你的目光 by CacheCoeur
Ancienne histoire coup de coeurSummary:

Thien Dang, sur Unsplash

 

Sue Li rêve toujours la nuit de dragons, de Pékin, de sa mère, de lapins de jade, de 月老, de la Grande Muraille et de ses légendes.

De retour en Chine pour la première fois depuis qu’elle l’a quittée lorsqu’elle avait six ans, Sue Li, devenue briseuse de sorts, ne rêve plus et a les yeux grands ouverts. Perchée sur la plus longue muraille du monde avec Daphné Greengrass qui s’échine à compter les 117 écailles du dragon tatoué à son bras, Sue se souvient de ce vieux proverbe que répétait sa mère :

“不到长城非好汉”

Quand elle le murmure à Daphné, juste avant de l’embrasser, elle se sent enfin et vraiment chez elle.

 

祝你圣诞快乐 Violety ❤


Categories: Romance (Slash), Après Poudlard, Fics-cadeau Characters: Autre personnage, Daphné Greengrass
Genres: Aventure/Action, Femslash/Yuri, Romance/Amour
Langue: Aucun
Warnings: Aucun
Challenges: Aucun
Series: Tous nos moindres secrets
Chapters: 3 Completed: Oui Word count: 15622 Read: 917 Published: 08/01/2022 Updated: 17/01/2022
Story Notes:

Merci à Ella.C pour ses corrections et ses superbes commentaires ❤

1. Les dragons ne crachent pas de feu by CacheCoeur

2. Les lapins peuvent habiter sur la lune by CacheCoeur

3. Les coeurs les plus purs reposent parfois dans la pierre by CacheCoeur

Les dragons ne crachent pas de feu by CacheCoeur
Author's Notes:

 

Si tu cliques sur le noeud chinois de la chance, tu pourras écouter une petite ambiance musicale ❤

– Cache ça immédiatement ! pesta la grand-mère de Sue.


La jeune femme baissa la tête et remonta la manche de sa robe qui avait glissé sur son épaule. Le dragon qui s’y était réfugié, chassé de sa nuque sur lequel il s’enroulait habituellement jusqu’à son avant-bras, se ratatina davantage pour mieux disparaître sous le vêtement. Elle l’effleura du bout des doigts, caressant ses écailles aux mille nuances de bleu, qui scintillaient et se déployaient lorsque le dragon était libre de se montrer.


Sue s’était payée ce magnifique tatouage avec sa première paie. Quand elle était rentrée au Manoir des Li, son père en avait fait une syncope.


Le regard de sa grand-mère en disait long. Sue releva seulement la tête pour lui sourire respectueusement. Son tatouage désormais dissimulé, Olivia Li, femme pourtant austère et peu chaleureuse, lui retourna ce rare signe affectueux :


– Relève la tête, bombe le torse. Tu es une Li, Sue. Sois fière, chérie.


Mais de quoi ?


Olivia palpa la joue de sa petite-fille, dans laquelle elle ne reconnaissait aucun de ses traits. Enfant, Sue avait souvent fait le vœu d’avoir les mêmes yeux bleus et ronds que sa grand-mère.


– Oui, grand-mère.


Elle prit sa main, pour se donner un peu de courage. La demeure des Bullstrode s’étendait à perte de vue devant elles. Sue se sentit toute petite et insignifiante, aspirée dans son ombre lugubre et menaçante. Une bouffée d’angoisse la saisit mais elle remonta les pans de sa somptueuse robe pour gravir les premières marches. À tout moment, elle allait s’effondrer et les dévaler sur le dos. Elle imaginait déjà le regard déçu et contrit de sa grand-mère...


Ce ne sont pas là les manières d’une jeune fille de ton rang, Sue !


Mais la peur lui tordait les entrailles et faisait trembler ses jambes sans qu’elle ne puisse les contrôler.


Elle répéta le discours qu’elle avait répété devant son miroir, qu’elle souhaitait adresser à la personne pour laquelle elle s’était donnée la peine d’accepter cette invitation.


“Merci de m’avoir sauvée”.


C’était tout ce dont elle se rappelait de son long monologue de deux minutes, qu’elle avait même répété auprès de Justin...


C’était sa première réapparition publique depuis la fin de la guerre. Sue avait longtemps réussi à éviter ce genre d’évènements. Pendant deux ans, elle avait inventé des excuses, parfois saugrenues et fantasques, pour s’épargner ce fardeau. L’idée même de revoir certaines personnes, lui donnait la nausée.


Les Li, étaient des gens respectés et respectables. C’était ce que disait sa grand-mère Olivia, qui avait épousé Tao Li, un sorcier de noble naissance qui avait fait fortune dans la vente de venin de dragon. C’était un mariage d’amour, Sue n’en avait jamais douté. Elle était même convaincue que la seule personne qu’Olivia était capable d’aimer réellement, était son grand-père Tao.


En revanche, Sue n’avait jamais surpris un geste tendre, ou un regard affectueux, entre son père et sa grand-mère. Grand-père Tao lui avait expliqué un jour que tout le monde aimait différemment et le montrait différemment. Il avait ajouté que la rancœur était un poison et qu’Olivia en était malade. Avec le temps, Sue avait compris qu’Olivia n’avait jamais pardonné à son fils d’être parti de Grande-Bretagne pour vivre en Chine, le pays qui avait vu naître son père. Là-bas, il y avait épousé la mère de Sue, une moldue, en dépit des convenances et du mariage arrangé par sa mère avec une noble famille de sang-pur.


– Ton père est probablement déjà en train de parler affaires, fit-elle sur le ton de la confidence.


Sue hocha simplement la tête. Sa grand-mère lui avait toujours fait un peu peur. Lorsqu’elle l’avait rencontrée pour la première fois, elle avait six ans, portait un pantalon tâché de boue et avait des écorchures partout sur le visage. Olivia avait décrété en l’examinant qu’il faudrait vite changer ses manières et cette apparence de “petit porcelet”. Aussi, Olivia s’était fait un plaisir de faire et parfaire l’éducation de sa petite-fille, à qui elle avait inculqué toutes les règles de bienséances qui seyaient aux personnes de leur rang. Sue en avait été malade, les premières années. Son père s’était noyé dans le travail, pour oublier son chagrin et la perte de sa femme. Parfois, Sue se rappelait ses éclats de rire et ses yeux d’amoureux transis. Ils avaient été si heureux, tous les trois... La petite fille avait dû dire adieu à son quotidien à Pékin, à manger des gâteaux de riz tous les jours, à rire, et à écouter sa mère jouer de dizi.


Sue n’avait pu respirer pour la première depuis qu’elle était arrivée en Grande-Bretagne, que cinq ans après, une fois couchée dans un grand lit à baldaquin bleu et bronze.


– Souris, Sue. Tu es si belle, mon enfant...


Sue s’exécuta. Oui, elle était belle. Comme sa mère. C’était elle, que Sue voyait dans le miroir. Elle passa une main dans sa longue chevelure noire et raide, que sa grand-mère avait voulu boucler encore une fois, sans succès.


Elle inspira un grand coup, avant de gravir la dernière marche. A l’intérieur, la musique et les conversations se mariaient et empestaient déjà une certaine condescendance nauséabonde. Olivia la quitta très rapidement, pour saluer quelques connaissances. Sue resta dans le hall, sourit aux quelques elfes de maison qui proposaient divers rafraichissements et se força à rester droite. Elle avait tendance à se courber, se replier sur elle-même et savait que si sa grand-mère l’apercevait ainsi, elle aurait à supporter un long laïus le lendemain.


Les bras croisés sur sa poitrine, elle fit quelques pas. Dans le grand salon des Bullstrode, elle aperçut quelques élèves de Poudlard, de sa promotion. Il y avait Théodore Nott, son allure éternellement ennuyée et flegmatique collé au visage. Il était en compagnie de Lisa Turpin, une ancienne camarade de Serdaigle, qui desserrait sa cravate en souriant. Sue fronça les sourcils, n’ayant aucun souvenir d’avoir vu ces deux-là proches un jour... Adrian Pucey était juste derrière eux, en grande conversation avec Montague, qu’il délaissa pour soulever Lisa par la taille et la faire tourner dans les airs. Les grands éclats de rire de Lisa cassèrent l’ambiance froide et grise de la réception et illuminèrent le grand salon. Elle observa Lisa refuser un baiser à Adrian, dont la moue boudeuse était cocasse, et Théodore lever les yeux au ciel. Sue les trouva beaux et se détendit. Elle parcourut le reste de la salle d’un bref coup d’œil : Blaise Zabini, Ernie MacMillian, Goldstein, Bones... Tout le gratin habituel des sorciers au sang-pur et à la naissance noble. Des gens qui appartenaient au cercle dans lequel sa grand-mère avait tout fait pour qu’elle s’intègre, malgré son statut de sang-mêlé. Il y avait même un Weasley, dont Sue ne se rappelait plus le prénom. Mais ils étaient tous là.


À croire que la guerre était déjà loin, et que tout était redevenu comme avant. Les sang-pur et la petite noblesse sorcière...


Puis elle se figea, en reconnaissant au loin Pansy Parkinson et Millicent Bullstrode. Elles gloussaient toutes les deux, et semblaient prendre de haut toutes les personnes qui s’approchaient d’elles d’un peu trop près.


Elle revint près de trois ans en arrière, la peur au ventre, à entendre les cris et les insultes des Carrow qui se moquaient de ses yeux bridés, de son sang-mêlé et de son nez écrasé. Elle se souvint de l’odeur de la pluie qui avait battu les pierres du château, lorsque qu’elle l’avait fui, consciente qu’elle n’y était plus en sécurité.


