totalité de l’équipe enseignante. La décoration n’avait rien de semblable à ce que l’on trouvait généralement dans des bureaux d’académiciens. Sur toute la surface du plafond était sculptée une pyramide surmontée par un œil triangulaire et parcourue d’une banderole de parchemin où était écrit « Novus Ordo Seclorum ». Les murs étaient tapissés de posters et de bannières glorifiant une culture punk honnie par la quasi-totalité des directeurs conservateurs des autres écoles. Quelqu’un avait tagué « All Aurors Are Basterds » sur la porte. Une grande toile noire où le symbole « Anarchy » était tissé en rouge surplombait une armoire scellée par un cadenas qui se tenait exactement derrière le trône du dirigeant de l’école.

 

Mais cette décoration improbable n’était rien comparée au spectacle qu’offraient les professeurs. Vautrés sur des fauteuils et des canapés défoncés, euphorisés par les tubes de hard rock, de metal et de rap que diffusaient de grandes enceintes, tous se livraient à leur péché mignon de débauche.

Viagrid en était déjà à son troisième tonnelet de whisky : il avait conclu un pacte avec Madame Binouze pour qu’elle lance discrètement un sortilège de Remplissage afin qu’il ne trahisse pas sa promesse comme quoi « celui-là, c’était le dernier ». Les professeurs McGonnadie et Jar Jar Binns commentaient le dernier album des Rolling Stones en jouant à la Bataille Explosive et en se gavant de bretzels ; Nosfylna Morgana s’amusait à maquiller le professeur Pourrave, lequel ne semblait pas tout à fait se rendre compte que quelqu’un lui tartinait le visage avec des couleurs criardes et qui n’allaient que très moyennement ensemble.

Quant aux professeurs Doubledose, Grog et Fistwick, ils s’étaient installés autour du bureau directorial. Sur la table, Grog était affairé à étaler une poudre blanche émaillée de particules brunes, sous le regard enjoué de ses deux compagnons. Doubledose se frotta les mains et demanda à son maître des potions :

 

- Alors Suppurus, qu’est-ce que tu nous a ramené ?

 

- Ça les mecs, c’est ma dernière création. Le truc ultime à sniffer. Je l’ai appelée la Poussière des rêves : un mélange de coke et de poudre et de corne de Bicorne.

 

Doubledose et Fistwick s’échangèrent un regard vorace et se léchèrent les babines. Grog saisit un morceau de carton de sa poche, et commença à tasser la poudre pour tracer une ligne bien nette.

 

- Ça n’a vraiment pas été facile de trouver la bonne formule, expliqua-t-il. On a bossé dessus avec les sixième année depuis le début du trimestre.

 

- Ah, c’était donc ça les gamins qui se comportaient bizarrement dans les salles communes ? interrogea Fistwick.

 

- Possible, répondit Grog d’un air absent, tandis qu’il finissait de tracer la ligne de Poussière des rêves. Vas-y Fistule, mouche-toi à l’envers !

 

Le professeur de sortilèges ne se fit pas prier. Il baissa aussitôt la tête vers la table, plaça ses narines au début du rail, et le parcourut d’un coup sec en le reniflant intégralement. Une fois terminé, il resta immobile une fraction de seconde, puis rejeta sa tête en arrière d’un gigantesque mouvement incontrôlé. Il s’écria alors avec une joie proche de l’hystérie :

 

- Sa mère la goule, c’est la meilleure chose qu’on ait inventé depuis la guillotine des amygdales !

 

Grog accueillit ces mots en éclatant d’un rire triomphant. Fistwick, le nez saupoudré de Poussière, le rejoignit aussitôt dans son hilarité tandis que Doubledose, enhardi par cet enthousiasme survolté, frappait dans ses mains en réclamant sa part :

 

- A moi, à moi !

 

Grog allait à nouveau verser sa concoction lorsqu’il fut interrompu par un cri surexcité venant du professeur Pourrave. Débordant de ravissement, il désignait du doigt le feu de la cheminée :

 

- Putain les mecs, c’est Noël ! Regardez, regardez, y’a le Père Noël dans la cheminée !

 

Tout le monde se tourna alors vers l’âtre. En effet, parmi les flammes, le visage très ridé d’un homme avec un nez aquilin, de longs cheveux argentés et une grande barbe neigeuse, scrutait l’assemblée par-dessus des lunettes en demi-lune. Le visage fermé, il affichait une expression ennuyée, même agacée. Manifestement, il n’éprouvait aucun plaisir à devoir s’entretenir avec les personnes présentes dans la pièce. En le voyant, le directeur Doubledose eut un large sourire provocateur.

 

- Ne raconte pas de bêtises, Pepino. C’est simplement le directeur de Poudlard qui nous honore de sa visite...

 

Albus Dumbledore lança un regard calculateur à son homologue de Lettockar. Puis, il parcourut rapidement toute la pièce des yeux, s’attardant une seconde sur le nez tartiné de poudre de Fistwick et sur le visage bariolé de Pourrave. Il s’éclaircit la gorge et déclara sans le moindre entrain :

 

- Messieurs, mesdames, bonsoir.

 

L’équipe enseignante de Lettockar s’approcha de la cheminée et lui rendit sa salutation avec un enthousiasme inégal. McGonnadie prit ensuite la parole avec un sourire sournois.

 

- Cette inconvenance ne vous ressemble guère, Albus. Normalement, vous êtes censé nous prévenir de votre venue via notre ami commun… dit-il en désignant du doigt une toile au-dessus de l’âtre.

 

- Figurez-vous que je l’ai fait, Poséidon, dit Dumbledore d’un ton aigre. Voilà un bon quart d’heure que le portrait de Krillinus Poissard hurle dans le but d’attirer votre attention, mais hélas, vous faites tellement de bruit que vous ne l’entendez guère...

 

Une voix désespérée s’éleva tout à coup du portrait qui servait de messager entre les deux écoles :

 

- Par pitié, Dumbledore, je ne veux plus faire ce travail ! sanglota le dénommé Krillinus Poissard.

 

- Il fallait pas être directeur de Poudlard au moment de la fondation de Lettockar, mon pote ! lui répliqua Doubledose. Bon, cher confrère, si vous nous disiez plutôt ce qui vous amène ?

 

À ces mots, il sortit un de ses cigares, en coupa l’extrémité et l’alluma du bout de sa baguette magique. Dumbledore opina du chef et s’exécuta :

 

- Chers professeurs, comme vous le savez peut-être, Poudlard accueille cette année le Tournoi des Trois Sorciers, qui n’avait pas eu lieu depuis deux siècles.

 

- Le quoi ? demanda Viagrid en prenant un air bête.

 

- Il s’agit d’une compétition amicale qui avait lieu tous les 5 ans entre les écoles de Poudlard, Durmstrang et Beauxbâtons, lui expliqua Dumbledore. Elle a longtemps été suspendue car jugée trop dangereuse, mais cette année, les Ministères de la Magie concernés ont décidé de le faire revivre. Chaque école engage un champion pour trois épreuves magiques de haute difficulté.

 

- A mon ancien job, on en a tourné une « version », avec des copines, chuchota Morgana à Doubledose qui pouffa discrètement.

 

- Le vainqueur remporte le Trophée des Trois Sorciers ainsi qu’une récompense de 1000 Gallions, poursuivit Dumbledore. Nous y voyons également une occasion pour nous élèves de rencontrer des sorciers étrangers, de nouer des liens avec eux, de sortir un peu de leurs frontières…

 

Il marqua une pause, comme pour laisser le temps à Viagrid de digérer toutes ces informations. En effet, le demi-ogre avait hoché la tête tout au long de l’explicatif en fronçant les sourcils. Visiblement il avait du mal à suivre.

 

- Pourquoi on a jamais fait ça, nous ? questionna Pourrave avec un sourire innocent.

 

- Je te rappelle qu’on est censé être une école cachée… répondit Jar Jar Binns d’un air désabusé.

 

- Ah oui, j’oublie tout le temps, admit le professeur de botanique en gloussant.

 

- Et quand bien même vous ne le seriez pas, je ne sais pas si d’autres écoles accepteraient de jouer avec vous… commenta Dumbledore depuis la cheminée.

 

- Si c’est pour nous baver vos sempiternelles leçons de morale que vous êtes venu, c’était inutile de vous donner cette peine, Dumbledore, répliqua Doubledose. Maintenant, dites-nous ce que vous nous voulez et cassez-vous.

 

Le vieux sorcier, qui avait eu une bien rude journée, lui jeta un regard mauvais qui ne lui était pas coutumier. Lui qui se distinguait par sa gaieté et son amabilité inébranlable envers n’importe quel visiteur, y compris les moins amicaux, il était rare qu’il montre une telle froideur envers un interlocuteur. Mais il parvint à chasser son amertume et déclara :

 

- Hier soir a eu lieu un imprévu très alarmant dans le Tournoi des Trois Sorciers. Un quatrième champion a été désigné par la Coupe de Feu.

 

Les professeurs de Lettockar levèrent tous un ou deux sourcils. Ceux qui connaissaient le Tournoi des Trois Sorciers sentirent même un léger malaise face à l’anomalie de la situation.

 

- Un quatrième champion ? dit lentement Doubledose. Mais qu’est-ce que … ?

 

- Je suis tout aussi stupéfait que vous par les événements, Niger, dit Dumbledore. Un dérèglement d’une telle ampleur remet en cause toute la sécurité d’un championnat que nous avons eu beaucoup de peine à mettre en place… d’autant que cela intervient alors que la communauté magique vient à peine de se remettre d’un événement qui l’a profondément secouée...

 

- Vous parlez de la Marque des Ténèbres à la Coupe de Quidditch ? interrogea le professeur McGonnadie, le regard perçant.

 

- Vous voyez juste, Poséidon. À vrai dire, je ne crois pas que cette succession d’incidents soit une coïncidence. Je ne vous cache pas que je suis extrêmement inquiet. Je ne puis hélas pas vous en dire plus pour le moment… je manque encore d’éléments pour fournir une explication. Mais je vous promets de vous tenir informés de la suite des événements...

 

- Bien aimable à vous, lui dit Doubledose sans aucune joie au milieu d’un rond de fumée. Mais ce quatrième champion, que va-t-il lui arriver ?

 

Les traits de Dumbledore s’affaissèrent, accablés. Après un profond soupir, il répondit :

 

- Il n’a pas le choix : la Coupe de Feu génère un contrat magique qui lie les champions. Il doit participer aux épreuves. Et c’est d’autant plus dramatique que ce champion est beaucoup moins avantagé que ses trois concurrents. En fait, il a été décidé que pour ce tournoi, seuls les élèves de 17 ans ou plus auraient le droit de candidater. De fait, j’ai tracé une Ligne d’Âge autour de la Coupe durant toute la période d’inscription pour repousser les élèves trop jeunes. Hélas, quelqu’un a trouvé le moyen de la neutraliser, et c’est un garçon de 14 ans qui a été sélectionné.

 

- Voyez-vous ça, ricana Fistwick. C’est toujours autant le bordel, à Poudlarve...

 

- Et c’est qui, ce quatrième, au juste ? demanda Madame Binouze.

 

- Harry Potter, peut-être ? suggéra Grog sur le ton de la plaisanterie.

 

- En effet, il s’agit de Harry.

 

Dumbledore avait répondu d’un ton sec, mais qui trahissait aussi une lourde affliction. La moitié des professeurs présents se retrouvèrent bouche bée devant la nouvelle. Grog mit péniblement fin au silence.

 

- Wow, sans dec ? C’est vraiment lui ?

 

- Oui, « sans dec », répliqua Dumbledore, reprenant la formule de Grog d’un ton dédaigneux.

 

- Encore lui ? Mais comment il fait pour être toujours au centre des événements, celui-là ? lâcha Doubledose, atterré.

 

- Nous nous posons tous la question, Niger, répondit Dumbledore d’une voix douce. En tout cas, je suis sincèrement convaincu que ce n’est pas Harry qui a mis son nom dans la Coupe d’une quelconque manière que ce soit. La Coupe de Feu est un objet d’une très grande puissance magique : une personne de son âge n’est pas en mesure de la trafiquer. Et le connaissant, je le vois mal vouloir se mettre en danger dans ce Tournoi, pour les raisons que vous venez de citer…

 

- Donc, selon vous, quelqu’un aurait inscrit Potter a Tournoi à son insu dans le but de lui nuire ? le questionna Fistwick.

 

- En effet. Depuis hier, nous explorons toutes les pistes. Et je viens vous voir pour celle qui, somme toute, serait la moins pire. En fait, Alastor Maugrey – mon professeur de Défense contre les Forces du Mal – a émis une théorie sur la façon dont la Coupe de Feu a été détraquée. Quelqu’un lui aurait lancé un puissant sortilège de Confusion et y aurait inscrit Harry sous le nom d’une quatrième école.

 

- Et alors ?

 

- Et donc, je me demandais si, au vu de vos mœurs et votre humour assez particuliers, il ne vous serait pas venu en tête de nous faire une farce d’un bien mauvais goût...

 

Doubledose haussa les sourcils. Il n’avait guère entendu l’un de ses enseignants parler d’un tel projet, et il doutait fortement que cela puisse avoir eu lieu à son insu. Il consulta tout de même une à une les personnes présentes dans son bureau : toutes secouèrent négativement la tête. Aussi, il se retourna vers la tête enflammée de son homologue.

 

- Non, désolé, c’est pas nous.

 

- Vous croyez sérieusement qu’on a que ça à faire, de venir foutre la zone dans vos jeux à la con ? s’exclama McGonnadie avec mépris.

 

Le directeur de Poudlard haussa un sourcil fin et immaculé, mais il ne répliqua pas. Il reprit d’une voix neutre :

 

- Eh bien, merci de votre réponse. J’aimerais vous dire que je suis rassuré, mais hélas, comme je vous l’ai dit, si c’était vous qui aviez fait le coup, ça n’aurait jamais été qu’un tour déplaisant mais sans suite. Maintenant, cela m’oblige à envisager des scénarios bien plus préoccupants...

 

Dumbledore s’apprêtait à prendre congé quand Doubledose le retint.

 

- Hé, Albus, ce serait pas un coup de votre professeur de Défense contre les Forces du Mal, par hasard ?

 

Dumbledore fut incapable de parler pendant un court instant. Puis il répondit d’un ton à la fois brusque et incrédule :

 

- Pourquoi dites-vous cela, Niger ?

 

- Ben je sais pas, vous avez pas remarqué que chaque année, y’a une couille qui arrive avec le nouveau prof de Défense ? Y’a trois ans, votre gars avait Lord Voldemort collé derrière la tête. Ça commence fort. Celui d’après, c’était un baratineur qui savait rien faire de ses dix doigts, et vous l’avez quand même recruté. L’année dernière, vous avez eu un loup-garou qui a été poussé à la démission. Sérieusement, l’ancêtre, vous trouvez pas qu’il y a quelque chose qui cloche avec ce poste ?

 

Albus Dumbledore fut alors submergé par des répliques railleuses émanant des professeurs.

 

- Soi-disant que c’est notre école qui est un coupe-gorge et la vôtre un paradis, en attendant votre Tournoi se fait détraquer sous votre pif ! envoya Grog.

 

- Et c’est pas vous qui aviez un Basilic qui se promenait dans les entrailles du château depuis 1000 ans ? Un monstre qui peut tuer d’un seul regard, bordel ! persifla Jar Jar Binns

 

- Ouais, nous, on a jamais eu besoin de Détraqueurs pour protéger nos élèves d’un tueur en fuite ! ajouta McGonnadie.

 

- Et nous, on se fait pas sauver les miches à chaque fin d’année par des mômes de 12 ans ! vociféra Doubledose.

 

- En fait, elle serait pas toute pourrie, votre école ? acheva Fistwick.

 

Toute la pièce hurla de rire. Sans laisser à Dumbledore le temps d’en placer une, Fistwick leva sa baguette magique et mit fin à la discussion d’une façon odieuse.

 

- Allez, on vous a assez vu pour la soirée ! Aguamenti !

 

Une gerbe d’eau jaillit de la baguette magique et vint éteindre le feu, coupant toute communication. Dumbledore eut juste le temps d’entendre Doubledose lui crier « Pauv’con, ça va enfumer toute la pièce ! » avant de voir tout ce petit monde disparaître et que son visage soit aspergé d’eau. Pendant un instant, le malheureux directeur de Poudlard resta statique, visiblement immobilisé par l’exaspération. Puis, il finit par s’extirper de sa cheminée et, toujours ruisselant, s’adressa dans un soupir à un Severus Rogue médusé qui s’était discrètement tenu près de lui durant tout l’entretien :

 

- Je crois que je les déteste.

Chapitre 10 : Histoires de fantômes by AA Guingois

 

10. Histoire de fantômes

 

Kelly,

Nous trouvons enfin le temps de t’écrire, navré que ça ait pris autant de temps ! Nous espérons que tu vas bien. Cela se passe-t-il bien à l’école ?

Ici, c’est la routine. Mes élèves commencent à penser davantage à Noël qu’à la tectonique des plaques et mon principal est toujours aussi incapable, mais je fais avec. Maman a attrapé une vilaine bronchite la semaine dernière, mais elle s’est rétablie. Hier, elle s’est encore disputée avec la voisine qui s’est plainte que Nikita n’arrêtait pas de lui aboyer dessus. J’ai eu beau expliquer à ta mère que ce n’était pas parce que Mrs. Throckmorton sentait le chat que ça justifiait que Nikita la déteste, elle n’a rien voulu savoir.

C’est plus difficile sans notre Kelly. En rentrant le soir du travail, la maison paraît bien vide sans toi, et juillet paraît si loin… tu nous manques beaucoup (surtout à la chienne !), mais nous nous disons que c’est pour le bien de notre petite sorcière. La magie, ça n’a pas l’air facile, mais nous sommes sûrs que tu vas réussir comme une championne !

Écris nous dès que possible, nous attendons chaque jour de tes nouvelles. Ces derniers mois ont dû être chargés pour toi, alors parle-nous en !

Tes parents qui t’aiment.

 

Kelly soupira en lisant la lettre écrite par son papa, professeur de sciences. En effet, les derniers mois avaient été chargés. Et même très laborieux.

 

Elle s’était écharpée deux autres fois en cours avec McGonnadie, qu’elle détestait de plus en plus ; a contrario, Martoni fayotait à longueur de journée. Fin novembre, Fistwick avait congelé une moitié de ses sixième année, Viagrid avait toujours plus d’alcool que de sang dans les veines, et Jar Jar Binns avait dû faire face à la rébellion de toute une classe de cinquième année exaspérés de leur retard monumental sur le programme des BUSE – le Brevet Universel de Sorcellerie Élementaire, un examen important qu’ils auraient à la fin de l’année. Ces dernières semaines, les première année avaient commencé à recevoir du courrier de leurs parents, qui s’étaient familiarisés avec le système postal des sorciers. Mary et Morgan, soulagés de pouvoir enfin prendre contact avec leur fille après tout ce temps, avaient écrit plusieurs longues lettres à Kelly, lui demandant à quoi ressemblait sa nouvelle vie, si elle réussissait bien à l’école, si elle allait bien.

Elle aurait bien voulu leur répondre par un véritable S.O.S, mais c’était inutile : les hiboux de Lettockar étaient frappés depuis toujours par une malédiction congénitale qui les empêchaient de livrer les lettres trop négatives. Kelly dut donc se contenter d’écrire encore une fois que l’apprentissage de la magie était rude et qu’elle faisait de son mieux, que le château où elle vivait était bien étrange, qu’elle s’était fait deux très bons amis, et que ses parents lui manquaient terriblement. Bref, tout se passait normalement à l’Institut Lettockar pour miner le moral fragile des élèves.

Néanmoins, au mois de décembre, une mésaventure leur procura une immense joie mesquine. Une ancienne élève du nom de Martina Katranjiev était venue à l’école, passer le bonjour à quelques personnes, et le professeur Grog, qui ne l’avait pas vue depuis des années, avait alors été stupéfait de voir à quel point « elle était devenue bonne ». Lorsqu’elle était repartie au bout d’une journée, il s’était « innocemment » proposé de la raccompagner à la sortie. De fil en aiguille, la conversation avait tourné autour de la vie amoureuse de Katranjiev, qui, sortie d’une rupture difficile, avait laissé échapper qu’en ce moment, elle accepterait un rencard avec n’importe qui. Alors, en présence de dizaines d’élèves dans le grand hall, Grog lui avait proposé un dîner aux chandelles avec lui ce soir même, et plus si affinités. Avec un grand sourire dont l’amabilité n’avait d’égal que le dédain, Katranjiev lui avait répondu :

 

- Professeur, j’ai dit que j’accepterais un rencard avec n’importe qui, pas avec n’importe quoi.

 

Et elle avait quitté le château, laissant un Grog décomposé crouler sous les hurlements de rire des témoins de la scène. Le coup de grâce avait été les petites tapes sur l’épaule que lui avait donné Pavel Ossatrüvay.

 

Durant les jours qui suivirent, l’échec retentissant de Grog anima les conversations revanchardes des adolescents. Le jeudi de la dernière semaine avant les vacances de Noël, les première année de Dragondebronze étaient justement en cours de potions : Grog livrait son enseignement au sujet d’une mixture moyenâgeuse, l’Élixir des écrouelles. Après vingt minutes d’exposé, il annonça :

 

- OK, maintenant que tout le monde a compris le principe, on passe à la réalisation ! La recette n’est pas dans le Manuel de potions pour noobs, je vais vous la dicter. Allez, sortez de quoi gratter, au trot !

 

Durant les minutes qui suivirent, les Dragondebronze recopièrent sur leurs morceaux de parchemin les instructions que Grog égrainait d’une voix morose. Kelly pouffait tellement aux âneries que proférait John qu’elle en perdait sa concentration. Pour se rattraper, elle devait régulièrement copier sur Naomi, ce qui n’était pas sans agacer celle-ci. Quand tout à coup, la mémoire de Grog lui fit défaut :

 

- Ensuite, vous versez la poudre de corne de licorne, vous laissez mijoter deux minutes et… et… zut, j’ai un trou...

 

Il s’interrompit. Durant une bonne minute, il réfléchit en silence, tout en se triturant pensivement la moustache.

 

- Eh bah merde, ça me revient pas, il faut que je consulte la recette, grogna-t-il. Tiens, Jane, toi qui aime bouquiner, fonce à la bibliothèque me chercher le livre dont j’ai besoin. Ça s’appelle Promptuaire de préparation de chaudeaux cabalistiques.

 

Il y avait un endroit à Lettockar où Naomi se rendait régulièrement, alors que Kelly et John n’y allaient jamais : la bibliothèque. Ni l’un ni l’autre ne l’avaient encore visitée, mais bien sûr, Naomi n’avait pas tardé à se ruer vers la réserve de livres de Lettockar. Mais curieusement, elle ne leur parlait jamais de cet endroit…

 

- Euh… maintenant ? couina Naomi, manifestement inquiète.

 

- Bah ouais, pas dans 20 ans ! Allez, grouille !

 

- D… d’accord, mais… professeur, est-ce que quelqu’un peut m’accompagner ?

 

Cette demande suscita l’étonnement de tout le monde, y compris John et Kelly. Grog dévisagea Naomi un bref instant d’un regard condescendant, puis soupira avec mauvaise humeur :

 

- Ah, vous les gonzesses ! Bon, très bien, Powder ! Au lieu de préparer ta nuit de noces avec Ebay, accompagne ta copine, puisque mademoiselle est trop pétocharde. Les autres, vous n’avez qu’à commencer vos préparations. Si les sœurs Bassett se démerdent pas trop mal, vous devriez avoir le temps d’en arriver aux deux tiers le temps qu’elles reviennent.

 

Kelly consulta rapidement la recette qu’elle venait de copier… il faudrait facilement une demi-heure à leurs camarades pour en arriver aux deux tiers de leur Élixir des écrouelles. Cela l’interloqua. Aller chercher un livre à la bibliothèque de Lettockar prenait donc autant de temps ? Très étonnée par le regard presque implorant de Naomi, elle se leva de sa chaise et lui emboîta le pas. Au moment de sortir, Naomi se retourna et s’adressa à Grog :

 

- J’allais oublier ! Professeur, il date de quand, votre livre ?

 

- Quatorze cent… et des brouettes japonaises, répondit-il, les sourcils froncés, après réflexion.

 

Les deux filles quittèrent la classe, se dirigèrent vers la sortie des cachots, et quand elles furent suffisamment loin de la salle Afonzo Menceldes, Kelly questionna Naomi :

 

- Mimi, pourquoi tu as tenu à ce que je vienne avec toi ? Je sais même pas où c’est, la bibliothèque !

 

« Mimi » était le surnom par lequel elle appelait Naomi depuis quelques temps. Kelly avait toujours aimé donner des surnoms à ses amis. Naomi avait accepté le sien sans problème, en revanche, John n’avait pas du tout goûté au « Johnny-boy ».

 

- Pas grave, moi je sais où c’est, répondit-elle d’une voix neutre.

 

- Je sais ! Donc pourquoi je dois venir avec toi ? Non pas que j’aie particulièrement envie de rester dans le cours de Grog, mais...

 

Kelly s’interrompit en voyant que Naomi était devenue blanche comme un linge. Elle fit un pas de côté pour se placer dans le dos de Kelly. On aurait dit qu’elle venait de voir quelque chose d’horrible et de menaçant. Kelly regarda devant elle : il y avait deux silhouettes transparentes, qui venaient tout juste de traverser le plafond. C’était Roselyne Bachelefeu, le fantôme de Dragondebronze, qui discutait avec Ivan le Chiasseux, son homologue d’Ornithoryx. En apercevant Kelly et Naomi, la flibustière reconnut le liseré sur leur uniforme qui signalait qu’elles appartenaient à sa maison, et eut aussitôt une expression ravie.

 

- Hé, salut les sardines ! lança-t-elle. Z’avez l’air paumées, on peut vous aider ?

 

- Oh euh, non, on doit aller chercher un manuel de potions à la bibliothèque pour le professeur Grog, répondit Kelly.

 

- Il sait lire, celui-là ? dit Roselyne en croisant les bras.

 

- Pourquoi, tu sais lire, toi ? ricana Ivan le Chiasseux.

 

Pour toute réponse, la pirate lui tira tranquillement dessus avec un de ses mousquets sans même le regarder.

 

- Vous voulez que j’vous mène à bon port ? proposa-t-elle aux jeunes filles d’un ton énergique. Les première année se paument souvent en cherchant la bibliothèque.

 

- Pas besoin, Naomi sait où c’est...

 

Elle se tourna vers son amie. Celle-ci était toujours aussi pâle, anxieuse et recroquevillée. Tétanisée, elle n’émit pas le moindre commentaire, malgré les regards insistants des deux morts et d’une Kelly qui ne comprenait décidément rien. Alors, Roselyne fit tournoyer son pistolet fumant autour de son index, le rangea à sa ceinture et claironna :

 

- Alors bon vent, moussaillonnes ! Moi, d’mon côté, faut qu’j’emmène Ivan prendre un bain !

 

Le spectre marron se renfrogna, sous les rires de Roselyne et Kelly. Les deux esprits flottèrent à nouveau, et Kelly fut traversée par son fantôme de maison, sans avoir pu faire un pas de côté. Une sensation particulièrement déplaisante parcourut alors son corps : comme si elle venait de passer sous une cascade d’eau glaciale. Elle se recroquevilla en poussant un grognement de désagrément, et Roselyne, qui l’avait fait exprès, éclata de rire. Alors que les fantômes disparaissaient à l’angle du couloir, Kelly leva les yeux au ciel, et se tourna vers Naomi. A présent, elle avait compris pourquoi elle avait tant voulu être accompagnée jusqu’à la bibliothèque. Kelly en vint à la question qui la taraudait depuis bien longtemps :

 

- Naomi… pourquoi tu as tellement peur des fantômes ?

 

Elle ne répondit pas. Elle se tortilla sur place, comme si elle se faisait violence. Puis, sans un regard pour Kelly, elle reprit sa route vers la bibliothèque, d’un pas si rapide que son amie eut du mal à tenir la distance.

 

Kelly découvrit que la bibliothèque de Lettockar se trouvait au deuxième étage, juste à côté des toilettes des filles. On y accédait par une porte en sycomore, au-dessus de laquelle trônait le portrait d’un homme squelettique avec une longue barbiche pointue, coiffé d’un imposant turban. Naomi et elle pénétrèrent dans ce qui était un très vaste endroit, inégalement éclairé, constitué de deux niveaux et parsemé d’étagères pleines à craquer et de tables. En ce jeudi matin, il n’y avait que quelques élèves présents, dont une fille qui avait les cheveux… violets. Assise à la première table en entrant, elle était entourée de nombreux rouleaux de parchemins rongés aux mites.

 

- Bonjour Naomi, dit-elle en levant brièvement les yeux vers la susnommée.

 

- Salut Astrid ! Ça va ?

 

La dénommée Astrid ne lui répondit pas, trop absorbée par ses lectures. Kelly se demanda ce qu’il pouvait y avoir de bien passionnant dans ces parchemins antédiluviens et rapiécés. Naomi lui fit alors signe de s’approcher pour lui chuchoter quelque chose.

 

- Elle s’appelle Astrid Lisberg, expliqua-t-elle. C’est la préfète d’Ornithoryx, et c’est aussi la copine de Peter !

 

- Ah, d’accord !

 

- Elle vient souvent ici. La première fois que je suis venue, elle a remarqué que j’étais un peu perdue, donc elle m’a guidé à travers la bibliothèque et elle m’a filé quelques tuyaux pour m’y retrouver. Elle est un peu froide par instants, mais dans le fond elle est bienveillante.

 

Sur le coup, Kelly s’était demandé en quoi une habituée des librairies et des bibliothèques comme Naomi pourrait y être perdue. La réponse ne se fit pas attendre quand elle regarda plus attentivement celle de Lettockar.

Tout était sens dessus-dessous. Si une moitié d’entre elles était raisonnablement bien alignée, le reste des étagères était disposé n’importe comment. En travers des allées, appuyées en équilibre contre le mur, ou bien excessivement resserrées entre elles (des fois, on pouvait tout juste y passer un bras). Elles étaient couvertes de poussière, au point que des écoliers s’étaient amusés à faire des dessins dessus, qui naturellement bougeaient tout seuls. L’une d’elle avait servi de cible à un concours de fléchettes, et une autre au lancer de haches vieilles de plusieurs siècles que personne n’avait réussi à déloger. Quant aux livres, ils étaient traités avec à peu près autant d’égards ; certains étaient entassés par terre, certains servaient à caler des meubles, d’autres faisaient inexplicablement des vols planés depuis leurs étagères pour aller s’écraser contre les murs. Kelly tourna la tête vers une rangée de livres juste à côté d’elle : le titre du premier d’entre eux commençait par un L, et le suivant… par un G. Trier des livres par ordre alphabétique relevait pourtant de la logique la plus élémentaire, enfin, sauf à Lettockar, apparemment.

 

- Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? lâcha Kelly d’une voix forte.

 

Alors, les livres se mirent à parler et lui lancèrent un « chuuuuuut ! » sifflant. Elle baissa la voix et demanda, médusée, à Naomi :

 

- Mais comment cette bibliothèque peut être dans un tel foutoir ? Y’a pas de bibliothécaire ?

 

- Officiellement, si, c’est le professeur Pourrave.

 

- Pourrave ? s’étrangla Kelly. Mon dieu, Mimi, dis-moi que tu me fais marcher ?

 

- Hélas non, répondit-elle d’une voix lugubre. Aucun professeur ne voulait se charger de la bibliothèque, donc Doubledose en a tiré un au sort, et c’est tombé sur Pourrave. Donc concrètement, c’est comme s’il n’y avait personne.

 

- Mais comment on va faire pour trouver le bouquin que veut Grog ? dit Kelly en regardant le fatras de livres. Parce que je parie ma baguette qu’il y a aucun système de classement là-dedans...

 

- Si, y’en a un : les livres sont triés par épaisseur de papier.

 

- Par épaiss… quoi ?

 

- C’est pour ça que j’ai eu le réflexe de demander à Grog la datation de celui qu’il veut… un livre ancien va être fabriqué avec un matériau différent des récents, souvent plus épais : donc ça va être au fond. Suis-moi.

 

Interdite, Kelly suivit Naomi vers les plus obscures étagères. Au fur et à mesure qu’elles avançaient, la lumière se faisait de plus en plus faible, et les couches de poussière sur les ouvrages de plus en plus épaisses. Le désordre s’aggravait, lui aussi : régulièrement, elles devaient enjamber voire renverser des énorme piles de livres qui bloquaient le passage. Il leur aurait presque fallu une machette pour avancer. Tout à coup, un volume à la couverture de cuir couverte de runes sortit tout seul de sa rangée et se mit à voler, ses pages s’agitant comme des ailes d’oiseaux. Alors, il se mit à frapper Kelly sur la tête, tandis qu’une voix gutturale en sortait en récitant un poème :

 

Alors Thrym, chef des géants, parla haut et fort :
« Apportez le marteau, pour bénir la mariée,
Sur les genoux de la fiancée posez Mjollnir,
Pour que l’anneau de Var nous bénisse tous deux ! »

 

- Aïe ! Mais qu’est-ce que tu racontes, saloperie ? rugit Kelly, hors d’elle.

 

- Tippexus Maxima ! s’exclama alors Naomi.

 

Elle envoya un sortilège qui dégageait une odeur âcre sur le livre frappeur, qui tomba aussitôt sur le sol, inanimé et grand ouvert, comme un oiseau abattu par un chasseur. Kelly remarqua que ses pages étaient complètement vierges.