Son père avait toujours dit d’elle qu’elle était une enfant du mélange. Une sino-britannique sang-mêlé, une enfant de la diversité et de l’amour. Mais la vérité qu’elle avait découverte dès qu’elle était sortie du Manoir des Li, était toute autre... Trop chinoise pour les Britanniques, trop impure pour les sorciers... Elle cumulait pour les Mangemorts beaucoup trop d’abjections pour rester en vie.


– Tu es magnifique ce soir, Sue !


La petite voix de Lisa la tira de ses pensées. Sue lui offrit un autre sourire alors que la jeune femme la prenait dans ses bras. Loin d’être surprise, Sue répondit à l’étreinte de Lisa. Les deux Serdaigle n’avaient jamais été particulièrement proches. Lisa était trop solaire, trop énergique, trop extravertie... Les gens comme Lisa ne remarquaient pas les gens comme Sue.


– Tu es divine également, Lisa, la complimenta-t-elle.


Cela faisait tout drôle de voir Lisa sans sa petite bande au complet... Terry Boot et Susan étaient présents, bien entendu, mais se tenaient bien loin d’elle et de Théodore Nott qui lançait des regards assassins à ces-derniers. Patil, Abbot, Hopkins et Finch-Fletcher, qui complétaient la bande, brillaient par leur absence : pour entrer dans ce genre de cercle, il fallait être né, ou embrasser littéralement la noblesse sorcière. Lisa était manifestement de la deuxième catégorie et semblait aussi à l’aise qu’un poisson dans les airs.


Justin se moquerait de Lisa, s’il la voyait avec ses lèvres pincées et son air intimidé. Sue le lui raconterait …


Une nouvelle vague d’angoisse monta lorsqu’elle pensa à Justin. Elle avait hâte de le revoir demain, lorsqu’ils partiraient en mission tous les deux...


– C’est la première fois que j’assiste à un évènement pareil, bredouilla Lisa.


Pris d’un élan de sympathie, Sue posa une main sur son épaule pour la rassurer.


Elle aurait sincèrement aimé être amie avec une personne comme Lisa. Une sang-mêlé, comme une elle, une personne gentille et rigolote, qui dansait sous la pluie et faisait des blagues auxquelles tout le monde riait parce qu’elle était mignonne.


Les filles mignonnes sont toujours drôles.


A moins que cela ne soit l’inverse ?


Sue Li n’avait pas d’amis. Elle était trop étrange, trop excentrique, elle demeurait éternellement cette fille gentille et mignonne que tout le monde aimait bien, avec laquelle on partageait quelques repas et on riait le soir dans les dortoirs... Mais pas celle que l’on consolait, à qui on racontait ses secrets et ses chagrins. Sue était trop différente, trop dans son monde, peuplé de légendes et de contes chinois, qu’elle lisait avec la voix de sa mère, dans sa tête. Sue Li était seule et se sentait parfois, seule.


Sue était trop rêveuse, trop dans les nuages, même pour les Serdaigle.


Tu pourrais leur donner une chance de t’apprécier...


Mais Sue avait tellement peur du rejet.


– Ça se passera bien, lui promit Sue.


– Adrian me l’a répété pendant deux semaines. Mais j’ai déjà cassé deux verres et renversé deux plateaux. Y’en a un qui a atterri tout droit sur la tête de sa mère... Et tu savais qu’il était interdit de danser ? Pourquoi mettre de la musique et faire appel à un orchestre de nymphes, si on n’a même pas le droit danser ? 


Sue s’esclaffa et admira les nymphes, plongées dans un grand bassin au centre de la salle de réception. Les jets d’eau scintillants formaient des arcs et des étoiles au-dessus d’elles et brillaient chaque fois qu’elles se mettaient à chanter. C’était beau.


Sue avait toujours été fascinée par le beau et l’élégant qui émanaient de ce genre d’évènements mondains, où ne se rendaient pourtant qu’une élite aux cœurs dégoûtants et laids.


– C’est un plaisir de te revoir, Sue, la salua Théodore.


Elle opina. Elle avait grandi avec ces gens-là. Lors des petites collations de leurs parents, les enfants jouaient dans le jardin. Sa grand-mère l’y avait traînée dès qu’elle l’avait jugée apte à paraître en société.


Pourtant, Sue avait pris garde à toujours manger la bouche ouverte et à faire un maximum de bruit en buvant son thé...


Grand-mère n’était pas dupe...


C’était lors de ces après-midi, que Sue avait compris que malgré tous les efforts de sa grand-mère pour la faire paraître plus noble et comme une enfant à la parfaite éducation de sang-pur, les autres la verraient toujours comme une étrangère avec laquelle ils n’avaient pas grandi. On leur avait imposé Sue lorsqu’elle avait fui la Chine avec son père, une fillette à la mère moldue et inconnue. Rien de plus, rien de moins.


Nott, Parkinson, Malefoy, Pucey... Elle avait joué avec tous ces gens et avait même cherché leur compagnie, ne souhaitant qu’être amie avec eux. Nott ne s’était jamais soucié des autres, trop sérieux. Parkinson avait toujours été une peste. Malefoy un petit con arrogant et pétri d’une assurance à vomir. Crabbe et Goyle n’étaient que deux brutes qui s’amusaient des pleurs de leurs camarades. Pucey était trop occupé à faire le clown pour remarquer ceux qui composaient son propre public.


– Tu devrais aller rejoindre Adrian. Il commence à tenir des propos inappropriés à son père, apprit Théodore à Lisa.


– Il n’a tenu qu’une heure..., se désola Lisa. Et dire qu'ils étaient censés s'éviter et s'ignorer... 


Sue ne savait pas exactement ce qu'il se passait chez les Pucy. Quelques échos lui étaient parvenus, majoritairement rapportés par sa grand-mère, qui lui avait confié que les Pucey avait renié leur fils unique. Adrian et Lisa n'avaient jamais caché leur grande amitié, puis, lorsqu'elle s'était développée en autre chose, leur affection qui avait tourné à l'amour. Mais voilà... Lisa était une sang-mêlé, une technicienne en adaptation des technologies moldues dans le monde sorcier, et ça, ça ne passait pas aux yeux des Pucey, qui se vantaient d'être des sang-pur respectables et nobles. 


– Pour sa défense, iMonsieur Pucey t’a insultée de petite “catin à l’intelligence d’un veracrasse”, indiqua Théodore. 


Sue fut prise de compassion pour la pauvre Lisa, qui ne semblait pas le moins du monde porter quelconques considérations aux dires du père de son petit-ami. Elle planta un baiser sur la joue de Théodore, avant de s’en aller. Sue écarquilla les yeux, en constatant même que, comme un vieux réflexe, Théodore avait tendu la joue, avide de contact.


Si même Théodore Nott peut se faire une amie, c’est que ce monde a peut-être bien changé finalement...


Ils se retrouvèrent face à l’autre, sans savoir quoi se dire.


Les secondes passèrent, sans que Théodore ne prononce un mot. Plus loin, ils entendirent Adrian hurler sur son père, Lisa coincée entre eux deux. Sa grand-mère Olivia avait une mine choquée, mais Sue savait qu’elle retenait avec méthode les moindres faits et gestes des Pucey et de Lisa Turpin, pour mieux les répéter et commérer dès le lendemain. Les rires insupportables de Pansy et Millicent, ajoutés aux chants des nymphes et au son des verres que l’on entrechoquait, donnèrent le tournis à Sue.


Elle décida qu’elle avait fait assez d’effort comme ça et prit la direction du parc. Décoré pour les fêtes de fin d’année, chaque sapin, chaque buisson, chaque fleurs et fontaines étaient parés de décorations étincelantes et dorées. La lumière lui fait plisser les yeux.


Elle repensa à ces heures qu’elle avait passées avec Justin, dans des forêts inquiétantes et plongées dans les pénombres les plus noires.


Sue se pencha au-dessus de la fontaine en marbre rose. La première fois qu’elle était venue chez les Bullstrode, la propriétaire des lieux avait indiqué à l’enfant qu’elle avait été taillée par le plus talentueux des gobelins, et que l’ouvrage avait duré pas moins de deux siècles. Elle avait semblé répéter une vieille poésie, avec arrogance et vanité. Sue l’avait tout de suite détestée, cette vieille dame qui l’avait regardée de haut car elle ne s’était pas extasiée devant cette maudite fontaine...


Elle se pencha au-dessus de l’eau turquoise. Le marbre chatoyait et tout un réseau de veines de paillettes dorées faisaient leurs chemins jusqu’au centre de la fontaine, où trônait la statue d’un ancêtre des Bullstrode.


– C’est un dragon ?


Sue releva la tête, les larmes aux yeux et le souffle court.


– Ton tatouage, c’est un dragon ?


Daphné Greengrass ne souriait pas et avait les yeux rivés sur sa peau, au niveau de sa gorge contre laquelle le dragon bleu de Sue s’était lové.


Sue tapota immédiatement la créature, qui retourna à sa place habituelle, cachée derrière ses longs cheveux noirs et la manche de sa robe.


– Il est beau.


– Il symbolise la noblesse et le pouvoir, bredouilla Sue.


– Il n’a pas d’aile.


– Les dragons n’ont pas d’aile.


Sue mordilla ses lèvres avant de rectifier sa phrase :


– Les dragons chinois n’ont pas d’aile.


– Comment font-ils pour voler alors ?


– Ils n’en ont pas besoin.


– C’est étrange.


Sue renifla péniblement.


Ce n’est pas parce qu’une chose t’es inconnue qu’elle est étrange.


Daphné croisa les bras sur sa poitrine. Le rouge de sa robe était le même que le rouge de ses lèvres. Rouge, comme les joues de Sue en fait.


Elle ouvrit la bouche, pour dire à Daphné Greengrass les mots qu’elle avait répétés tant de fois devant son miroir. Les mots qu’elle lui devait, depuis ce fameux soir. L'ancienne Serpentard approcha sa main en direction de Sue, comme pour dégager ses cheveux, mais suspendit son geste.


– Il ne crache pas de feu alors...


Sue sourit et se détendit de nouveau. On entendait de nouveau le chant des Nymphes, apaisant et majestueux.


– Les dragons chinois ne crachent pas de feu. Mais ils peuvent invoquer la pluie.


La première fois qu’elle avait dit ça, à Poudlard, on s’était moqué d’elle. Mais pour Sue, les dragons étaient liés à la nature et à l’eau. Ils vivaient dans les océans, les rivières, les lacs et les fleuves, qu’ils ne quittaient que pour vivre quelques fois sur de gros nuages.


C’étaient les seuls dragons qu’elle connaissait. Ceux qui peuplaient ces contes et ces légendes que lui racontait sa mère.


– Je peux le voir ?


Sue rougit davantage et baissa ma manche de sa robe. Content de sortir de sa cachette, le dragon sembla bondir de joie et vibra sous sa peau.


– Je ne connais pas cette espèce, fit curieusement la blonde.


– C’est une espèce qui n’a pas de nom. C’est un dragon chinois, selon la description qu’en fait Wang Fu. C’était un philosophe moldu chinois.


– Dis-moi en plus...


Sue pencha la tête sur le côté et détourna les yeux de cette bouche et de cette robe rouge. Les deux yeux de Daphné reflétaient les lumières du parc. On aurait dit deux flammes vertes, brûlantes et ardentes.


– Il raconte que l’Empereur Jaune, 黄帝, avait un serpent comme blason. Il fît la guerre à neuf tribus et à chaque victoire, il ajoutait l’emblème du vaincu au sien. Ce qui explique la raison pour laquelle le dragon chinois a un corps de serpent, les yeux de crevette, les ramures du cerf, la tête d’un chameau, les oreilles d’un bovin, la gueule béante du taureau, le nez du chien, les moustaches du poisson-chat, la crinière du lion, et enfin, les griffes de l’aigle.


– Et les écailles ? Ton dragon a des écailles.


– 117. 86 pour le yang, 36 pour le yin.


– Pourquoi ?


Sue cligna plusieurs fois les yeux, perplexe.


– Je ne sais pas.


Elle aurait aimé pouvoir poser la question à sa mère. Son père, bien que chinois par son propre père, avait eu une éducation très britannique. Et son grand-père était mort lorsqu’elle avait treize ans.


Elle se sentit seule tout à coup.


Dans le reflet de l’eau, elle admira Daphné et son visage de porcelaine. Elle semblait si fragile... Cependant, Sue savait qu’il n’en était rien.


– Je voulais te dire...


Le mot ne sortit pas.


Si Sue avait évité les mondanités pendant presque trois ans, c’était pour ne pas croiser ces gens qui l’avaient vendue aux Carrow, ceux qui s’étaient moqués de ses livres, de son accent chinois, qu’elle avait préservé malgré les remontrances de sa grand-mère, de sa pince de jade en forme de lapin ... Ces gens l’avaient forcée à fuir.


Daphné, l’avait fait fuir.


Sue regarda longuement Daphné. Elle se sentit calme et apaisée, comme plongée dans un bain chaud et reposant. Les yeux verts de Daphné caressaient sa peau, son épaule dénudée et sa nuque dégagée où ronronnait le dragon.


– A bientôt, Sue !


Non, reste...


Sue ne pensa pas à la rattraper, même si elle le souhaitait au fond de son cœur. Elle se rhabilla convenablement et essuya ses yeux noirs et humides.


– Ma petite chérie ! s'affola sa grand-mère. Ma petite chérie ! Tout va bien ?


– Oui, grand-mère.


Olivia tapota ses joues avec tendresse. Sue aurait aimé la comprendre. Elle aurait aimé prévoir ses élans tendresses et ses mots durs. Peut-être que sa grand-mère l’aimait au final et que son grand-père avait raison …


– Tu es si pâle... Rentrons.


– Mais tu voulais tant assister à cette fête...


– Je voulais que tu sortes et que tout redevienne comme...


Olivia ne termina pas sa phrase et mordilla ses lèvres. Sue avait le même tic.


– Rien ne sera jamais plus comme avant.


Le regard déçu d’Olivia lui broya le cœur. Sue n’aurait jamais souhaité être une autre personne. Elle était fière de ses origines, de son cœur, de son histoire, de son dragon... Elle ne pouvait plus continuer à mentir à sa grand-mère.


Elle n’effacerait pas ce qu’elle était, ce qu’elle avait sous et dans la peau.


Non, plus rien ne serait jamais plus comme avant.


La guerre était passée par là et Sue ne l’oublierait jamais. Elle n’oublierait jamais que les gens que fréquentait sa grand-mère étaient aussi ceux qui l’avaient traquée lorsque le Seigneur des Ténèbres était au pouvoir.


Olivia caressa les cheveux de sa petite-fille et les remit en place derrière son dos.


– Je suis fière de toi, Sue.


Elle soufflait le chaud et le froid, tout le temps. Sue n’y comprenait rien.


– Il est magnifique, ce tatouage...


C’était si inattendu et étrange.


Sue éclata d’un rire peu élégant, en reniflant bruyamment. Elle s’arrêta immédiatement, prête à recevoir les remontrances de sa grand-mère. Les épaules secouées, les lèvres pincées, elle semblait souffrir.


Mais en fait, elle se retenait juste de rire.


Elles explosèrent toutes les deux en même temps et rirent à gorges déployées, sous le ciel étoilé de ce début du mois de décembre.

End Notes:


 


Pour le prochain chapitre, on se donne rendez-vous sur la lune...

Les lapins peuvent habiter sur la lune by CacheCoeur
Author's Notes:

 

Si tu cliques sur le noeud chinois de la chance, tu pourras écouter une petite ambiance musicale ❤

Quand sa mère lui manquait, Sue regardait la lune en se disant qu'elle avait peut-être contemplé la même, avec quelques heures de décalage. Elle se sentait toujours aussi seule, mais étrangement plus apaisée.

Quand elle posa un premier dans l'ambassade sorcière chinoise, en sortant de la cheminée, Sue versa une larme.

Tu es chez toi. C'est ici que tu es née.

C'était idiot, mais elle avait cette sensation d'avoir retrouvé un bout d'elle-même, un morceau de son cœur, une petite pièce de joie, qu'elle avait laissé derrière elle lorsque son père et elle étaient partis.

Sue courut presque jusqu'à la sortie, bousculant ses superviseurs, les autres briseurs de sorts et les quelques sorciers qui travaillaient encore malgré l'heure tardive.

– SUE ! ATTENDS !

La voix de Justin était déjà lointaine. Le souffle court et la bouche sèche, elle poussa les lourdes portes rouges du temple qui faisait office de sénat au gouvernement magique chinois. Clouées de grands boutons d'or, elle fut surprise de constater à quel point elle était légère. Elle la franchit, alors qu'elle était à peine entrouverte et ouvrit grand les yeux.

La Chine s'étendait à perte de vue devant elle, et son cœur, son cœur comblé et heureux, dansait au rythme de la musique qui grondait dans la rue. Les feux d'artifices et pétards multicolores explosaient partout dans la nuit noire. Ils formaient des dragons, ces dragons à elle, des lotus et pétillaient jusqu'à mourir éteints. Il y avait tant de vies, tant d'énergie, que Sue sautilla sur place, elle-même galvanisée par tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle sentait et découvrait.

Il y avait un stand juste devant elle, où une sorcière vendait des brochettes de cœur de lotus caramélisées. Elle n'en avait jamais goûté. Peut-être était-ce une sucrerie chinoise sorcière ? Elle en prit deux et se retourna, pour découvrir Justin, essoufflé et rouge d'avoir couru pour la rattraper. Elle lui en offrit une, alors qu'il grondait, les poings sur les hanches.

– Regarde Justin !

Les piliers rouges, les tuiles de jades, les statues de tigre qui s'animaient chaque fois qu'un passant les regardait, les 中国结, ces nœuds porte-bonheurs , qui se faisaient à l'infini, les bébés zouwus qui se chamaillaient dans la rue, les éventails que se lançaient les enfants et qui revenaient vers eux, les peintures de soie qui semblaient bouder les touristes qui les ignoraient... Les 四合院 se faisaient face les unes aux autres. Sue n'aurait su dire où ils se trouvaient exactement dans Pékin mais elle s'en fichait : elle n'avait jamais été aussi proche de ses rêves et de l'endroit où résidait son âme.

Justin serra sa main dans celle de sa partenaire et la regarda savourer ce moment, envahit par une tendresse infinie.

– Bienvenue chez toi, Sue.

Ses éclats de rire furent à peine couverts par les explosions d'une salve de feux d'artifices.

Justin bailla sans aucune retenue, alors que l'instructeur de la mission donnait ses dernières consignes. Sue n'en menait pas bien large non plus... Ils avaient visiter la ville, s'étaient baladés dans le Pékin chinois, sans s'aventurer du côté moldu. Justin y avait veillé, et après quelques verres de 白酒, Sue s'était mise à marcher en diagonale en chantant de vieilles comptines chinoises. Hilares, ils étaient rentrés à leur hôtel et s'étaient endormis dans les bras l'un de l'autre.