 

- Attention à l’exemplaire fou de l’Edda poétique, expliqua Naomi d’une voix presque flegmatique. Il faut lui lancer un maléfice du Blanco pour le neutraliser, ça efface temporairement le texte. D’après ce qu’on dit, c’est McGonnadie qui a introduit ce livre dans la bibliothèque…

 

- Ah ouais, il en loupe pas une, ce con-là...

 

Kelly était secrètement impressionnée par la dextérité et les réflexes de Naomi. A plusieurs reprises, d’autres incidents de ce genre se produisirent, comme des presse-livres qui toussaient de la sciure ou un agenda déchiqueté qui leur demanda « un rendez-vous pour rester digne, par pitié », et à chaque situation, elle avait la parade appropriée en poche. Sans doute était-ce son amie aux cheveux violets qui lui avait tout appris...

 

- Il faut dire merci à Astrid, sans elle je ne saurais pas faire ça, confirma Naomi lorsque Kelly lui fit part de son admiration. Lors de mes premières venues, mes nerfs ont lâché un paquet de fois...

 

Naomi les fit s’arrêter à ce qu’elle jugea être la bonne allée : effectivement, elle était pleine d’ouvrages aux titres moyenâgeux. Mais le Promptuaire machin-truc, ou était-il ? Elles entreprirent de déchiffrer les intitulés sur les tranches des livres, ce qui n’était déjà pas facile puisqu’ils étaient à moitié effacés quand il n’étaient pas écrits en caractères vieillots et illisibles. Kelly et Naomi eurent le même gémissement quand, après de longues recherches, elles en vinrent au constat que le livre de Grog ne se trouvait pas dans les rangées à portée de main. Kelly supposa qu’il devait être tout là-haut.

 

- Faut qu’on trouve une éch... débuta-t-elle.

 

Pour toute réponse, Naomi désigna d’un signe de tête désabusé un enchevêtrement de morceaux de bois cassés et d’échelles aux barreaux pourris flanqué dans un coin de la pièce.

 

- … elle, acheva Kelly.

 

- Il… il faut que je monte sur tes épaules, Kelly. Désolée de te demander ça…

 

- Euh… si on allait demander à ta copine ? Elle est plus grande que moi...

 

- Oulah, je… je préfère pas. Astrid ne me vient pas toujours en aide, ça dépend si elle est très occupée ou pas… là, à mon avis, elle va refuser.

 

Consternée, Kelly eut l’impression que ses propres membres la mirent à genoux contre sa volonté. L’air sincèrement désolée, Naomi grimpa sur ses épaules. Kelly se releva péniblement en lui tenant les chevilles le plus fermement possible ; Naomi, elle, se cramponnait maladroitement à l’étagère. Alors que Kelly ahanait sous son poids pourtant léger, elle parcourait les vieux livres aussi vite qu’elle le pouvait, sa baguette magique allumée entre ses dents.

 

- Non, il est pas là… annonça-t-elle après avoir inspecté la première moitié de l’étagère. Tu… tu veux bien te décaler à droite… ?

 

Kelly avait l’impression d’être au cirque. Elle fit quelques pas de côté d’une démarche gauche, tremblant de tous ses membres sous le coup de l’effort. Pire, le maudit ouvrage ne fut trouvé qu’à l’extrémité de l’allée, elles durent donc répéter plusieurs fois le grotesque manège.

 

- Ah, le voilà ! s’exclama alors Naomi. Promptuaire de préparation de chaudeaux cabalist- iiiiiiiIIIIIQUES… !

 

Éreintée, Kelly avait flanché et basculé vers l’avant. Naomi tomba de ses épaules et s’effondra sur elle ; fauchées, les deux filles s’écrasèrent ensemble sur le sol. L’une sur l’autre, dans une position burlesque. Pour couronner le tout, trois livres leur tombèrent dessus depuis l’étagère d’à côté. Face contre terre, Kelly gargouilla sur le ton du désespoir :

 

- Mimi, dis-moi que tu as ce putain de bouquin, que je puisse me suicider en paix.

 

- Oui ! répondit Naomi d’un air triomphal.

 

Elle brandit un recueil à la couverture noire de suie, rongée par endroits. Fébrile, Kelly se releva d’un bond, souleva Naomi avec une force surprenante, et l’emmena sur le chemin du retour. Il fallait absolument qu’elles sortent de cet endroit infernal. Évidemment, les tas de livres qui entravaient le passage s’étaient reformés tous seuls. Cette fois, Kelly les repoussa à coups de pieds. Quant à l’exemplaire fou de l’Edda Poétique, il réussit à voler les lunettes de Naomi, ce qui leur prit cinq minutes pour les récupérer. Au prix d’une crise de nerfs et de quelques hurlements de rage, elles s’échappèrent enfin de la bibliothèque. Lorsqu’elles revinrent à la salle de potions, elles retrouvèrent leurs camarades attendant devant des chaudrons fumants, avec l’air de s’ennuyer ferme. Ni Kelly ni Naomi n’avaient fait attention à l’heure, mais visiblement elles avaient mis plus de temps que prévu. Grog avait l’air d’extrême mauvaise humeur. Il arracha le Promptuaire de préparation de chaudeaux cabalistiques des mains de Naomi sans la remercier et les renvoya à leurs places d’un grognement.

 

- Ah, voilà ! s’exclama-t-il après avoir feuilleté l’ouvrage. Il faut ajouter des pétales de gentiane de Koch… bordel, je m’en serai jamais souvenu tout seul.

 

Il referma le Promptuaire d’un coup sec, puis aboya :

 

- Qu’est-ce que vous attendez, bande de chiffes molles ? Effeuillez-moi ces foutues fleurs, on a déjà suffisamment perdu de temps ! Oh et puis tiens, 20 points de moins pour Dragondebronze, vous m’énervez !

 

Même compte tenu du caractère de Grog, Kelly et Naomi trouvaient bien étrange cette agressivité. Elles allèrent se rasseoir, et quelque chose les interpella. John souriait jusqu’aux oreilles, et ailleurs dans la classe, d’autres élèves affichaient également un air réjoui.

 

- Qu’est-ce que t’as à sourire comme un couillon, toi ? lui demanda Kelly en chuchotant.

 

- Je viens de me prendre trois heures de retenue, répondit-il d’une voix égale.

 

- Hein ? hoqueta Naomi. Mais pourquoi ?

 

Comment John pouvait-il sourire ? se demandait Kelly. Trois heures de retenue avec Suppurus Grog, il n’y avait pas de quoi sauter de joie. Alors, John, toujours rayonnant, se pencha vers elles et leur dit le plus bas possible :

 

- Vu que vous mettiez du temps à revenir, Grog a commencé à s’énerver dans son coin. A un moment, il a sorti « Si elles se magnent pas, je vais leur coller une retenue ! Elles seront de corvée de balai ! »

 

- Oh non ! glapit Naomi d’une voix tremblante. Il l’a vraiment f… ?

 

- Non. Parce qu’à ce moment-là, je lui ai demandé « et vous, vous êtes de corvée de râteau ? ».

 

Après un instant de stupeur, les visages de Naomi et Kelly s’illuminèrent d’un sourire radieux. Cette dernière jeta un regard discret vers Grog, et se sentit encore mieux en voyant son expression atrabilaire. Elle ferma les yeux, savourant cet instant, puis dit d’un ton serein :

 

- Merci d’exister, John.

 

- De rien.

 

La réplique cinglante de John fit le tour des première année, et leur causa à peu près le même bonheur que le fameux râteau que s’était pris Grog. Apparemment, elle était aussi parvenue aux oreilles des professeurs, puisque quand il le croisa dans le couloir, le mesquin Fistwick lui donna cinq points sans raison. John fut très satisfait de sa petite notoriété ; quant à sa retenue, il considérait que c’était un faible prix à payer en échange du luxe qu’il s’était offert d’avoir ridiculisé le maître des potions. Elle avait lieu le vendredi soir ; Grog s’était fait un malin plaisir à la lui coller très tard, elle ne commençait qu’à 23 heures. Il avait pour tâche de nettoyer toute la collection de santiags du professeur avec une brosse à dent. Par solidarité, Kelly lui tint compagnie dans la salle commune jusqu’à son départ pour les cachots ; par contre, Naomi était introuvable. Une fois John parti, Kelly alla aussitôt se coucher, harassée par cette dernière semaine. Cependant... il lui sembla qu’elle n’avait dormi que quelques minutes lorsque quelqu’un vint la réveiller.

 

- Kelly ? murmura une voix.

 

- Mmmh… Naomi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

 

- Est-ce qu’on peut descendre dans le salon ? J’ai… besoin de te parler.

 

Déconcertée, Kelly accepta malgré sa fatigue et s’extirpa de sa couette. Toutes deux en chemise de nuit, elles descendirent dans le salon. Il était complètement désert. Il devait être une ou deux heures du matin… Naomi alla s’asseoir sur le rebord d’une fenêtre, d’où scintillait un faible rai de la lumière de la lune. Dans sa main gauche, elle tenait fermement quelque chose que Kelly ne pouvait pas voir. Elle la rejoignit. Sur la table à proximité traînait un paquet de bonbons où était écrit « Suçacides » en lettres scintillantes. A l’intérieur, il y avait des sucettes vertes pomme, des friandises de sorcier visiblement. Kelly hésita, puis se risqua à y goûter : elle en prit deux, une pour elle et une pour Naomi, celui ou celle qui avait les avaient laissé traîner ne verrait pas la différence. Les Suçacides n’avaient pas usurpé leur nom : elles n’avaient jamais goûté quelque chose d’aussi piquant. Tant mieux pour Kelly : elle aimait ce qui était acidulé. Naomi, par contre, fit une horrible grimace.

 

- Aaah ! C’est acide !

 

- Bah ouais, c’est écrit dessus ! rit Kelly. Moi j’aime bien.

 

Naomi ne s’infligea guère longtemps la sucette verdâtre ; après quelques coups de langue accompagnés irrémédiablement de la même grimace, elle la jeta à la poubelle. Puis, elle replia ses jambes contre son torse, dans une position quasi-fœtale ; le regard perdu vers le dehors, elle resta muette un long moment. Kelly espérait qu’elle allait vite en venir au fait, car elle avait vraiment envie de retourner dormir.

 

- Kelly... murmura enfin Naomi. Tu voulais savoir pourquoi j’avais peur des fantômes…

 

- Oh ! Euh, oui, enfin… c’est si tu le sens, hein ! Mais… oui, je dois dire que ça m’interpelle.

 

La lumière de la lune rendit les verres des lunettes de Naomi momentanément opaques, ne laissant plus qu’un reflet blanc. Son visage demeurait insondable…

 

- En fait, dit-elle très lentement, depuis mes six ans, je fais des cauchemars avec un fantôme.

 

Kelly ne put s’empêcher de sourire.

 

- Mimi, les fantômes, ça n’existe p… enfin… pas comme on le croyait quand on était des Moldues, quoi ! dit-elle d’un ton dégagé.

 

Naomi tourna la tête et lui adressa un regard grave derrière ses lunettes. Kelly se rendit compte qu’elle avait terriblement manqué de délicatesse.

 

- Je… pardon, bredouilla-t-elle, mortifiée.

 

- T’inquiète pas, assura Naomi.

 

- Mais c’est qui, le fantôme ?

 

Naomi ouvrit la bouche, mais la referma aussitôt. Elle se tassa sur elle-même, l’air nerveuse. Kelly se sentit mal à l’aise, à la voir peiner autant à répondre. Quel spectre pouvait l’écraser à ce point ?

 

- Celui de mon grand frère, Benjamin, lâcha enfin Naomi.

 

Kelly plaqua sa main sur sa bouche. Dans un premier temps, seul un misérable bruit étranglé sortit de sa gorge. Jamais elle ne se serait doutée de cela… que Naomi avait vécu une chose aussi horrible... Kelly mit ce qui lui sembla être un temps infini à articuler d’une voix étouffée :

 

- Ton grand frère… oh, Naomi ! Tu ne nous en a jamais… oh mon dieu, je suis tellement désolée…

 

- Je savais bien qu’il faudrait que je te le dise un jour… mais j’espérais tellement que ce moment n’arrive pas…

 

- Mais… mais comment...

 

- Ce jour-là, on faisait une balade en famille dans un parc… et Benjamin et moi, on jouait au ballon. A un moment, il a shooté trop fort, et le ballon est… est retombé au milieu de la route à côté. Benjamin a voulu aller le chercher et... et… il n’a pas vu… la voiture...

 

Kelly sentit comme des lames glacées s’enfoncer dans son ventre. L’horrible scène se figura aussitôt dans son esprit… un ballon coloré rebondissant sur le trottoir… le bruit hurlant des roues dérapant sur l’asphalte... les yeux écarquillés d’une frêle fillette de six ans...

Alors, Naomi fondit en larmes. Dans un premier temps mortifiée au point d’être incapable de bouger, Kelly rassembla toute sa volonté, et lui saisit doucement la main. Naomi pleura, pleura, et pleura encore. Kelly elle-même s’était rarement sentie aussi mal. Durant un long moment, les déchirants sanglots de Naomi furent les seules choses à rompre le silence mortel de la salle commune. Puis elle reprit tant bien que mal son histoire, d’une voix hachée, qui ne cessait de partir dans les aigus :

 

- Après ça, je me suis mis à r… rêver du fantôme de mon grand frère… il vient me voir, sans rien dire… il est juste là, c… couvert de sang, à… à me regarder avec ses yeux vides. Je n’ai plus compté le nombre de nuits où il est venu me hanter. J’ai été voir un psy, tout ça, mais rien n’y a fait… C’est pour ça que quand je suis arrivée ici, voir des fantômes en vrai m’a horrifiée. Être en face de l’un d’eux, sentir leurs yeux posés sur moi… c’était comme si mes cauchemars devenaient réalité. J’ai beau me dire qu’ils n’ont rien à voir avec Benjamin, mais...

 

Sa voix s’éteignit dans sa gorge. Elle montra enfin à Kelly ce qu’elle tenait dans sa main. C’était une photo d’elle avec son grand frère qui la serrait dans ses bras. Naomi devait avoir trois ou quatre ans. Benjamin Jane avait le même nez et les mêmes yeux que sa petite sœur ; en revanche, il avait les cheveux blonds et non bruns. Il portait aussi des lunettes, mais plus petites, et carrées. Tous les deux avaient l’air si heureux, si rayonnants… Kelly n’avait jamais vu Naomi comme cela...

 

- J’étais très proche de lui… c’était le grand frère le plus gentil qu’on puisse avoir. Et il était si intelligent, si brillant, le meilleur en tout. Et moi, je… j’essaie d’être aussi douée que lui… avec mes parents, on se dit que c’est le meilleur hommage que je puisse lui rendre.

 

Elle enfouit sa tête dans ses genoux, le corps à nouveau agité de sanglots. Kelly était bouleversée, et ne savait pas où se mettre. Elle ne pouvait pas rester muette… mais que pouvait-elle lui dire ? Qu’elle ne devait pas avoir peur des fantômes de Lettockar ? Qu’il fallait qu’elle évacue son traumatisme, et que Kelly pouvait l’aider ? Qu’il fallait qu’elle aille de l’avant ? Il y avait tellement de phrases – ou de platitudes ? - qu’elle pouvait prononcer… mais elle risquait si fortement de la blesser, d’enfoncer le clou sans le vouloir… qu’est-ce qui montrerait sincèrement sa compassion à Naomi, et la tirerait de son chagrin sans la bousculer ?

Puis la réponse lui vint, toute simple. Quand Naomi retrouva un peu ses esprits et releva la tête, Kelly lui déclara, d’une voix paisible et dans laquelle elle avait insufflé toute la tendresse dont elle était capable :

 

- C’est bien que tu aies parlé de ça, Naomi. Et… merci. Merci de me l’avoir dit, à moi.

 

Et rien d’autre. Les yeux bruns de Naomi rencontrèrent les yeux vairons de Kelly. Elle la dévisagea intensément, comme hypnotisée. Kelly, qui sentait sa détresse, son émotion, répondit simplement par un sourire. Alors, elles se tombèrent dans les bras. Kelly serra fort Naomi. Elle sentait son souffle saccadé sur son épaule, et elle la sentit aussi avoir encore quelques spasmes dans ses bras, accompagnés de faibles reniflements. Kelly resta muette, encore, laissant Naomi évacuer son chagrin. Peu à peu, elle s’apaisa. Elles desserrèrent alors leur étreinte, lentement, patiemment, et Naomi chuchota :

 

- Merci à toi, Kelly.

 

- Je veux que tu sache… tu n’es pas seule, Mimi. Tu n’es pas seule.

 

Naomi eut un faible sourire. Elle resta silencieuse encore un moment, puis elle fit une demande extrêmement sérieuse :

 

- Tu veux bien… garder ça pour toi pour le moment ? Je ne me sens pas encore prête à en parler à John. Je l’aime beaucoup, hein, mais...

 

- Bien sûr, Mimi. C’est à toi de le lui dire.

 

Le sourire de Naomi se fit plus grand, et plus serein. Elle versa encore quelques larmes, mais calmement, dans une respiration paisible, sereine. Tout à coup, Kelly et elle entendirent un grincement, suivi de l’écho des voix des Istaris en train se disputer :

 

- Mais oui, on sait, Gandalf est le plus noble, le plus intelligent, le plus responsable, le plus formidable et bla bla bla !

 

- Ta tête est tellement enflée que c’est un miracle que tu arrives encore à la coincer dans ton chapeau ringard !

 

John arriva dans le salon, l’air passablement exténué. En voyant Kelly et Naomi hors de leur lits, en chemise de nuit dans la pénombre de la salle commune, il s’immobilisa. Son regard s’attarda sur les yeux rougis de Naomi, et sur la main de Kelly posée sur son épaule. Celle-ci lut sur le visage de John qu’il avait deviné qu’elles avaient parlé quelque chose de très sensible. Mais il ne posa aucune question. Il respecta leur intimité. Alors, sans un mot, ils montèrent tous les trois se coucher.

 

Le samedi soir, le repas de Noël fut le théâtre des excès de chaque professeur : Doubledose engagea un féroce combat au sabre contre une armure de samouraï ; Grog, McGonnadie et Pourrave, ivres morts, allèrent dans la cour faire un concours de celui qui vomit le plus loin. Fistwick, dans un état tout aussi lamentable, trébucha contre sa propre canne et s’effondra la tête la première dans les seins du professeur Morgana. Mais en fin de compte, tant qu’ils étaient occupés à leurs bouffonneries, au moins lâchaient-ils la grappe aux élèves, qui s’amusèrent tout autant. Kelly mangea tellement qu’elle se retrouva avec une brique à la place de l’estomac. A la table de Dragondebronze, John fit l’andouille toute la soirée, avec Roselyne Bachelefeu qui l’avait rapidement pris en affection, sous les rires de toute leur classe, à l’exception de Ludmilla Suarlov qui était occupée à embrasser un garçon d’Ornithoryx. Mais ce qui combla Kelly, ce fut de voir que Naomi passa toute une soirée en compagnie d’un spectre, sans trembler, sans pâlir et sans se recroqueviller. Elle parvint même à engager la conversation avec la pirate tonitruante. Était-ce le fait d’en avoir parlé, d’avoir vidé son sac, qui l’avait libérée ? Avoir confié à quelqu’un la grande tragédie de son enfance avait-elle aidé Naomi Jane à surmonter sa peur des morts ? Kelly l’ignorait, et peut-être ne le saurait-elle jamais...

Mais ce dont elle était sûre et certaine, c’est que cette nuit-là, une amitié inébranlable était née.

 

Chapitre 11 : Le Vif d'or by AA Guingois

 

11. Le Vif d’or

 

- Hé, Kelly, réveille-toi !

 

Kelly fut tirée de son sommeil par Naomi qui la secouait par l’épaule. Elle qui aurait volontiers pris une grasse matinée, elle grogna de mécontentement, la tête enfouie dans son oreiller.

 

- Allez, debout ! insista Naomi.

 

- Mmmh… Qu’est-ce qu’il y a ?

 

- Les cadeaux !

 

Encore à moitié endormie, Kelly ne comprit tout de suite pas de quoi Naomi parlait.

 

- Les cadeaux ? dit-elle d’une voix pâteuse.

 

- Bien sûr ! À ton avis, le repas de Noël d’hier soir, c’était pour des prunes ?

 

Comme si une guêpe l’avait soudainement piquée, Kelly se redressa dans son lit. Elle resta immobile une seconde, puis rit de sa propre étourderie.

 

- Mais c’est vrai ! Joyeux Noël ! s’écria Kelly en serrant Naomi dans ses bras.

 

- Miracle, elle a retrouvé ses neurones… Joyeux Noël Kelly ! gloussa son amie en lui rendant son étreinte.

 

Kelly bondit, s’habilla et se coiffa en toute hâte. Vu le peu de courrier qu’ils recevaient à l’école, elle avait à peine envisagé que des cadeaux de leurs parents puissent leur parvenir : pour une fois qu’une surprise à Lettockar était excellente, il n’y avait pas une seconde à perdre. Souhaitant un joyeux Noël à toutes les personnes qu’elle reconnaissait et qu’elle croisait au passage, elle descendit à toute vitesse dans le grand salon, où toute une foule d’élèves de Dragondebronze s’était rassemblée.

Kelly s’était attendue à voir une véritable avalanche de cadeaux au pied de l’énorme sapin, mais elle ne vit, à sa grande stupéfaction, qu’un unique coffre en bois. De belle taille, certes, mais qui créait une impression de vide dans la pièce, malaisante en ce jour de Noël. Ses camarades de première année paraissaient partager sa perplexité. Peter Shengen se tailla un chemin parmi les personnes présentes pour se placer devant le coffre.

 

- Alors, premièrement, Joyeux Noël à tous, claironna-t-il. Deuxièmement, j’explique aux première année : rassurez-vous, vos cadeaux sont bien arrivés. Ce coffre magique contient tous les colis de tous les élèves de notre maison ! C’est plus pratique pour ranger, et ça nous évite de crouler sous les paquets. Le coffre nous les envoie aléatoirement, élève par élève. Voyez-plutôt… Alohomora !

 

Sous l’effet du sortilège, le couvercle du coffre s’ouvrit à la volée, et un cadeau emballé en jaillit, comme s’il avait été éjecté par un ressort. Peter l’attrapa habilement et lut l’étiquette qui indiquait le destinataire du cadeau :

 

- Victoria Zeviescu !

 

Une fille joviale de septième année, assez enrobée, s’avança et prit son cadeau. Elle déchira l’emballage et lâcha une exclamation enchantée en découvrant la paire de boucles d’oreille argentées que ses parents lui avaient offert. Alors qu’elle s’éloignait pour les enfiler, un deuxième paquet bondit hors du coffre.

 

- Kelly Powder ! s’exclama Peter en lisant l’étiquette.

 

Surprise qu’il arrive aussi tôt, Kelly sentit l’excitation la gagner en s’emparant de son cadeau. N’ayant pas eu d’idée, elle n’avait rien commandé à ses parents : le suspense était donc total. Elle ouvrit un peu gauchement le colis, et bondit de ravissement en trouvant un superbe sac à bandoulière écarlate en cuir. A l’intérieur se trouvait une lettre de ses parents, qui lui envoyaient tout leur amour et soulignaient toutes les trois lignes à quel point elle leur manquait. Les remerciant intérieurement de tout son cœur, elle se para aussitôt de son sac comme si elle allait sortir avec, même s’il était vide.

Euphoriques, les élèves de Dragondebronze passèrent ainsi tout le début de matinée, à observer religieusement le coffre régurgiter inlassablement des paquets – bien que certains s’éloignaient pour profiter de leur cadeau. Fidèle à lui-même, Milosz Wavarum trouva une nouvelle occasion de se ridiculiser en découvrant le sien.

 

- Trop bien, une nouvelle Gameboy ! Et avec un rechargeur de pile, en plus !

 

- Et ben j’espère que tu vas bien en profiter, parce que dans quelques jours, il ne te restera plus qu’à attendre les grandes vacances avant de pouvoir y rejouer… dit Peter d’un ton lugubre.

 

- Mais non, je viens de dire que j’avais des piles rechargeables ! répliqua Milosz en regardant Peter comme s’il était stupide.

 

- Et avec quoi tu vas les recharger, au juste ? lança avec morgue une élève de troisième année.

 

- Hein ?

 

- Tu n’as donc pas remarqué qu’on n’avait pas de prises, à Lettockar ? soupira Peter, sincèrement las.

 

Milosz écarquilla les yeux, puis les baissa vers sa console.

 

- Oh, zut… se lamenta-t-il, déclenchant de nombreux ricanements.

 

- Bon bref… Felindra Cabochetigrée !

 

La distribution se poursuivit, la foule s’éclaircissant de plus en plus. John reçut un équipement de baseball – une panoplie de balles, gants et battes. Il s’inquiéta d’abord de la possibilité que l’on ne soit pas autorisé à jouer à un autre sport que le Crève-Ball à Lettockar, mais, à son grand soulagement, personne ne connaissait une quelconque restriction à ce sujet. Une bonne vingtaine de personnes après, Naomi reçut une énorme pile de livres.

 

- Pourquoi ça ne m’étonne pas ? s’amusa John en ébouriffant les cheveux de Naomi.

 

- Il y a aussi un mot de mes parents… marmonna celle-ci d’un ton pensif.

 

- Qu’est-ce qu’ils te disent ? demanda Kelly avec un sourire chaleureux.

- Oh, euh… hésita Naomi d’un ton évasif. Ils me demandent si tout va bien… si mes résultats sont là… Ils m’encouragent à ne rien relâcher, à persévérer...

 

John et Kelly échangèrent un regard inquiet. Bien qu’elle tentât de prendre un ton dégagé, Naomi était tendue. Kelly était parfois indisposée par les rapports que les parents de Naomi entretenaient avec leur fille. Quand elle en parlait à Kelly et John, elle décrivait des gens exigeants, très préoccupés par la réussite de leur enfant… et même trop, à leurs yeux. Kelly espérait sincèrement qu’elle avait tort lorsqu’elle avait le sentiment qu’ils avaient tendance à faire passer les résultats scolaires de Naomi avant son bien-être...

 

- Et qu’est-ce que tu as eu, comme bouquins ? reprit-elle avec douceur.

 

- Alors, les trois premiers sont des grands classiques que je n’ai pas encore lus : Les mystères d’Udolphe d’Ann Radcliffe, Les Cosaques de Tolstoï et Les raisins de la colère de Steinbeck...

 

Naomi ne put terminer sa liste de livres, car tout à coup, un cri de joie strident de Giovanna-Paola Martoni retentit.

 

- Mon nouveau violon ! s’écria cette dernière d’un air triomphant.

 

Kelly se raidit en la voyant effectivement brandir un violon flambant neuf, d’un beau bois clair et luisant, et en pincer savamment les cordes qui produisirent un joli son cristallin.

 

- Ah, tu es musicienne, Giovanna ? demanda Maria Talbec.

 

- Depuis mes six ans.

 

- Et t’es balèze ? lança Gudrun Emilsdottir.

 

- Mon prof me dit à chaque cours que je suis une des meilleures élèves qu’il ait jamais eu...

 

Kelly lâcha un petit ricanement incrédule. L’ego de cette fille atteignait des proportions à la limite de l’obscénité. Martoni l’avait entendue, puisqu’elle jeta à Kelly un coup d’œil provocateur, avant de s’adresser à son préfet d’un ton faussement hésitant :

 

- Peter, je peux l’essayer ?

 

- Pourquoi pas, ça mettra un peu d’animation...

 

Martoni eut un sourire révérenciel, et saisit l’archer de son violon. Tous les regards se posèrent sur elle, ce qui, à en juger par son regard brillant, la comblait de satisfaction. Elle prit une inspiration théâtrale, et commença aussitôt à jouer.

Kelly reconnut l’Ouverture miniature de Casse-Noisette de Tchaïkovski, qui était une des pièces préférées de son père. Elle fut forcée d’admettre que Martoni n’avait pas menti quand elle s’était vantée de son talent au violon. Il n’y avait pas la moindre fausse note ou erreur de rythme, et elle n’avait même pas eu besoin d’un temps de prise en main d’un instrument pourtant tout neuf. Le plus ébahissant était la décontraction totale de son visage : il n’y avait pas le moindre signe de difficulté et d’hésitation, juste une aisance et un naturel presque insolent.

Lorsque Martoni conclut son morceau par un élégant tremolo, un tonnerre d’applaudissements retentit dans la salle commune. Toute fière, la musicienne salua en s’inclinant bien bas. Kelly eut l’impression d’être frappée par la foudre quand presque tous ses camarades encouragèrent Martoni à jouer à nouveau. Celle-ci enchaîna alors sur un morceau très rythmé de jazz manouche, et au bout d’à peine quelques secondes, les élèves l’accompagnèrent en frappant dans leurs mains.

 

Kelly avait envie de hurler. Le fait que la fille qu’elle détestait soit aussi douée et soit aussi acclamée n’était pas le seul problème. Le pire était que Kelly avait voulu apprendre le violon, elle aussi. Quand elle avait 8 ans, ses parents l’avaient inscrite à sa demande à une école de musique pour prendre des leçons. Malheureusement, elle ne s’était pas montrée particulièrement douée, et pas très à l’aise en cours : elle avait donc rapidement perdu sa motivation, et avait abandonné au bout de deux ans, sans avoir été capable de jouer beaucoup de choses. Elle avait assez mal vécu cet échec, et voir Martoni réussir aussi brillamment là où elle avait raté l’humiliait au plus haut point.

Rageuse et foncièrement jalouse, Kelly quitta l’assemblée. Elle fit un passage au dortoir des filles, posa délicatement son nouveau sac sur son lit, avant de redescendre et chuchoter à John et Naomi :

 

- On va faire un tour dehors ? J’ai envie de me dégourdir les jambes.

 

Manifestement, John et Naomi ne partageaient pas son dégoût et seraient volontiers restés écouter Martoni faire de la musique, mais face à l’autorité mêlée d’amertume dans la voix de Kelly, ils n’osèrent pas la vexer et la suivirent hors de la salle commune.

Ils descendirent l’escalier de la tour jusqu’au premier étage, et se mirent à déambuler, tout silencieux qu’ils étaient, sans but précis. À l’extérieur, la tempête était trop forte pour qu’ils envisagent d’aller jouer dans la neige comme ils l’avaient fait les derniers jours. Pour la plus grande irritation de Kelly, John sortit soudainement :

 

- Faut reconnaître qu’elle est vraiment douée avec son violon, la Martoni…

 

- Et alors ? Ça reste une grosse bouffonne, non ? maugréa Kelly avec mauvaise humeur.

 

- Je ne l’aime pas beaucoup plus que toi, Kelly, commença Naomi avec patience, mais c’est pas une raison pour la dénigrer en toutes circ...

 

Mais Naomi n’eut pas le temps de finir sa phrase. Tout à coup, une sorte de boule volante, étincelante et rapide comme l’éclair surgit à l’angle du couloir et se cogna violemment contre son visage.

 

- Aïe ! cria-t-elle, portant aussitôt la main au niveau de ses yeux.

 

Plein de réflexes, John attrapa aussitôt l’objet volant et le serra fermement entre ses doigts. Kelly s’approcha. C’était une petite balle dorée en métal, dotée de deux ailes translucides qui battaient à toute vitesse, à la manière des insectes. Naomi proféra un juron : en se cognant contre elle, cette chose avait fissuré un carreau de ses lunettes. Elle tira sa baguette magique, donna trois coups secs dessus en incantant :

 

- Reparo !

 

Le verre fendu se ressouda aussitôt et redevint comme neuf. Naomi rajusta ses lunettes sur son nez et se pencha pour examiner la petite sphère. Ses yeux s’arrondirent de stupéfaction.

 

- C’est un Vif d’or !

 

- Un Vif d’or ? répéta Kelly, surprise.

 

- C’est une des balles du jeu du Quidditch !

 

- Mais y’a pas de Quidditch à Lettockar... murmura John.

 

Les trois amis se regardèrent, totalement perdus. John commença à faire tourner la boule entre ses doigts, pour l’examiner sous toutes les coutures. Ils virent alors qu’un dessin y était finement gravé. Après l’avoir observé longuement, Kelly reconnut avec stupeur un blason que Naomi lui avait montré dans un de ses livres : un grand « P » entouré d’un blaireau, d’un lion, d’un serpent et d’un aigle. C’étaient les armoiries du collège Poudlard.

 

- Ce… cet objet vient de l’école Poudlard ! balbutia-t-elle.

 

- Quoi ? s’étrangla John.

 

- Mais c’est impossible, voyons… dit Naomi d’un ton abrupt, les yeux ronds. Comment il serait arrivé ici ?

 

Un silence abasourdi s’installa dans l’atmosphère pendant une dizaine de secondes, durant lesquelles les trois adolescents eurent leurs facultés de réflexions endommagées par l’ébahissement.

 

- Mais c’est vrai ça, comment il est arrivé ici ? dit John d’une voix rauque.

 

- On est absolument sûrs qu’il n’y a pas d’équipement de Quidditch à Lettockar ? s’enquit Kelly à voix basse.

 

- Absolument, confirma Naomi.

 

Perdu dans ses pensées, John desserra inconsciemment les doigts, et le Vif d’Or en profita pour lui échapper. Voletant à toute vitesse, il fit plusieurs cercles fulgurants autour d’eux et repartit à tire-d’aile d’où il était venu.

 

- Vite, il faut le rattraper ! s’écria John.

 

- Mais… pourquoi ? s’étonna Naomi.

 

- Il ne faut pas que les profs le trouvent ! répondit leur ami avec perspicacité. Si ce bidule vient vraiment de Poudlard et qu’il a réussi à s’introduire à Lettockar, ils ne doivent pas le savoir…

 

N’hésitant pas une seconde, ils se lancèrent à la poursuite du Vif d’Or. En courant, Kelly sentit une étrange ferveur la gagner. Elle n’aurait pas su expliquer pourquoi, mais savoir qu’un objet provenant de Poudlard se trouvait en ce moment dans leur école cachée l’excitait : comme si, à elle seule, cette petite balle venait de faire vaciller le système de Lettockar. Il fallait absolument mettre la main dessus et essayer d’en savoir plus.