– Je regrette ce cinquième verre, grimaça-t-il.

– Je les regrette tous, maugréa Sue.

Elle n'avait même pas eu le temps de se laver le visage. Sa baguette dans la main, elle attacha ses cheveux avec sa famille pince en jade, celle en forme de lapin, qui avait appartenu à son arrière-grand-mère-paternelle.

– Les briseurs de sorts auront pour mission d'explorer les souterrains des Tours de guet.

Les sorciers britanniques hochèrent la tête : ils savaient tous pourquoi ils étaient ici. Depuis quelque temps, les moldus reportaient de plus en plus souvent des accidents étranges près de la Grande Muraille. Les autorités magiques chinoises, inquiètes, avaient tout de suite dépêché les meilleures brigades de briseurs de sorts, en plus des leurs, peu nombreux. Sue savait que la population magique chinoise était en pleine croissance pour le plus grand soulagement du gouvernement magique chinois : leur nombre, très bas, était un sujet de préoccupations depuis la fin de la troisième magique sino-japonaise.

La Grande Muraille de Chine parcourant une longue distance, il était indispensable de couvrir le plus de terrain possible. Le travail étant trop colossal, le pays avait demandé qu'une aide lui soit fournie. L'ouvrage durait depuis deux mois désormais, et en explorant les souterrains et tombeaux de la Grande Muraille, on avait découvert de nombreux caveaux de sorciers, cachés depuis des années et qui regorgeaient de trésors inestimables.

La double nationalité de Sue avait été un appui et la demande d'ordre de mission qu'elle avait envoyé avait tout de suite été acceptée : le duo qu'elle formait avec Justin avait été sélectionné pour avoir le privilège d'explorer les souterrains de la Grande Muraille.

– Je n'ai jamais vu autant de fantômes rassemblés au même endroit...

Sue frissonna également, en observant un groupe d'une quinzaine de fantômes, occupés à creuser la terre et traverser la muraille, comme s'ils étaient encore en train de la construire. Certains demandaient où était leur baguette, quand d'autres contemplaient béatement le ciel, comme s'ils n'avaient jamais rien vu d'aussi beau.

– La Grande Muraille est aussi appelée « le plus long cimetière sur terre » parce que beaucoup de personnes ont péri en la construisant. Elle aurait coûté la vie à plus d'un million de personnes, expliqua Sue.

– Même les sorciers ?

– J'imagine qu'il est compliqué de faire usage de la magie quand on est entouré d'autant de moldus... Les chinois ont toujours été chinois avant d'être moldus ou sorciers : ils auraient donné leurs vies pour leur pays.

Justin siffla, impressionné devant ses murs qui s'étendaient jusqu'à l'horizon Ses lèvres commençaient à tourner au bleu tant il avait froid. Sue ricana, légèrement moqueuse. Puis elle s'arrêta, en se rappelant que la dernière fois qu'elle avait vu Justin ainsi, ils étaient en fuite et se cachaient des Rafleurs et des partisans du Seigneur des Ténèbres.

Justin, devinant les pensées de son amie, lui pressa la main.

Justin est là. Tu es chez toi. Justin est là et tu es chez toi.

Justin, son seul ami, un ami qu'elle s'était fait parce que l'un comme l'autre, ils n'avaient plus eu personne. Lors de sa fuite, Sue était tombée sur lui, dans une grande forêt d'Ecosse, pas très loin de Poudlard. Ils s'étaient regardés dans le blanc des yeux, et étaient restés ensemble : c'était toujours moins pire que d'être seul, apeuré dans le froid et la crainte de faire attraper...

Ils avaient appris à se connaître entre les silences, les pleurs et les insomnies. Ils avaient trouvé un équilibre : Justin avait volé de l'équipement de camping, dans un village moldu par lequel ils étaient passés, Sue, elle avait chipé de la nourriture à des gamins qui jouaient dans le parc. Justin faisait à manger, Sue chantait. Justin pleurait, Sue séchait ses larmes et les siennes. Justin protégeait leur camp à l'aide de tous les sorts qu'il maîtrisait, Sue lançait quelques malédictions dans les alentours pour être certaine qu'ils seraient prévenus si quelqu'un s'approchait de trop près.

Ils avaient formé une sacrée équipe, et ils savaient tous d'eux qu'ils n'auraient pas survécu l'un sans l'autre. Dans un premier temps, leur relation n'avait été qu'un moyen de survie. Puis étaient venues les discussions au coin du feu, les rires, malgré le désespoir et la terreur de la guerre, les confidences et leurs ambitions folles, murmurées sur le bout des lèvres, comme des vœux irréalisables.

Sue avait laissé Justin entrer dans sa vie et dans son cœur parce qu'elle n'avait pas eu le choix. Alors qu'elle avait tout fait pour rejeter tout le monde autour d'elle, Justin s'était imposé, comme un cadeau du ciel.

Il était son premier et son seul ami.

Quand la guerre s'était terminée, Justin et elle étaient retournés à leur vie d'avant, avaient choisi de terminer leurs études à Poudlard. Justin était resté avec ses amis, Lisa et Wayne, qui avaient également fui la Grande-Bretagne durant la guerre. Si le jour Sue et lui ne s'étaient plus parlés, la nuit, quand aucun des deux ne parvenait à dormir, ils se rejoignaient dans les couloirs du château et se serraient l'un contre l'autre.

Justin avait trouvé en Sue un refuge. Sue avait trouvé en Justin un havre.

Il la trouvait bizarre, joyeuse et extraordinaire. Il lui répétait qu'elle était drôle et qu'elle avait été stupide de rester enfermée sur elle-même.

Sue souriait, quand il disait ça. Elle se prêtait à y croire, à tous ces beaux mots et compliments...

– J'ai hâte de commencer ! s'émerveilla-t-il.

Sue se mit à mordiller ses lèvres :

– Les malédictions chinoises sont réputées pour être sacrément sournoises...

– Tu t'inquiètes pour moi ?

Elle fronça les sourcils, incapable d'admettre que c'était effectivement le cas. Justin était brillant, mais souvent distrait et gauche.

– T'es choue, Sue.

Elle leva les yeux au ciel, mais se mit à l'aimer encore un peu plus. Ils se comprenaient et partageaient désormais trop, avaient trop appris l'un de l'autre, pour s'abandonner ainsi.

Après l'obtention de leurs ASPICS, ils avaient suivi une formation de briseur de sorts : l'un des nombreux rêves qu'ils s'étaient trouvés en commun, de ceux qu'ils avaient murmurés comme de vagues espoirs dans le froid et près d'un feu...

– … JE TE GIFLERAI AVEC UNE FORCE QUI TE FERA VISITER TOUTE LA CHINE !

Sue sursauta en entendant les nouveaux éclats de voix.

Daphné Greengrass et sa longue chevelure blonde se frayaient un chemin parmi les briseurs de sorts, les joues rouges. Quand on la siffla, elle brandit son majeur à la foule, furieuse et débordante d'une énergie menaçante qui glaça Sue. Les rires gras des briseurs de sorts à sa droite se turent quand l'ancienne Serpentard les foudroya du regard.

– Greengrass, reviens ici tout de suite ! ordonna un sorcier de petite taille.

– Je refuse de travailler avec ces sal...

– GREENGRASS !

Loin de se démonter, les yeux verts de Daphné brillaient de nouveau avec détermination. Sue se disait que l'insolence et l'insubordination étaient ce qu'elle préférait chez elle... Quand elles étaient à Poudlard, Daphné était la première à répondre aux adultes et à faire entendre sa voix lorsqu'elle était excédée ou contrariée. La plupart du temps, elle devait reconnaître que Daphné avait ses raisons et que la fois où elle avait pendu Zabini par les oreilles parce qu'il avait glissé une main sous la jupe de Pansy Parkinson, qui en était restée tétanisée de peur, demeurait un moment de pure joie.

Sue était persuadée que Daphné suivait son chemin de vie, bien tracé, et qu'elle marcherait sur les pieds de toutes les personnes qui l'empêcheraient d'avancer.

Les bras croisés sur sa poitrine, la blonde ne se démonta pas et affronta son supérieur du regard. Elle ne bougeait plus, ne semblait même plus respirer mais dégageait une aura lourde et pesante.

– Très bien, céda l'homme. Trouve-toi une autre équipe.

Le visage de Daphné se détendit immédiatement et un sourire lumineux prit place sur ses lèvres pleines :

– Parfait !

Elle fit un clin d'œil à Sue, qui se sentit rougit de la racine des cheveux jusqu'à ses orteils.

– Je suis la traductrice de runes de votre équipe, enchantée ! se présenta-t-elle à l'unité dont faisait partie Sue. Je connais presque toutes les langues magiques anciennes, les runes du monde entier n'ont plus aucun secret pour moi, blablabla, je vous enverrai mon CV plus tard, mais je vous assure que je suis géniale !

– On a été dans la même promotion à Poudlard, fit remarquer Justin en grommelant alors qu'elle lui tendait la main comme s'ils ne s'étaient jamais rencontrés.

Elle l'examina de bas en haut, avec un certain dédain :

– Vraiment ?

Le petit rire de Sue résonna légèrement.

Travailler avec Daphné était un supplice autant qu'un délice.

Elle était professionnelle, bien entendu, et déchiffrait toutes les runes chinoises et anciennes des souterrains, leur permettant de progresser parmi les tombeaux sans trop de difficultés. Mais elle était bavarde, enthousiaste et cherchait la compagnie de Sue, qui ne se donnait grande peine de l'éviter.

Sue était nerveuse. Ses mains faisaient et défaisaient sa coiffure, jouaient avec ses longs cheveux noirs et repartaient nerveusement jusqu'à son pull, qu'elle tirait avec force. Daphné, elle, semblait si à l'aise... Elle portait un corset vert, qui soulignait sa taille fine et parfaitement marquée, par-dessus une chemise noire, une tenue parfaitement inappropriée pour ce qu'ils étaient tous en train de faire. Les bottines détonnaient aussi, surtout lorsqu'elles claquaient contre les pierres froides des caveaux.

Tout chez cette fille, était empreint d'une assurance, d'une sorte d'indécence qu'on lui pardonnait parce qu'elle était belle, rusée et qu'elle avait une aura irrésistible.

– Sois plus discrète Sue..., se moqua Justin.

– Pardon ?

Son dragon dans sa nuque ronronnait plus fort encore que son cœur.

Daphné mordillait sa plume avec laquelle elle prenait des notes. Lorsqu'elle traduisait les runes, Sue l'écoutait, buvant ses paroles, alors que franchement... ça ne l'avait jamais intéressée.

Lorsque leurs yeux se croisèrent, Sue détourna les yeux. Elle attendit quelques secondes, avant de s'autoriser à vérifier si la blonde l'observait.

C'était le cas.

Elle ne détourna pas les yeux et lui offrit un sourire insolent.

Elle sait que tu la regardes. Et elle aime ça...

Sue bégaya quelques mots à Justin et passa à travers tout un groupe de fantômes qui râlèrent allégrement.

– T'es chou, Sue, s'amusa Justin.

Justin s'amusait à faire tourner la table du restaurant pour faire venir jusqu'à lui les plats que Sue préférait. Cette dernière était plongée dans un vieux manuel sur les malédictions chinoises, dans lesquelles elle souhaitait se spécialiser.

– Mais c'est impossible de manger avec ces trucs bordel de scrout de mes deux ! pesta Daphné.

Le riz qu'elle avait tenté d'attraper avec ses baguettes retomba dans son bol. Justin gloussa et se tut bien rapidement quand Daphné leva les yeux vers lui. Justin donna un coup de coude à Sue, qui s'empressa de sourire à la blonde :

– Il faut que tu utilises ton pouce et ton majeur pour tenir la première baguette. Coince l'autre entre ton index et ton pouce, c'est la seule qui doit bouger. Ensuite tu...

Suivant toutes ses instructions, Daphné geignit lorsqu'elle échoua et que la bouchée qu'elle s'apprêtait à manger, tomba sur son menton.

Cette fois-ci, même elle se mit à rire.

– Attends je vais te montrer.

Elle quitta sa place pour se positionner derrière Daphné et glisser ses doigts sur et entre les siens. Parcourue de légers frissons, elle lui fit répéter le mouvement, ouvrant et fermant les baguettes. Le silence se fit entre elle et le monde entier.

Quand Daphné déglutit, Sue eut la sensation d'avoir avalé son cœur.

– On a encore beaucoup de travail demain, fit Justin. Je suis crevé. Je vous laisse.

L'idée d'être seule avec Daphné lui donna le tournis. Elle se leva à son tour et rejoignit Justin en trottinant jusqu'à lui.

– T'as vraiment rien compris, bécasse, se désola Justin en frottant le dessus de son crâne avec force.

Sue remit ses cheveux en place, une mine intriguée sur le visage :

– Hein ?

Il agrippa son menton et la força doucement à regarder Daphné, qui faisait soudainement preuve d'une dextérité remarquable avec ses baguettes...

– C'est du chou mordeur de Chine, lui indiqua une voix juste derrière elle.

Sue se retourna, pour se retrouver nez à nez avec 陽, un briseur de sorts chinois un peu plus âgé, au sourire charmeur et aux manières polies. Il travaillait dans la même unité qu'elle et Justin et faisait toujours rire tout le monde.

– Si tu t'approches trop près, tu pourrais perdre ton nez, la prévint-il en chinois.

– Alors je ferais mieux de m'éloigner.

– Tu n'en avais jamais vu avant ? s'étonna-t-il.

– Je n'ai pas grandi ici. Enfin… c'est compliqué. Mais j'ai déjà vu du chou mordeur de Chine. On s'en sert pour certaines potions.

– C'est aussi délicieux lorsqu'il est bien bouilli !

– Vraiment ?

– Je t'assure !

陽 acheta deux choux qu'il plaça dans un grand sac. Son costume chinois était rouge, brodé de fil d'or et boutonné jusqu'au cou. Les sorciers d'ici ne portaient pas de chapeau mais des coiffes plus discrètes et moins hautes. Sue en avait déjà trouvé dans les affaires de son grand-père, mais ne l'avait jamais vu en porter.

– Tu n'as pas d'accent.

– Mon père est sino-britanique. Ma mère est chinoise. J'ai su parler chinois avant de savoir parler anglais, expliqua Sue.

– Tu as donc été à Poudlard…

Sue hocha la tête.

– J'aurais aimé qu'on m'apprenne la magie dans une école moi aussi. Mais l'éducation des jeunes sorciers n'est pas encadrée par le gouvernement. Il n'y a que onze écoles de magie dans le monde, et la plus proche de la Chine est au Japon.

– Mahoutokoro, souffla Sue.

– Ils n'acceptent pas les sorciers chinois là-bas. La Chine et le Japon n'ont jamais été de très bons amis, grimaça-t-il. Les sorciers chinois sont peu nombreux : nous avons tous été décimés pendant la troisième guerre magique sino-japonaise dans les années quarante.

– J'en ai entendu parler, fit tristement Sue. Mon grand-père a fui le pays pour se réfugier en Grande-Bretagne. Il y a épousé ma grand-mère, cependant, il n'a jamais oublié les horreurs qu'il a vécu là-bas. Il n'en parlait jamais mais je le sentais dans son regard, chaque fois qu'il me parlait des raviolis vapeurs-farceurs qu'il mangeait petit et des plumes de phénix qu'il glissait derrière ses oreilles…

– Mes grands-parents sont restés et sont morts. Mon père était orphelin.

– Je suis désolée. Chang, une camarade plus âgée que moi, avait aussi de la famille en Chine je crois. Nous n'étions pas proches mais je sais que ses origines et la situation du pays la préoccupaient.

– Oui, les sorciers chinois ont beaucoup fui et vivent partout ailleurs … La diaspora magique chinoise est partout, sauf en Chine, se désola le jeune homme. Si la paix est revenue, les familles qui se sont installées à l'étranger durant la dernière guerre ne sont malheureusement pas revenues…

La Chine et le Japon avaient longtemps été des ennemies mortelles et les grands mages de ces pays n'avaient cessé de s'affronter pendant des siècles. Les Japonnais avaient pris le dessus et la population magique chinoise s'en était trouvée grandement réduite. Les massacres perpétués sur plusieurs siècles avaient abouti à ce que la population sorcière chinoise soit réduite, presque rayée de la carte, ou dispersée aux quatre coins du globe.

Mais comme les phénix, leur emblème, ils renaissent toujours.

Les sorciers chinois s'étaient relevés petit à petit, et bien que toujours très peu nombreux, commençaient à construire les bases d'une vraie nouvelle civilisation sorcière chinoise. Le tout restait fragile. Ce qui expliquait également l'appel à l'aide du gouvernement magique chinois pour explorer les tombeaux et souterrains de la Grande Muraille.

– Bientôt, nous aurons une école de magie pour nos jeunes sorciers, de meilleures infrastructures et des sorciers brillants et instruits, comme toi, pour construire un avenir…

– Vous êtes déjà très doués, affirma Sue en désignant toute une bande de briseur de sorts chinois qui passait à côté d'eux.

Des phénix au-dessus de leurs têtes prirent leur envol dans le ciel orangé.

– Vous avez appris tout ce que vous savez seuls. Moi, on me l'a enseigné.

– On serait meilleurs encore si on nous apprenait plus, soupira 陽.

– Je pourrais t'envoyer mes cours et… Je crois que j'aimerais rester ici, même après la mission.

Les yeux de 陽 se mirent à pétiller de joie.

– Vraiment ? Tu seras toujours la bienvenue ici. Après tout, tu es chez toi.

– Je n'ai jamais visité le Pékin chinois. Ma mère…

Sue savait que les sorciers chinois étaient très attachés à la pureté du sang.

– Aujourd'hui, les sorciers chinois sont rares. Ceux qui ont un sang-pur le sont davantage encore mon amie !

Sue lui sourit, soulagée. Ils continuèrent de se balader dans les allées du grand marché de Pékin. Sue s'extasia devant les barrettes à cheveux scintillantes dont les pierres finement taillées apportaient en fonction de leur nature l'amour, la fortune, la richesse ou tout l'inverse.

– Les malédictions traditionnelles chinoises portent beaucoup sur les pierres précieuses et semi-précieuses, fit remarquer 陽. La barrette en jade que tu portes te protège des vibrations négatives. Je sens son pouvoir…

Sue fronça les sourcils.

– Vraiment ? Je ne savais pas qu'elle était enchantée…

– Les pouvoirs des pierres sont très minimes, mais quelques sorciers chinois savent en tirer les fils et les rendre assez puissants pour qu'ils aient de réels effets. Il se raconte que 亶甲, le plus grand sorcier chinois, était capable de rendre létal n'importe quels cailloux, même aussi petit qu'un grain de poussière et de le glisser dans les poches de ses ennemis pour les maudire.