Le Vif d’Or était manifestement complètement désorienté, puisque malgré sa vitesse, ils le rattrapèrent très vite et le surprirent en train de tourner en rond. John fit une première tentative pour l’attraper en faisant un saut impressionnant, mais il le rata. Effrayée, la sphère partit se réfugier dans la première cachette qu’elle trouva : la classe de métamorphose, dont la porte était ouverte. Kelly, John et Naomi s’y ruèrent. Le Vif d’Or sembla avoir compris qu’il se trouvait dans un cul-de-sac, car il essaya aussitôt de ressortir. Mais Kelly et Naomi lui barrèrent la route, bondissant pour essayer de le saisir au-dessus de leurs têtes. Il fondit ensuite vers le sol, comme pour se cacher sous les tables. John se précipita au moment où la balle métallique parcourait l’allée centrale, mais il trébucha et chuta en plein sur le Vif d’Or. La scène parut alors se dérouler au ralenti : au moment où John poussait un cri, il goba involontairement la sphère qui avait eu la malchance de se trouver au niveau de ses lèvres grandes ouvertes. John se retrouva donc à quatre pattes, avec un Vif d’Or dans la bouche.

 

Pendant une seconde, il ne se passa rien. Puis, Kelly et Naomi lâchèrent un éclat de rire sonore, suscitant chez leur ami aux joues sur-gonflées un air scandalisé devant leur hilarité certes très peu charitable. Mais qui n’aurait pas ri devant une scène aussi burlesque ? Continuant de pouffer, Kelly finit par dire d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre normale :

 

- Prrfffhihihi… Excuse-nous John, mais c’est juste...

 

- Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ? résonna alors une voix grinçante depuis le couloir.

 

Kelly et Naomi sursautèrent en voyant la tête du professeur McGonnadie apparaître dans l’embrasure de la porte. Leur directeur de maison pénétra lentement dans sa salle de classe, fixant ses élèves avec un étonnement malveillant.

 

- Qu’est-ce que vous faites ici ? les interrogea-t-il à mi-voix.

 

- Oh, rien… répondit Naomi d’un ton évasif. C’est juste qu’on a vu la classe de métamorphose ouverte, et ça nous a paru bizarre. On est entré pour voir s’il s’y passait quelque chose. On vient à peine d’arriver.

 

Soupçonneux, McGonnadie haussa un sourcil. Puis ses yeux froids se tournèrent vers John, qui s’était immobilisé, restant à quatre pattes. Les lèvres du professeur se tordirent en un sourire sardonique, et il lança :

 

- Alors Ebay, on a retrouvé ses instincts de quadrumane ?

 

Naomi émit un petit glapissement en entendant cette nouvelle blague ignoble. Kelly n’y tint plus. Sa main plongea vers sa poche, là où se trouvait sa baguette magique. Elle n’avait aucune idée de ce qu’elle allait faire, mais la seule chose qui comptait était d’infliger une blessure à McGonnadie.

Mais son bras fut alors bloqué à quelques centimètres de sa poche, par une sorte force intangible. Comme si une main invisible la retenait par le poignet. Kelly eut beau forcer, elle ne parvint pas à d’avancer d’un pouce, incapable d’atteindre sa baguette. Stupéfaite, elle tourna les yeux vers McGonnadie.

 

- Tt-tt-tt, fit celui-ci en agitant l’index. On ne va quand même pas se battre un jour de Noël, jeune fille.

 

Il baissa la main, et le bras de Kelly fit un grand mouvement brusque dans l’autre sens avant d’être libéré. Elle gronda à la manière d’un chat. McGonnadie ne perdait rien pour attendre. Elle se jura d’apprendre un jour tous les maléfices les plus odieux et atroces qui soient pour les lui infliger, car il n’y avait pas de pire sensation que de ne rien pouvoir faire face à ses provocations.

 

Mais contre toute attente, celui-ci ne paraissait pas aussi gonflé d’un sentiment d’impunité que d’habitude, puisqu’il soupira à un John complètement déconfit :

 

- Bah allez John, réponds quelque chose, au moins...

 

Mais John ne pouvait rien répondre. S’il ouvrait la bouche pour parler, le Vif d’Or s’échapperait et se dévoilerait à McGonnadie. Il ne fallait surtout pas que cela arrive. John resta donc totalement coi, à regarder son professeur d’un air profondément idiot, les yeux écarquillés et les joues violacées. McGonnadie prit ce silence pour de la couardise mêlée à un profond manque de répartie.

 

- Mais réplique, crétin ! persifla-t-il. Promis, je te punis pas !

 

Derrière son professeur, Kelly pinça les lèvres. Elle n’imaginait que trop bien l’horreur de la situation de John, obligé de se taire pour ne pas les trahir et révéler qu’ils avaient découvert un objet venu d’une autre école s’introduire dans la leur, ce qui, cela ne faisait aucun doute, leur attirerait les foudres de leurs enseignants. Il n’eut d’autre choix que de baisser les yeux, impuissant. McGonnadie lâcha une sorte d’aboiement exaspéré, et tourna le dos en vociférant :

 

- Ah, t’es vraiment trop con ! Je me casse, tiens !

 

Sans accorder le moindre regard à Kelly et Naomi, il sortit en trombe de la salle de métamorphose, reprenant son chemin dans le couloir. Les trois élèves, fortement tendus, restèrent totalement immobiles et silencieux en attendant qu’il s’éloigne. L’écho de ses pas devint de plus en plus faible. Naomi jeta un coup d’œil furtif dehors, puis leva le pouce pour signifier qu’il avait disparu. John recracha alors le Vif d’Or de toutes ses forces, toussant à plein poumons. Les ailes engluées par la salive, la petite balle ne parvint pas à reprendre son envol. Surmontant sa répulsion, Kelly bondit sur elle, l’attrapa entre les manches de sa robe et la fourra dans sa poche intérieure. L’esprit toujours aussi vif, Naomi lança un sortilège qui en cousit solidement l’ouverture, empêchant le Vif d’Or de pouvoir s’échapper à nouveau. Les deux filles se tournèrent ensuite vers le pauvre John, toujours à terre.

 

- Bordel, mugit-il, ça fait des mois que j’attends de pouvoir renvoyer ses insultes à cet enfoiré, et au moment où j’en ai l’occasion, il faut que j’aie un putain de Vif d’Or dans la bouche !

 

Chapitre 12 : S.O.S. à la Saint-Sylvestre by AA Guingois

 

12. S.O.S à la Saint-Sylvestre

 

La neige avait recouvert tout le domaine de Lettockar. Le paysage immaculé et scintillant réjouissait les habitants de Lettockar, qui s’amusaient follement dans la poudreuse. Mais Kelly Powder, Naomi Jane et John Ebay étaient loin de partager la décontraction générale. Ils étaient bien trop préoccupés par l’objet frappé aux armes de Poudlard sur lequel ils avaient fait main basse. Ils avaient enfermé le Vif d’or dans un bocal vide qu’ils avaient volé à la salle de potions et l’avaient caché dans la valise de Naomi, sous son matelas. Ils n’avaient pas eu beaucoup d’occasions d’en parler ensemble : en cette période de vacances de Noël où tout le monde avait du temps libre, il n’était pas facile de pouvoir s’isoler dans la salle commune ou les couloirs pour examiner le Vif d’or et tenter de comprendre quelque chose à son apparition soudaine dans les murs de Lettockar. D’autant plus que s’il parvenait à s’échapper et qu’il était vu par tous sortant de la tour de Dragondebronze, ils auraient de sérieux ennuis. Mais au bout de deux jours de tentatives infructueuses, la petite balle métallique avait l’air de s’être résignée, puisqu’elle n’agitait plus ses ailes. Un soir, alors qu’ils se réunissaient tous les trois dans le dortoir des filles, John la tint même dans sa main sans qu’elle essaye de s’envoler.

 

- Je me demande vraiment comment il a pu se retrouver ici, dans le trou du cul du monde… marmonnait celui-ci en faisant tourner le Vif d’or entre ses doigts.

 

- Les objets peuvent traverser la Barrière de Dissimulation ? demanda Kelly.

 

La Barrière de Dissimulation était un vaste enchantement qui délimitait tout le domaine de Lettockar, s’étendant jusqu’aux deux tiers de la Forêt Déconseillée. Elle empêchait toute intrusion : elle rendait la forteresse invisible et maintenait un champ de protection magique extrêmement puissant. Elle était par ailleurs dotée d’un sortilège Repousse-moldu. Il n’y avait qu’un moyen pour les personnes n’appartenant pas à Lettockar de la franchir : qu’un habitant du château les invite à y entrer.

 

- En théorie, oui… dit Naomi, ce n’est pas un être vivant, donc il n’a pas besoin qu’on l’autorise à entrer à Lettockar.

 

Kelly prit une profonde inspiration. Étendue sur son lit, elle avait les yeux rivés sur son baldaquin sans même le voir. Depuis toujours, quand elle n’allait pas bien ou qu’elle était troublée, elle avait pour habitude de s’allonger pour se perdre dans ses pensées. Et l’irruption de ce Vif d’or était un motif de trouble comme elle en avait rarement eu...

 

- Alors ça me paraît clair, déclara-t-elle. Il a volé depuis Poudlard jusqu’ici, voilà tout.

 

- Depuis l’Angleterre ? s’étonna Naomi. Il aurait traversé tout le continent ? C’est insensé ! Et pourquoi il aurait fait ça ?

 

- Je sais pas, et c’est vrai que quitter Poudlard pour aller à Lettockar, c’est une idée que même un objet sans conscience n’aurait pas, admit Kelly. N’empêche qu’il est là, ce Vif d’or…

 

- Qu’est-ce que ça a de spécial, Poudlard ? demanda John.

 

Étant africain, John n’était pas familier avec l’école britannique ; les sorciers là-bas allaient en théorie à Uagadou, un autre grand institut de sorcellerie.

 

- Poudlard ? C’est ici, mais en bien. Et son directeur est génial… dit Kelly d’une voix rêveuse.

 

- Le professeur Dumbledore, c’est ça ?

 

- C’est vraiment dommage que tu l’aie pas rencontré comme Mimi et moi, Johnny-boy. Il était tellement gentil.

 

- Et très intelligent ! ajouta Naomi.

 

- Le directeur qu’on souhaiterait tous avoir… marmonna Kelly, plus pour elle-même que pour John.

 

Ce Vif d’or venant de Poudlard avait réveillé en elle le souvenir de sa rencontre avec le plus grand des magiciens. Cela l’avait motivée à aller lire de nouvelles choses à son sujet. Pour une fois qu’elle avait une bonne raison d’aller à la bibliothèque, elle ne s’était pas privée d’aller consulter des ouvrages où son nom était mentionné. Albus Dumbledore était vraiment un homme extraordinaire. Militant infatigable de la cause des Moldus et des Nés-Moldus, et du droit de chacun d’apprendre la magie, ses citations les plus brillantes étaient une grande source d’inspiration pour Kelly. Si ses compatriotes l’écoutaient un peu plus, elle ne se retrouverait pas dans cette école de maboules, se disait-elle. Tous ses travaux scientifiques n’avaient pas tardé à impressionner Naomi qui leur avait malheureusement tenu la jambe avec les douze usages du sang de dragon. Et son titre de plus grand sorcier du monde n’était pas usurpé, lui qui avait vaincu le terrible Gellert Grindelwald, l’un des plus puissants mages noirs de tous les temps, dans un duel de sorcellerie entré dans la légende, et ainsi libéré toute l’Europe de l’Est de sa tyrannie, et peut-être bien sauvé le monde entier. Preuve supplémentaire qu’il était génial, il n’était guère en odeur de sainteté auprès des profs de Lettockar. Par exemple, quand il avait surpris Kelly en train de lire un chapitre sur Dumbledore à la bibliothèque, Jar Jar Binns lui avait enlevé 15 points. Il ne faisait aucun doute qu’ils étaient tous jaloux de lui.

Et son école, Poudlard… une école de rêve pour une jeune sorcière larguée à Lettockar. Que n’aurait-elle pas donnée pour étudier dans l’école où elle aurait être envoyée ? Là-bas, pas de profs racistes, pas de cours d’histoire sur Raptor Jesus, pas de garde-chasse qui vous empêche de dormir la nuit. Pas de tapisseries qui vous étranglent, et pas de monstres et de bestioles mortelles aux alentours, enfin, du moins, elle en était persuadée. En tout cas, il était certain qu’on apprenait bien mieux la magie à Poudlard qu’à Lettockar.

 

Alors, deux jours avant le nouvel an, Kelly eut une idée géniale : et s’ils accrochaient un message au Vif d’or ? Puisqu’il cherchait à retourner à Poudlard, quelqu’un mettrait forcément la main dessus. Les hiboux de Lettockar refusaient peut-être de livrer les messages trop négatifs, mais pas lui. Ils n’avaient qu’à le relâcher avec un S.O.S. Alors, il atterrirait dans les mains du professeur Dumbledore, et il leur viendrait en aide… et peut-être même que…

 

- Qu’il nous prendra comme élèves à Poudlard !

 

Elle avait soumis son idée à John et Naomi juste après le déjeuner. Ils étaient dans la cour, entourés de bon nombre de leurs camarades qui s’amusaient en chahutant dans la neige. Force était de constater que les élèves de Lettockar ne manquaient pas d’imagination pour rendre leurs jeux bien plus intéressants que chez les Moldus : ici, des troisième année avaient ensorcelé leurs luges pour les faire rebondir sur la neige comme sur des trampolines et faisaient le concours du plus grand bond ; là, des Ornithoryx avaient créé un Taj Mahal de glace ; ailleurs, des Becdeperroquet avaient animé leurs bonhommes de neige et les faisaient s’affronter. Les trois inséparables faisaient d’ailleurs semblant de jouer aussi pour ne pas attirer l’attention. Naomi afficha un air incrédule face à la proposition de Kelly :

 

- Tu… tu crois ? balbutia-t-elle.

 

- Mais oui ! s’exclama Kelly, frustrée que John et Naomi ne sautillent pas en s’écriant à quel point c’était une idée géniale. Si on lui explique bien pourquoi on le contacte, si on lui décrit suffisamment ce qu’on vit ici, le professeur Dumbledore ne laissera pas passer ça. Il nous mutera dans son école, et la bande de Doubledose ne pourra rien faire, il pourrait les rétamer en deux secondes, ajouta-t-elle avec une admiration vengeresse.

 

-Vous peut-être, mais moi, j’étais pas censé aller à Poudlard, de base ! rappela John. C’est pas sûr qu’il m’accepte…

 

- Mais si ! Il ne refusera pas quelqu’un qui veut apprendre la magie, rétorqua Kelly. Il a toujours fait en sorte que les Nés-moldus aient leur place à Poudlard. En plus, tu parles anglais, donc pas de problèmes pour suivre les cours là-bas. Il s’en fiche d’où tu viens.

 

- Doubledose aussi… dit John avec une légère froideur.

 

Kelly tiqua d’agacement. Pourquoi John faisait-il son pénible avec ce propos ? Il était certes exact – Doubledose avait effectivement dit cela lors de son discours de « bienvenue » -, mais comparer cet exécrable bourrin à Albus Dumbledore était à ses yeux très déplacé.

 

- Bon bah écoute, si ça t’intéresse pas, t’as qu’à rester ici, dit-elle en haussant les épaules.

 

- Mais si, allez, répliqua John en retrouvant le sourire. Je peux quand même pas vous laisser partir seules, vous allez faire que des conneries ! Alors, comment on fait ?

 

- Ce qu’on peut faire, c’est le lâcher un soir dans la Forêt Déconseillée. Si on s’éloigne suffisamment du château, personne ne nous verra… et on le renverra à Poudlard ! Tiens Mimi, toi qui écris bien, tu vas rédiger notre message !

 

- D’accord, dit Naomi en prenant un air pensif. Il vaudrait mieux qu’on le fasse à un moment où on est sûrs que personne ne sera dans la forêt. Pendant le repas du nouvel an, par exemple.

 

Le soir du nouvel an, tout le monde serait à la fête, et le personnel de l’école dans un état aussi pitoyable que lors du repas de Noël. Ils pourraient donc rater une partie du festin sans avoir d’ennuis. Au pire, si quelqu’un les interrogeait, ils inventeraient un mensonge quelconque, et même s’ils étaient punis, cela ne serait qu’un faible prix à payer. Le plan convint à tout le monde ; avec un sourire roublard, Kelly, John et Naomi se tapèrent tous les trois dans la main.

 

Le 31 décembre au soir, la fête battait son plein dans la Cantina Grande. Les boissons qui coulaient à flot, la nourriture qui volait, les rires tonitruants et les blagues d’un niveau plus que variable étaient de mise. Le bruit des conversations animées de ses voisins n’étaient qu’un bourdonnement aux oreilles de Kelly, qui avait l’esprit ailleurs. A un moment, Naomi lui montra discrètement une enveloppe coincée dans sa poche intérieure. En réponse, Kelly lui montra le Vif d’or. Elles s’échangèrent un sourire entendu. Il leur fallait juste attendre après les douze coups de minuit ; sortir de la Cantina Grande avant le nouvel an attirerait l’attention. De temps à autres, Kelly jetait un regard à la table des professeurs pour vérifier qu’ils festoyaient normalement et ne leur portaient aucun intérêt ; tout semblait normal, à l’exception de Fistwick qui avait de drôles de traces blanches sur les narines. Kelly surveilla aussi le regard de Martoni. S’il y avait bien une personne susceptible de les balancer, c’était elle. Kelly avait hâte de ne plus l’avoir dans son champ de vision, quand elle serait à Poudlard.

Minuit passa. Le brouhaha explosa. Des feux d’artifices magiques furent tirés partout dans la salle de banquet : McGonnadie et Fistwick avaient un don incontestable pour donner des formes impressionnantes aux leurs, parfois un peu trop comme lorsqu’un kraken vert et bleu faillit mettre le feu à la table de PatrickSébastos. Tout le monde était en train de se souhaiter les meilleurs vœux (les première année ne pouvaient que souhaiter que la deuxième moitié de l’année scolaire soit un peu mieux que la première). C’était le moment pour Naomi, Kelly et John. Déjà, des élèves sortaient régulièrement de la Cantina Grande, souvent des couples qui s’éclipsaient d’un air innocent : ils purent se lever de table sans paraître suspects. Ils se dirigèrent vers la sortie, en parlant à haute voix pour avoir l’air plus naturel. Ils eurent une frayeur passagère quand deux fantômes les abordèrent (une inuite et un gros mastodonte avec un pagne en peau de bête), mais les spectres ne firent que leur souhaiter une bonne année en leur faisant des grimaces supposées être effrayantes. Kelly eut un sourire en coin. Si tout se passait bien, cette année 1995 serait en effet très bonne, en ce qui les concernait…

 

A peine Kelly et ses amis eurent-ils poussé la grande porte d’entrée que l’air froid leur fouetta le visage. La neige avait toutefois pas mal fondu ces deux derniers jours. Ils traversèrent la cour et s’engouffrèrent dans la Forêt Déconseillée, qui était plus calme qu’à l’automne. Ils marchèrent durant un bon quart d’heure quand tout à coup, ils croisèrent Gallay, l’ours de Viagrid, qui se promenait dans les bois. En voyant trois élèves qui n’avaient rien à faire dans la Forêt à cette heure-ci, il commença à grogner et à leur montrer les dents, mais du coup, il tomba aussitôt endormi. Kelly trouva étrange de l’avoir croisé : il ne devrait pas hiberner, celui-là ? Quoiqu’il en soit, ils étaient arrivés suffisamment loin : la végétation étaient touffue au point qu’ils ne pouvaient plus voir au travers. Ils se stoppèrent. Naomi et Kelly sortirent en même temps leurs parties du message. Le Vif d’or s’agitait entre les doigts de Kelly, comme s’il avait senti qu’il était sur le point d’être libéré. Il vibrait et battait des ailes. Naomi y attacha soigneusement l’enveloppe, en espérant qu’elle tienne pendant un voyage de plusieurs milliers de kilomètres.

 

- Bon, on s’dépêche, j’ai froid ! dit John.

 

- John, un peu de dignité ! répliqua Naomi. L’instant est solennel !

 

- « Solennel », ça rime avec « je me les gèle » ! Allez Kelly, envoie le pigeon !

 

L’expression était assez appropriée, puisque Kelly lança le Vif d’or à la manière d’un pigeon voyageur. Elle le regarda s’envoler avec un sourire triomphant aux lèvres, prête à le suivre des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les cieux par-delà la Forêt Déconseillée… mais il partit dans la direction opposée. Vers le château.

 

- Mais qu’est-ce qu’il fout ? s’étrangla Kelly

 

- Merde, merde ! cria John. Il rentre au château, cet abruti !

 

Affolés, ils se lancèrent à sa poursuite. Eux qui avaient tout fait pour l’empêcher de s’échapper durant des jours ! Ils se retrouvaient à lui courir après à s’en déchirer les muscles, comme la fois où ils l’avaient découvert ! Le Vif d’or semblait encore chercher son chemin : il zigzaguait entre les arbres à une vitesse extrêmement irrégulière, comme la démarche d’un homme ivre. Néanmoins, il se rapprochait irrémédiablement de l’école. Kelly ne comprenait pas, il avait essayé de s’échapper à plusieurs reprises, pourquoi retournait-il se perdre dans le château alors qu’ils lui avaient enfin rendu sa liberté ? Ils finirent par sortir de la Forêt Déconseillée. Ils arrivaient encore à apercevoir l’éclat doré dans la nuit, mais ils ne le rattrapèrent pas et le pire arriva : la balle de Quidditch revint dans le château. John, Kelly et Naomi ne s’arrêtèrent pas et rentrèrent à leur tour, mais le désespoir les gagna. L’horrible scénario se dessinait devant leurs yeux : leur message dénonciateur allait être intercepté. Heureusement, personne dans le grand hall ne repéra ni le Vif d’or ni les trois ahuris qui lui couraient après. Ils passèrent certes tout près d’un couple, mais le garçon et la fille étaient trop occupés à se tripoter pour faire attention à eux. Pour le moment, rien n’était perdu.

Mais la balle ailée commençait à distancer les trois jeunes gens. Ils remontaient à présent l’allée ténébreuse qui menait à la crique creusée dans la colline du Roc. Ni Kelly, ni John ni Naomi n’y étaient retournés depuis la rentrée, il n’y avait rien d’intéressant là-dedans. A leur passage, les quatre bustes chantant leur souhaitèrent bonne année en massacrant l’accord de septième majeure. Ils accélérèrent encore leur course. Alors, ils virent une lueur dorée bifurquer soudainement vers la gauche. Kelly reprit brusquement espoir : ils allaient peut-être pouvoir coincer cette foutue sphère volante. Les trois compères s’arrêtèrent là où le Vif d’or avait viré : devant une grande porte en bois vermoulu. Il y avait un trou dans le hublot de verre crasseux et opaque, à peu près de la taille du Vif d’or ; et par terre gisaient des débris de verre qui semblaient dater de plusieurs jours. Ils poussèrent la porte, et découvrirent derrière un grossier escalier de pierre qui s’enfonçait dans les profondeurs obscures...

 

- Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? demanda John.

 

- Le chemin vers les catacombes de Lettockar… répondit Naomi avec fébrilité.

 

- Les catacombes ? Mais qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

 

- Je… je ne sais pas.

 

Naomi ne savait pas… cette perspective glaça la peau de Kelly aussi sûrement que le courant d’air froid qui s’élevait de l’escalier. Ils n’avaient pourtant pas le choix : ils devaient y aller. Ils s’engagèrent avec appréhension sur la voie descendante, en fermant la porte derrière eux, presque à contrecœur, car cela leur donnait l’impression d’être pris au piège. Ils descendirent le long escalier, ce qui n’était déjà pas une mince affaire : il était tortueux, partait parfois en colimaçon puis redevenait droit, et les marches étaient irrégulières et mal taillées. Les pierres étaient humides et glissantes. En conséquence, ils ne pouvaient pas courir, et vu la vitesse à laquelle allait le Vif d’or, c’était bien malvenu. Ceci étant, cette fois, la balle de Quidditch ne rebroussait pas chemin. Donc c’était bien là-dedans qu’il voulait aller, les entrailles du château où personne ne se rendait jamais… pourquoi ?

 

Ils arrivèrent enfin au bout de l’escalier, et découvrirent ce qu’il y avait sous leur école. Une grande caverne, dont les dimensions étaient proches de l’intérieur d’une cathédrale, hérissée de stalactites et de stalagmites. Il y régnait une atmosphère incroyablement étrange et éthérée. Les murs rocailleux étaient incrustés de myriades de petits cristaux chatoyants. Apparemment, la magie imprégnait ce lieu et était la cause de nombreux phénomènes incongrus. Des pierres lévitaient à quelques mètres au-dessus du sol, en suspension. Des petits éclairs et décharges électriques grésillaient un peu partout, sur les murs, au sol, au plafond ; entre les rochers, des boules de lumière bleues pulsaient aléatoirement. Le plus étrange était les gouttes d’eau qui tombaient des stalactites : elles n’atteignaient même pas le sol. Elles s’évaporaient avant, dans un minuscule nuage de vapeur.

 

- C’est quoi tous ces… trucs ? interrogea Kelly à la cantonade.

 

- C’est très bizarre… répondit Naomi à mi-voix. C’est de la magie, mais on dirait plutôt… de l’énergie brute et incontrôlée… c’est… chaotique.

 

Kelly n’aurait pas trouvé un meilleur qualificatif. Les entrailles de Lettockar étaient encore plus bizarroïdes que la surface. John, Naomi et elle se séparèrent pour rechercher le Vif d’or. Ils n’apercevaient aucune sortie nulle part, il n’avait donc pas pu s’enfuir. Néanmoins, ils n’entendaient pas le bruit de battement d’ailes caractéristique… ils cherchèrent chacun de leur côté, guettant aussi bien le plafond et les pierres que le sol. Ils ne trouvèrent résolument rien. La balle métallique semblait bel et bien avoir disparu. Mais par où ?

Tout à coup, Kelly entendit un bruit de froissement sous son pied. Elle baissa le regard. Leur lettre traînait par terre, à côté d’une bien curieuse chose. Au milieu d’une espèce de petit cratère, il y avait un trou dans le sol, de la taille d’une balle de tennis. A l’intérieur brillait avec force une aura de lumière blanche émaillée de bleu, qui tournait en spirale, comme un petit tourbillon. Il émettait un drôle de bruit, mélange de souffle du vent et de crépitement d’une flammèche… Intriguée, Kelly appela les autres :

 

- Hé, venez voir ça...

 

John et Naomi s’approchèrent et découvrirent le trou lumineux avec la même stupéfaction. Naomi s’empressa de ramasser l’enveloppe et la fourra dans sa poche, car si quelqu’un tombait dessus, ils étaient morts.

 

- Vous croyez que c’est par là que le Vif d’Or est passé ? leur demanda Kelly.

 

En tout cas, c’était l’explication qui lui était automatiquement venue à l’esprit. Si c’était le cas, leur message n’avait apparemment pas passé le trou…

 

- Attendez, j’vais vérifier, intervint John d’une voix décidée.

 

Il sortit de sa poche le résultat d’un cours de métamorphose que, curieusement, il avait conservé : un coupe-ongle qui était à l’origine une pince à linge. John le tendit juste au-dessus du cratère.

 

- Hem, John… on devrait peut-être réfléchir avant de… tenta Naomi.

 

Mais John ne l’écouta pas : il laissa tomber le coupe-ongle… et il fut aspiré dans la petite cavité, qui brilla plus intensément et fit jaillir quelques petites gouttelettes lumineuses. Cependant, on n’entendit aucun bruit indiquant qu’il était tombé sur un quelconque fond. Avait-il été détruit, vaporisé ? Ou bien avait-il atterri quelque part ? Peut-être que si on tâtait ce drôle de trou…

Tout à coup, John, Kelly et Naomi entendirent des grésillements autour d’eux, bien plus puissants que ceux qui parsemaient constamment la caverne. Ils firent volte-face et virent avec effroi que des éclairs furtifs se multipliaient partout dans la zone, tandis qu’ un son évoquant le chant d’une baleine retentissait. L’énergie magique semblait s’exciter tout autour d’eux : les cristaux brillaient comme des gyrophares, et au plafond, des stalactites tremblaient dangereusement. John lâcha d’une voix misérable :

 

- Euh… apparemment, ça plaît pas à la magie d’ici...

 

- Ah, bravo John ! gronda Kelly.

 

- Faut pas rester là ! s’écria Naomi. Barrons-nous immédiatement !

 

Ils prirent immédiatement la poudre d’escampette et se ruèrent vers les escaliers. Sous leur pieds, des crevasses zébraient le sol poussiéreux. Ils gravirent les marches quatre à quatre sans se retourner un instant, glissant parfois, pressés de mettre le plus de distance possible entre eux et la magie chaotique énervée. Ils atteignirent le haut des escaliers et en sortirent en trombe sans même prendre la peine de vérifier si la voie était libre. Ils claquèrent la porte derrière eux et, haletants, ils se laissèrent tomber contre le mur, les yeux clos et le cœur battant. Quand il eut retrouvé un peu de souffle, John s’exclama :

 

- Bah dis donc, ça fout les jetons, ce qu’il y a là-dedans !

 

- Et on a perdu le Vif d’or... se désola Naomi.

 

Kelly serra les poings. Il y a à peine une heure, elle était galvanisée par la certitude de réussir leur coup et de n’avoir plus qu’à attendre qu’on vienne les chercher. Cela avait tourné au fiasco. Leur S.O.S. n’avait absolument pas été envoyé, et pire que tout, ils avaient perdu leur seul moyen d’entrer en contact avec le professeur Dumbledore.

 

- Putain de merde ! s’écria-t-elle en frappant le mur.

 

Et pourtant… une étincelle persistait dans son esprit. Cette espèce de minuscule tourbillon qu’ils avaient découvert n’était pas anodin. La présence de leur parchemin sur le sol, et le coupe-ongle de John qui avait disparu à l’intérieur ne laissaient aucun doute : le Vif d’or l’avait traversé. Et s’il était instinctivement retourné vers lui, il y avait de fortes chances que ça soit aussi par là qu’il était apparu. Mais qu’était donc ce trou empli de lumière ? Il leur fallait absolument élucider ce qu’ils venaient de voir.

En attendant, il devaient retourner au repas du nouvel an. Mais ils se rendirent compte qu’ils ne pouvaient pas revenir tout de suite à la Cantina Grande : ils avaient les cheveux tout hérissés à cause de l’électricité statique du sous-sol, et ça allait se voir. Ils remontèrent l’allée obscure, sans savoir où ils allaient se rendre en premier… une idée leur viendrait bien en chemin. Soudain, alors qu’ils sortaient enfin du couloir, ils entendirent un son de tronçonneuse. Les trois amis s’immobilisèrent. Une seconde après, ils entendirent deux voix cassées s’approcher en chantant :

 

Denver, le dernier dinosaure,

Il a sucé Godric Gryffondor !

Denver, le dernier dinosaure,

Il est presque aussi vieux qu’Dumbledore !

 

Viagrid surgit de l’angle du couloir en chancelant, son cor en ivoire à la main. Le professeur Pourrave était assis sur ses larges épaules, une part de tarte à la main, se cognant au plafond de temps à autres. Les deux imbéciles s’arrêtèrent et se turent en apercevant trois de leurs élèves hors de la Cantina Grande. Ils les dévisagèrent en fronçant les sourcils et en dodelinant de la tête. Les trois compagnons auraient pu passer leur chemin en prenant un air léger, mais cela n’aurait pas été très crédible. Kelly n’arrivait pas à interpréter l’expression de Viagrid ou de Pourrave… les soupçonnaient-ils de quelque chose ? Alors, Viagrid ouvrit sa grosse bouche en grand. Kelly, John et Naomi se raidirent, s’attendant à se faire hurler dessus. Mais il n’en sortit qu’un rot monumental, qui résonna dans tout le couloir, fit trembler quelques pierres du château et agita les cheveux de Kelly et Naomi.

 

- Et bonne année ! s’exclama Pourrave.

 

Et ils s’en allèrent.

 

End Notes:

Nous demandons solennellement pardon aux fans de Denver.

Chapitre 13 : Des balles, des boules, débiles by AA Guingois

 

13. Des balles, des boules, débiles...

 

La vie reprit son cours à Lettockar avec la rentrée de janvier. Avec toutefois un petit changement dans le quotidien des première année de Dragondebronze : depuis que tout le monde était au courant qu’elle était excellente violoniste, Martoni avait acquis une certaine notoriété au sein de leur maison, qui lui valait d’être abordée de temps en temps par des élèves de tous âges. Notoriété qui s’était accrue quand les gens avaient découvert une autre particularité chez elle…

 

- Alors ton père est un sorcier, toi ?

 

Aujourd’hui, Martoni était entourée d’une bande de curieux, qui, rassemblés nonchalamment dans les canapés de la salle commune, s’intéressaient à ses origines inhabituelles pour une élève de Lettockar. Kelly savait déjà tout cela, mais elle ne voyait pas – en toute mauvaise foi - pourquoi on en faisait un fromage. Cependant, John et elle, qui passaient par là à ce moment précis, s’attardèrent pour l’écouter, un peu en retrait…

 

- Oui, je suis de sang mêlé, répondit Martoni à la fille de troisième année qui venait de poser la question. Il a toujours été prévu que je fasse mes études à Lettockar, ceci étant, ma mère est moldue, donc elle a tenu à ce que j’aille d’abord à l’école primaire. Mais même avant que mes parents se décident à me révéler que j’étais une sorcière, j’ai toujours senti que j’étais… spéciale. Que j’avais quelque chose de plus que mes copains moldus…

 

Elle se passa la main dans ses cheveux courts, d’un geste pompeux et cabotin. Bien évidemment, elle était gonflée d’importance d’avoir grandi dans un contexte différent de ses condisciples…

 

- Et ton daron, il fait quoi ? demanda Maria Talbec, qui participait au petit congrès.