– J'ai tant à apprendre…, murmura Sue.

– Comme nous tous !

陽 se trouva soudainement assailli par tous ses amis, qui prirent également Sue sous leurs ailes. Au moment de rentrer chez elle, 陽 l'arrêta et lui désigna son grand sac :

– Du chou mordeur pour ce soir, ça te tente ? Il y aura même des raviolis vapeurs-farceurs si tu le désires !

Sue accepta sans hésiter une seule seconde.

故宫 était l'un des endroits les plus impressionnants que Sue avait jamais vus de sa vie. La vieille pagode sorcière, cachée et invisible pour les touristes moldus qui se pressaient pour voir la Cité Interdite, qui se dressait fièrement devant eux. De sa chambre, Sue pouvait parfaitement la voir et l'admirer. Sa mère l'y avait emmenée, une fois, lorsqu'elle était jeune. Elle avait encore des photos et même un dépliant, qui expliquait que la Cité Interdite tenait son nom du fait que seuls les empereurs et leurs proches étaient autorisés à l'habiter : le petit peuple n'y était jamais convié.

Sue s'enroula dans sa couverture, incapable de trouver le sommeil. Elle se décida enfin à quitter sa chambre, se sentant le courage soudain d'affronter le Pékin moldu.

Peut-être que ce serait plus facile de le faire comme ça, sans réfléchir...

L'air hivernal et glacial de décembre lui piqua le nez dès qu'elle sortit de sa chambre. La grande pagode rouge perçait le ciel et Sue n'avait jamais vu un bâtiment aussi grand. Lorsque son superviseur les avait guidés jusqu'ici, Sue avait halluciné, fascinée de constater qu'elle n'avait jamais vu cette pagode, alors qu'elle était venue ici très régulièrement enfant.

La magie cache beaucoup de choses.

Elle s'arrêta, quand elle vit Daphné accoudée l'une des balustrades. Elle avait délacé son corset dont les fils pendaient derrière son dos. Ses cheveux se laissaient porter par le vent et elle ne détourna pas le regard, même lorsqu'elle sentit Sue s'arrêter près d'elle.

– Tu ne m'évites plus.

Daphné ne posait jamais de question : elle avait toujours réponse à tout.

– Je ne t'évite pas.

– Je te mets mal à l'aise.

– Oui.

Sue ne mentait jamais : elle aimait bien trop la vérité.

Daphné sourit de la sincérité de Sue, et désigna le palais impérial :

– C'est une belle cité… Je n'en avais jamais vu de pareille.

Sue ne sût quoi répondre, alors comme à chaque fois que les mots lui manquaient, elle se contenta du silence naissant entre elles deux. Puis, elle se pencha à son tour au-dessus du vide :

– Peu de gens le savent mais son nom entier est la Cité pourpre interdite, en référence à l'étoile 紫微星, "la petite étoile violette". Dans l'astronomie chinoise, il s'agit de l'étoile polaire. C'est parce qu'elle est en centre de Pékin, qu'on lui a donné ce nom… Cette cité a été construite pour être comme l'étoile polaire : elle était le centre de rotation de la vie chinoise.

– Je dors toujours mal les nuits de pleine lune.

– Je dors toujours mal la nuit.

Le moindre bruit la faisait se réveiller, la peur au ventre, persuadée qu'elle allait devoir fuir avec Justin. Son état d'hypervigilence la maintenait constamment dans un demi-sommeil dont elle avait de plus en plus de mal à se contenter.

– Raconte-moi une histoire, Sue.

Le Pékin moldu attendra.

– Quel genre d'histoire ?

– Une qui me donnera envie de dormir.

Sue fronça les sourcils, contrariée.

– Mes histoires ne sont pas ennuyeuses.

– Je ne dors jamais parce que je suis fatiguée ou ennuyée. Je dors parce que j'apprécie beaucoup la vie que je mène lorsque je rêve.

Sue écarquilla les yeux et hocha finalement la tête et enleva sa pince de jade en forme de lapin. Elle dessina ses contours. C'était un bel ouvrage, fin et délicat. Le lapin avait un air sage et malicieux et ses yeux vides et ovales avait quelque chose de doux...

Elle tendit l'objet à Daphné qui s'en saisit du bout des doigts, presque timidement.

– C'est 玉兔. Le lapin de jade.

– Je ne t'ai jamais vu sans cette pince.

– Je ne m'en sépare jamais. Elle me rappelle ma mère.

Daphné attendit patiemment que Sue reprenne la parole. Elle se balançait sur ses pieds, en un rythme lent et improvisé, tout en regardant les étoiles et la Cité Interdite. Le nuage de pollution qui menaçait la ville dernièrement s'était quelque peu dissipé et permettait d'observer la beauté de la ville.

– On raconte qu'un jour, l'Empereur de Jade, le dieu suprême du ciel et de la souveraineté, prit le déguisement d'un pauvre vieil homme affamé, et vint mendier sa nourriture auprès du singe, de la loutre, du chacal et du lapin. Le singe cueillit des fruits dans les arbres et la loutre rapporta des poissons de la rivière. Le chacal vola un lézard et un pot de lait caillé. Le lapin, quant à lui, ne pouvait que ramasser de l'herbe. Comme il savait fort bien que l'herbe ne pouvait pas être donnée à manger à un humain, le lapin décida d'offrir son propre corps, se sacrifiant au feu que l'homme avait allumé. Il était prêt à se jeter dedans : il n'avait rien d'autre à donner, si ce n'était lui-même.

– C'est bien le maximum qui puisse être offert à quelqu'un, commenta Daphné.

– Et pourtant le lapin ne fut pas cuit. Le vieil homme se révéla soudain être le grand Empereur de Jade ! Profondément touché par le sacrifice désintéressé du lapin, il envoya celui-ci sur la lune pour y devenir le Lapin immortel de Jade. Quand le lapin n'est pas occupé à concocter des élixirs d'immortalité, il tient compagnie à la très belle déesse 嫦娥, dans le Palais de la Lune.

– C'est une belle histoire, murmura Daphné.

– Si tu fais attention, tu peux observer une forme de lapin visible par paréidolie sur la Lune.

– Vraiment ?

Sue hocha la tête.

– C'était mon histoire préférée, lorsque j'étais enfant. La gentillesse du lapin est récompensée …

– Sauf que tous les vieux hommes de ce monde ne sont pas des Empereurs de Jade déguisés, Sue. Ils ne t'enverront pas sur la Lune pour te remercier …

– J'ai appris ça lorsque je suis arrivée en Grande-Bretagne.

– Je n'ai pas non plus dit que nous n'étions tous que des vieux hommes ! s'amusa Daphné.

– Je sais.

– Alors pourquoi tu étais toujours si seule ?

Sue ouvrit la bouche, en regardant celle de Daphné. Elle esquissa un sourire, sans trop savoir pourquoi. Elle en avait juste envie…

– J'ai aimé dans ma vie. Mais personne ne reste et tout le monde part. Ne faire entrer personne dans ta vie, c'est le meilleur moyen de protéger son cœur et de ne plus souffrir.

– C'est stupide.

– Je sais, s'esclaffa Sue. J'ai eu mon lot de difficultés et de problèmes et j'ai réglé tout ça après un long travail sur moi-même. J'ai laissé entrer Justin, certes parce que je n'avais pas vraiment le choix mais... Maintenant, je suis heureuse de l'avoir avec moi. Son amitié est précieuse et je la chéris. Je pense que je serai prête à m'offrir à d'autres personnes.

Un sourire narquois mangea les lèvres de Daphné.

– Vraiment ?

– Oui.

L'air désespéré de Daphné la fit éclater de rire.

– Sue ?

– Hum ?

– Ne change pas.

Sue s'arrêta de rire et embarrassée, commença à triturer ses doigts.

– J'ai toujours du mal à dormir depuis la fin de la guerre. Pendant longtemps, Justin et moi étions incapables de dormir séparément.

– Justin, c'est l'autre crétin ?

Sue la regarda sévèrement, en souriant toujours :

– Justin est mon ami.

Daphné remit la pince de Sue entre ses mains et changea de position, pour tourner le dos à la Cité Interdite et mieux la regarder. Cette dernière ferma les yeux et sans réfléchir, parce que c'était dans ce genre de moment que Sue prenait les meilleures décisions, elle débita à toute vitesse la question qui lui mordait les lèvres depuis un moment :

– Pourquoi tu m'as sauvée ce soir-là ?

– Je ne t'ai pas sauvé, Sue, chuchota Daphné en baissant les yeux. Je t'ai simplement indiqué le chemin.

– Les Carrow allaient m'attraper. Ils allaient croiser mon chemin, mais tu m'as indiqué ce vieux passage secret qui m'a fait atterrir derrière l'entrée de Pré-au-lard... Tu as ralenti les Carrow. Je t'ai entendue leur parler et leur indiquer que tu avais vu des élèves en train de peindre des messages en soutien à Potter dans les couloirs.

Le visage de Daphné devint insondable et neutre. Sue et elle n'avaient jamais été proches et ne s'étaient même jamais réellement adressé la parole lorsqu'elles étaient à Poudlard. Mais ce soir-là, Daphné avait surprise Sue, un sac à dos sur les épaules et la peur dans les yeux.

Elle ne savait trop dire pourquoi elle avait souhaité que Sue se trouve loin des Carrow. Probablement parce qu'elle refusait qu'il lui arrive du mal. Certainement parce qu'elle savait qu'il était injuste qu'ils s'en prennent à elle à cause de son sang. Daphné avait été de ceux qui avaient fait profil bas durant la guerre. Ils ne s'étaient pas révoltés, avaient suivis les nouvelles règles en place, sans s'interroger, sans les remettre en question : c'était plus facile, plus rusé, que de gueuler à grands cris comme tout ceci était immoral et dégueulasse.

Daphné avait grandi dans une famille de sang-pur et ne s'était jamais interrogée sur le fait de savoir si elle valait mieux ou non que le reste du monde : elle en était déjà persuadée. C'était un fait, c'était dans ses gènes et dans son sang. En grandissant, elle avait haï les moqueries de Pansy, elle avait observé les nés-moldus de leur promotion : ils n'étaient pas moins intelligents, pas moins doués ou beaux qu'eux. Ils étaient comme elle, en fait. Des enfants. Et si désormais Daphné se savait supérieur et mieux que les autres, c'était parce qu'elle était exceptionnelle en bien des manières, qui ne concernaient absolument pas la pureté de son sang. C'était pour ce qu'elle était, elle, Daphné Greengrass, en tant que personne et pas en tant que chair et amas de cellules...

– Le Choixpeau a hésité à m'envoyer à Gryffondor, confessa-t-elle.

– Tu y aurais sûrement ta place.

– Un éruptif aurait davantage eu sa place dans un magasin de porcelaine ! se vexa-t-elle. Je n'ai rien à voir avec ces mal-élevés et ces abrutis aux cerveaux finis aux fonds de chaudron !

Sue secoua la tête en riant doucement.

– J'ai des manières et j'y tiens, assura Daphné. Mais je crois... Je crois que je ne manque pas de courage et quand je t'ai surprise, prête à fuir, je me suis dit... Je me suis dit que je ne supporterai pas de les voir te faire du mal.

– Pourquoi moi ?

Parce qu'elle était Sue Li, cette fille renfermée mais souriante, cette fille à la pince de jade en forme de lapin, qui racontait que les dragons n'avaient pas d'aile et ne crachaient pas de feu, cette fille qu'on lui avait un jour présenté, dans le jardin des Bullstrode, alors qu'elles n'avaient que huit ans... Une petite fille qui s'était fait un plaisir de tâcher sa robe toute blanche et de courir après les papillons. Une petite fille sans manière, mais qui riait aux éclats, sans se soucier montrer ses dents ou de paraître inélégante.

Sue Li avait été une bouffée d'air frais pour Daphné Greengrass.

Et comme l'air, elle la savait présente mais insaisissable. Parce que Sue rejetait tout le monde.

Avant. Sue Li rejetait tout le monde, avant.

– Parce que je t'aime bien, Sue, articula-t-elle enfin. Et aussi pour soulager ma conscience si je suis tout à fait honnête… La culpabilité, ça vous file de l'acné et j'aime préserver mon beau visage.

– Merci.

Daphné écarquilla les yeux.

– De m'avoir sauvée, ce jour-là. Pas de bien m'aimer. Ce serait étrange de te remercier pour ça...

– En effet, ce serait étrange.

Mais Sue Li était une personne étrange. Ce n'était pas ce qui lui plaisait le plus et pourtant, ça la rendait charmante.

– J'ai essayé de te le dire, à la soirée, chez les Bullstrode.

– Je sais.

– Mais je n'ai pas réussi. C'était la première fois que je participais à un événement de ce genre depuis la fin de la guerre, et en vérité, je n'y suis allée que pour te voir.

– Vraiment ?

– J'ai pris peur. J'avais pourtant répété tout un discours...

– Tu n'as pas à me remercier de t'avoir indiqué l'endroit par lequel j'avais vu ce crétin de Justin disparaître dix minutes avant toi.

Sue sourit de plus belle. Il était simple, en fait, de sourire en la présence de Daphné. Une seule pensée tournait dans la tête de Sue :

Daphnée m'a conduit jusqu'à mon premier ami. 月老. Tout est lié dans la vie.

– Merci quand même.

Daphné haussa les épaules, faisant semblant d'avoir l'air détaché et cool. Mais ses jambes tremblaient et son cœur tapait bien trop fort dans sa poitrine.

– Je t'aime vraiment bien, Sue.

Cette fois-ci, la brune ne rougit pas. Son dragon ronronnait de nouveau sous sa peau. Elle analysa ces mots et les savoura avec une certaine fierté.

Ne t'emballe pas. Ce n'est pas ce que tu crois. N'est-ce pas ?

– Je vais aller dormir. Tu m'as donné envie de rêver avec cette histoire de lapin de jade.

– Bonne nuit, Daphné.

– Elle le sera.

Quand la blonde l'embrassa sur la joue, Sue ferma les yeux et commanda à sa peau de s'en souvenir jusqu'à la fin des temps.

Elle aussi, retourna se coucher. Sa nuit fut peuplée de rêves dans lesquels Daphné riait, l'embrassait et ne portait qu'une simple pince de jade taillée en forme de lapin.

End Notes:

 

La semaine prochaine, tu apprendras que les coeurs les plus purs sont parfois de pierre.

Les coeurs les plus purs reposent parfois dans la pierre by CacheCoeur
Author's Notes:

 

Si tu cliques sur le noeud chinois de la chance, tu pourras écouter une petite ambiance musicale ❤

 

– On pourrait devenir amies, toi et moi, rit Sue en regardant Daphné jouer avec ses baguettes.

La blonde s’arrêta immédiatement et cessa ses grimaces. Justin trouva un nouveau prétexte pour s’en aller, s’étouffant manifestement avec sa gorgée d’eau qu’il venait d’avaler de travers.

Sue adorait son quotidien à la Pagode des visiteurs sorciers. Cela faisait sept jours qu’ils exploraient les souterrains le jour. Les découvertes avaient été nombreuses et plusieurs tombeaux avaient été ouverts : Sue avait défait pas moins d’une bonne vingtaine de malédiction et examiné des artefacts très anciens, qui dataient de bien avant la construction de la Grande Muraille.

Elle n’avait pas eu le courage de s’aventurer dans le Pékin moldu, trop fatiguée, et attendant toute la journée ce moment où son équipe sera attablée et où ils riaient tous des aventures. Justin écrivait ses lettres à ses amis, suivait les progrès de Lisa qui allait ouvrir dans quelques semaines sa boutique d’objets moldus adaptés au monde sorcier, les travaux de Padma sur un remède pour la lycanthropie, la formation de Terry en tant que médicomage... Luo, la plus âgée d’entre eux, chantait des chansons en chinois que Sue ne connaissait pas. Elle les lui apprenait avec joie. Daphné étonnait tout le monde avec ce qu’elle mettait dans son bol de riz : son mélange de la soirée était fait de porc aigre-doux et de crevette aux vermicelles et à l’ail. Chaque fois qu’elle terminait son plat, Sean et Andrew applaudissaient bruyamment et elle faisait une révérence gracieuse, en se frottant le ventre avec appétit. Sue et Daphné étaient toujours les dernières à aller se coucher. Elles parlaient des heures et des heures, de tout et de rien, en mangeant les pâtisseries que les briseurs de sorts français avaient généreusement partagé.

陽 et les autres briseurs de sorts chinois lui apprenaient toutes sortes de choses sur la culture chinoise magique. 武, une adorable adolescente de seize ans à peine, très talentueuse, lui avait même offert un bracelet de topaz, servant à apaiser l’esprit et faciliter le sommeil. Parfois, après le repas, 美, une chinoise dont le visage souriant présentait quelques rides, lui montrait comme tirer les fils du pouvoir des pierres précieuses. Sue avait déjà confectionné une bague, sertie d’un quartz rose, la pierre la plus facile à manipuler pour les débutants : elle trônait désormais fièrement sur son index. Sue adorait bavarder avec les briseurs de sorts chinois et en apprendre plus sur la façon dont ils vivaient en tant que sorciers. Elle était désormais convaincue qu’elle était à sa place parmi eux, et qu’elle les aiderait à construire l’avenir dont ils rêvaient tous pour les futures générations.

Sue adorait ces rituels ... Ce soir-là, il ne restait plus que Justin, Sue et Daphné, qui faisait la pitre, offrant ses plus belles grimaces à un briseur de sorts italiens qui ne souriaient jamais.

– Dis-moi, Sue, qu’est-ce que tu ferais si je t'offrais une part de gâteau, là, maintenant, et que c’était le meilleur gâteau du monde, le plus savoureux, avec de la crème et le meilleur chocolat du monde, mais qu’il n’avait aucune cerise au-dessus, le mangerais-tu ?

– Je ne sais pas. Je n’aime pas les gâteaux.

Daphné écarquilla les yeux et esquissa un petit sourire malin.

– Prétendons que tu les aimes.

– Mais je ne les aime pas.

Daphné venait de terminer la dernière part. Elle qui était toujours impeccable, avait des miettes partout dans son décolleté, et qui dégringolaient le long de son corset.

– Tu veux un autre gâteau ? demanda Sue, sans comprendre. Il en reste à la table des français...

– Non, je ne veux pas de gâteau. Je te demande juste si toi, tu veux du gâteau. Est-ce que tu mangerais ce gâteau, même s’il n’avait pas de cerise ?

Sue mordilla ses lèvres.

– Qu’est-ce que tu me demandes vraiment Daphné ? La cerise, c’est une métaphore, c’est ça ?

Daphné épousseta sa chemise et son corset.