 

- Vous savez que dans chaque Ministère de la Magie, il y a un sorcier qui est secrètement chargé des affaires de Lettockar ? Et bien en Italie, c’est mon père. Il n’y a que le Ministre de la Magie qui sache quel est son véritable rôle. Mon papa, c’est une sorte d’agent secret, quoi.

 

Elle se passa encore une fois la mains dans les cheveux, tandis que le petit groupe qui l’entourait affichaient des airs admiratifs. Les yeux ronds, Kelly secoua la tête de dépit. Elle sentait qu’elle en avait déjà marre d’entendre parler du père de Martoni.

 

- Avant que j’y entre, il m’a briefé sur la plupart des trucs à savoir sur Lettockar… poursuivit Martoni. Vous pensez, il a passé 7 ans au château, il en a exploré tous les recoins, et en plus, il a connu quasiment toute la clique des profs. Il m’a bien expliqué que ce serait difficile de percer à Lettockar… mais comme je le dis toujours, ça ne me fait pas peur, affirma-t-elle en levant le nez.

 

- Il t’a aussi prévenue que McGonnadie était raciste ? demanda un garçon avec un petit rire.

 

- Hum, non, il ne l’a jamais connu comme prof. Il m’a juste dit qu’il était exigeant et très rentre-dedans...

 

Soudain, Martoni se rendit compte que John et Kelly l’observaient. Elle se fendit d’un sourire roublard, puis ajouta à la cantonade avec une légèreté feinte :

 

- Après, je trouve ça utile de savoir transformer ses ennemis en singe, dans un duel…

 

Il y eut un silence. Maria Talbec, choquée, se mordit la lèvre inférieure, ce qui fit ressortir ses grandes dents. John et Kelly s’échangèrent un bref coup d’œil. Puis, Kelly croisa les bras et lança calmement à Martoni :

 

- Toi par contre, ça sert à rien de te transformer en rat des champs.

 

- Hein ? fit Martoni.

 

- Bah ouais, t’as déjà la tête qu’il faut ! On verrait pas la différence, acheva John.

 

Martoni ouvrit et referma la bouche à plusieurs reprises, à l’image d’un poisson. Les personnes présentes dans la salle commune hurlèrent d’un rire sonore. Verdâtre de colère, Martoni se leva d’un bond et s’en alla avec la démarche d’une princesse outragée. Tout sourire, Kelly et John se tapèrent dans la main, puis sortirent ensemble de la tour de Dragondebronze pour se rendre à leur cours de sortilèges. Celui-ci s’avéra mouvementé. Bien évidemment, Fistwick ne pouvait pas s’être contenté de simplement leur enseigner un maléfice qui collait les jambes...

 

- Bon, maintenant que vous êtes tous en état, vous allez faire la course ! déclara-t-il à toute la classe, dont chaque élève titubait et agitait les bras pour se maintenir tant bien que mal en équilibre.

 

- De… de quoi ? Faire la course ? hoqueta Huffö Gray.

 

- Parfaitement ! Le premier arrivé au bout de la ligne est dispensé de ses devoirs ; et le dernier arrivé devra les faire à sa place !

 

A ces mots, d’un mouvement de baguette théâtral, il traça une ligne rouge à l’autre bout de la salle de cours. Puis il sortit un fusil à pompes d’un tiroir et tira en l’air, forant un gros trou dans le plafond.

 

- Partez !

 

Affolés comme des lapins, les élèves de Dragondebronze se précipitèrent en désordre vers la ligne d’arrivée improvisée, en bondissant comme des kangourous. Stephen Borntobewaïld gagna la course, quoiqu’il se cogna violemment contre le tableau suite à son dernier saut mal calculé. Naomi n’échappa à la dernière place que parce que le malchanceux et maladroit Milosz Wavarum s’était écroulé à deux reprises. Ce fut donc à l’élève de Dragondebronze le plus en difficulté qu’incomba la sentence. Milosz était à deux doigts de fondre en larmes quand Naomi, compatissante, vint à son secours.

 

- Milosz, je t’aide à les faire, si tu veux, chuchota-t-elle.

 

- De quoi tu te mêles, Jane ? aboya Fistwick. Tu veux faire les devoirs pour vous trois ?

 

- Quoi ? Non ! gémit Naomi, apeurée.

 

- Alors tais-toi et cours plus vite !

 

En temps normal, Kelly aurait aussitôt poussé une gueulante contre Fistwick… mais elle s’abstint, à l’étonnement de John et Naomi. En fait, ces derniers temps, Kelly avait un peu la langue dans sa poche à l’égard des profs. Du moins était-ce l’impression qu’elle donnait de l’extérieur, car en fait, plutôt que la langue dans sa poche, elle avait l’esprit ailleurs…

Fistwick n’eut de toute manière pas besoin de Kelly pour se faire enguirlander. A la fin du cours, le professeur Doubledose débarqua en furie dans la salle de sortilèges et lui tomba dessus, fou de rage qu’il ait amené une arme à feu dans l’enceinte de Lettockar, ce que le directeur avait formellement interdit. Doubledose le houspilla un long moment, puis Fistwick tenta de se défendre d’une voix aiguë :

 

- Niger, c’est un malentendu ! Pour moi, ce vieux fusil n’est pas une arme, c’est un objet de collection. Il appartenait à mon con de père, je l’ai retrouvé dans mon grenier cet été. Je t’assure qu’il n’y avait aucun danger, je n’avais nullement l’intention de m’en servir sur un élève. Je n’ai menacé personne avec, ces chers enfants pourront témoigner…

 

- C’est vrai, monsieur le directeur, intervint prestement Martoni. Mr. Fistwick ne l’a pointé sur aucun d’entre nous...

 

Mais le directeur lui fit signe de se taire d’un geste de main agacé.

 

- C’est bon, machine. Et toi Fistule, tu oses te foutre de Niger Doubledose ? grogna-t-il, ses yeux lançant des éclairs. Si c’est pas pour t’en servir, pour quelle raison tu as apporté ce fusil ?

 

Fistwick hésita.

 

- C’est juste que j’ai remarqué que quand j’avais ça entre les mains, les gens m’obéissaient plus vite... expliqua-t-il faiblement.

 

Mais ce n’était pas du tout ce qu’il fallait répondre. Doubledose écarquilla les yeux, et sa colère redoubla.

 

- MAIS QUI M’A INFLIGÉ UN CON PAREIL ? hurla-t-il. SE FAIRE OBÉIR EN BRANDISSANT UN CALIBRE ! C’est aussi dégueulasse, aussi naze, aussi méprisable que d’utiliser le sortilège de l’Imperium !

 

- Oh, l’Imperium, n’exagérons r…

 

- AUSSI MÉPRISABLE, TU M’ENTENDS ? le coupa Doubledose. Est-ce que c’est ça que je t’ai appris, Fistule ? Hein ?? Est-ce que c’est ça que je t’ai appris ?

 

Fistwick réagit à cette question par une expression penaude, semblable à celle d’un enfant ayant terriblement déçu ses parents. Kelly ne comprit pas ce qui lui prit de tenter d’argumenter une dernière fois :

 

- Certes non, mais tu m’as aussi appris à développer mon propre style d’enseignement…

 

Au vu de l’expression faciale que cette réponse causa à Doubledose, les Dragondebronze eurent la présence d’esprit de quitter les lieux au plus vite. Bien leur en prit. Car plus tard dans la journée, Fistwick fut aperçu dans les couloirs, avec les yeux humides et le canon de son fusil tordu et enroulé comme une écharpe métallique autour de son cou.

 

Au déjeuner, Kelly, John et Naomi allèrent s’asseoir près de Peter Shengen, à la table de Dragondebronze. Astrid Lisberg, sa copine, était assise sur ses genoux. Kelly avait l’impression de ne l’avoir jamais vue en dehors de la bibliothèque. Depuis, elle s’était refaite une teinture, à présent elle n’avait plus les cheveux violets, mais bleus. Naomi, encore marquée par le cours de sortilèges, posa soudainement une question à Peter et Astrid.

 

- Dites, les grands, c’est quoi, le sortilège de l’Imperium ?

 

La question était judicieuse : John et Kelly y pensaient également. Peter et Astrid baissèrent les yeux vers elle. Le préfet de Dragondebronze eut soudain le regard perçant, inquisiteur, et l’air grave.

 

- Comment tu as entendu parler de ce sortilège ? questionna-t-il à mi-voix.

 

- On a entendu Doubledose en parler quand il engueulait Fistwick au sujet de son fusil à pompes. Il avait l’air d’en parler comme le pire sortilège existant, expliqua Kelly.

 

- Je vois… et bien… il existe trois sortilèges qu’on appelle les Sortilèges Impardonnables. Tellement horribles que l’utilisation de l’un d’eux sur un être humain est passible d’une peine de prison. D’abord, il y a le sortilège Doloris, qui provoque une douleur extrême, pire que tout ce qu’on peut imaginer. Ensuite, le sortilège de l’Imperium, qui exerce un contrôle total sur celui qui le subit : on est forcé d’obéir à la volonté de son lanceur. Et pour finir... Avada Kedavra, le sortilège de la Mort.

 

Kelly sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine. Rien que l’évocation de ces Sortilèges Impardonnable l’intimidait. Naomi parut presque en regretter sa question. Peter remarqua leur air troublé, et marmonna en hochant la tête :

 

- C’est de la magie noire, très très noire…

 

- Présent ! intervint John en levant la main.

 

- Idiot, va, dit Peter avec un sourire. Normalement, vous auriez dû étudier ça en troisième ou quatrième année, mais puisque vous avez posé la question…

 

- Et pourquoi le professeur Doubledose déteste l’Imperium en particulier ? demanda Naomi. Je veux dire, les deux autres sont tout aussi horribles, donc pourquoi il a l’air de le rejeter encore plus ?

 

- Doubledose considère qu’il n’y a rien de plus indigne que de prendre le contrôle de l’esprit de quelqu’un, répondit Astrid d’un ton académique. Pour lui, violer le libre-arbitre, « la chose la plus sacrée que la nature nous ait donné », c’est pire que de tuer ou de torturer. Chacun doit être libre de choisir ses actes et son destin, quels qu’ils soient, et personne n’a le droit de se mettre en travers.

 

- Comment vous savez tout ça ? demanda John, passionné.

 

Les traits de Peter se tendirent ostensiblement. Astrid grimaça, elle aussi. Apparemment, ils partageaient tous les deux une pensée, ou un souvenir très désagréable. Kelly sentit une pointe de malaise en elle. Après un silence, Peter soupira et répondit :

 

- Il nous l’a enseigné à la suite d’une affaire glauque, totalement sordide, qui a eu lieu à l’école. Tu te souviens, chérie ?

 

- Comment l’oublier ? dit Astrid d’un ton lugubre. C’était quand on était en troisième année, ajouta-t-elle à l’intention de Kelly, John et Naomi. Durant facilement deux trimestres, il y a eu toute une série de délits à l’école. Des vols d’objets précieux surtout, mais aussi des actes de vandalisme, des maléfices lancés sur les élèves… les coupables se faisaient pincer, parfois. Ce qui était étrange, c’est que c’étaient toujours des élèves très jeunes. Et à chaque fois, ils répondaient tous la même chose à leur interrogatoire : ils ne se rappelaient absolument pas avoir commis ces méfaits, ils n’avaient jamais projeté quoi que ce soit avant que ça n’arrive… et quelques instants après que l’incident se soit produit, ils avaient tous l’impression de se réveiller d’un sommeil profond.

 

- Au bout d’un moment, les profs ont fini par se dire que ça ne pouvait pas être un hasard, raconta Peter. Les récits étaient trop ressemblants pour que ça soit systématiquement des mensonges. Une enquête a été menée, et alors, on a découvert que Vido Blaus, un élève de sixième année, avait soumis tous ces gens au sortilège de l’Imperium pour se constituer tout un petit gang et commettre ces forfaits à sa place.

 

Kelly, John et Naomi eurent simultanément la même expression horrifiée. Ils eurent la vision d’un adolescent au visage hideux, ricanant devant une équipe de sorciers débutants au regard vide se dispersant dans le château pour y accomplir larcins et nuisances. Ils en avaient le cœur soulevé. Les mains d’Astrid, qui tenaient celles de Peter, se resserrèrent au point que celui-ci fit une grimace de douleur.

 

- Je me souviens de lui, il était à Ornithoryx et c’était un vrai connard… marmonna-t-elle. Bref, il a été arrêté. J’ai vu Doubledose le traîner dans son bureau en le faisant léviter la tête en bas. Ils y sont restés une journée entière, et quand Blaus en est sorti, il avait l’air d’un lobotomisé. Doubledose n’avait jamais été aussi furieux. A côté, tous les beuglements que vous avez entendu sont des politesses. Blaus avait commis le pire… envoyer des petits jeunes au casse-pipe à l’aide de l’Imperium... bien sûr, il a aussitôt été renvoyé de l’école. Les mains liées et les morceaux de sa baguette magique noués autour de son cou avec une ficelle, comme un collier de nouilles. Doubledose n’a même pas rappelé le Tragicobus pour le déposer chez lui : il l’a fait sortir du domaine de Lettockar à coups de pieds au cul et l’a lâché dans la nature. Il méritait de se démerder tout seul pour rentrer.

 

- Et pour bien faire passer le message à tout le monde, Doubledose a réuni l’ensemble de l’école dans la Cantina Grande, poursuivit Peter. Et il nous a fait faire à tous une dissert’ sur le sujet : « Pourquoi le sortilège de l’Imperium est-il fait pour les ordures et les lâches, et qu’un véritable grand sorcier convainc les gens de le suivre et de faire ce qu’il dit par son charisme et sa puissance, et non par des maléfices qui piétinent le libre-arbitre de l’être humain ? »

 

Kelly resta muette une seconde, puis lâcha un rire incrédule. Un rire qui lui fit du bien après une histoire aussi sombre.

 

- Il voulait pas rajouter « et quelle est la racine carrée de l’âge du capitaine », aussi ? commenta John avec un sourire nonchalant.

 

Naomi, en revanche, s’était attardée sur tout autre chose.

 

- Mais… la réponse est entièrement contenue dans la question ! s’exclama-t-elle, presque scandalisée.

 

- Ouais, donc tu imagines devoir argumenter pendant deux rouleaux de parchemins là-dessus ? soupira Astrid.

 

La semaine suivante, la neige était revenue à Lettockar, encore plus abondante. Toutes les entrées du château étaient bloquées et les chemins de la cour impraticables. Le paysage immaculé aurait pu enthousiasmer les première année, si Viagrid et le professeur McGonnadie n’étaient pas venus leur annoncer qu’ils avaient ordre de pelleter la neige.

 

- Allez, dépêchez-vous de vous équiper ! aboya Viagrid à la cohorte des première année qui s’indignaient à voix haute. On a tout un stock de pelles dans la réserve au premier sous-sol, ajouta-t-il en brandissant la sienne, qui avait la taille d’un réverbère.

 

- De pelles ? s’écria Kelly. Parce qu’on va le faire à la main ?

 

- Mais… y’a pas de sortilège qui permet de pelleter la neige ? demanda quelqu’un.

 

- Bien sûr qu’il y en a un, mais c’est bien que vous vous débrouilliez sans magie de temps à autres, ça vous permet de vous rappeler à quel point c’est difficile pour les Moldus, répondit McGonnadie. Il ne faut jamais perdre de vue d’où on vient !

 

Les grimaces et les exclamations aussi réticentes qu’exaspérées redoublèrent, ce qui eut pour don d’énerver profondément McGonnadie.

 

- Arrêtez de faire cette tête, grinça-t-il, on vous envoie pas dans les champs de canne à sucre non plus, demandez à John !

 

- Mais vous vivez à quelle époque, vous ? s’écria le concerné. Vous êtes au courant que les esclaves dans les champs, ça existe plus depuis longtemps ?

 

- C’est bon, je blague ! répliqua McGonnadie. Et puis, « depuis longtemps », rappelle-moi, c’est quand que les sud-africains ont ENFIN renversé l’Apartheid ? Il était grand temps, quand même ! renchérit-il en levant les yeux au ciel.

 

- Eh, c’est pas les Écossais qui sont pas foutus d’avoir leur indépendance au bout de j’sais pas combien de siècles ? mugit John. C’est bien joli d’avoir les couilles à l’air sous un kilt si c’est pour jamais s’en servir !

 

Une chape de silence parut s’abattre sur tout le château de Lettockar. Tandis que McGonnadie rabaissait lentement ses yeux en direction de John, tous les écoliers présents se pétrifièrent, les yeux également rivés sur lui, et les traits distendus par des expressions stupéfaites voire terrifiées. Viagrid, quant à lui, regardait alternativement John et sa flasque de whisky avec les sourcils foncés. Le garçon se passa nerveusement la langue sur les lèvres, et une goutte de sueur perla sur son front. Tout comme Kelly, Naomi, et tout le monde d’ailleurs, il se trouvait dans l’attente fébrile de l’inéluctable explosion de courroux du professeur.

Mais alors, McGonnadie éclata de rire. L’ambiance passa alors en une fraction de seconde de la mortification à la perplexité. Sous la surprise, John eut même un mouvement de recul. Puis, McGonnadie cessa de rire et s’essuya les yeux.

 

- Pas mal, j’aime bien, commenta-t-il en souriant. 5 points pour toi. Allez, au travail, les mouflets !

 

Et, dans une grande virevolte de son manteau, il pivota sur ses talons et partit en sifflant un air qui ressemblait à Johnny I hardly knew ya. Viagrid le suivit des yeux, puis haussa les épaules et but une rasade de whisky. Le silence régnait toujours sur la foule abasourdie. Alors, John se tourna vers Kelly et lui dit avec flegme :

 

- Sans vouloir t’offenser, Kelly.

 

- Pas de problème… répondit-elle d’une voix absente, encore médusée.

 

- Bon, vous avez entendu le professeur McGonnadie ? brailla Viagrid. Allez chercher des pelles et au turbin, bande de gnomes glaireux !

 

Après un grand soupir, les première année se résignèrent à se rendre dans une salle malodorante du premier sous-sol et à y prendre chacun une pelle rouillée. Ils remontèrent dans le hall rejoindre Viagrid, lequel eut un sourire aussi satisfait que narquois, et ouvrit la grande porte d’entrée d’un coup de pied. L’air froid et sec du dehors vint aussitôt emplir le hall. Les première année sortirent bien en rang, pelle à l’épaule, comme un petit régiment. Tout à coup, Augustus Sombresuif, un élève de toute petite taille à Becdeperroquet, se mit à chantonner d’un ton sardonique :

 

- Hey ho, hey ho, on s’en va au boulot !

 

Il y eut une vague de rires, rapidement dissipée au moment où Viagrid fendit l’air de sa pelle et essaya de donner un grand revers à Augustus, qui ne l’esquiva que de justesse.

 

- Mais ça va pas, vous êtes dingue ? s’écria Augustus.

 

- Je déteste cette chanson ! maugréa le garde-chasse. Ouvrez les écoutilles, j’vais vous en apprendre une bien mieux.

 

Il se racla la gorge, inspira avec force et entonna à gorge déployée lorsqu’il reprit sa marche lourdaude :

 

Les filles de Pré-au-Lard se disent toutes vierges,

Mais quand elle viennent à Poudlard,

Elles préfèrent toucher des dards,

Qu’un cierge, qu’un cierge, qu’un cie-e-erge !

 

Au bout de quelques mètres à peine, les première année eurent une intuition spectaculairement unanime : ils se stoppèrent tous en même temps, et Viagrid continua de marcher tout seul tout en chantant, sans s’apercevoir que plus personne ne le suivait.

 

Le Ministre de la Magie vient d’s’acheter un Sombral,

Un Sombral d’la Côte d’Azur,

Pour baiser toutes les Sang-Purs

De Galles, de Galles, de Ga-a-lleuh !

 

Les élèves se dispersèrent. Naomi s’en alla avec d’autres déneiger la grande statue au centre de la cour, qui représentait Yao Tien-Mû, la directrice qui détenait le record de longévité à la tête de Lettockar (74 ans, de 1444 à 1518). Kelly et John, quant à eux, se rendirent sur le flanc gauche du château, juste en-dessous de la tour d’astronomie, en compagnie notamment – pour leur plus grand déplaisir – de Martoni. A proximité, Grog était occupé à dessiner des phallus animés dans la neige avec sa baguette magique ; et au loin, on entendait toujours la voix éraillée de Viagrid. Au bout d’un certain temps, Kelly incita John à s’éloigner du reste des élèves (sous prétexte de couvrir plus de terrain pour le pelletage), pour lui parler.

 

- Dis, John… chuchota-t-elle. J’arrête pas de penser au Vif d’or…

 

- Encore ? Kelly, faut passer à autre chose, maintenant… je sais, c’est dur qu’on ait échoué, mais vu que c’est acté…

 

- C’est pas ça. Ce sont les catacombes du château qui m’intriguent… la magique chaotique dont Mimi nous a parlé… et cette espèce de trou bizarre sur le sol… j’ai vraiment l’impression que c’est par là que le Vif d’or est arrivé à Lettockar.

 

- Oui, c’est sûrement le cas, mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? On pourra jamais le récupérer, ça m’étonnerait franchement qu’il revienne ici un jour.

 

- Lui, non, c’est sûr… mais peut-être que…

 

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase ; car à ce moment, elle fut frappée à la tempe par une grosse boule de neige. Elle poussa un cri. Quelques secondes plus tard, John en reçut une en plein sur le nez. Ils se retournèrent en même temps, outrés. Un peu plus loin, Martoni leur tournait beaucoup trop ostensiblement le dos pour que ça soit naturel. De plus, Kelly aperçut que dans la main qui tenait sa pelle, elle tenait aussi sa baguette magique qu’elle tentait vaguement de dissimuler.

 

- Tu crois qu’on t’a pas calculée, Martoni ? lui cria-t-elle d’une voix grondante.

 

Martoni se retourna très lentement, écarquilla les yeux et posa une main sur son cœur d’un geste ampoulé, faisant comme si elle était choquée de cette accusation. Son manège ne dura que quelques secondes, car à ses pieds, une autre boule se dessina dans la poudreuse. Elle s’envola, et après un unique tournoiement autour de Martoni – dont le visage se tordait d’un rictus – se propulsa vers Kelly avec la force d’une balle de tennis frappée à pleine puissance. Kelly la dévia de justesse avec sa propre pelle ; furibonde, elle voulut se ruer sur Martoni, mais John la retint par l’épaule. Il lui dit du coin des lèvres :

 

- Laisse-moi faire.

 

Kelly entendit alors un petit bruit mélodieux. Elle baissa les yeux : la baguette magique de John était pointée vers le sol, et scintillait à son extrémité. Son ami murmura une parole inaudible, et dans la seconde qui suivit, le tas de neige à ses pieds projeta une grosse boule qui fila pulvériser le ventre de Martoni, qui se plia en deux. John éclata de rire et railla leur exécrable condisciple.

 

- Et ouais, moi aussi je le connais, ce sort ! C’est Peter qui me l’a appris !

 

Ne laissant surtout pas le temps à Martoni d’assimiler l’information, il remua sa baguette magique et lui envoya deux autres balles glacées, qu’elle se prit en pleine face. Elle rugit entre ses dents, le teint aussi rouge que Kelly dans ses plus effroyables instants de colère. Laissant tomber sa pelle, elle fouetta l’air de sa baguette, et un duel de boules de neige aussi féroce qu’incongru s’engagea. Kelly s’abrita derrière John et scruta le déroutant spectacle. Cet enchantement, qui était une sorte de variation du Wingardium Leviosa, n’affectait que les boules de neige. A présent, les sphères immaculées voletaient en permanence en vrombissant autour des jeunes sorciers qui se bombardaient mutuellement. Kelly était un peu jalouse que Peter l’ait appris à John et pas à elle, mais voir Martoni encaisser un retour de bâton la faisait jubiler. Mais au bout d’une vingtaine de projectiles échangés, une des boules de neige de John rata une oreille proéminente de Martoni, poursuivit sa course... et s’écrasa contre la tête de Grog. Le professeur de potions poussa un cri, secoua sa crinière noire et darda des yeux fous de rage sur les trois Dragondebronze ruisselants et couverts de givre.

 

- Oh merde, en plus y’avait un gros glaçon à l’intérieur de celle-là... glapit John d’une voix tremblante.

 

Kelly lâcha un gémissement lorsque Grog déboula toute griffes dehors. D’un coup de baguette magique, il fit exploser toutes les boules de neige flottantes et interrogea d’un ton impérieux :

 

- Qui a fait ça ? Qui m’a jeté une burne de neige sur la gueule ?

 

- C’est Ebay ! caqueta Martoni d’une voix faussement scandalisée.

 

- C’est vrai, ça, Ebay ? grogna Grog.

 

- Ben, euh… oui, mais...

 

- Pourriture, va ! s’écria Kelly à l’adresse de Martoni.

 

- Ta gueule Powder, 10 points de moins pour la vulgarité ! cracha Grog. Et 10 autres points pour avoir insulté ton honnête camarade ! Quant à toi, Ebay...

 

Grog leva la tête en direction de la tour d’astronomie, mit ses mains en porte-voix et cria à pleins poumons :

 

- Nosfylna !

 

Le professeur Morgana apparut à la fenêtre, vêtue d’un épais manteau de fourrure blanche et d’une chapka pelucheuse.

 

- Bonjour mes lapins ! claironna-t-elle. Suppurus, qu’est-ce que je peux faire pour toi ?

 

- Nosfylna, soleil de mes jours, est-ce que tu peux m’envoyer du bois ? Pour me remercier d’avoir réparé ta moto, roucoula Grog.

 

Morgana le dévisagea un bref instant d’un regard circonspect, secoua la tête, puis pivota sur ses talons et disparut à l’intérieur du bâtiment. John regarda tour à tour avec méfiance la fenêtre de la tour et le maître des potions.

 

- C’est qui Dubois ? Un préfet ? Votre chien ? Votre ex ? demanda-t-il fielleusement à Grog.

 

- Ah non, j’vais juste te donner un coup de bâton.

 

A cet instant, le professeur Morgana reparut et lui lança un long morceau de bois à travers la fenêtre ; Grog l’attrapa au vol et donna un gros coup sur la tête de John.

 

End Notes:

La chanson de Viagrid est une version "magique" des Filles de Camaret, une chanson toute en finesse. Je vous recommande la version de Pierre Peret, avec sa voix de cureton innocent c'est juste merveilleux !

Chapitre 14 : Carte de toux by AA Guingois

14. Carte de toux

 

- Et ça ? Contrôle du chaos : étude des magies inclassables, par Gabriella Navarro. Tu crois que ça pourrait correspondre à ce qu’on cherche, Naomi ? demanda Kelly.

 

Kelly, John et Naomi avaient fini par reparler de l’étrange petit tourbillon des catacombes du château. Il y étaient retournés une fois, et étaient arrivés à la conclusion que ce trou lumineux devait être une sorte de passage entre Lettockar et – probablement - un coin du domaine de Poudlard. Mais comment fonctionnait-il ? La magie qui imprégnait les catacombes était extrêmement mystérieuse, et ils n’étaient pas près de l’étudier en cours. Ils s’étaient donc décidés à en apprendre un peu plus par eux-même sur les sous-sols de Lettockar. Naomi, laissant éclater son amour des livres, avait convaincu John et Kelly qu’ils trouveraient peut-être à la bibliothèque un document qui traitait de la magie chaotique. Ce jour-là, ils consultaient les registres très confus à la recherche d’un titre qui l’évoquait d’une manière ou d’une autre.

 

- Ça pourrait nous êtres utile, en effet... reconnut Naomi. De toute façon, pour le moment, c’est la seule piste qu’on a. Il date de quand, cet ouvrage ?

 

- 1381... eh mais, c’est indiqué sur quelle étagère il se trouve, en plus ! L’avant-avant dernière… on a vraiment du bol...

 

- Fais voir la notice ? quémanda Naomi. Ah mince, c’est un ouvrage classé PTb...

 

- PTb ? répéta John.

 

- « Pas Touche, blaireau ».

 

- Mais qu’est-ce que ça veut dire ?

 

- Qu’on ne peut pas le prendre comme ça, expliqua Naomi. Il faut demander une autorisation au bibliothécaire rien que pour le retirer des étagères.

 

Pour une fois, le professeur Pourrave était à son poste de bibliothécaire, ou en tout cas faisait-il acte de présence derrière le bureau.

 

- Et alors, on s’en branle ! répliqua John. Ça ne se verra pas si on le prend sans autorisation, personne ne vérifie jamais rien.

 

- Mais euh… c’est totalement interdit ! couina Naomi, anxieuse. Et c’est sévèrement puni… Astrid m’a dit que...

 

- Tu vas quand même pas te dégonfler pour ça, Mimi ? coupa sèchement Kelly.

 

Naomi finit par se laisser convaincre, sans toutefois manifester aucun enthousiasme. Les trois amis se dirigèrent vers le fin fond de la bibliothèque. Kelly vivait la même scène que lors de sa première excursion à cet endroit : les étagères garnies de livres de plus en plus vieux et usés qui défilaient à côté d’eux, le désordre qui s’amplifiait en même temps que le silence, la lumière qui se faisait de plus en plus faible… la seule nouveauté étant un graffiti sur un mur (« McGonnadie l’enculeur de aye-aye », accompagné d’une illustration animée). Ils étaient presque arrivés à l’antépénultième rayon quand tout à coup, ils virent une lumière percer entre les étagères et l’ombre d’un homme de grande taille s’étendre sur le sol. Ils se figèrent sous la surprise. Le rayon n’était pas désert. Sans dire un mot, Naomi attrapa les bras de Kelly et John et tenta de les faire reculer ; agacée, Kelly lui donna une petite tape sur la main. Discrètement, ils jetèrent un œil dans le magasin : le professeur Doubledose se trouvait là. Debout face à l’étagère, il lisait à la lumière de sa baguette magique un livre, large pour une personne normale, mais qui dans son cas, tenait dans une seule main. John, Kelly et Naomi reculèrent aussitôt et se cachèrent derrière la rangée de livres précédente.

 

- Il tombe vraiment mal, celui-là… chuchota John.

 

- S’il nous surprend en train de consulter un livre interdit, on est foutus. Venez, on s’en va… dit précipitamment Naomi.

 

- On s’en va nulle part, décréta catégoriquement Kelly. On va prendre ce bouquin coûte que coûte, il suffit de...

 

- Non, non ! insista Naomi d’une voix aiguë. Il faut renoncer ! S’il nous attrape, il nous obligera à le manger !

 

- Meuh noooon, il fera pas ça, t’inquiète, assura John.

 

- Tu... tu crois ?

 

- Non, il va pas nous le faire manger, il va nous l’enfoncer dans le cul !

 

- Tu es d’un grand secours, John... grinça Kelly, pendant que Naomi se décomposait encore plus.

 

- Si on peut plus rigoler… bon, qu’est-ce qu’on fait, du coup ? Parce que si ça se trouve, Doubledose va rester là pendant des heures.

 

- Oui, on peut pas attendre qu’il parte… il faut l’occuper, marmonna Kelly d’une voix songeuse. L’un de nous doit détourner son attention pendant que les deux autres cherchent le bouquin.

 

- Pas con ! dit John avec enthousiasme. Qui s’en charge ?

 

Kelly lui adressa un sourire mielleux, que Naomi s’empressa d’imiter. De stupeur, John écarquilla comiquement les yeux. Il ouvrit la bouche pour protester, mais Naomi et Kelly le coupèrent :

 

- C’est pas moi qui ait eu l’idée, dit la première.

 

- Doubledose m’a dans le groin depuis l’histoire du tableau, j’ose pas aller lui parler, dit la deuxième.

 

- Pfff, vous me méritez pas, maugréa John.

 

Il expira intensément, puis passa de l’autre côté du rayon et s’aventura d’un pas mal assuré à la rencontre du directeur. Par chance, selon la notice, l’ouvrage intitulé Contrôle du chaos : étude des magies inclassables se trouvait à l’autre bout de cette allée. Kelly et Naomi s’avancèrent dans cette direction et passèrent la tête par-delà l’étagère. Loin devant, John s’approchait lentement de Doubledose, pas à pas, les mains dans les poches, l’air innocent. Arrivé juste à côté de lui, il se dressa sur la pointe des pieds pour essayer de voir ce qu’il était en train de lire. Doubledose finit par le remarquer : il fronça ses épais sourcils et referma son livre d’un coup sec sous le nez de John.

 

- Je peux savoir ce que tu fais, mon garçon ? lança-t-il d’un ton glacial.

 

- Je… je cherche un livre, monsieur le directeur, balbutia John d’une petite voix.

 

- M’en doute bien, crétin, sinon tu serais pas dans une bibliothèque, grogna Doubledose. Je te demande ce que tu fais dans mes guibolles au lieu de prendre ce livre ?

 

- Il est trop haut ! Je peux pas l’attraper. Et comme vous, vous êtes très grand...

 

- Dis donc, je suis ton directeur, pas ta bonniche ! Prends une échelle, je les ai faites réparer la semaine dernière.

 

- Euh... oui, mais, euh... j’ai peur de l’altitude, monsieur...

 

Kelly ressentit une profonde pitié pour son ami qui devait inventer des prétextes aussi misérables. Doubledose regardait John comme un ver de vase. Il soupira bruyamment.

 

- Heureusement qu’on est pas en guerre ! bougonna-t-il. Mais bon : il ne sera pas dit que Niger Doubledose a laissé un imbécile mariner dans son inculture !

 

- « Niger »… murmura Kelly à Naomi. Je me ferai jamais à ce blase.

 

- Je me demande si c’est son vrai prénom ? ajouta Naomi.

 

Puisque des échelles étaient à présent disponibles, elles s’emparèrent d’une non loin, puis risquèrent un nouveau regard dans le rayon où John occupait Doubledose. Il s’était débrouillé pour que le directeur tourne le dos aux deux filles. Elles s’armèrent de courage, s’approchèrent, érigèrent leur échelle le plus silencieusement possible contre l’étagère. Kelly grimpa tout en haut et commença à chercher le titre Contrôle du chaos sur les tranches des livres. C’était d’autant plus difficile qu’elle ne pouvait pas s’éclairer d’un Lumos de crainte d’être vue. Elle entendit Doubledose parler :

 

- Alors Ebay, c’est quel bouquin, que tu veux ?

 

- Je ne sais pas, monsieur le directeur.

 

- Tu cherches un bouquin, mais tu sais pas lequel ? ricana Doubledose. Tu serais pas un peu con, par hasard ?

 

- Euh... si, complètement, même ! C’est... un bouquin qu’on m’a conseillé, mais je me rappelle pas le titre, je sais juste qu’il est tout en haut de cette étagère, et que... il fait partie des plus gros, improvisa John.

 

Grossière erreur : les plus gros volumes se trouvaient pour la plupart dans la partie droite du rayon, là où se trouvaient Kelly et Naomi, qui prirent aussitôt peur. Doubledose faillit tourner la tête dans leur direction. John le stoppa juste à temps en glapissant :

 

- Non non non ! Pas par là !

 

- Hein ? Mais pourquoi ?

 

- Parce que ça me revient : il a une couverture rouge, expliqua John, qui réfléchissait très vite. Or de ce côté là, il n’y a que des livres avec des couvertures brunes !

 

- Ah ! Bon.

 

Et Doubledose commença à chercher de l’autre côté. Kelly lâcha un imperceptible soupir de soulagement. Elle parcourut des yeux aussi vite que possible les titres difficilement lisibles des vieux volumes. Elle reconnut au passage le Promptuaire de préparation de chaudeaux cabalistiques. Elle continua sa recherche, avec une nervosité croissante car le temps jouait contre elle... Monstruosités montagnardes : guide des créatures des cimes... Le druidisme expliqué aux personnes âgées... Contrôle du chaos : études des magies inclassables... La divination ostrogothe...

 

« Eh mais ?! » s’exclama Kelly dans sa tête.

 

Contrôle du chaos : études des magies inclassables !

 

- C’est bon, je l’ai trouvé ! mima Kelly du bout des lèvres à Naomi.

 

Elle s’empara de l’ouvrage et le fourra aussitôt dans sa sacoche. Elle descendit sur la pointe des pieds, et Naomi et elle ôtèrent leur échelle aussi discrètement que possible, puis se cachèrent de nouveau dans la rangée de derrière. A travers les interstices, elles espionnèrent John et Doubledose. Ce dernier venait tout juste de trouver un livre à la couverture rouge.

 

- C’est ça ? demanda-t-il à John. Les meilleures recettes aux coquillages magiques ?

 

- Hum... non, c’est pas ça !

 

- MAIS QUOI ALORS, PUTAIN ? rugit Doubledose, énervé.

 

John commençait à se liquéfier. Ses yeux se posèrent une fraction de seconde sur Naomi et Kelly, qui lui firent aussitôt signe qu’il n’avait plus besoin de jouer la comédie.

 

- Euh... eh bien, euh.... oh regardez, il est là ! Ça peut être que lui, c’est le seul autre avec une couverture rouge !

 

- Ah, exact ! C’est pas trop tôt, j’ai d’autres Matagots à fouetter, moi.

 

Alors que Doubledose levait la main vers le livre rouge, John regarda Kelly et Naomi. Elles levèrent le pouce, en réponse il s’épongea le front du bout de sa manche. Doubledose se retourna vers John, et lorsqu’il lui tendit le livre, il en lut le titre. Sa bouche s’entrouvrit et ses yeux se plissèrent sous l’effet de la surprise. Puis il marmonna d’un air incrédule :

 

- Les cent frasques d’Antigone la sorcière cochonne…

 

John rougit jusqu’aux oreilles. Doubledose posa les yeux sur lui et lui adressa un air profondément méprisant. Puis il lui fourra brutalement le livre dans les pattes.

 

- Pathétique, commenta-t-il.

 

- Nan mais en fait c’est pas pour moi, c’est pour un ami ! essaya désespérément John.

 

Mais Doubledose partit sans un regard en arrière, laissant John bredouiller en serrant misérablement le volume entre ses doigts. Lorsque le directeur fut suffisamment loin, Kelly et Naomi réapparurent. En voyant le regard consterné de John, Naomi eut l’élégance de changer de sujet :

 

- A votre avis, qu’est-ce qu’il cherchait, lui ? interrogea-t-elle.

 

- J’ai pas eu le temps de lire son truc, j’ai juste vu une gravure sur la page... expliqua John. C’était une sorte de coupe qui crachait du feu...

 

Ils haussèrent les épaules. Soudain, Naomi baissa les yeux. John tenait toujours entre ses mains Les cent frasques d’Antigone la sorcière cochonne. Elle se raidit sur place et prit un air pincé.

 

- Eh bien John, qu’est-ce que tu attends pour reposer ce livre obscène ? dit-elle d’un ton impérieux.

 

- Quoi ? hoqueta-t-il. Euh… oui ! Enfin… non ! Comment je fais, maintenant que Doubledose est parti ? C’est trop haut...

 

Naomi fusilla John du regard pour ce mensonge éhonté. Kelly se mordit la lèvre inférieure pour ne pas rire : pour sortir John de l’impasse, elle utilisa Wingardium Leviosa pour remettre Antigone la sorcière cochonne à sa place. Ensuite, ils quittèrent la bibliothèque : mieux valait lire Contrôle du chaos là où un professeur ne viendrait pas les surprendre. Ils se rendirent donc dans leur salle commune. Kelly sortit alors le livre tant convoité de son sac. Sa couverture en peau d’animal était légèrement craquelée. John et Naomi se resserrèrent près d’elle, le regard avide. Kelly ouvrit lentement et religieusement le volume multi-séculaire….

 

Alors, dans la seconde, les pages se mirent à gonfler entre ses mains. Par magie, le papier ondula, se gondola, les lignes partirent dans tous les sens. Petit à petit, les boursouflures prirent la forme du visage dur d’une femme qui portait un cache-œil. Les trois amis était paralysés par la stupeur. Le visage ouvrit grand la bouche et se mit... à tousser. Une toux bruyante, éraillée, dont les éructations résonnaient au fond du trou noir que formait la bouche béante de la femme en papier. Le livre soubresautait entre les mains de Kelly. Le vacarme leur attirait le regard intrigué de plusieurs personnes dans la salle commune. Kelly, paniquée, leva la main pour la plaquer contre la bouche… mais alors, celle-ci, au bout de quatre séries de toux, cracha un rouleau de parchemin, qui bondit dans les airs et tomba sur un tapis. Le visage se rétracta et le livre retrouva son apparence normale. Médusée, Kelly manqua de le laisser choir. Naomi alla ramasser le parchemin surgi des entrailles du manuscrit et le déroula. Elle l’examina, et ses yeux s’agrandirent.

 

- C’est un plan des catacombes, regardez ! souffla-t-elle.

 

Elle leur tendit le parchemin. John et Kelly y découvrirent effectivement un schéma tracé à la main représentant les catacombes vues du dessus, formant une espèce d’ovale informe. A différents endroits, de petits triangles représentaient les concentrations de stalactites et de stalagmites ; d’autres étaient tracés en couleur et devaient correspondre aux cristaux chatoyants qui parsemaient la zone. Et en plein centre de la carte, était dessinée bien en évidence… une spirale, à l’endroit exact où se trouvait le trou lumineux. Kelly étouffa une exclamation stupéfaite.

 

- C’est quoi, ces numéros ? murmura John.

 

Car à différents endroits des catacombes, des chiffres étaient apposés, le plus souvent près des murs, sans autre annotation. Kelly examina le parchemin sous toutes les coutures. Il n’y avait aucune autre écriture que ces énigmatiques numéros. Ce plan ne comportait aucune signature, aucune indication sur sa datation et sa provenance…

 

- Il n’y a qu’un seul moyen de le savoir, proclama Kelly.

 

Pouvaient-ils cependant se permettre de se rendre tout de suite dans les catacombes ? Ils avaient peut-être déjà l’air suspect… mais les quelques personnes qui avaient vu leur livre tousser et régurgiter un bout de parchemin n’en avaient apparemment pas fait grand cas : ils avaient tous repris leurs activités. Il n’y avait plus de raison d’hésiter...

 

Quelques instants plus tard, ils étaient descendus dans les entrailles du castel. Ils étaient moins intimidés, à présent. Tant qu’on ne perturbait pas les phénomènes étranges qui s’y déroulaient, on n’avait rien à craindre. Par pur réflexe, ils s’étaient approché de la spirale, pour voir si elle n’avait pas changé depuis la dernière fois – et c’était bien le cas. Le sol était lisse : les zébrures et les crevasses qui s’y étaient taillées lorsque John y avait plongé un objet s’étaient entièrement résorbés.

 

Tout à coup, une forme translucide surgit tout près d’eux. Naomi, John et Kelly poussèrent un cri. C’était Joe le Troué, le fantôme amnésique. Les trois adolescents s’immobilisèrent, effrayés, mais le spectre à l’apparence si bizarre passa devant eux sans même tourner la tête. Ils retinrent leur souffle et le suivirent des yeux. Ils crurent que Joe allait partir sans se rendre compte de leur présence, mais brusquement, il fit volte-face, fronça un sourcil et leur demanda d’une voix désincarnée :

 

- Que faites-vous là ?

 

- Oh, euh... rien, on est venus visiter, répondit évasivement John. On est déjà venu une fois ici, et on a trouvé ça euh... intéressant, donc on revient.

 

- Je vois... moi je suis venu quérir ici un peu de tranquillité, mais puisque que vous êtes là...

 

Kelly se souvint que Joe le Troué avait pour habitude d’errer dans les catacombes ; il était d’ailleurs le seul à le faire régulièrement. Actuellement, il affichait une expression de chien battu.

 

- Le professeur Fistwick s’est encore moqué de vous ? demanda Naomi, compatissante.

 

- Oui, confirma-t-il en serrant son jabot entre ses doigts, il m’a demandé si je ne portais qu’une seule chaussure parce que je ne me rappelais qu’à moitié que je puais des pieds...

 

Par respect pour lui, les trois amis se retinrent de rire. Soudain, le visage lunaire du fantôme enchaîna rapidement plusieurs expressions. Il eut d’abord un air surpris, comme s’il venait de redécouvrir la présence de trois adolescents ; puis il parut pris d’une immense peur ; et pour finir, il eut l’air absolument ravi.

 

- En tout cas, c’est gentil à vous d’être venus me dire bonjour ! se réjouit-il.

 

- Pardon ? fit Kelly.

 

- Vous ne m’avez pas dit bonjour ? dit Joe en perdant son sourire.

 

- Euh... si si ! mentit Naomi. C’est normal, on ne se rend pas dans les catacombes d’autrui sans saluer le propriétaire des lieux.

 

- Ça fait plaisir de rencontrer des jeunes bien élevés ! clama Joe avec ferveur. Il y a assez peu de personnes qui viennent ici, à part des jeunes qui viennent tirer leur coup ou fumer des joints ailleurs que dans les serres. Généralement ils ne pensent pas à me dire bonjour. J’ai été me plaindre au professeur Ezab, mais il m’a complètement ignoré.

 

- Le professeur Ezab ? C’est qui celui-là ? demanda John.

 

Joe pouffa de rire.

 

- Non mais, vous avez déjà oublié le nom de votre propre directeur ? Vous avez la mémoire courte, jeune homme ! lança-t-il en agitant un index moqueur.

 

- Joe, Muhammad Ezab est mort en 1942, soupira Naomi (Kelly se souvint que le professeur Jar Jar Binns avait évoqué cet homme durant un cours sur les sacrifices humains par la Loge Secrète des Magiciens Arabes).

 

- Ah bon ? Ça fait déjà quinze ans ? Ça par exemple !

 

Kelly réfléchit. Au début, elle avait pensé que la présence de Joe entraverait leur enquête, mais elle se disait à présent que finalement, il ne pourrait pas leur attirer d’ennuis. Dans cinq minutes, il aurait probablement oublié la question qui lui brûlait les lèvres...

 

- Joe, vous avez sans doute remarqué l’espèce de petit tourbillon lumineux, dans le sol, là-bas ?

 

- Bien sûr que je l’ai remarqué, je ne suis pas étourdi, quand même.

 

- Alors qu’est-ce que vous savez à son sujet ? renchérit Kelly, sentant l’espoir la gagner.

 

- Absolument rien. Par contre, un qui pourrait vous en dire beaucoup, c’est Daniel Glover.

 

- Daniel Glover ? Qui c’est, celui-là ? Un autre fantôme ?

 

- Pas du tout, c’est un élève. Je l’ai vu durant des années se rendre toujours à ce même endroit dans les catacombes. Et puis un jour est apparu cette espèce de minuscule puits rempli de lumière dans le sol... je ne m’en souviens pas très bien, mais je crois que c’est lui qui l’a créé.

 

Kelly faillit en lâcher sa baguette.

 

- Vous savez où on peut le trouver, ce Glover ? articula lentement Naomi.

 

- Pas vraiment, il a quitté le collège il y a 900 ans.

 

- 900 ans ? répéta John.

 

- Mais, Joe, Lettockar n’existait même pas il y a 900 ans... dit Naomi.

 

Joe se gratta la tête. Cela fit un bruit semblable à celui d’un chiffon frottant un tableau noir.

 

- Alors ça devait être il y a moins longtemps, admit-il. Dites-moi, qu’est-ce que vous faites ici ?

 

- On vous l’a déjà dit, on se promène, répondit John avec agacement.

 

- Joe, parlez-nous de ce Daniel Glover, s’il vous plaît, reprit Naomi. Vous le connaissiez personnellement ? Qu’est-ce que vous savez sur lui ?

 

- Pas grand-chose, à part qu’il passait son temps à creuser des trous dans le sol et à taguer des murs.

 

- Taguer les m... commença Kelly.

 

Elle s’interrompit et lança un regard à John et Naomi. Celle-ci arrondit les yeux et ressortit le plan régurgité par le grimoire. Ils avaient pensé tous les trois à la même chose : les numéros inscrits le long de la paroi des catacombes. Ils se précipitèrent à l’endroit indiqué le numéro 1, un pan de mur à droite de l’escalier tortueux. Joe les suivit, intrigué. Mais il ne découvrirent rien sur le mur. Il était nu, sans la moindre inscription, gravure, ou quelconque intervention humaine. Naomi retournait la carte dans tous les sens, dans l’espoir d’y trouver une information. Kelly tâtait compulsivement les pierres sombres et humides. A priori, il n’y avait rien de spécial à cet endroit ; mais ce que disait Joe au sujet des « tags » sur les murs ne pouvait pas être une coïncidence…

 

- Ce Daniel Glover est probablement le créateur de cette carte, murmura-t-elle. A mon avis, il avait écrit des choses sur les murs au sujet de cette espèce de vortex, vu comment il l’a mis en évidence sur le parchemin…

 

- Et les numéros sur la carte correspondent aux endroit où il a écrit, ajouta John.

 

- Mais y’a plus rien…

 

- Il a sans doute rendu ses écrits invisibles, à l’aide d’un sortilège, devina Naomi.

 

Kelly entendit un bruit feutré derrière eux. Joe le Troué regardait par-dessus leurs épaules en lévitant. Elle lui demanda :

 

- Dites, Joe, le Daniel Glover, il vous a pas montré comment il avait dissimulé ce qu’il avait écrit ?

 

- Daniel qui ? s’étonna-t-il.

 

- Mais enfin, c’est vous qui... oh, et puis laissez tomber, maugréa Kelly.

 

- Naomi, toi qui sais tout sur tout, t’aurais pas un sort qui révèle l’écriture invisible ? demanda John.

 

- Il y a peut-être le sortilège Revelio... mais c’est un sort de trop haut niveau, on y arrivera pas.

 

- Allez-vous enfin me dire ce que vous êtes venus faire ici ?? s’écria Joe.

 

- Tirer notre coup ! répliqua John, exaspéré.

 

Joe le Troué referma brusquement la bouche et écarquilla ses yeux d’ordinaire constamment à demi-clos. Kelly et Naomi s’échangèrent brièvement un regard. Alors Kelly feignit un sourire coquin et Naomi défit un bouton de sa chemise. Joe, profondément bouleversé, tritura nerveusement sa moitié de barbe et commença à s’élever dans les airs.

 

- Je crois qu’il vaut mieux que je vous laisse, lâcha-t-il laconiquement.

 

- C’est ça, va finir de te raser, marmonna John entre ses dents.

 

Joe s’envola et quitta les catacombes à travers la roche. John, Kelly et Naomi passèrent une heure à essayer tant bien que mal de dénicher quelque chose sur la paroi des catacombes. Ils grattèrent le mur, mais il n’y avait rien sous la couche de poussière ; ils allèrent en voir un autre, celui qui, sur le plan, comportait le numéro 2, mais il était tout aussi vide que le n°1. Aucun de leurs sortilèges ne fit effet. En cet instant, leur statut de première année encore très inexpérimentés en magie se faisait criant….

 

Ils n’arrivèrent à rien. Ils se résolurent à remonter au château : l’heure tournait, et ils prenaient le risque que quelqu’un d’autre débarque au sous-sol. Bien que déçus de leur manque de résultats, ils étaient repartis avec une information capitale : il y a des années, quelqu’un d’autre à Lettockar avait essayé de contacter le collège Poudlard.

Chapitre 15 : La main secourable de Martoni by AA Guingois

 

15. La main secourable de Martoni

 

Durant les semaines qui suivirent, Kelly et ses amis continuèrent de se rendre dans les catacombes. Ils étaient convaincus qu’il y avait quelque chose de capital écrit sur ses murs. Hélas, leurs tentatives d’y faire apparaître quelque chose étaient toutes plus infructueuses les unes que les autres. Naomi avait courageusement tenté le sortilège Revelio et ses variations, mais n’avait obtenu aucun effet, sans savoir si le sort était trop difficile ou inefficace. Pour tenter d’en savoir plus sur Daniel Glover et le trou magique, ils s’étaient rabattus sur la source la plus bancale du monde : la mémoire de Joe le Troué. Au fur et à mesure, le fantôme avait lâché quelques bribes d’informations sur le mystérieux élève. Lors de sa scolarité à Lettockar, Daniel Glover s’était effectivement mis en tête de quitter son école pour se rendre à une autre, exactement comme eux. Durant ses sept années à Lettockar, il avait cherché un moyen de s’y rendre par un stratagème magique exceptionnel… Joe l’avait observé s’affairer à longueur de nuits sur ce trou lumineux et tournoyant qui devait lui permettre d’accomplir son but. C’était devenu une obsession chez lui, il avait déversé toutes ses forces dans ce projet, à l’excès. Cela avait phagocyté sa vie à l’école. Le spectre se souvenait également que le jeune homme se mettait à griffonner sur les murs des catacombes lorsqu’il était à bout…

 

- Mais est-ce qu’il y est arrivé, à se rendre à Poudlard ? lui avait un jour demandé Kelly.

 

- Oh non… cette aventure s’est tragiquement terminée, avait alors répondu Joe d’un ton sinistre.

 

- P… pourquoi « tragiquement » ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Il s’est fait pincer ? Il a… eu un accident ?

 

- Non, non, pas du tout. Seulement, il a explosé lorsqu’il a réalisé que le jour où il a enfin réussi à créer son passage vers une autre école, c’était son dernier jour à Lettockar.

 

Kelly en était restée interdite. Le regard de Joe était devenu vide, opaque. Puis il avait murmuré, plus pour lui-même que pour Kelly :

 

- 7 ans de sa vie pour rien… même pour nous, les fantômes, c’est beaucoup.

 

Joe était étrange dans ces moments où il faisait preuve d’une lucidité aussi intense que furtive – car dans la seconde qui suivait, il avait déjà oublié de quoi il parlait et tannait John, Kelly ou Naomi avec ses inquiétudes sur les ambitions de Napoléon Bonaparte. A la longue, ils avaient compris qu’il s’en souvenait parce que les expériences de Daniel Glover avaient été incontestablement la chose la plus captivante qui était arrivée aux catacombes de Lettockar.

 

De son côté, Naomi avait lu attentivement Contrôle du chaos. La page où était apparu le visage de femme borgne qui avait toussé et craché le plan des catacombes traitait précisément de ce qui avait autant intéressé Daniel Glover qu’eux-même : l’influence de la magie chaotique sur l’espace-temps, et la capacité qu’elle avait à faire se communiquer deux endroits différents. Cependant, Naomi avait dit à Kelly et John que c’était davantage un ouvrage de suppositions qu’un véritable manuel ; il n’expliquait absolument pas comment fonctionnait précisément un vortex comme celui du sous-sol de Lettockar. Il ne pourrait pas leur en dire autant que Daniel Glover… mais retrouver la trace de celui-ci n’était pas chose aisée. Le seul indice temporel qu’ils avaient sur lui, c’était qu’il avait étudié à une période où Joe le Troué occupait déjà les catacombes. Le problème, c’est que lorsque Joe était venu hanter Lettockar, sa présence n’avait pas été remarquée tout de suite : donc personne – et surtout pas lui – ne savait depuis quand exactement il se promenait dans les sous-sols. De mémoire d’homme, aucun élève, aucun prof n’aurait pu leur dire qui était Daniel Glover, s’était désolée Naomi. Kelly avait alors eu une idée :

 

- De mémoire d’homme, non ! Mais de celle d’un mort ? On pourrait demander à un autre fantôme ? Un qui n’aurait pas la mémoire trouée…

 

- Pas con… mais lequel ? s’était demandé John. Y’en a plein… et entre les tarés, les muets et les scatophiles, ça va être chaud d’en trouver un qui saurait se rendre utile.

 

- Roselyne Bachelefeu, par exemple ? avait proposé Kelly. C’est le fantôme de notre maison, elle devrait pas refuser de répondre à nos questions. Qu’est-ce que vous en dites, on y va ?

 

- C’est pas moi qui ait eu l’idée, avait aussitôt persiflé John.

 

- Et moi, je... avait commencé Naomi.

 

Elle n’avait pas achevé sa phrase. Kelly avait comprit qu’elle avait encore du mal à se tenir seule en présence d’un fantôme. Elle n’avait alors pas insisté, et s’était résolue ce jour-là à solliciter seule une audience à Roselyne Bachelefeu.

Elle savait que le fantôme de Dragondebronze vivait dans une petite caverne dans la crique de la colline du Roc, mais elle n’y était encore jamais allée. Lorsqu’elle se rendit dans cet endroit sombre et humide, elle aperçut en effet un escalier étroit taillé dans la pierre, qui longeait la paroi et montait jusqu’à une porte en bois vermoulu. Elle s’y aventura d’un pas très mal assuré. Elle devait faire attention aux pierres glissantes, de là où elle était, c’était le grand plongeon si jamais elle tombait. Tout en gravissant maladroitement chaque marche, avec une lenteur trahissant sa peur, elle espérait fortement qu’elle ne faisait pas cela pour rien et que le spectre se trouvait bien dans sa caverne en ce moment. Arrivée en haut de l’escalier, elle frappa à la porte à l’aide du gros heurtoir en forme d’ancre. « ‘trez ! » s’exclama une voix caverneuse à l’intérieur. Kelly poussa timidement la porte et découvrit une salle surprenamment lumineuse, surchargée d’objets. Roselyne Bachelefeu était bien là, assise sur un fauteuil, occupée à se curer les ongles avec une dague. La pirate adressa un regard perçant à la nouvelle venue. Son œil mutilé intimidait sérieusement Kelly.

 

- Tiens, tiens, la p’tite première année ! s’exclama la fantôme, la voix aussi claironnante que résonnante. T’as de jolis yeux, toi… Rafraîchis-moi la mémoire, c’est quoi ton nom ?

 

- Kelly Powder, madame.

 

- Allons, allons, t’embarrasse pas de toutes ces formules de politesse, appelle-moi capitaine !

 

- Beuh, pourquoi je vous appellerais « capitaine » ? Je suis pas un de vos matelots !

 

Roselyne hocha la tête, étonnée, puis sourit. Certaines de ses dents étaient un peu plus brillantes que d’autres, ce qui suggérait qu’elles étaient en or de son vivant.

 

- T’en as dans l’nid-de-pie, toi ! rit-elle. Très bien, appelle-moi Roselyne si tu veux. Qu’est-ce que j’peux faire pour toi ?

 

- J’ai des questions à poser… à quelqu’un qui connaît Lettockar depuis longtemps. Or comme vous êtes là depuis des siècles et que vous êtes mon fantôme de maison...

 

- Pas d’problème ! Mais avant cela, pose ton céans et admire un peu ma demeure !

 

Kelly obtempéra et s’assit sur un autre fauteuil, juste en face de la maîtresse des lieux. Elle observa plus attentivement la demeure de Roselyne Bachelefeu. Elle avait aménagé, ou fait aménager son antre pour évoquer son ancienne cabine de bateau. Sur une table étaient posés un globe terrestre, des cartes et des instruments de navigation. Au plafond, un gouvernail bardé de chandelles tenait lieu de lustre. Des coffres remplis d’or et de bijoux flanqués nonchalamment étincelaient dans un coin de la pièce. A côté du siège de Roselyne, un petit canon rongé par la rouille était pointé en direction de la porte. Et tout au fond de l’antre, un pavillon représentant le crâne d’un dragon au dessus de deux lances croisées était accroché au mur. Kelly afficha un air pantois, et le sourire fier de Roselyne s’accentua.

 

- Clinquant, pas vrai ?

 

- Oui, je l’avoue. Ça a l’air… chargé de souvenirs...

 

- Tu l’as dit, ma p’tite Kelly… plus de vingt ans à écumer les océans. A traquer les navires gavés d’or et d’épices, pillés aux Indiens saignés à blanc… pas un n’a échappé à Roselyne Bachelefeu et son équipage. On commençait la chasse sur les flots tout en douceur... un coup de Nebulus pour cacher mon bâtiment dans le brouillard… une cadence tranquille et silencieuse… puis, alors que mes proies naviguaient à tâtons, résonnait le doux chant de mes canons. Boum ! Crac ! La coque de leur rafiot qui volait en éclats sans qu’ils puissent comprendre ce qui leur arrivait. Alors, ils apercevaient un pavillon percer dans la brume... une figure de proue apparaître sous leur nez… et ensuite… venait l’abordage !

 

Elle se leva d’un bond. Avant de dégainer son sabre d’abordage, elle en souleva le pommeau d’un coup de pouce, et de la poignée sortit une baguette magique. L’épée dans une main, la baguette dans l’autre, elle moulina joyeusement dans le vide contre des ennemis imaginaires. Par réflexe, Kelly baissa la tête au moment où Roselyne fit mine de la décapiter.

 

- Les maelstroms, les ouragans, les krakens, tout ça, c’était du guano comparé à la terreur qu’inspirait le Hollandais Volant ! tonitrua-telle.

 

- Hein ? hoqueta Kelly. C’était vous, le capitaine du Hollandais Volant ?

 

Quand elle était plus jeune, elle avait entendu parler de la légende du vaisseau fantôme…

 

- Bah ouais ! Qui voulais-tu qu’ce soit ?

 

- Et bien… hésita Kelly. C’est une légende Moldue, donc…

 

- Un Moldu, capitaine du Hollandais ? s’indigna Roselyne. Et pourquoi pas un homme-poulpe, tant qu’on y est ? Pfeuh !

 

Elle rengaina son sabre et se vautra à nouveau dans son fauteuil. Ce petit spectacle semblait avoir réveillé en elle une profonde nostalgie. Kelly détourna les yeux et réprima un sourire, car elle avait fortement envie de rappeler à Roselyne la façon stupide dont elle était morte. Son regard s’attarda alors sur les coffres remplis d’or.

 

- Et donc, vous avez piraté pour le compte de Lettockar ? demanda-t-elle.

 

- En partie, oui ! D’une certaine manière, j’étais corsaire. J’ai collaboré avec l’école parce que j’étais très pote avec Hussein Kebir, le dirlo d’l’époque.

 

Elle désigna d’un signe de tête un tableau dans un coin de la pièce. Il était vide et ne représentait qu’une toile brune ; son occupant était parti se promener, mais Kelly savait de qui il s’agissait : c’était l’homme dans le tableau au-dessus de l’entrée de la bibliothèque, le maigrichon avec un turban, une djellaba et une longue barbiche. Il ressemblait à Jafar de Aladdin, son Disney préféré. Apparemment, il y avait un double de son portrait dans l’antre de Roselyne.

 

- Un très grand directeur, poursuivit cette dernière. Avant qu’il devienne le seul maître à bord, c’était mon directeur de maison et mon prof de métamorphose. Exactement comme le professeur McGonnadie, tiens.

 

- Ne me parlez pas de ce type, grommela Kelly avec amertume.

 

- Ha ha, il est assez spécial, je l’avoue, concéda la fantôme avec un sourire. J’peux pas causer avec lui plus de cinq minutes sans qu’il se mette à me parler de cuisses de grenouilles…

 

Elle passa la main dans ses longs cheveux bouclés, l’air pensive.

 

- L’a changé, le p’tit Poséidon, dit-elle. Quand il a débarqué à Lettockar, c’était vraiment un gentil gars… il me faisait rire, lui et les trois autres mousses, ajouta-t-elle, faisant allusion à Grog, Pourrave et Fistwick. Depuis trois siècles que j’occupe mon poste dans ce château, j’ai pas souvent vu des élèves aussi doués. Ils ont eu beaucoup de cran durant leurs sept années à l’école, crois-moi. Et ils y sont revenus, chacun leur tour… et McGonnadie... n’était plus franchement le même loustic. Il était devenu froid et aigri comme une murène… il faut croire qu’il vieillit pas très bien.

 

Kelly, qui s’en fichait un peu, haussa les épaules. Elle rappela à Roselyne qu’elle était venue lui poser une question.

 

- Par ma barbe, c’est vrai ! s’exclama la fantôme. Désolée Kelly, mon vieux père me disait toujours que je parlais trop. Vas-y, j’t’écoute.

 

- L’autre jour, avec mes amis John et Naomi, Joe le Troué est venu nous parler…

 

- Y’avait un canonnier dans mon équipage qu’on appelait Joe le Troué, aussi, l’interrompit Roselyne avec un sourire rêveur. Mais c’était parce qu’un jour, il s’était tiré d’ssus avec son propre pistolet alors qu’il voulait le ranger à sa ceinture. Du coup, il s’est fait un trou dans une…

 

- Stop, stop, c’est bon Roselyne. Bref, Joe s’est mis à nous parler… ça nous a un peu saoulé mais on a pas voulu le vexer, donc on l’a écouté. Il n’a pas arrêté de nous bassiner avec un élève qui s’appelait Daniel Glover… vous qui étiez fantôme au château bien avant lui, vous savez qui c’est ?

 

- Hmmm, Daniel Glover… ça me dit un truc…

 

- Ah oui ? dit Kelly avec espoir.

 

- Laisse-moi réfléchir… j’crois bien que… ouais, c’était un Dragondebronze, lui aussi ; un gallois, pas très causant, assez solitaire, en tout cas c’est comme ça que je me souviens de lui. Je l’ai pas tellement connu, il traînait pas souvent dans le château ou la salle commune.

 

Bien sûr… Daniel Glover passait le plus clair de son temps libre en bas, à l’abri des regards. Kelly prit un air songeur et questionna prudemment :

 

- Et… vous vous souvenez de quand ça date, tout ça ? Parce que Joe essayait absolument de s’en rappeler, et il n’y arrivait vraiment pas… ça avait l’air de le tracasser. Je me dis que ça pourrait lui faire du bien de l’aider à retrouver un peu la mémoire.

 

- Bien sympa de ta part, Kelly ! commenta Roselyne avec enthousiasme. Quand est-ce que ce Glover était élève à Lettockar ? J’en ai plus la moindre idée, hélas. Faut m’comprendre, ajouta-t-elle en voyant l’air déçu de Kelly, depuis 300 ans que je joue au fantôme de Dragondebronze, j’en ai vu des bordées entières, de mioches bizarres. Mais en fouillant un peu, tu d’vrais trouver son nom dans les archives de Lettockar !

 

- Les archives ? On en a ? s’étonna Kelly.

 

- Bien sûr ! T’es pas au courant qu’il y a des archives du château ? M’enfin, qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ?

 

- A changer des hochets en masses d’armes et à préparer des potions qui sentent la bouse, pourquoi ? répondit sombrement Kelly.

 

- Ha ha, bien dit moussaillonne ! Bon, les archives, c’est au deuxième étage, à deux portes à droite de la salle de sortilèges. Tu situes ? Oui ? Et bah, on se retrouve là-bas !

 

Kelly acquiesça. Alors, la pirate s’extirpa de son fauteuil d’un mouvement énergique.

 

- On fait la course ? lança-t-elle d’un air chafouin. La dernière arrivée est une p’tite pucelle !

 

Sans laisser à Kelly le temps de répondre, Roselyne s’envola d’un coup et traversa le plafond en riant aux éclats. Kelly pesta et sortit en courant de l’antre du capitaine fantôme. D’ailleurs elle ne courut pas longtemps, vu que redescendre les marches glissantes de la crique lui prit un temps fou. Elle fut bien contente de retrouver le sol plat et sec du couloir pourtant inquiétant qui conduisait vers le hall d’entrée. Elle gravit les marches quatre à quatre jusqu’au second étage, à l’endroit que lui avait indiqué Roselyne. Effectivement, elle n’avait jamais remarqué le petit écriteau où était marqué « Sale des archves » (un L et un I étaient tombés) au-dessus de la porte qui était aujourd’hui affublée du numéro 28 (la veille, c’était le numéro 40). Roselyne l’attendait devant en faisant le poirier. Son visage à l’envers lui sourit.

 

- Hé hé, j’ai gagné ! lui lança-t-elle.

 

- Tricheuse ! rétorqua Kelly.

 

- Non, pirate, répliqua Roselyne en se remettant debout d’une cabriole. Allez, après toi. On va le trouver, ton Vert gallois !

 

Elles entrèrent. La salle des archives était une pièce longiligne, terne et austère, assez semblable à la bibliothèque au vu du désordre de ses étagères remplies de dossiers usés par les âges. Roselyne flotta à quelques centimètres au-dessus du sol et fit signe à Kelly de la suivre au sein des allées poussiéreuses. Il y avait quelques personnes qui faisaient des recherches, dont le professeur Jar Jar Binns, mais celui-ci ne prêta aucune attention à Roselyne et Kelly. Cette dernière sentit l’excitation la gagner au fur et à mesure qu’elles approchaient des anciennes listes d’élèves. Mais hélas, leurs recherches s’achevèrent prématurément : les étagères datant du XVIIe au XIXe siècle étaient vides. Il y avait des traces noirâtres sur le bois et certaines planches étaient à moitié consumées. Kelly se tourna, stupéfaite, vers Roselyne, et celle-ci se frappa le front du plat de la main.

 

- Par les tétons d’Amphitrite, j’avais oublié ! Y’a eu un incendie dans les archives, il y a quelque chose comme trente ans… toute cette partie des registres a fini en poudre à canon.

 

Les traits de Kelly fondirent sous l’effet de la déception. Roselyne le remarqua. Elle voulut lui tapoter gentiment l’épaule, mais sa main ne fit que traverser le corps de Kelly, lui causant l’impression particulièrement désagréable d’être traversée par de l’eau glacée.

 

- J’suis désolée, petite… dit la pirate. J’aurais aimé te filer un meilleur coup de main… Si j’peux faire quelque chose…

 

- C’est bon Roselyne, merci beaucoup. Et puis bon, c’est pas non plus hyper important, hein ! mentit Kelly d’un air détaché. C’était juste au cas où j’aurais pu aider Joe… mais de toute façons, il l’aurait sans doute oublié trois jours plus tard, donc bon.

 

- Comme on dit dans ma branche : à Léviathan offert, on y regarde pas les nageoires ! Ouais je sais, ça n’a aucun rapport, mais je savais pas quoi ajouter. Sur ce, je file. Bonne journée quand même, ma crevette !

 

Elle fit un salto sur place et s’enfonça dans le sol comme un poisson replongeant dans l’eau. Bien que Roselyne ait disparu, Kelly fit un signe d’au revoir ironique. Puis elle sortit des archives d’un pas lourd, la mort dans l’âme.

Perdue dans ses pensées, elle erra en longeant les murs du château. Elle venait d’arriver à un carrefour lorsque soudain, elle se cogna contre quelqu’un qui surgissait du couloir adjacent. Le bruit d’un liquide qui giclait suivi de celui d’une bouteille métallique qui tombait par terre retentirent.

 

- Oh ! Excuse-m... entama Kelly.

 

Elle s’interrompit en découvrant que c’était Martoni qu’elle venait de bousculer. Elle tenait dans sa main droite une lettre qu’elle était probablement en train de lire tout en marchant il y a un instant. Elle avait délaissé son uniforme pour un joli pull rouge, mais celui-ci était à présent maculé d’orangeade. Un silence tendu s’abattit alors que les deux filles se dévisageaient avec des yeux exorbités. Mutique, Martoni rangea sa lettre dans sa poche et, sans quitter Kelly du regard, se baissa lentement pour ramasser sa bouteille à moitié vide. Elle saisit ensuite un pan de son pull entre son pouce et son index et dit d’une voix sifflante à Kelly :

 

- C’est du pashmina.

 

Elle avait un ton menaçant qu’elle ne cherchait pas à dissimuler. Kelly ne fléchit pas et maugréa :

 

- Ouais bon, t’as qu’à regarder devant toi, aussi ! Tu peux pas faire gaffe où tu marches ?

 

- Ah oui ?

 

Martoni sortit sa baguette si vite que Kelly n’eut pas le temps de réagir et la pointa devant ses yeux.

 

- Sucus Auream !

 

Un liquide transparent jaillit de la baguette et aspergea le visage de Kelly. Elle sentit aussitôt ses yeux la brûler atrocement et elle cria de douleur. C’était du jus de citron.

 

- Fais gaffe où tu marches, Powder ! lança Martoni.

 

Hagarde et aveuglée, Kelly l’entendit ricaner sournoisement avant de détaler. Furieuse, elle lui hurla après :

 

- Salope ! Grosse conne ! Pourriture !

 

Elle entendit alors un bruit sec frapper les dalles tout en s’approchant d’elle.

Clac ! Clac ! Clac !

Juste après, elle entendit la voix du professeur Fistwick lui dire d’un ton réprobateur :

 

- Non mais Powder, qu’est-ce que c’est que ces grossièretés ?

 

- Mais bord… je veux dire... bon sang, professeur Fistwick, Martoni m’a jeté un sort ! Arrrh… gémit-elle.

 

- Bah oui, mais tu pourrais faire preuve d’un peu d’imagination pour l’insulter ! Ce que tu sors est d’une banalité à pleurer ! Comment on peut avoir si peu de répartie ? 10 points de moins pour Dragondebronze !

 

Clac ! Clac ! Clac ! Sans écouter les protestations de Kelly, Fistwick était déjà reparti. Elle ne put se retenir de mugir, autant de rage que de douleur (plusieurs personnes aux alentours déguerpirent comme une nuée de moineaux effrayés). La vision toujours trouble, elle se traîna péniblement aux toilettes à proximité. Elle ouvrit un robinet à fond et se mit à se laver les yeux à l’eau. Rien que frotter lui faisait mal. Ils devaient être rouge sang à présent… soudain, elle sentit quelqu’un s’approcher dans les toilettes. Une main se posa sur son épaule, et la voix de Naomi lui demanda :

 

- Hey, Kelly ! Alors, ça s’est passé comment avec Bachelefeu ?

 

- PLUS TARD !! rugit Kelly.

 

Il y eut un long silence, si long que, bien qu’elle ait les yeux fermés, Kelly sentit que Naomi était choquée par son ton. Gênée, elle se racla la gorge et dit :

 

- Excuse-moi, Mimi… c’est juste que je viens de me fritter avec Martoni…

 

- Y’avait longtemps… marmonna Naomi.

 

- Cette enflure m’a lancé un sort ! s’écria Kelly d’une voix stridente. Elle m’a envoyé du jus de citron dans les yeux ! Ça pique, putain !

 

- Du jus de citron ? répéta Naomi.

 

Kelly confirma d’un hochement de tête maussade. Elle s’aspergea encore une fois les yeux à l’eau. Ça picotait encore, mais elle allait mieux ; petit à petit, elle recouvra entièrement la vue. Elle s’aperçut alors qu’à côté d’elle, Naomi avait prit une pause songeuse, et passait distraitement son index sur ses lèvres. Elle resta silencieuse, perdue dans ses pensées. Stupéfaite, Kelly fit claquer ses doigts devant les yeux de Naomi.

 

- Hé, à quoi tu penses, comme ça ? lança-t-elle.

 

- Je pense… qu’on est sacrément bêtes ! s’exclama Naomi.

 

- Je confirme. Je sais pas pourquoi, mais je confirme, dit la voix moqueuse d’un garçon.

 

Kelly et Naomi tournèrent la tête. John se tenait dans l’embrasure de la porte, les mains dans les poches, tout sourire. Kelly leva les sourcils.

 

- Dis donc Johnny-boy, c’est les toilettes des filles, là, dit-elle.

 

- Oui, mais ta douce voix de sirène qui gueule m’a attiré, Kelly, alors j’ai pas pu m’empêcher d’entrer, gazouilla John. Bon, raconte : elle t’a dit quoi, le capitaine Cocotte-Bel-Oeil ?

 

- Pas grand-chose hélas. Elle se souvenait vaguement d’un gars appelé Daniel Glover, mais elle a rien pu dire à son sujet. On a voulu consulter les archives de Lettockar, mais celles qui nous intéressent ont cramé il y a longtemps. Bref, j’ai aucune nouvelle piste.

 

- Et toi, Naomi ? Qu’est-ce qui nous vaut l’honneur d’être qualifiés de sacrément bêtes ?

 

Naomi ne répondit pas. Elle avait l’esprit à nouveau ailleurs. Kelly en fut agacée.

 

- Allez Mimi, accouche, qu’est-ce que t’as dans la tête ? grinça-t-elle.

 

- Tu repenses au mystère du Chaperon Rouge ? Pour moi c’est le chasseur qui a fait le coup, dit John en prenant un air faussement songeur.

 

Kelly et lui s’échangèrent un rire moqueur. Naomi leva les yeux au ciel et s’exclama avec autorité :

 

- Suivez-moi, béotiens !

 

A ces mots, elle sortit d’un pas vif des toilettes des filles. Après un court instant d’immobilité, John et Kelly lui emboîtèrent le pas. Ils comprirent sans trop de peine où elle voulait les emmener. Durant leur trajet, elle attrapa d’un geste presque désinvolte une chandelle qui traînait sur un meuble du couloir. Elle avait l’air décidée. Kelly adorait ces moments où Naomi gagnait de l’assurance, dont elle manquait cruellement dans sa vie de tous les jours. Comme à chaque fois qu’ils prenaient la direction du sous-sol, ils devaient redoubler de prudence et faire attention à ce que personne ne les observe. Au premier étage, ils aperçurent McGonnadie, mais il était en train de crier après la Kagoule qui lui avait volé ses lunettes et se balançait au bout d’un lustre.

Peu après, ils étaient descendus dans les catacombes. Celles-ci étaient légèrement agitées, aujourd’hui : les éclairs furtifs apparaissaient plus nombreux que d’habitude, et l’eau gouttait plus abondamment au bout des stalactites. Joe le Troué n’était pas dans les parages, aujourd’hui. A peine étaient-ils arrivés au bout de l’escalier que Naomi fit signe à leur petit groupe de s’arrêter. Elle dit alors d’un ton solennel à John :

 

- Mr. Ebay, le plan, s’il vous plaît.

 

Ils portaient le plan des catacombes sur eux en permanence à tour de rôle ; actuellement, c’était John qui l’avait. Il sortit de sa poche intérieure un morceau de parchemin, prit un drôle d’air évasif et le donna à Naomi. Celle-ci le déroula, et se figea soudainement, les yeux ronds. Les commissures des lèvres de John frétillaient.

 

- Andouille, grogna Naomi.

 

Kelly regarda par-dessus l’épaule de Naomi : John lui avait donné un tout autre parchemin sur lequel il avait écrit « T’es moche ! ». Pour sa part, elle le gratifia d’un regard fatigué. Lorsque John daigna lui donner le véritable plan, Naomi le relut rapidement, et se dirigea exactement à l’endroit du mur indiqué par Daniel Glover comme étant le numéro 1. John et Kelly étaient complètement perdus : à leur connaissance, récemment Naomi n’avait pas découvert un moyen de briser les vraisemblables sortilèges de dissimulation que Glover avait jeté à ses écritures. Arrivée devant le mur désespérément nu, Naomi redonna le plan à John, mit un genou à terre, apposa l’extrémité de sa baguette magique sur la bougie et murmura :

 

- Incendio.

 

Une petite flamme naquit et alluma la chandelle. Puis Naomi l’approcha à un centimètre de la paroi. Alors, des inscriptions pâles, presque translucides apparurent sur la pierre sombre à la lumière de la bougie. John et Kelly en restèrent bouche bée. Naomi eut un sourire triomphal et expliqua :

 

- Daniel Glover a été malin : pour cacher ce qu’il a écrit, au lieu d’utiliser un sortilège qu’un sorcier habile pourrait briser, il a utilisé une encre invisible comme le font les Moldus ! Il suffit d’écrire avec une plume trempée dans du jus de citron et de le laisser sécher un instant. Et pour le faire réapparaître, il faut approcher une source de chaleur. C’est tellement simple qu’un magicien ne s’y attendra pas…

 

- Oh la vache ! J’aurais jamais pensé à faire ça ! lâcha Kelly.

 

- Ça, c’est parce que tu lis pas assez de romans policiers.

 

Kelly savoura ce moment. Après tout ce temps, ils allaient enfin avoir des réponses à leurs questions. Et dire que c’était grâce à cette débile de Martoni qu’ils avaient trouvé la solution ! Les trois amis entreprirent de déchiffrer ce qu’ils avaient sous les yeux. L’écriture de Daniel Glover était brouillonne, désordonnée, et ondulait sur les pierres irrégulières de la paroi. Ils parvinrent néanmoins à lire un texte fébrile, nébuleux, qui confirmait ce qu’ils avaient supposé au sujet de cet élève du passé :

 

J’y arriverai. Bientôt je m’enfuirai à Poudlard. La magie, je la sens, elle est partout ! Le chaos, c’est comme le vent. On ne le voit pas, mais on le sent.

 

Kelly entendit John émettre un petit rire derrière elle.

 

- Le chaos, c’est comme le vent, on ne le voit pas mais on le sent ? pouffa-t-il, incrédule. S’il vous plaît, c’est quoi cette merde ?

 

- Oui, bon… continuons, trancha Naomi tandis que Kelly riait avec John.

 

Il y a quelque chose à faire avec cette magie dont aucun professeur ne m’a parlé, j’en suis sûr. Car tous ont oublié ce qui grouille sous leurs pieds… mais les livres, eux, s’en souviennent.

J’y arriverai.

 

Intrigués par cette introduction, ils se décalèrent sur quelques mètres, au morceau de mur n°2. Le second texte de Daniel Glover était beaucoup plus intéressant, car il confirmait la fonction de la spirale lumineuse dans le sol :

 

Après tout ce temps, j’ai enfin réussi à canaliser l’énergie de cet endroit : j’ai pu invoquer un passage qui mène au domaine de Poudlard. Je le sais car j’ai vu des images du parc au milieu de la lumière. Pour le moment, il n’apparaît que quelques minutes : c’est déjà beaucoup plus que le mois dernier. Prochain objectif : qu’il soit permanent.

 

Naomi, Kelly et John se déplacèrent ainsi à plusieurs endroits sur les murs indiqués par le plan. Daniel Glover y avait apparemment écrit tout un journal, qui apparaissait sous les yeux électrisés des trois adolescents à la lumière de leur chandelle. Certains paragraphes s’étaient partiellement effacés avec le temps : ils comportaient de gros trous en plein milieu, rendant la compréhension parfois difficile. Aucun d’entre eux ne comportait de date. Ils étaient assez hétéroclites : les uns parlaient des recherches et des progrès qu’effectuaient Glover dans la construction de son vortex, les autres parlaient de ses humeurs, de ce qu’il ressentait, le tout à grand renforts de phrase d’un lyrisme profondément niais et médiocre. Le texte n°5 se terminait ainsi : J’aime marcher sous la pluie, car personne ne voit que je pleure…

 

Les trois amis se regardèrent, et éclatèrent de rire en même temps, même Naomi. Alors, l’un des derniers textes leur apporta une révélation cruciale.

 

Mon passage est encore dangereux, je le sais. Si je l’empruntais maintenant

 

Encore un trou dans le texte….

 

trouvé un moyen de le stabiliser. Le Grand livre des pentacles m’aide beaucoup, je travaille sur un dessin qui me permettra de rendre le passage empruntable. Quelque chose que moi seul pourrait

 

- Pourrait quoi ? murmura Kelly devant cette nouvelle partie manquante.

 

- Le Grand livre des pentacles ? Il se servait d’un grimoire ? On devrait aller le chercher nous aussi ! dit Naomi avec enthousiasme.

 

- Encore un livre ? soupira John. Comme si c’était pas suffisamment chiant de trouver un seul grimoire dans ce foutoir qui nous sert de bibliothèque.

 

- John, il faut ce qu’il faut pour réaliser ses rêves, affirma Kelly.

 

- On voit que c’est pas toi qui es obligée de passer pour un con et un pervers devant Doubledose pour les choper, ces bouquins, répliqua John.

 

C’est néanmoins sans tergiverser qu’ils retournèrent une fois encore à la bibliothèque. Arrivés à l’entrée, ils découvrirent avec surprise le professeur Pourrave à quatre pattes juste devant la porte. Il tâtonnait le sol et regardait tout autour de lui, manifestement à la recherche de quelque chose. Au-dessus de la porte, le portrait du fameux Hussein Kebir observait la scène en secouant la tête.

 

- Professeur Pourrave, qu’est-ce que vous faites par terre ? lui demanda Naomi.

 

- Vous cherchez des pâquerettes ? renchérit John avec un sourire en coin.

 

- Non, ça pousse au troisième étage, répondit Pourrave d’un air absent.

 

- Quoi, alors ?

 

- Je retrouve pas mon j… ma cigarette ! dit le professeur avec une once d’inquiétude dans la voix. Je l’avais y’a un instant… et voilà que j’ai à peine le temps d’aller chercher un livre qu’elle a disparu ! C’est pas débile, ça ?

 

Aussi débile que toi, pensa Kelly. Soudain, elle sentit une odeur de cheveu brûlé. Puis elle aperçut de la fumée qui s’échappait depuis derrière l’oreille de Pourrave. Ses yeux s’arrondirent.

 

- Profess… commença-t-elle.

 

- OUAAAAAÏLLE !!! s’écria Pourrave en sursautant.

 

Il se releva d’un bond et fit valdinguer d’une volée son mégot qui venait de lui brûler la peau. Il atterrit dans un vase proche qui, pris de panique, bougea tout seul et se jeta de son piédestal pour se briser en mille morceaux par terre. Kelly, John et Naomi observèrent un silence consterné.

 

- Bon, ben, problème résolu ! claironna Pourrave avec une grimace de douleur en effleurant le coin brûlé de son oreille. Allez, bonne journée.

 

A ces mots, il s’en alla et emprunta un escalier descendant, un livre sous le bras. Sans faire de commentaire, les trois jeunes gens entrèrent dans la bibliothèque. Près de la commode contenant les notices, Astrid Lisberg, la copine de Peter, était une fois encore assise à une table, toujours avec ses vieux parchemins. Elle s’était à nouveau teint les cheveux en violet. Naomi prit le temps de la saluer et de discuter une petite minute avec elle. Puis, le trio se mit à fouiller les notices, à la recherche du livre fétiche de Daniel Glover, en espérant que ce n’était pas un autre ouvrage interdit d’emprunt. Et avec un peu de chance, son emplacement serait précisé, comme le précédent. Au bout d’une heure, ce fut John qui trouva la notice concernant Le Grand livre des pentacles.

 

- Alors, c’est un ouvrage classé PD truc ? s’enquit Kelly.

 

- PTb, rectifia timidement Naomi.

 

- Non ! répondit John d’un ton triomphal. C’est gén...

 

Mais alors, il se coupa. Son sourire s’effaça en un clin d’œil. Kelly et Naomi lui lancèrent un regard inquiet et interrogateur. John soupira profondément et annonça :

 

- Oh purée… il a déjà été emprunté.

 

- Ah bon ? Par qui ?

 

John leur tendit la notice. Tout au bout était indiqué la date et le nom de son dernier emprunteur. 26/02/1995 - Pepino Pourrave.

 

End Notes:

L'incantation du sortilège de Jus de citron est totalement inventée. D'avance, nous demandons pardon aux latinistes chevronné.es, car nous devinons que nous avons sans doute violé la langue de Virgile ; aussi, nous accepterons toute correction par les autorités compétentes.

Chapitre 16 : Murmures empoisonnés by AA Guingois

 

16. Murmures empoisonnés

 

Kelly, John et Naomi étaient bloqués. Le Grand livre des pentacles était la clé pour réussir ce que Daniel Glover n’avait achevé que trop tard. Le pentacle qu’il avait tracé autour du vortex, celui qui devait lui permettre de finaliser son formidable enchantement, il l’avait effacé sous le coup de la rage lors de son dernier jour à Lettockar. Dans aucune partie de son journal dans les catacombes, il n’avait laissé d’esquisse, de croquis ou de quelconque indication : s’il y en avait, on les trouverait dans le grimoire sur les pentacles, ça ne faisait aucun doute. Durant des semaines, les trois compagnons retournèrent presque chaque jour à la bibliothèque, pour voir si Pourrave avait rendu le livre, mais son emplacement sur l’étagère resta désespérément vide. Ils ne pouvaient plus l’attendre davantage et n’avaient d’autre choix que de le prendre par la force en le volant à Pourrave. La grande difficulté était donc de trouver où il le gardait. Dans les serres, dans son bureau, dans sa chambre ? Des endroits auxquels ils ne pouvaient pas se rendre librement et facilement. John suggéra même de se faire punir exprès par Pourrave pour se rapprocher de ces lieux et essayer de découvrir où il avait caché le livre, mais contrairement à la plupart de ses collègues, Pepino Pourrave ne distribuait pas des sanctions à la pelle. En fait, il n’avait jamais donné une seule heure de colle de toute sa carrière : à cet élève de cinquième année qui avait pété un plomb en plein cours et dévasté plusieurs étagères à la hache il y a dix ans, il avait simplement pris la décision « d’envoyer une lettre d’avertissement à ses parents » (le garçon était orphelin). Il ne donna donc aucune occasion à Kelly et ses amis de fouiller les serres de fond en comble...

Dans leur groupe, la motivation était sérieusement en berne, et tout particulièrement celle de John…

 

- Ça mène à rien, toute cette histoire… grogna-t-il. En plus, ce livre, on sait même pas ce que Pourrave en a fait. Le connaissant il peut très bien l’avoir paumé ou s’en être servi pour allumer un barbecue...

 

Ce jour-là, Kelly, Naomi et John traînaient sans raison particulière au quatrième étage, où d’ordinaire ils n’allaient jamais. Au milieu du couloir se dressait le squelette entier d’un tyrannosaure, parfaitement reconstitué. Il était totalement immobile et tenait probablement debout grâce à la magie. Les trois amis s’étaient vaguement demandés ce que ce gigantesque bibelot faisait là, il n’était même pas décoratif. Ils avaient d’autres soucis en tête : Naomi s’efforçait de pousser John à persévérer dans leur quête.

 

- John, on a pas fait tout ce chemin pour rien ! Je suis sûre qu’une fois qu’on aura trouvé ce que Daniel Glover avait découvert dans Le Grand livre des pentacles...

 

- Non mais hé, j’en ai marre de courir après les grimoires, figurez-vous, coupa John. Et puis, pourquoi on se donne autant de mal, d’abord ?

 

- Mais qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

 

- Que prendre tous ces risques – voler un professeur, si on se fait choper on va finir en brochettes ! - juste pour changer d’école, bah ça vaut peut-être pas le coup.

 

- Quoi ? Non mais, ça va pas bien de dire ça ? s’exclama Kelly, dont le visage se colora de rouge. Bien sûr que ça vaut le coup de quitter Lettockar pour Poudlard ! ajouta-t-elle en baissant la voix.

 

- Comment vous pouvez savoir ? Vous y êtes déjà allé, à votre Poudlard, peut-être ? rétorqua John en prenant un air hautain très inattendu de sa part.

 

- N… non, mais…

 

- Alors qu’est-ce qui prouve qu’on est pas en train de s’user pour un endroit qui, si ça se trouve, n’est même pas mieux qu’ici ?

 

A ces mots, il s’appuya nonchalamment sur le fémur du squelette de tyrannosaure. Alors, subitement, le fossile s’anima : il tourna son énorme tête en direction de John et ouvrit la gueule, d’où s’échappa un gigantesque rugissement, de l’ampleur de celui de toute une meute de lions réunie, qui fit trembler tout le couloir. John fit un saut d’un kilomètre en arrière en glapissant et se réfugia peureusement derrière Kelly et Naomi, pourtant tout aussi effrayées que lui. Alors que le tyrannosaure grognait toujours entre ses crocs d’un air menaçant, une porte derrière lui, que Kelly n’avait pas remarquée, s’ouvrit à la volée. McGonnadie en surgit. D’un coup de baguette magique, il lança un sortilège qui fit reprendre au dinosaure sa place initiale. En voyant ses trois élèves tétanisés, le professeur de métamorphose leva un sourcil soupçonneux.

 

- Encore vous ? Qu’est-ce que vous avez fait ?

 

- Mais… mais mais… j’ai juste touché un os du T-Rex ! gémit John, encore effaré. Et il s’est mis à me hurler dessus comme un taré ! J’y peux rien !

 

- Mais pourquoi tu as fait ça ? Tu voulais te le mettre dans le nez, c’est ça ? lança McGonnadie.

 

Kelly fut à deux doigts de lui répliquer « non, il voulait vous le mettre dans la gueule ! », mais elle fut stoppée par Naomi qui, sentant le coup venir, plaqua sa main contre sa bouche. Toutefois cette précaution fut vaine.

 

- Non, j’voulais vous le mettre dans la gueule ! dit John à sa place.

 

- Pas terrible, jugea McGonnadie. Voilà ce qui arrive quand on fait pas attention où on met les pattes ! ajouta-t-il. Quelle idée aussi, de toucher un squelette de dinosaure ensorcelé sans réfléchir !

 

- Mais on savait même pas que cette horreur était vivante ! intervint Kelly d’une voix forte. Quelle idée aussi, d’avoir ce truc en plein milieu du couloir !!

 

- On t’a sonné, toi ? dit McGonnadie avec dédain. Cette « horreur », comme tu dis, est le garde du bureau du directeur. Vous avez bien de la chance que le professeur Doubledose soit absent, il vous aurait démonté pour l’avoir réveillé sans raison !

 

- Le dirlo n’est pas là ? s’étonna Kelly. Mais du coup, qu’est-ce que vous faisiez dans son bureau, vous ?

 

Le teint de McGonnadie devint rougeâtre. Il eut l’air horriblement gêné.

 

- Eh bien… euh… oh et puis, de quoi je me mêle, d’abord ? répondit-il d’un ton cinglant. Maintenant, je veux du silence ! Si j’entends encore parler de vous, vous connaîtrez la joie d’être transformés en nains de jardin, comme ça vous égayerez le potager de Viagrid. C’est compris ?

 

Sans ajouter un mot, il leur tourna le dos et s’en alla sans cérémonie. Le silence qu’il laissa derrière lui fut extrêmement pesant. Kelly et Naomi regardèrent John droit dans les yeux, puis posèrent en même temps un regard très éloquent sur le monstrueux fossile. Leur ami soupira et dit avec mauvaise grâce :

 

- Bon, OK, j’ai rien dit.

 

A partir de là, ils continuèrent de concentrer leurs efforts sur Pourrave. Un jour, il leur fit étudier en cours de botanique les « Lincheurs », des fleurs aux énormes pétales bleues pâle. Les première année devaient apprendre comment les nourrir : c’était la principale difficulté avec ces plantes, car dès que quelque chose tombait au milieu des pétales qui leur servaient de bouche, elles se mettaient subitement à s’étirer et à essayer d’attraper la tête de la personne la plus proche avec. L’astuce consistait donc à leur envoyer des boulettes de pain avec un lance-pierre, Pourrave estimant qu’utiliser un sortilège de Lévitation « c’était vraiment pas assez fun ».

A la fin du cours, alors que Milosz Wavarum s’épuisait pour la quatrième fois à s’arracher la tête de la bouche d’un des Lincheurs, Pourrave demanda trois « volontaires » pour ramasser les bouts de pain qui avaient manqué leur cible et jonchaient les coins de la serre, sous prétexte qu’il était trop occupé pour le faire. Naturellement, seule Martoni se proposa : Pourrave sélectionna donc au hasard Kelly et Ludmilla Suarlov pour l’aider. Cela leur prit plus longtemps que prévu, car d’un côté Kelly et Martoni se bombardaient de boulettes de pain dès que l’une avait le dos tourné, et de l’autre Ludmilla s’amusait à les transformer en berlingots : en effet, depuis le début de l’année, elle s’était distinguée comme étant particulièrement douée en métamorphose (ce qui faisait entre autres que McGonnadie lui épargnait des blagues russophobes… la plupart du temps, tout du moins). Quand le sol de la serre fut nettoyé, Kelly sortit (couverte de miettes), dans l’intention de retrouver John et Naomi. En poussant la porte, elle nota avec déception qu’ils ne l’avaient pas attendue. Elle passa juste à côté de Pourrave qui, à l’entrée de la serre, était en train de discuter avec Grog, McGonnadie et Fistwick. Elle lui coula discrètement un regard de côté, et s’immobilisa net.

 

Il avait le Grand livre des pentacles à la main.

 

Elle détourna aussitôt la tête pour qu’aucun de ses professeurs ne voie qu’elle avait les yeux écarquillés. Elle qui avait prévu de marcher vers le château, elle fit un virage abrupt sur sa gauche et s’éloigna à grands pas. Suffisamment loin pour échapper à la vue des quatre directeurs de maison, afin de revenir sur ses pas et contourner les serres. Après s’être assuré que personne aux alentours ne la regardait, elle se plaqua contre le flanc de la n°2 : par chance, il y avait une haie qui faisait le tour du bâtiment, derrière laquelle elle put se cacher. Elle s’approcha discrètement des quatre professeurs, et arriva au beau milieu d’une conversation dont elle ne comprit guère le sujet :

 

- On pourrait aller y faire un tour ? proposa McGonnadie avec un entrain qui avait quelque chose de malsain. Ça nous sortira un peu !

 

- Sans moi, grogna Grog d’un air maussade. J’y suis pas allé depuis des années, et ça me manque pas. Et puis, vous croyez vraiment que le vieux va être content de voir nos gueules ?

 

- Pourquoi il le serait pas ? s’étonna Pourrave. On est gentils !

 

- Et puis, depuis quand on se soucie de son avis, à ce m’as-tu-vu ? ronchonna Fistwick.

 

- Il nous doit bien ça, c’est pas comme si on avait jamais rien fait pour lui… ajouta McGonnadie d’un ton suffisant.

 

- Ça mérite réflexion ! renchérit Pourrave. Tenez, je vais faire un tour pour bien y penser.

 

- Ben voyons, pour y penser… ricana ostensiblement Grog.

 

- N’y passe pas plus de cinq minutes, Pepino, faudrait pas que tu nous fasses une commotion cérébrale, persifla Fistwick.

 

- Rah, allez chier ! Les Fred Asperges, eux, au moins, ils me respectent.

 

A ces mots, Pourrave s’en alla, le grimoire toujours sous le bras. Kelly le vit se diriger vers la Forêt Déconseillée. Ses trois fétides compères se dispersèrent, laissant Kelly seule. Celle-ci se sentait nerveuse. Le Grand livre des pentacles était enfin à sa portée, mais elle était seule... elle n’avait pas le temps d’aller chercher Naomi et John… mais une telle occasion ne se représenterait peut-être jamais, elle ne pouvait pas la rater. C’est donc seule, une fois encore, qu’elle accomplit sa tâche en suivant Pepino Pourrave dans la Forêt Déconseillée. Il n’y avait que quelques traînards à sa lisière, avec un peu de chance, personne ne ferait attention à elle. Kelly prit un air détaché en passant près des gens, les mains dans les poches, le visage vide de toute expression qui aurait pu trahir ses intentions. Elle n’avait parcouru que quelques mètres au milieu des arbres lorsque tout à coup, quelque chose vint lui fouetter méchamment les fesses.

Clac !

Kelly poussa un cri et se retourna en sursautant. Elle vit une longue et fine branche, au bout de laquelle des feuilles formaient une espèce de main, se rétracter rapidement vers un arbre à la ramure tombante. Elle avait oublié qu’à l’entrée de la Forêt se dressaient des Saules Fesseurs. L’air outrée, elle entendit ricaner un groupe de sixième année qui traînait dans le coin. Un garçon lança même à Kelly :

 

- Ben quoi ? Tu devrais prendre ça pour un compliment !

 

Furieuse, Kelly leur adressa un doigt d’honneur, leur tourna les dos et s’enfonça dans les bois, alors que la bande d’idiots riait grassement. Il lui fallait à présent retrouver Pourrave, et au vu de la taille et la complexité de la Forêt Déconseillée, ça ne lui serait pas facile. Un peu plus loin, elle arriva dans un coin de la forêt bardé de curieuses ruches dorées, où un tonnerre de bourdonnement retentissait. Elle vit alors tourbillonner dans les airs un essaim de fées, qui avaient l’étrange particularité d’avoir toutes le crâne complètement rasé, et qui se battaient entre elles dans un combat acharné, armées de petits bâtons. Une moitié avait des ailes brunes, l’autre des ailes rouges. Kelly entendait des invectives fuser des deux côtés :

 

- Fascistes ! Nazillonnes !!

 

- Chiennasses !

 

- Cracmolo-gauchistes !

 

Les coups que les fées s’échangeaient étaient si violents que des petites gouttes de sang rose bonbon giclaient ici ou là et tombaient sur l’herbe. Kelly haussa les sourcils et passa sous elles en prenant bien soin de ne pas les regarder. Peu après, elle marcha sur un morceau de papier. Interloquée, elle le ramassa, et découvrit avec stupeur qu’il s’agissait de la moitié d’une page du chapitre I du Grand livre des Pentacles. Elle se sentit à la fois mal à l’aise en pensant que l’ouvrage que ses amis et elle convoitaient était en train d’être détérioré, et à la fois enthousiasmée car elle avait trouvé la trace de Pourrave. Effectivement, elle le retrouva à une poignée de bosquets plus loin : dieu merci, il n’avait pas parcouru une longue distance et déambulait nonchalamment dans la Forêt Déconseillée, l’air rêveur. Kelly le suivit patiemment dans son parcours, aussi silencieuse qu’une souris. Une ou deux fois, Pourrave regarda en arrière ; mais à force de se rendre en douce et à toute heure dans les catacombes de Lettockar, elle avait acquis des aptitudes dans l’art de se faire discrète et de se cacher rapidement, si bien qu’à aucun moment elle ne se fit repérer. Par la même occasion, elle découvrait un peu plus la faune et la flore de la Forêt Déconseillée, que le botaniste connaissait comme sa poche. Entre deux lièvres à dents de sabre, elle fit la connaissance des fameux Fred Asperges, des légumes coiffés de chapeaux haut-de-forme qui sortaient de terre pour faire des claquettes. Ils amusaient beaucoup Pourrave, qui, au grand dam de Kelly, s’arrêta un bon quart d’heure pour regarder leur spectacle en riant comme une otarie.

 

Tout à coup, à l’entrée de ce qui ressemblait à un corridor sombre enserré par la végétation, Pourrave fit une pause. Kelly s’arrêta également, derrière un buisson – elle pouvait toujours voir son professeur de botanique à travers les interstices. Ce dernier sortit alors sa baguette magique… et la pointa devant son propre visage. Il murmura une parole inaudible, et un bandeau noir surgit du néant et s’enroula autour de ses yeux. Ensuite, sous le regard interloqué de Kelly, il traversa l’étroit passage d’une démarche parfaitement sereine et régulière en sifflant joyeusement. Il finit par disparaître de son champ de vision.

 

Déboussolée, Kelly s’avança lentement jusqu’à l’entrée du corridor, qui consistait en une sorte d’arcade percée dans une énorme masse de ronces. Elle ne voyait que ce qu’il y avait à l’autre bout, éclairé par une lumière orangée : un escalier, grossièrement taillé dans la pierre, sans doute il y a des siècles au vu de son délabrement et de la couche de lichen qui le recouvrait. Il n’était pas très loin. Sur les côtés, elle ne distinguait rien d’autre que l’obscurité. Kelly ne savait pas ce qu’il y avait dans cette zone, mais une chose était sûre et certaine : si un sorcier comme Pourrave avait pris soin de se cacher la vue, elle ne devait rien regarder, peu importe ce qu’elle rencontrerait. Elle n’avait pas de quoi faire un bandeau comme son professeur : aussi, elle ferma les yeux aussi fort qu’elle le put, prit une grande respiration, et commença à marcher. Les mains légèrement tendues devant elle, elle avançait lentement, essayant du mieux qu’elle pouvait d’avancer droit, aussi droit qu’on pouvait le percevoir en étant aveugle.

Kelly progressait, pas à pas, dans ce lieu calme et silencieux. Elle ne rencontrait aucun obstacle… le sol était normal, aucune plante ou créature ne venait la toucher… il ne se passait rien. Elle fit encore quelques pas. Le sol sous son pied droit devint alors plus dur. Kelly comprit qu’elle marchait sur de la pierre : elle avait atteint l’escalier. Elle se sentit soulagée : quel que soit l’obstacle qui se trouvait ici, elle l’avait surmonté...

 

- Eh bien, petite fleur, qu’est-ce que tu fais là ?

 

Kelly s’immobilisa sur-le-champ. Elle faillit ouvrir les yeux pour voir à qui appartenait cette voix qui venait de résonner à ses oreilles : elle ne se retint que de justesse. Tout son corps de raidit. Qui était là ? Quelqu’un se cachait dans les fourrés ? Kelly, abasourdie, sentait son sang lui battre les tempes. Il y eut un silence, qui ne dura qu’une poignée de secondes : d’autres voix se firent alors entendre. Des voix qui chuchotaient avec douceur et élégance, dont le son évoquait des feuilles d’arbre paisiblement agitées par une brise légère et tranquille. Elles prononçaient des phrases simples, qui s’entremêlaient sans pour autant virer à la cacophonie.

 

- Tu es toute seule ?

 

- Une jolie fille comme toi n’a pas à être seule...

 

- Tu as peur ? Il ne faut pas avoir peur.

 

- Viens avec nous...

 

- On va t’aider, ne crains rien.

 

Une des voix était devenue plus grave… était-ce celle d’un homme ? Non, c’était indescriptible… ces voix transcendaient les genres… c’étaient des voix d’anges. Elles étaient onctueuses, caressantes, merveilleusement bien timbrées. En les entendant, Kelly se sentait… apaisée. Son corps se vida de toute tension, et était parcouru de fourmillements très agréables. Elle sentait que ces voix ne lui voulaient que du bien, elle qui était livrée à elle-même dans cette sombre forêt. Elle était néanmoins surprise… il y avait donc des gens qui habitaient dans la Forêt Déconseillée ? Des autochtones ? Personne n’en avait jamais parlé… pourquoi ? Ils avaient l’air pourtant si fascinants...

 

- On va t’aider, ne crains rien... répéta l’un d’eux.

 

- Tu es si jolie…

 

- Tu seras bien, avec nous...

 

Kelly sentait qu’elle devait s’approcher des voix. Elle pivota sur ses talons et fit quelques pas en direction de ces mystérieuses personnes. Elle souriait. Pourquoi se contentait-elle d’écouter ces voix ? Pourquoi ne s’ouvrait-elle pas entièrement à ces êtres de toute évidence délicieux ? Elle était stupide à rester les yeux fermés… d’ailleurs elle ne se souvenait même pas pourquoi elle s’était privée de la vue dans un endroit aussi enchanteur…

 

- Allez, viens... susurra la plus chaude des voix d’anges.

 

Enfin, Kelly ouvrit les yeux.

 

Elle se trouvait en face d’une créature abominable. Une chose faite de bois, de mousse et de lianes, avec une forme humanoïde, et pourtant rien ne pouvait aussi peu ressembler à un être humain. Elle avait un visage hideux aux traits tordus, des yeux exorbités aux prunelles d’un rouge vif, des mains griffues, et une chevelure de lianes qui s’était hérissée et ressemblait à présent à celle d’une gorgone, faite de serpents sifflants. Et sa bouche, béante et distendue comme celle d’un boa, garnie d’épines tranchantes en guise de crocs, exhalait un souffle rauque.

Kelly poussa un hurlement. La créature essaya de la mordre, mais la jeune fille fit de justesse un bond en arrière et sa mâchoire se referma sur du vide dans un claquement sonore. Kelly entendit le même souffle rude émettre de partout. Elle regarda tout autour d’elle, et reconnut avec horreur les créatures qui poussaient des deux côtés du corridor. Des Mandragueuses. Face à une proie qu’elles avaient réussi à attirer à elles grâce leurs pouvoirs enjôleurs, elles avait revêtu ce qui était apparemment leur véritable apparence. Leurs yeux écarlates perçaient dans la pénombre, telles des lueurs démoniaques. L’une d’elle se jeta en avant et tenta de lacérer la peau de Kelly : elle la rata et planta ses griffes dans le sol, creusant de profondes tranchées. Kelly voulut se saisir de sa baguette magique, mais elle fut fauchée par une Mandragueuse plus musclée que les autres, dont un puissant revers de main la projeta violemment en arrière et la jeta à terre. Toutes les Mandragueuses se mirent à ramper vers elle. Elles ne pouvaient pas quitter leur terreau, mais leur corps souple et élastique s’étendait très loin. Kelly se trouvait à présent en face d’une rangée de monstres feuillus totalement hystériques, dont les bouches affamées et suintantes de bave sans doute faite de sève ne demandaient qu’à la déchiqueter. Elle sortit enfin sa baguette magique d’une main si tremblante qu’elle faillit la lâcher et bredouilla une incantation :

 

- Lum… Lumos !

 

Les Mandragueuses, éblouies par le faisceau lumineux, se stoppèrent dans leur élan. Kelly agitait maladroitement sa baguette de gauche à droite pour repousser les créatures qui progressaient vers elle de chaque côté. Elle réfléchissait à toute vitesse : son malheureux sortilège ne tiendrait pas très longtemps les monstruosités à distance… l’une d’elle avait déjà repris ses esprits et s’approchait inexorablement de Kelly. Les Mandragueuses… qu’est-ce que le professeur Pourrave leur avait dit sur les Mandragueuses ?

 

« Si elles essayent de vous étrangler, lancez-leur un sortilège d’Arrachage instantané des cheveux... »

 

La Mandragueuse était toute proche. Dans un instant, elle dévorerait Kelly. Celle-ci attrapa alors une poignée des lianes qui constituaient sa chevelure et l’arracha d’un coup sec. La plante magique poussa un sifflement strident, se stoppa et se tordit de douleur. Elle parut se racornir, se rabougrir, et fut soudainement aspirée par ses propres racines. Son corps de bois se rétrécit, et la Mandragueuse fut réduite à l’état d’un mannequin végétal, échevelé et inoffensif, guère plus haut qu’un nain de jardin. Kelly avait une ouverture. Elle se releva en un éclair et sauta entre les plantes anthropophages. Elle évita par miracle leurs doigts pointus et leurs mâchoires épineuses. En quelques bonds, Kelly atteignit l’escalier au bout du couloir. Elle trébucha contre la première marche et s’étala contre le petit édifice, mais elle sut qu’elle était tirée d’affaire. Une Mandragueuse fit une dernière tentative pour lui attraper la cheville et étendit son bras aussi loin qu’elle le put, mais elle la rata d’une bonne quinzaine de centimètres. Quand elles durent admettre que Kelly leur avait échappé, les plantes magiques reprirent leur apparence de femmes séduisantes. Elles affichèrent une mine triste, et même plaintive, se comportant comme de pauvres petites choses fragiles et innocentes accablées par des torts immérités. Kelly leur tourna le dos et fuit l’horrible endroit, s’efforçant de ne rien entendre de leurs suppliques suaves et désespérées...

 

- Pourquoi tu t’en vas ?

 

- C’est dangereux, par là...

 

- Reviens, petite fleur...

 

Puis, les voix des Mandragueuses disparurent quand Kelly eut grimpé l’escalier en pierre. Elle était arrivée sur une sorte de plateau. Encore sous le choc, elle mit un genou à terre et s’appuya contre un arbre. Elle suait à grosses gouttes. Elle s’en était tirée sans dommages, mais sa plus grande crainte était que Pourrave ait entendu le vacarme… elle attendit… mais elle n’entendait guère les pas d’une personne s’approchant d’elle. Elle laissa couler suffisamment de temps pour estimer qu’elle n’avait pas été repérée. Elle se releva lentement. Mais maintenant, elle avait perdu Pourrave de vue... et vu la situation, elle ne le retrouverait jamais. Tout à coup, Kelly entendit un drôle de bruit ronronnant retentir au loin. Affolée, elle fit une cabriole et se réfugia derrière l’arbre contre lequel elle s’appuyait. Était-ce un animal ? Le bruit retentit à nouveau, plusieurs fois, avec une curieuse régularité. En écoutant plus attentivement, Kelly comprit qu’il s’agissait d’un ronflement. Stupéfaite, elle s’avança sur la pointe des pieds vers sa provenance. Au fur et à mesure qu’elle progressait, le bruit se faisait de plus en plus fort, mais tout aussi régulier. Kelly finit par se retrouver en haut d’une butte.

En contrebas, il y avait une petite clairière. Au milieu de cette clairière, il y avait un unique arbre centenaire, sur lequel poussait une grande variété de fruits : pommes, poires, cerises, prunes... Contre cet arbre, il y avait Pepino Pourrave, allongé, les mains jointes sur le ventre, qui dormait.

 

Il dormait, et rien d’autre. Le grimoire sur les pentacles était à côté de lui, grand ouvert. Kelly, perplexe, resta un instant à l’observer. Elle prit une pierre par terre et la lança comme une boule de pétanque, juste à côté de Pourrave. Il ne réagit pas, le bruit ne l’avait pas réveillé. Quelques secondes plus tard, une pomme de l’arbre lui tomba sur la tête, et il ne bougea pas davantage.

Kelly descendit prudemment dans la clairière. Arrivée à côté de Pourrave, elle marqua une pause, guettant une réaction du professeur. Mais rien n’advint. Alors, elle se pencha doucement et ramassa le grimoire. Elle l’examina un bref instant. Elle remarqua que d’autres pages, parmi les premières, avaient été arrachées. Ce n’est qu’en apercevant un mégot anormalement épais qui fumait légèrement, non loin de Pourrave, que Kelly comprit, affligée, à quoi elles avaient servi.

 

Chapitre 17 : Tout va à vau-l'eau by AA Guingois

 

17. Tout va à vau-l’eau

 

Lorsque Kelly était revenue au château avec le Grand livre des pentacles, John et Naomi ne l’avaient félicité pour cela que dans un second temps. Car dans le premier, ils lui étaient tombés dessus pour être partie sans crier gare et sans les prévenir.

 

- On était fous d’inquiétude ! On t’a cherché partout…. on a demandé à tout le monde si quelqu’un t’avait vue… à force, on a cru qu’il t’était arrivé quelque chose de grave ! Oh Kelly, par pitié, ne refais jamais ça ! avaient-ils assénés, presque à l’unisson.

 

Devant leur détresse, Kelly avait préféré ne pas mentionner sa rencontre avec les Mandragueuses. Durant le chemin de retour, elle avait fait un long détour pour ne pas avoir à repasser par l’étroit corridor dans lequel elles se terraient : à part quelques papillons aux ailes d’airain, elle n’avait rencontré aucune difficulté majeure, surtout en comparaison des sirènes végétales. Elle ne fut pas fâchée d’apprendre que ses efforts n’avaient pas été vains : une fois qu’elle l’eût étudié, Naomi confirma que Le Grand livre des pentacles contenait des formules extrêmement utiles. Bien que son journal ne fut pas la mine d’information idéale, Daniel Glover avait indiqué dans un extrait sur quels passages du grimoire il s’était appuyé, notamment des chapitres sur les pentacles maîtrisant l’espace-temps. Il n’avait certes laissé aucun dessin complet de celui qu’il comptait tracer, mais Naomi était persuadée qu’avec de la patience et de la réflexion, elle réussirait à créer son propre pentacle.

 

Quelques semaines plus tard, Naomi leur fit part de l’avancement de ses travaux alors qu’ils assistaient à un match de Crève-Ball, qui opposait PatrickSébastos et Becdeperroquet. ; ils s’étaient rendus compte que le tumulte tout autour d’eux rendait impossible d’entendre leur conversation. Par prudence, ils s’étaient placés à la rangée tout à l’arrière de la tribune. A force de rassembler les informations disséminées dans Le Grand livre des pentacles, le journal de Daniel Glover et Contrôle du chaos : étude des magies inclassables, Naomi était parvenue à concevoir...

 

- Un pentacle qui va nous téléporter sans dommages à Poudlard ? dit John, plein d’espoir.

 

- Encore mieux, répliqua Naomi avec un soupçon de vanité. Un pentacle qui n’obéira qu’à nous.

 

- Qui n’obéira qu’à nous ? répéta Kelly, les yeux ronds.

 

- Parfaitement ! affirma Naomi, toute excitée. On sera les seuls à pouvoir l’ouvrir, le fermer, et même les seuls à pouvoir le détruire. Pour cela, il faut créer un lien magique avec le portail, un lien qui le connecte à notre esprit. Grâce à ça, il pourra même ressentir nos émotions. Il saura si on a vraiment envie ou non de l’utiliser : ça évitera que quelqu’un de l’extérieur nous force à le faire pour lui.

 

Même le saut spectaculaire que fit le Crevard de Becdeperroquet à ce moment-là pour détruire trois balles d’un coup n’aurait pas pu autant impressionner John et Kelly.

 

- Mais où est-ce que t’as été chercher ça ? dit John à Naomi en lui donnant un petit coup de coude.

 

- C’était ce que voulait faire Daniel Glover lui-même. Il y avait un paragraphe de son journal qui en parlait, mais il manquait des bouts. Heureusement, Joe s’est souvenu de quelques bribes de ce que Glover disait quand il parlait tout seul en écrivant sur les murs.

 

En effet, Joe le Troué s’intéressait de plus en plus à leur entreprise. Il les questionnait sur leurs progrès, il leur partageait spontanément les rares souvenirs qui lui revenaient, il venait leur parler discrètement même lorsqu’ils ne se trouvaient pas au sous-sol.

 

- Pourquoi il fallait que le mec qu’on essaie à tout prix d’imiter soit un timbré ? se demanda John à haute voix avec philosophie, alors qu’il applaudissait négligemment le but à 7 points marqué par PatrickSébastos.

 

- Il voulait rester le seul maître de son vortex vers Poudlard, pour qu’on ne puisse pas le poursuivre… expliqua Naomi. Et c’est pareil pour nous, d’ailleurs. Ce serait regrettable qu’un préfet ou un prof prenne le passage dans notre sillage…

 

- Mais j’imagine que pour que nous soyons à ce point liés à ce cercle magique, il y a un prix à payer… devina Kelly.

 

- Oui, mais c’est pas trop grave… Pour qu’il les reconnaisse, les cocontractants doivent… doivent tous lui offrir un peu de leur sang en tribut.

 

- Bêêêêrk… lâcha distraitement John.

 

- Mais pas beaucoup, hein ! Un petit peu sur une partie du pentacle qui représente chacun d’entre nous. Je vous montrerai au château, j’ai fait trois croquis complets, pour qu’on ait chacun le sien…

 

- Ah ouais, carrément ! s’exclama leur ami. Dis donc, tu te démènes, Naomi… oublie pas de dormir de temps à autres, quand même...

 

Naomi ouvrit la bouche pour démentir, mais elle ne sut pas quoi répondre. Kelly aussi ressentit un certain malaise : en y faisait plus attention, elle remarquait qu’effectivement, Naomi avait le teint plus blafard, et que des poches violacées naissaient sous ses yeux. Elle se dit qu’elle aurait dû faire plus attention à son amie ces derniers temps… apparemment elle ne dormait pas autant qu’elle le devrait… Kelly voulut dire quelque chose, mais Naomi changea précipitamment de sujet :

 

- Bon, sinon, il y a un autre sujet qu’on doit aborder... on a un problème de taille : même s’il est stabilisé et praticable, on arrivera jamais à passer par le vortex.

 

- Quoi ? Mais comment ça ?

 

- Vous avez vu la taille qu’il fait ? Il n’y a qu’un Vif d’Or pour passer par là. Or j’ai beau chercher, je ne trouve aucun moyen d’élargir le trou.

 

Du coin de l’œil, Kelly vit les commissures des lèvres de John s’étirer dangereusement. Par respect pour Naomi qui ne riait pas du tout aux blagues de cul, elle se força à rester impassible.

 

- Je ne sais pas ce que Daniel Glover avait prévu pour passer à travers ce trou de souris, poursuivit Naomi, mais il n’y a aucun moyen de le savoir. J’ai relu tout son journal, il n’a pas laissé le moindre indice… ou peut-être qu’il n’a pas eu le temps de se pencher sur la question, c’est possible aussi. Quoiqu’il en soit, on est coincés.

 

Kelly réfléchit.

 

- Hmmmm… puisqu’on ne peut pas modifier la taille du vortex… et si on modifiait notre taille à nous, tout simplement ? Y’aurait pas un sortilège pour rapetisser ?

 

- Mais oui, pourquoi j’y ai pas pensé moi-même ! répondit Naomi après un bref silence. Je ne connais pas de sort, mais je sais qu’il existe la potion de Rétrécissement. Il faudrait consulter la recette...

 

- Ah non, intervint John avec fermeté, s’il faut encore chercher un foutu grimoire dans le cul d’une licorne, je déclare forf…

 

- Non, non ! La formule est dans le Manuel de potions pour noobs, à la toute fin. Normalement, c’est une potion de troisième année, mais je devrais m’en sortir avec un peu de….

 

- Comment ça, « je » devrais m’en sortir ? Naomi, tu vas pas t’ajouter ça comme travail, quand même ? la coupa Kelly d’une voix autoritaire.

 

- Ben si, il faut bien le f…

 

Mais elle n’acheva pas sa phrase, dissuadée par le regard incrédule de Kelly. Ses petits yeux bruns se baissèrent, à la fois de lassitude et d’embarras. Kelly se rendit compte qu’elle avait été un peu sèche. Aussi, elle lui passa le bras autour des épaules et elle lui chuchota d’une voix plus douce :

 

- Mimi… il faut que tu te ménages, là. Je commence à te connaître, tu sais. si tu continues, tu vas craquer. Déjà que tu te mets une pression énorme à propos du travail à l’école... et là tu nous parles d’une potion qu’on est pas censés être capables de préparer. Alors je t’en prie : épargne-toi ça. Je veux pas te retrouver en petits morceaux.

 

Naomi acquiesça de la tête. Elle ferma les yeux et poussa un profonde expiration. Kelly aperçut de petites larmes perler aux coin de ses paupières. Tout à coup, juste à côté d’elles, John se racla la gorge. Il bomba le torse, et déclara solennellement :

 

- Moi, je le ferai.

 

- De quoi ?

 

- Je vais vous la concocter, moi, votre potion de Rétrécissement ! Dès demain, j’irai installer un chaudron dans les catacombes, et je m’y attellerai.

 

- Si c’est une potion pour les troisième année, ça va pas être de la tarte, Johnny-boy.

 

- Oui, John, il faut pas que tu te lances dans un truc inconsid...

 

- Si si si si si ! rétorqua catégoriquement John. Vous verrez, avec ma potion vous allez tellement rapetisser que vous pourrez enfin voir le cerveau de Grog sans microscope.

 

- ATTENTIOOOOOOON ! retentit brutalement une voix caverneuse qui provenait de sous les gradins.

 

La tribune de Dragondebronze fut alors traversée par un fantôme qui fonçait vers le terrain. Un type maigrichon à lunettes, avec une grosse barbe et de très longs cheveux, et rien d’autre. Rien d’autre, car il était tout nu.

 

Des cris et des exclamations explosèrent au sein de la foule à la vue du nouveau venu. Le match de Crève-Ball, déjà bien chaotique, échappa à tout contrôle lorsque le spectre se mit à parcourir tout le terrain, sur la planche ou dans les airs, à toutes jambes, son engin ballottant au vent. Il zigzagua entre les Epuisatiers et les Indics. Si quelques spectateurs dans la foule le huaient ou le suppliaient de s’en aller, bien des autres l’encourageaient à grands cris. Rouge comme une tomate, Kelly se couvrit les yeux. Il fallut un quart d’heure pour faire déguerpir le fantôme, et le match se poursuivit dans une ambiance pour le moins étrange, car aucun joueur ni aucune personne du public ne parvenait à chasser de son esprit l’image d’un spectre flottant dans le plus simple appareil à travers le terrain de Crève-ball. En sortant du stade, Kelly réalisa avec consternation que la première fois qu’elle avait vu un homme nu s’était faite avec un fantôme exhibitionniste au beau milieu d’un match du sport le plus absurde du monde.

 

- Et encore, on a eu de la chance que Craignus le Streaker se résigne faire son jogging à Lettockar, raconta Peter Shengen le soir même. D’après Roselyne, avant que les autres fantômes ne l’en dissuadent, il projetait d’aller foutre le bordel au Tournoi des Trois sorciers.

 

- Le Tournoi des Trois sorciers ? C’est quoi ce truc ?

 

- Une compétition qui réunit trois écoles de magie : Durmstrang, Beauxbâtons – l’école française – et Poudlard. Chaque école est représentée par un champion, un de ses élèves les plus doués, qui participe à plusieurs épreuves de sorcellerie très difficiles. Ce tournoi avait été supprimé il y a quelques siècles – me souviens plus quand exactement -, mais cette année, ils ont décidé de retenter l’expérience. C’est à Poudlard que ça se passe. C’est Pavel Ossatrüvay qui m’en a parlé – il le tient du professeur Grog.

Kelly fronça le nez, comme à chaque fois qu’on lui parlait d’Ossatrüvay, le lèche-pompes de Grog. Néanmoins, cette histoire de tournoi international l’intéressa grandement. Cela ne fit que renforcer sa conviction de se rendre à Poudlard. « Au moins, ils voient du monde, eux ! »

 

Dès le lendemain, John tint sa promesse de préparer leur potion de Rétrécissement. Après avoir dérobé un des chaudrons inutilisés qu’on trouvait dans une salle du premier sous-sol, il avait rassemblé des ingrédients, du bois pour le feu, et les avait descendu dans les catacombes du château. Sur cette paillasse improvisée, il avait commencé à mélanger, touiller, saupoudrer. Kelly avait jeté un coup d’œil à la recette, pour des première année, elle était très compliquée. Elle ne fut donc pas surprise d’entendre John leur annoncer une première fois que sa potion avait échoué. Pas de quoi décourager le jeune homme, qui, après avoir affirmé qu’on ratait toujours la première crêpe, fit une nouvelle tentative dès le lendemain : elle ne s’avéra pas plus fructueuse, bien au contraire même, puisque lorsqu’il testa sa potion sur une stalagmite des catacombes, il lui poussa des écailles de pangolin. Quelques jours plus tard, quand John admit qu’il avait raté sa troisième préparation, Kelly lui demanda - en s’efforçant de rester diplomate :

 

- John, tu es vraiment sûr que tu ne veux pas qu’on t’aide, Naomi ou moi ?

 

- Tu insinues que je suis incapable de fabriquer cette potion ? répliqua John, irrité.

 

- Pas du tout ! Enfin… tu sais, y’a pas de honte à...

 

- Y’a pas marqué Milosz, là ! T’en fais pas pour moi, Kelly. La prochaine, ça sera la bonne.

 

La réalisation de la potion de Rétrécissement causa bien des tracas au jeune trio. Il leur fallait dérober des ingrédients dans les serres ou la salle de potions, et en plus, John avait du mal à trouver du temps pour faire ses préparations : la fin d’année approchant, les élèves avaient de plus en plus de travail. La quatrième potion, une substance crémeuse bleuâtre, n’eut d’autre mérite que d’avoir un bon goût sucré ; la cinquième fit fondre son chaudron.

 

- Tu veux vraiment pas de l’aide, John ?

 

- Non. J’y étais presque, j’ai dû juste faire une petite erreur.

 

Le sixième se révéla être une potion de crêpage de cheveux…

 

- Toujours pas ?

 

- NAN !

 

- Quand même, il pourrait mettre son orgueil de côté, chuchota un jour Kelly à Naomi. S’il acceptait qu’on l’aide, on perdrait quand même beaucoup moins de temps.

 

- Faut le comprendre, Kelly… il a pas seulement envie de faire avancer les choses, il a aussi envie d’accomplir quelque chose de fort. Je crois qu’il se sent moins utile que nous deux dans l’aboutissement de notre projet...

 

- Moins utile que nous deux ? Tu rigoles ? Enfin, dans ton cas c’est vrai, c’est même à toi qu’on doit quasiment tout, mais que moi ?

 

- C’est quand même toi qui as été affronter la Forêt Déconseillée pour récupérer le Grand livre des Pentacles… rappela Naomi. Et c’est toi qui nous a lancé dans cette aventure, c’est ta grande idée.

 

Cette dernière vérité fit naître chez Kelly une légère gêne.

 

- Je… Mimi, j’espère que vous faites pas tout ça uniquement parce que c’est moi qui vous le dit…

 

- Non, bien sûr que non, Kelly, la rassura Naomi. Mais justement, il faut laisser John s’investir pleinement. Si on le laisse pas apporter sa contribution, on va le vexer.

 

Un peu confuse, Kelly accepta. Elle ne vint plus s’immiscer dans le travail de John, en dépit du fait que ses expériences se soldaient par de petits accidents, comme des explosions, des fumées malodorantes. Ces diverses mésaventures auraient pu attirer l’attention si un événement cataclysmique n’avait pas eu lieu à la mi-mai.

 

Au petit matin, toute la population de l’école avait été tirée du sommeil par de vastes effluves nauséabonds, pires que le plus répugnant des refoulements d’égouts, qui avaient envahi tous les bâtiments. Dans le dortoir des filles des Dragondebronze, ce fut la pagaille :

 

- Raaah, c’est atroce !

 

- Ça sent encore plus mauvais que l’haleine de mon mec…

 

- Mais qu’est-ce qui pue comme ça ?

 

Kelly regarda par sa fenêtre et hoqueta de surprise en apercevant le Lac Caca d’Oie. Toute son eau avait pris une couleur brune-vert sans équivoque. Elle ouvrit la fenêtre, et eut la confirmation que c’était de là que provenait cette odeur immonde. Les élèves s’habillèrent en toute hâte et sortirent de la tour de Dragondebronze. Ils croisèrent dans les couloirs du château leurs camarades des autres maisons qui, comme eux, sortaient s’enquérir de la situation. Toute la population de Lettockar traversa la cour et le parc, sous la forme d’une foule compacte qui se pinçait le nez, et se massa près des rives du lac. L’eau était devenue épaisse, boueuse, quoiqu’on aurait sincèrement aimé que ça soit de la boue qui l’ait changée ainsi. Toutes les mouches de la contrée semblaient s’être données rendez-vous à cet endroit. Le Mégamorphe Centroïde du Jura flottait misérablement à la surface, amorphe, sa tête goitreuse aux yeux révulsés plus flasque que jamais : on aurait pu croire qu’il était mort s’il n’avait pas continué à pousser ses gémissements agaçants.

Doubledose et tout le personnel s’étaient rassemblés en première ligne pour toiser le désolant spectacle. Entre deux bouffées de son cigare, le directeur déclara :

 

- Le lac de l’école entièrement infecté par une diarrhée du Mégamorphe Centroïde. Une telle catastrophe écologique, ça n’est jamais arrivé dans l’histoire de Lettockar !

 

- Si, une fois, au XVIIe s… intervint Jar Jar Binns.

 

- On s’en fout, Jar Jar ! répliqua Grog.

 

Les professeurs y allaient tous de leurs commentaires, à l’exception de Fistwick, curieusement mutique, qui observait le Édouard Balladur d’un regard perçant.

 

- OH, FERMEZ VOS GUEULES UN PEU ! tonna Doubledose à ses enseignants.

 

- Monsieur le directeur, on se demande tous : qu’est-ce qu’on va faire ? intervint un préfet de PatrickSébastos, qui accompagnait Pourrave. Parce que là, c’est juste irrespirable.

 

- On a pas le choix, répondit Doubledose, il va falloir vidanger et nettoyer toute l’eau du lac. Le Mégamorphe va crever, à ce rythme-là…

 

- C’est pas grave, hein ! leur lança John depuis l’arrière de la foule, par pur réflexe.

 

- Qui t’a demandé ton avis, toi ? 10 points de moins pour Dragondebronze !

 

- Et les autres animaux dans le lac ?

 

- La plupart a déjà dû migrer par un des affluents du lac dans la Forêt Déconseillée… pour ceux qu’il reste, on va essayer de les sauver, mais on va en perdre, c’est certain.

A ces mots, Doubledose lança le peu qu’il restait de son cigare dans le lac souillé : l’eau était devenu si acide que le mégot fut intégralement dissous à la seconde même où il la toucha.

 

S’enclencha alors ce qui était peut-être bien la plus grande opération d’assainissement qu’aient connu aussi bien le monde des sorciers que celui des moldus. Les professeurs ne trouvèrent pas de charme de nettoyage suffisamment puissant pour purifier directement une telle étendue d’eau : aussi, en quelques jours, le lac fut entièrement vidé. On disait que les professeurs se relayaient pour nettoyer de prodigieuses quantités d’eau transférées via de puissants sortilèges dans le désert du nord. Apparemment, le Mégamorphe avait mangé quelque chose de très laxatif, et, en une nuit, avait mazouté le Lac Caca d’oie tout entier. Mais personne ne s’était décidé à examiner ses déjections pour en découvrir la cause. En attendant que le monstre soit déplacé dans un bassin en train d’être creusé un peu plus loin, les élèves de sixième années furent, à leur grande irritation, chargés de l’arroser en permanence à l’aide d’un sortilège qui projetait un jet d’eau, pour qu’il ne se dessèche pas.

 

- Il fait chaud, dans le métro ! lançait régulièrement le Mégamorphe pendant ces séances d’hydratation.

 

Quand il fut totalement vidé, le lac laissa place à une véritable vallée, au sol couvert de terre humide, de sédiments en tout genre et d’algues de multiples couleurs (dont un bien curieux fuchsia près de la rive sud). Randonner dans le lac asséché dont on pouvait à présent explorer le fond était devenu une distraction parmi les élèves durant leur temps libre. Kelly, John et Naomi l’avaient fait, eux aussi. En faisant abstraction des carcasses de poissons et de diverses créatures magiques aquatiques, l’excursion n’était pas désagréable. Ils visitèrent un jour un endroit foisonnant de coquillages très particuliers…

 

- Oooooh ! Des Palourdingues ! s’exclama Carmen Elicia, qui se promenait avec eux.

 

Il s’agissait de palourdes grises et scintillantes, grandes comme des valises, qui s’entassaient par poignées au fond du Lac Caca d’Oie depuis l’origine. En les approchant, les plus jeunes élèves découvrirent que ces coquillages avaient la faculté de parler - dieu seul savait comment. Et bien évidemment, le genre de répliques qu’elles proféraient de leurs voix grasses et masculines étaient à l’origine de leur nom :

 

- J’ai le cigare au bord des lèvres, moi !

 

- Se coucher tard nuit !

 

- Il est comme mes couilles celui-là, toujours entre mes pattes !

 

Elles se mettaient aussi à siffler quand des filles passaient près d’elles. D’après les dires, elles constituaient la nourriture préférée du Mégamorphe. Il y en avait une gigantesque, brillante comme l’argent, qui trônait au milieu d’une fosse, à peu près au centre du lac. Entourée d’une véritable pelouse de ses semblables, elle faisait facilement cinq mètres de haut, et contrairement aux autres, elle demeurait fermée, et totalement silencieuse. Des élèves plus âgés, qui les avaient étudié en Gestion de Bestioles, leur expliquèrent que c’était la Palourdingue Dominante, d’où sa différence de taille presque aberrante avec ses congénères. En revanche, le fait qu’elle restait hermétiquement close demeurait inexpliqué…

 

- Poussez-vous, bande de tire-au-cul !

 

Viagrid s’avançait d’un pas décidé, avec dans les mains un couteau à huître si grand que lui même avait du mal à le porter. Déterminé à s’offrir un colossal repas aux fruits de mer, il grimpa jusqu’à la Palourdingue Dominante, et essaya de l’ouvrir avec. Mais elle était si robuste et si solidement fermée qu’après plusieurs tentatives infructueuses, l’énorme lame se brisa comme du verre. Ses éclats tombèrent dans les bouches des Palourdingues ordinaires. Les coquillages qui entouraient leur alpha firent alors claquer sèchement et violemment leurs mâchoires d’un air menaçant. Apeuré, Viagrid sursauta, manqua de tomber lamentablement et détala à toute vitesse loin des crustacés, tel un lapin d’une tonne. John, Naomi et Kelly ressentirent comme beaucoup d’autres un relent d’affection pour les Palourdingues.

 

Le nettoyage du lac fut tant au centre des préoccupations du personnel que John, Naomi et Kelly n’eurent plus à craindre d’attirer l’attention avec leurs allées récurrentes dans les catacombes. John et Kelly purent contempler le pentacle que Naomi avait commencé à tracer. Il progressait lentement (car pour qu’il fonctionne, il fallait le creuser profondément dans le sol) mais sûrement : il était divisé en trois parties, chacune barrée par deux espèces de grandes virgules, et diverses formes (triangles, idéogrammes, formules en latin,) dessinées pour le moment à la craie, attendaient d’être creusées.

 

- Tu vois ? dit un jour Naomi à Kelly – John faisait une autre tentative de la potion de Rétrécissement dans son coin. J’ai tracé trois cercles, un pour chaque personne qui aura le droit de l’utiliser. Quand il sera complètement terminé, on versera quelques gouttes de notre sang, et si tout se passe bien, nos noms apparaîtront sur les compartiments sur le pourtour du cercle principal.

 

- Et donc, on est sûrs que c’est sans danger ?

 

- C’est pas terminé, mais je sais que je suis sur la bonne voie. Observe.

 

Naomi sortit de son sac un morceau de parchemin. Du coin de l’œil, Kelly vit qu’il s’agissait d’un devoir maison d’histoire de la magie, que Jar Jar Binns avait corrigé et rendu le matin même – elle-même avait récolté un 7/20 pour lequel elle ne ressentait guère de honte. Naomi donna un petit coup de baguette magique sur sa copie, et le parchemin redevint vierge. Puis, elle le chiffonna et le jeta dans le vortex avec un calme déconcertant. Par réflexe, Kelly fit un bond en arrière : elle se souvenait on ne peut mieux que la dernière fois que l’un d’eux avait jeté quelque chose dans la spirale lumineuse, il avait quasiment déclenché un séisme. Mais cette fois-ci, ni le sol ni le plafond ne tremblèrent, les cristaux n’émirent aucune lumière inquiétante. Les catacombes demeurèrent parfaitement paisibles. Kelly sourit d’un air impressionné : le passage vers Poudlard était sécurisé, désormais.

 

- Par la barbe de Merlin ! Ça, Daniel n’y est arrivé que lors de son dernier jour, s’exclama une voix sépulcrale derrière elles.

 

Kelly et Naomi sursautèrent sous la surprise et poussèrent simultanément un petit cri. Joe le Troué observait le cratère avec intérêt par-dessus leurs têtes.

 

- Bordel, Joe ! dit Kelly d’une voix sifflante. Ne faites plus jamais ça !

 

Le fantôme regarda d’un air appréciateur la spirale de lumière. Kelly s’attendit à ce qu’il demande ce que c’était, comme il le faisait très souvent, mais pour une fois, il semblait s’en être souvenu puisqu’il resta muet.

BOUM !

Joe, Kelly et Naomi se retournèrent. Derrière eux, au fond des catacombes, d’épais panaches de fumée s’échappaient du chaudron de John. Ce dernier se mit à tousser bruyamment. Entre deux nuages noirâtres, son visage couvert de suie apparut et cria à l’intention de ses amies :

 

- Tout va - kof kof ! - très bien ! Je l’ai fait exprès.

 

Les jours passèrent. Le jeudi 1er juin, les première année avaient un cours d’astronomie. Le temps était idéal pour l’observation des étoiles : un joli ciel bleu sans nuages, les astres argentés parfaitement visibles, et surtout, l’air était redevenu respirable. Le cours d’astronomie, qui se déroulait comme toujours fenêtres ouvertes, étaient autrement plus supportable que les précédents du fait que l’odeur pestilentielle du lac s’était dissipée. En effet, son assainissement touchait à sa fin : le Balladur géant n’allait pas tarder à y être replacé. Les élèves réglaient donc leurs télescopes l’esprit léger, à l’exception de John qui, à cause d’une de ses potions de « Rétrécissement » avait les sourcils anormalement longs et frisottés. Par amitié pour lui, Kelly s’était retenue d’éclater de rire en public.

Mais le cours fut soudainement perturbé lorsqu’un élève d’Ornithoryx poussa une exclamation ahurie.

 

- D… dehors ! Regardez dehors ! Devant le château ! s’écria-t-il.

 

Tous les regards se détournèrent du ciel et se posèrent sur l’endroit indiqué. Tous les élèves eurent alors exactement la même réaction que leur camarade. Devant l’enceinte de Lettockar s’élevait une gigantesque sphère brillant sous la lune. Elle roulait sur l’herbe, lentement, avec grâce, effleurant le rempart de pierre. En voyant sa surface ondoyer, les témoins de la scène réalisèrent qu’elle était entièrement faite d’eau. Une ombre plus énorme qu’un cachalot, légèrement déformée, flottait à l’intérieur : elle était d’une forme humanoïde, mais avec des mains griffues et affublée d’une longue queue pointue. C’était le Mégamorphe.

Soudain, une série de gloussements triomphants se fit entendre depuis la cour du château. Les première année tournèrent le regard et y virent avec stupeur le professeur Fistwick, brandissant sa baguette tel un chef d’orchestre, face à l’immense sphère d’eau dans laquelle le Balladur géant se tortillait. Apparemment, c’était lui qui l’avait créée et la contrôlait. Ce tour de magie ahurissant portait bien sa marque. Tout à coup, la porte d’entrée s’entrouvrit, et un individu affolé se rua à travers la cour. On reconnut la voix de Suppurus Grog s’écrier :

 

- Fistule !! Nooooooooooooooon !!

 

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? répondit Fistwick, sincèrement étonné.

 

Il ne fut déconcentré rien qu’un court instant. Et ce fut le drame.

 

La gigantesque bulle d’eau éclata. Dans un bruit apocalyptique, des trombes d’eau grandes comme des immeubles déferlèrent, tandis que le Mégamorphe, subitement privé de son élément, s’écroulait lourdement sur l’herbe. Ce ne fut que par miracle que Fistwick évita d’être aplati comme une crêpe par son énorme masse, et Grog eut tout juste le temps de s’entourer d’un bouclier magique pour se protéger des flots. Les rouleaux en furie frappèrent le château, et la porte d’entrée pourtant solide céda avec fracas : la marée s’engouffra dans le fort, et depuis la tour d’astronomie, on entendit aussitôt des cris s’élever depuis tous les étages. Les première année sautèrent de leurs sièges et se précipitèrent hors de la salle de cours.

 

- Non mais dites donc, bande de vauriens, le cours n’est pas terminé ! leur lança le professeur Morgana d’un ton outré.

 

Mais personne ne lui prêta la moindre attention. Les élèves se bousculèrent dans les escaliers pour arriver à la mezzanine qui surplombait le hall d’entrée, déjà noire de monde, et ne purent que constater le désastre. Tout le rez-de-chaussée était complètement inondé : hall, aile gauche, et même la Cantina Grande avait été infiltrée. Diverses choses flottaient, à la dérive, dont le professeur Pourrave, qui, ne se rendant apparemment pas compte qu’il avait pied, faisait la planche sur l’eau. Les statues aztèques, paniquées, avaient quitté leurs socles et s’étaient recroquevillées pêle-mêle au beau milieu de l’escalier, oubliant momentanément leur rivalité. De nombreuses personnes erraient dans le hall, l’eau jusqu’au-dessus des genoux, totalement stupéfaites. Fistwick s’était décidé à rentrer dans le castel, et observait l’étage submergé avec un embarras assez limité, et pourtant Viagrid avait déjà rejoint Grog pour l’enguirlander. Peu après, McGonnadie arriva à son tour depuis les étages supérieurs. Par-delà la grande porte d’entrée, on entendait le Balladur géant gémir :

 

- La politique pour moi, c’est la vérité !

 

- Fistule, y’a plus de mots !! rugit McGonnadie en s’avançant vers Fistwick. Par le soutien-gorge de la fée Morgane, qu’est-ce que tu as foutu ?

 

- Calmez-vous, je vais vous expliquer, répondit tranquillement l’accusé. J’ai voulu tester ma dernière invention : le sortilège Hydrosph’Air. Une sorte de sortilège Têtenbulle inversé : en les entourant d’une bulle d’eau, ça permet aux créatures aquatiques de se déplacer en plein air, sur la terre ferme. Ça vous en bouche un coin, pas vrai ?

 

- Et tu pouvais pas tester ça sur une anguille, trou de balle à la sauce tartare ? s’énerva Grog. Ou alors sur un thon, c’est pas ça qui manque à Lettockar !

 

- En plus, ça sert à rien, le Mégamorphe Centroïde du Jura est une créature amphibienne ! renchérit Viagrid.

 

- Et dire que je croyais que t’avais atteint ton maximum le jour où tu as essayé de déclencher la révolution mondiale avec des souris-dragons, grommela McGonnadie. Non mais regarde-moi ça… on patauge ! Et pas que dans ta connerie !

 

- Et c’est encore pire au sous-sol ! grogna Grog. Au cas où tu l’aurais oublié, c’est là que se trouvent les quartiers des Becdeperroquet !

 

- Bah, ils vont prendre un bain de minuit, quoi… rétorqua Fistwick, le plus sereinement du monde.

 

- En plus, j’avais laissé des potions à infuser dans des chaudrons, dans un des cachots, elles sont complètement gâchées, maintenant !

 

- Tu peux t’en prendre qu’à toi-même, Suppurus, c’est toi m’a déconcentré ! Mais oui ! Sans ton intervention, j’aurais maintenu mon sortilège et j’aurais pu renvoyer le Mégamorphe d’où il venait. Moi, je ne vois qu’une chose, c’est que ça confirme ce que je dis depuis des années en réunion : il faut appliquer un sortilège d’Impassibilité sur les murs du château.

 

- Mais t’as jamais proposé d’appliquer un sortilège d’Impassibilité sur les murs du château... dit McGonnadie dans un soupir exaspéré. Et encore moins en réunion…

 

- Si, si : lors de mes réunions avec moi-même.

 

Voyant qu’il était impossible de lui faire entendre raison, les autres professeurs cessèrent de lui adresser la parole et se bornèrent à le bombarder de regards noirs. Mais peu après, Madame Freyjard arriva dans le hall, sans son habituel balai. Bien des yeux se posèrent sur elle, et pour une fois, pas pour admirer sa beauté. Manifestement démoralisée, elle parcourait le rez-de-chaussée inondé avec lenteur. Soudainement, elle se stoppa, et son regard se perdit dans la contemplation de son reflet. Son visage était fermé, marqué d’une impassibilité qui avait quelque chose d’inquiétant. En la voyant, Fistwick parut moins à l’aise. Il s’approcha très prudemment d’elle, lui effleura l’épaule du pommeau de sa canne et lui dit d’une voix veloutée :

 

- Ah, oui, Madame Freyjard, j’espère que vous ne m’en voulez pas trop ?

 

La concierge fit alors volte-face et lâcha un mugissement strident sur Fistwick. Son visage sculptural s’était métamorphosé. Sa bouche ressemblait à présent à un bec de rapace, ses yeux étaient écarlates, et pour parfaire la vision horrifique, des ailes couvertes d’écailles avaient jailli de ses épaules et s’étaient déployées en un clin d’œil. La Vélane était furieusement moins sexy. Sans crier gare, elle cracha une vague de feu qu’elle vomit sur le costume de Fistwick. Bien qu’ils fussent à l’abri sur la mezzanine, tous les élèves qui voyaient la scène reculèrent d’effroi. La gerbe de flammes magiques s’éteignit très curieusement en une seconde, et laissa apparaître un Fistwick en guenilles fumantes. Madame Freyjard le toisa avec une colère condescendante. Le professeur de sortilèges était tétanisé. Ses vêtements chics étaient en lambeaux, il était raide au point de ne plus bouger d’un millimètre, et ses yeux pourtant petits étaient si exorbités qu’ils avaient chacun atteint la taille d’une balle de ping-pong. Sidérés, ses collègues choisirent de l’abandonner à la concierge furibarde et déguerpirent sans demander leur reste. Kelly et les autres élèves, quant à eux, étaient aussi terrifiés que réjouis.

Tout à coup, une grosse voix, accompagnée d’un bruit de pas lourds, se répercuta avec force dans tout le château.

 

- FISTULE FISTWICK !!

 

Le professeur Doubledose déboulait depuis son donjon, toutes griffes dehors. A son passage, les élèves effrayés se plaquaient contre les murs pour éviter de se faire violemment culbuter par le directeur furieux. Doubledose descendit l’escalier du hall en trombe - d’un geste désinvolte de baguette, il fit imploser quatre statues de guerriers jaguars qui voulurent s’interposer – en continuant de carboniser Fistwick du regard.

 

- Ça y est, cette fois, il va se faire renvoyer ! chuchota Kelly à ses voisins d’une voix triomphante.

 

- TU AS CINQ SECONDES POUR T’EXPLIQU…

 

Mais, arrivé en bas des escaliers et au bord de l’eau, Doubledose s’interrompit. La vision de Madame Freyjard métamorphosée en créature de cauchemar, devant un Fistwick au regard presque implorant, dont le costume commençait beaucoup trop bas et finissait beaucoup trop haut, effaça de son visage sa colère noire et lui fit même ébaucher un sourire acerbe.

 

- Mmmmh… on en parlera plus tard, marmonna-t-il.

 

Il n’ajouta rien, il ne poussa même pas une de ses gueulantes. Il se contenta de regarder avec moquerie son professeur de sortilèges. Fistwick n’eut qu’à tourner les talons et repartir tout penaud dans ses quartiers. Madame Freyjard le suivit de son regard venimeux, tandis que ses ailes écailleuses se rétractaient et que son visage retrouvait sa beauté initiale. Naomi eut un affreux fou rire nerveux avant d’éclater en sanglots, sous les yeux médusés de Kelly et John. Toujours souriant, Doubledose caressa amoureusement sa baguette magique, et lança à la cantonade :

 

- Bon ! Des courageux pour m’aider à faire rouler le Balladur jusque dans le lac ?

 

Chapitre 18 : Greenhouse burning down by AA Guingois

 

18. Greenhouse burning down

 

Le rez-de-chaussée fut laborieusement siphonné durant la nuit. On parla de l’événement durant des jours, surtout que les murs suintaient et que l’humidité emboucanait l’entrée. Fistwick s’était vu confisquer sa baguette magique par Doubledose, qui lui avait interdit de faire la moindre forme de magie jusqu’à nouvel ordre. Le professeur de sortilèges avait beau répéter que c’était la pire punition qu’on puisse lui infliger, Kelly estimait qu’un personnage aussi dangereux devrait être tout bonnement neutralisé et enfermé dans un endroit horrible que personne ne songerait à approcher. La France, par exemple.

Le mois de juin était le mois de tous les examens. Kelly sentait assez bien les épreuves à venir : récemment, ses résultats en classe étaient bons. En métamorphose, elle avait réussi sans problème à changer un hamster en cendrier ; en sortilèges, elle faisait faire la roue à un bec bunsen ; en potions, ils terminaient l’année en étudiant les mixtures agissant sur l’odorat, et sa solution Pifdechien lui avait permis de se rendre compte à un kilomètre à quel point Milosz Wavarum sentait la sueur. Les professeurs leur fournissaient conseils, consignes et « encouragements », chacun à leur manière.

 

- Les examens de première année sont des épreuves que seuls les cons pourraient rater : autrement dit, je m’attends à ce que vous redoubliez tous, leur déclara Fistwick.

 

Il était renfrogné et encore plus désagréable que d’habitude. Pour passer ses nerfs, il en faisait voir de toutes les couleurs au malheureux Joe le Troué.

 

- Hé Joe, j’ai un trou de mémoire, vous pourriez me rappeler comment on remonte sa braguette ? Oh, vous êtes amnésique ? Vous devriez boire pour oublier, persiflait-il. Ah et au fait, j’attends avec impatience la sortie de vos mémoires.

 

Il y avait aussi la fois où il lui avait fait croire que des Moldus armés d’aspirateurs allaient attaquer Lettockar au petit matin, et qu’ils étaient sans défense car, comme il en était le parfait exemple, quelqu’un avait volé toutes les baguettes magiques de l’école. Joe s’était terré dans un placard à balai pendant trois jours, car dès le deuxième, il avait oublié pourquoi il était là, se souvenant simplement qu’il fallait impérativement qu’il se cache.

Les journées suivantes se déroulèrent normalement, le seul événement notable étant Doubledose annonçant lors d’un dîner qu’il s’absentait pour une dizaine de jours. Pour plus de sécurité, il emportait la baguette de Fistwick avec lui. Le lendemain, durant ce qui était un des derniers cours de balai volant, Naomi annonça à John et Kelly une très bonne nouvelle : elle avait achevé le pentacle de transport vers Poudlard. Elle se livra à une longue explication en attendant que Madame Binouze donne l’ordre de faire lever les balai volants.

 

- … et c’est là que je me suis aperçue de mon erreur dans mon plan d’origine, chuchotait-t-elle à Kelly, qui était sa voisine de gauche. Comme je le disais, les losanges à l’intérieur des branches incurvées maintiennent la continuité du passage entre le point de départ et la destination : donc ceux que j’avais tracés entre les branches et les cercles concentriques étaient inutiles. Si ça se trouve, ils auraient même pu compromettre l’enchantement en rajoutant des symboles superflus !

 

- Évidemment, répondit Kelly, qui n’avait strictement rien compris. Donc, tu certifies que le pentacle de téléportation est prêt ?

 

- Oui… et ça fait du bien parce que… j’ai tellement douté que j’y arrive un jour… marmonna Naomi en prenant malgré elle sa voix timide et mal assurée.

 

- Mais bien sûr que tu allais y arriver, Mimi, dit aussitôt Kelly d’un ton apaisant. Et la potion de Rétrécissement ? demanda-t-elle en baissant la voix.

 

- Euh… pas encore...

 

John se tenait un mètre plus loin. Il avait l’air impassible, mais Kelly n’était pas sûre qu’il ne les avait pas entendues. Un peu gênée, elle dit précipitamment :

 

- C’est pas grave, on a encore du temps ! C’est déjà une super nouvelle, Naomi.

 

- Il faudrait quand même qu’on ait fini dans pas trop longtemps… admit-elle, soucieuse. Si on termine l’année sans que le pentacle soit prêt… il peut se passer n’importe quoi pendant l’été…

 

- Ça suffit les bavardages, là-bas ! aboya Madame Binouze. Allez les Dragondebronze, on décolle, vous allez me faire deux tours de terrains pour commencer.

 

- Debout ! firent les élèves.

 

Le balai de Kelly fila tout droit dans sa main tendue. Enthousiaste, elle l’enfourcha aussitôt, donna un coup de pied sur le sol et entama son tour de piste. Elle resta en tête du peloton durant tout le cours. C’était le seul où elle surpassait Naomi. D’ailleurs, aujourd’hui elle surpassait tout le monde, car Gudrun, la meilleure dans cette matière, était absente pour maladie. Quant à Martoni, elle en était encore à ramer à faire simplement lever son balai. Kelly ne se priva pas de lui adresser des sourires goguenards en la toisant depuis les airs dès qu’elle en avait l’occasion.

 

- T’es fière de ton petit talent au balai, hein Powder ? lui lança Martoni avec hargne vers la moitié du cours, lorsqu’elle termina un exercice bien longtemps après Kelly.

 

- Tu peux parler toi, avec ton crin-crin qu’on doit supporter dans la salle commune… argua Kelly.

 

- Bah au moins, c’est mon truc à moi. Savoir bien jouer du violon, c’est vraiment un art. Alors que savoir faire voler un balai, plein de gens le font, c’est surfait.

 

- Tiens tiens, mademoiselle la chouchoute assume pas qu’elle est juste pas foutue de faire se lever un balai après un an de cours ?

 

Piquée au vif, Martoni voulut se jeter sur elle. Malheureusement, elle tira son balai vers le haut de façon très maladroite et perdit totalement l’équilibre. Elle fit un misérable tonneau autour du manche pour ne pas chuter lamentablement. Kelly éclata de rire. Martoni se releva péniblement sur son balai et gronda de rage.

 

- Ouais ben, en attendant c’est pas en faisant joujou avec un balai qu’on devient une vraie sorcière, déclara-t-elle d’un ton acide. Je préfère être plus douée avec ma baguette, comme c’est le cas.

 

Énervée, Kelly tira sur le manche de son balai pour s’élever dans les airs et s’éloigner de Martoni. Les propos de cette idiote se répétaient dans sa tête. Kelly en avait assez de ses airs supérieurs. Plus douée avec sa baguette… qu’est-ce qu’elle en savait, d’abord ? Aux dernières nouvelles, Martoni n’avait pas spécialement de meilleurs résultats qu’elle en cours. Elle l’avait eue une fois avec son sortilège de jus de citron, d’accord, mais elle l’avait eue par surprise. Et des sorts, Kelly en connaissait quelques-uns, maintenant… alors, pourquoi laisserait-elle Martoni l’insulter comme ça ?

 

A la fin du cours, Kelly laissa John et Naomi partir devant, en précisant qu’elle avait quelque chose à faire, qu’elle ne pouvait pas encore révéler. Quand elle eut franchit l’entrée du château, au lieu de continuer tout droit, elle fit un pas de côté, s’adossa contre le mur, et attendit, les bras croisés. Peu de temps après, elle vit Martoni franchir le seuil à son tour, sans la voir. Kelly la laissa parcourir quelques mètres, puis l’apostropha :

 

- Eh, Martoni.

 

Martoni se retourna. En voyant Kelly s’avancer vers elle, le pas décidé et les yeux flamboyants, elle se raidit. Elle regarda tout autour d’elle d’un air légèrement inquiet, comme si elle cherchait du soutien quelque part, mais il n’y avait personne. Stephen était déjà parti, apparemment. Kelly ne s’arrêta que tout près d’elle. La fixant droit dans les yeux, elle lui dit à voix basse :

 

- J’ai pensé à ce que tu m’as dit… sur tes soi-disant supers dons en sortilèges...

 

- C’est bon, là, lâche-m…

 

- Tais-toi, coupa Kelly. Qu’est-ce que tu dirais vérifier ça, à la loyale ? Un duel de sorcières, voilà ce que je te propose. En bonne et due forme. Demain soir, à minuit, après l’astronomie. Qu’on voit qui sait le mieux se servir de sa baguette.

 

Martoni fut désarçonnée un court instant. Puis, son visage s’illumina lentement d’une joie perverse, et son sourire dévoila toutes ses dents. Kelly eut un haut-le-cœur tellement c’était malsain.

 

- J’aurais pas eu une meilleure idée, murmura Martoni. Ça m’étonne carrément de toi. J’accepte… qui sera ton second ?

 

- Mon quoi ?

 

- Ton second. Le sorcier qui prend ta place si tu es vaincue. Tu ne sais même pas ça ? Et tu parles de duel de sorcellerie… grinça-t-elle avec suffisance.

 

- J’ai pas besoin d’un second, puisque que je vais te battre, répliqua nonchalamment Kelly.

 

Le teint de Martoni devint cramoisi. Son visage fut soudainement agité de tics qui indiquaient clairement qu’elle cherchait une réplique cinglante à envoyer, mais rien ne lui vint. Finalement, après un silence, elle dit simplement entre ses dents, le souffle court :

 

- Très bien. Moi non plus, je n’ai pas besoin d’un second. Où est-ce qu’on se retrouve ?

 

- Qu’est-ce que tu dis de la serre n°1 ? Elle n’est jamais fermée.

 

- Ça me va. A demain s...

 

Martoni eut une hésitation, puis rectifia avec un sourire mielleux :

 

- Non, je vais pas te souhaiter à demain soir : je suis sûre que je te verrai pas, parce que tu vas te dégonfler.

 

Kelly afficha un rictus et lui fit un salut pompeux et ironique. Martoni lui sourit aussi d’un air sarcastique, puis elles se tournèrent le dos dans un mouvement théâtral et repartirent chacune de leur côté. Kelly alla ensuite retrouver Naomi et John, qui étaient d’ores et déjà en train de déjeuner dans la Cantina Grande.

 

- Ah, te voilà ! dit John. Qu’est-ce qui t’a retenue ?

 

- Je parlais à Martoni.

 

John et Naomi la regardèrent avec appréhension. Lorsque Kelly s’entretenait avec Martoni, ça n’annonçait rien de bon. Kelly eut un grand sourire rusé. Elle frémissait d’excitation. Elle baissa la voix et ajouta :

 

- Je l’ai défiée en duel de sorcellerie. On va s’affronter demain soir dans la serre n°1.

 

Elle s’était imaginée que ses amis auraient l’air impressionnés, qu’ils lui souhaiteraient tout de suite bonne chance, voire lui donneraient des conseils. A la place, ils furent frappés de stupeur.

 

- Quoi ? Kelly t’es pas sérieuse ?

 

- Mais… évidemment que si ! dit-elle, étonnée.

 

- C’est totalement interdit ! s’exclama Naomi d’une voix sifflante. Tu te rends compte que tu vas violer je ne sais combien d’articles du règlement ? Les élèves n’ont pas le droit de circuler dans les couloirs la nuit en semaine, tu dois savoir cela ! On n’a pas le droit de se livrer un duel de sorcellerie, en tout cas pas sans autorisation – et je pense pas qu’on te la donnera ! Et même si Pourrave ne ferme jamais ses serres, c’est aussi interdit de se rendre dans les salles de classe en dehors des cours…

 

- Pfff, et alors ? s’amusa Kelly avec décontraction. Le règlement, on s’essuie avec depuis des mois, au cas où tu l’aurais pas remarqué…

 

- Kelly, je sais bien que tu détestes Martoni, mais là c’est quand même méga risqué, fit remarquer John. Si vous vous faites surprendre, les profs vont vous pulvériser…

 

- Sans parler des dommages que tu vas subir ! ajouta Naomi d’une voix anxieuse. J’ai pas envie de te retrouver à l’infirmerie…

 

- Ah, parce que c’est forcément moi qui vais finir à l’infirmerie ? interrogea impérieusement Kelly, profondément blessée. Tu penses que je suis incapable de la battre ?

 

- Pas du tout ! dit Naomi en rougissant. Mais ça vaut pas le coup de prendre le risque… tu en prends déjà tellement rien, qu’en te rendant en douce dans la serre !

 

- Kelly, laisse tomber ça, conseilla John. Va voir Martoni et annule votre rendez-vous.

 

- Quoi ? Mais je vais passer pour une mauviette !

 

- Ça dépend comment tu tournes ça… récusa John avec patience. Si tu trouves une bonne excuse… on peut en inventer une ensemble, si tu v…

 

- Hors de question que je me dégonfle devant Martoni ! trancha Kelly avec fougue.

 

- Mais qu’est-ce qu’on s’en fout, puisque dans quelques temps, tu la reverras plus jamais ? gémit Naomi.

 

Kelly se tut. Elle avait momentanément oublié cette donnée. Déstabilisée, elle regarda John, qui hocha la tête en signe d’approbation. Ceci lui causa une expression fort mécontente. Naomi l’attrapa par la manche et l’implora :

 

- Kelly, promets-moi que tu n’en feras rien !

 

Kelly retroussa les lèvres. Lorsqu’elle voulut répondre, elle fut interrompue, ou plutôt sauvée par le gong : un élève de septième année très stressé s’entraînant pour ses épreuves d’ASPIC se transforma lui-même par erreur en hippopotame et, pris de panique, sema la pagaille dans toute la Cantina Grande. John et Naomi en oublièrent ce dont ils parlaient avec Kelly.

 

Durant toute le reste de la journée et celle du lendemain, elle ne cessa de penser à ce duel de sorcellerie. Lorsqu’elle l’avait provoqué, elle était débordante de certitude et de confiance, maintenant elle était rongée par l’hésitation. Il était vrai qu’elle risquait gros. Toutefois, l’idée de se défiler la répugnait toujours autant, de même que l’avalanche de moqueries que Martoni déclencherait. Elle avait déjà affirmé que Kelly se dégonflerait, alors si en plus elle lui donnait raison ! Mais sa réputation et son image lui importaient-elles réellement ? Ce que Naomi lui disait, comme quoi de toute manière elle n’entendrait bientôt plus parler de Martoni… elle y songeait, il y avait une grande part de vérité là-dedans… mais en réalité, cela avait exactement l’effet inverse : elle avait envie plus que jamais de régler ses comptes avec elle avant de lui dire adieu. Pour partir de Lettockar en beauté, sur un coup d’éclat. Elle se voyait mal passer à côté d’une unique et magnifique occasion de lui faire ravaler son arrogance qui lui tapait sur le système depuis la rentrée…

Si Kelly avait choisi de fixer son duel avec Martoni après l’astronomie, c’est parce qu’il n’y aurait rien de suspect à la croiser dans les couloirs en pleine nuit. Durant tout le cours de Morgana (qui, du fait de la chaleur estivale, portait une tenue très légère qui n’était pas sans déplaire aux garçons), elle tâcha de rester neutre, décontractée, et surtout de ne pas regarder Martoni ou de faire un quelconque geste qui aurait pu trahir auprès de John et Naomi son intention d’aller se battre avec elle. Quand le cours prit fin et que tout le monde quitta la tour d’astronomie pour aller dans les salles communes, elle se laissa submerger par le flot des quatre maisons d’élève de première année, pour finir en toute fin de cortège, jusqu’à ce que tout le monde lui ait tourné le dos et ne puisse plus la voir. Martoni avait déjà disparu… s’était-elle ruée vers la serre, ou était-elle partie se cacher ? Elle-même devait trouver un coin tranquille en attendant qu’il soit minuit : elle trouva l’endroit idéal dans un passage secret caché derrière une tapisserie de l’aile gauche du château. Elle représentait Philippe Gilluc, fondateur de la maison PatrickSébastos, appuyé sur un long bâton dont la tête était en forme de croissant de lune. Combien de temps John et Naomi mettraient à s’apercevoir que Kelly ne les avait pas suivis, elle n’en savait rien. Mais elle savait qu’ils ne se lanceraient pas à sa poursuite… Naomi avait trop peur de se faire pincer, et John, bien que désapprobateur, n’irait pas jusqu’à l’empêcher de faire ce qu’elle avait envie de faire.

 

Quand il fut minuit moins dix, elle sortit du passage secret et se rendit dans le hall, où elle découvrit, contrariée, que la grande porte d’entrée avait déjà été scellée. Elle vit que la porte de la Cantina Grande, en revanche, était entrouverte, et qu’un vacarme retentissait à l’intérieur. Kelly y jeta un œil : la Kagoule était occupée à échapper aux armures de samouraï qui tentaient de la couper en tranches après qu’elle se soit amusée à renverser les tables et les chaises et à faire tomber les lampes à huile flottantes. Cela lui donna une idée : profitant du désordre, elle se glissa discrètement vers les fenêtres qui donnaient sur le parc, en ouvrit une et se laissa tomber en douceur dehors. Quand quelqu’un viendrait fermer la Cantina Grande, personne ne s’étonnerait qu’une fenêtre soit restée ouverte au vu du capharnaüm général. Elle se rendit sans traîner vers la serre n°1. Par chance, il n’y avait personne dans le parc. Elle poussa doucement la porte, et l’entrouvrit légèrement, juste assez pour que son corps de fille de douze ans puisse passer.

Une fois entrée, un toussotement au loin lui indiqua que Martoni était déjà là. Alors, elle se stoppa. Elle avait encore une ou deux minutes devant elle. Le doute l’ébranlait sérieusement, tout d’un coup. L’hypothèse que ce duel pourrait mal tourner pour elle parut ne lui venir à l’esprit que maintenant. Jusque-là, obnubilée par sa volonté de livrer absolument ce duel, elle l’avait balayée d’un revers de manche. Ce n’était pas des pouvoirs de Martoni dont elle avait peur… enfin si, quand même un peu. Elle savait qu’elle avait ses chances de gagner, mais aussi de perdre… et si en plus elles se faisaient prendre… Kelly ferma les yeux. Il n’était pas encore trop tard pour renoncer… c’était même maintenant ou jamais qu’il fallait se décider…