Parle-moi clairement. Dis-moi ce que tu veux.

– Je n’aime pas les énigmes, Daphné. Je ne sais pas les résoudre et je n’aime pas perdre mon temps.

Elle avait appuyé chacun de ses mots avec une certaine insistance.

– J’aime bien prendre le mien, soupira Daphné.

Elles changèrent de conversation mais Sue resta longtemps concentrée sur les miettes de gâteau qui étaient restées sur la peau laiteuse de Daphné.

C’était devenu un jeu, entre elles... Ces effleurements, ces caresses, ces mots chuchotés à l’oreille et ses longs échanges muets emplis de …

De quoi ?

Sue n’en savait rien, mais elle adorait ça et n’avait de cesse de chercher le contact, le touché de Daphné.

– Sue ! grogna discrètement Justin entre ses dents. Ça, c’est mon pied !

Sue rougit à la vitesse de la lumière alors que Daphné éclata de rire à côté de son ami.

 – Voilà qui est extrêmement gênant …, murmura la blonde, très amusée.

Sue lui lança un regard consterné mais rit de bon cœur également...

D’ailleurs, maintenant qu’elle avait affirmé ne pas aimer les gâteaux, il était stupide de prétendre vouloir en manger plus pour rester seule avec Daphné.

Pourtant, Sue continua de le faire pendant une autre semaine.

Sue n’aimait pas le chocolat.

Mais plus elle le mangeait lentement, plus longtemps Daphné  restait avec elle avant de lui dire bonne nuit.

– Et si tu essayais de garder ton calme lorsqu'Andrew fait une erreur de traduction ?  lui conseilla Sue, alors que Daphné venait de lui demander comment faire pour que le brun cesse de la regarder avec effroi.

– Moi ? Perdre mon calme ? Je ne perds jamais mon calme ! s'offusqua l’ancienne Serpentard. Je garde le contrôle de moi-même en toutes circonstances, c’est un fait je suis l’incarnation même de la sérénité et de la maîtrise …

– PUTAIN DE MISÈRE SORTEZ NOUS DE LÀ TOUT DE SUITE OÙ JE VOUS JURE QUE…

Daphné donna un coup dans le mur de pierres qui venaient de s’écrouler en face d’elles. Elle gémit de douleur et grogna davantage lorsque la voix de Justin leur parvint de l’autre côté des gravats :

– QU’EST-CE QUE TU DIS ?

美, la jeune chinoise briseuse de sorts, sanglotait derrière le mur tandis que 陽 parlait par-dessus la voix de Justin en demandant à Sue si elles allaient bien, Daphné et elle.

– TU VAS BIEN JUSTIN ? cria finalement Sue avant que Daphné ne puisse ouvrir la bouche.

– NIQUEL ET TOI ?

Derrière elle, Daphné avait lancé un lumos avec sa baguette. Quand Justin lui annonça que personne n’était blessé de leur côté, Sue se remit à respirer normalement, malgré la poussière dense et lourde qui s’infiltrait dans ses poumons.

– ON VA ESSAYER DE TROUVER UNE ISSUE ET DE REJOINDRE L’UNITÉ DE LUO ! indiqua Sue.

– TRÈS BIEN JE TRANSMETS LE MESSAGE. SOIS PRUDENTE SUE !

Daphné continuait de donner des coups de pieds dans le mur qui venait de s’écrouler. La structure de cette galerie était fragile et son équilibre, des plus précaires. Il était trop dangereux de rester ici, ou même de tenter quoique ce soit impliquant la magie : les lieux en étaient imprégnés et la moindre erreur les ensevelirait tous sous des tonnes de pierres...

Sue glissa sa main dans celle de Daphné qui se calma immédiatement. Les yeux brillants, cette dernière confia à voix basse :

– Je n’aime pas les endroits confinés.

– Pourquoi, par Morgane, as-tu accepté cette mission dans ce cas ?

– Une opportunité comme celle-ci ne se représente pas tous les jours : nous sommes probablement les premiers sorciers à pénétrer ces lieux depuis des siècles. Traduire ces runes chinoises est un honneur et c’est pour ce genre d’expériences, que j’ai choisi ce métier.

La blonde déglutit faiblement. Le visage recouvert d’une épaisse couche de poussière, elle paraissait plus pâle que d’ordinaire.

– J’ai longtemps souhaité être coincée avec toi, mais je n’imaginais pas que ce serait dans ce genre de circonstances...

Sue ricana :

– Avançons, Greengrass...

Elles avaient marché pendant plusieurs heures, dans un long couloir sombre et gravé  de sinogrammes que même Sue était incapable de traduire. Daphné ne les connaissait pas davantage et n’avait pas cherché à les traduire : il était trop dangereux de jouer avec une forme d’expression que l’on ne maîtrisait pas. Elle qui s’était montrée efficace sur toutes les runes magiques qu’elles avaient rencontré jusqu’ici, ne parvenait pas à déterminer l’origine de celles-ci….

Elles s’étaient finalement arrêtées, épuisées d’avoir tant marché. L'angoisse de Daphné était palpable et pesante, presque autant que les murs du souterrain, qui semblaient se rapprocher petit à petit.

Il doit neiger dehors. Quand nous sortirons d’ici, Daphné et moi, nous irons dans le quartier moldu et je lui montrerai 颐和园.

De la buée s’échappait de la bouche de Daphné. Serrée contre Sue, elle faisait tournoyer sa baguette pour faire apparaître quelques étincelles multicolores qui suivaient les mouvements de ses mains. Sue les regardait avec une certaine fascination : elles tranchaient avec la peau diaphane de Daphné, et ses dents blanches qui apparaissaient chaque fois qu’elle lui souriait.

Sue ne l’avait jamais autant vu sourire.

Peut-être qu’elle ne l’avait pas assez bien regardée, lorsqu’elles étaient à Poudlard…

–  Tu ne devrais pas faire de la magie ici. C’est dangereux, lui rappela Sue.

Daphné arrêta, à contrecœur.

– J’aime bien la neige. Elle me rappelle la maison, elle me rappelle ma sœur, elle me rappelle Poudlard. J’aime bien le froid, parce que j’adore ce sentiment que l’on a, tu sais, ce qu’on ressent qu’on se réchauffe petit à petit. Quand on boit un chocolat chaud, avec des tonnes et des tonnes de crème chantilly que l’on a piqué dans les cuisines…

– Grand-mère Olivia ne me laisserait jamais voler de la chantilly, murmura Sue.

– Tu fais toujours ce qu’on te dit ?

– J’essaie.

– Pourquoi ?

– Parce que c’est plus simple. Parce que je veux qu’ils m’aiment.

– C’est qui, « ils » ?

Sue haussa les épaules. « Ils » étaient son père, sa grand-mère, son grand-père… « Ils » étaient les seules personnes qu’elle connaissait jusqu’à maintenant. « Ils » étaient aussi Justin à présent. Mais Justin, lui, il la connaissait vraiment.

– La vérité, Sue, c’est que si tu n’es pas toi-même, personne ne t’aimera pour de vrai.

Sue fronça les sourcils, encaissant la violence de ces mots prononcés d’une voix de velours.

– L’amour, c’est compliqué et singulier. On aime tous d’une façon différente.

– Mais toi, tu t’aimes ?

Sue ouvrit la bouche.

Elle aurait voulu dire « oui ». Elle aimait ses cheveux raides et noirs, ses yeux d’onyx, ses rêves, son histoire, sa force et ses pensées. Elle aimait passer du temps avec elle-même, elle aimait se surprendre, elle aimait son style, elle aimait sa gentillesse et s’écouter rire. Elle aimait son tatouage, elle aimait ses cicatrices et ses blessures internes, qu’elle soignait, qu’elle pansait avec bienveillance et courage.

Et pourtant… Elle aurait voulu plus. Plus de liberté, moins de chaînes, l’assurance que si elle volait de la crème chantilly dans les cuisines de sa grand-mère, elle ne la réprimanderait pas.

– Ce n’est pas parce qu’ils ne te comprennent pas ou que tu ne leur obéis pas, qu’ils ne t’aimeront pas.

– Tu ne connais pas ma grand-mère. Elle aime les règles, les consignes, l’étiquette et les bonnes mœurs. Je suis une enfant née hors mariage, une sang-mêlé qui plus est…  J’aime celle que je suis. Mais c’est plus facile de la préserver de toutes déceptions me concernant.

– Laisse-lui peutêtre l’opportunité d’être fière de toi…

Daphné est une Serpentard : le monde n’est fait que de petites opportunités pour elle...

Sue sourit, en se rappelant du compliment qu’avait finalement prononcé sa grand-mère, concernant son tatouage.

– J’aime bien discuter avec toi, souffla Sue.

– Et moi, j’aime me réchauffer en buvant un chocolat chaud, sourit Daphné. On fera ça, lorsqu’on sera sorties de cet enfer.

Elle se serra un peu plus contre Sue, qui se laissa faire. Elle hésita un instant, avant de poser sa tête contre son épaule, fatiguée mais apaisée. Daphné sembla s’immobiliser lorsqu’elle le fit,  désarçonnée. Sue sentit son cœur rater quelques battements, anxieux d’avoir dépassé une limite, d’avoir franchi un interdit. Mais Sue la sentit se détendre et son souffle caresser sa joue.

Tout est comme il faut.

Ni l’une ni l’autre ne bougeait. Elles semblaient  figées, comme si prendre le risque de briser d’un iota cette position, cet assemblage de leurs deux corps, casserait l’harmonie et la quiétude de ce moment.

Qu’est-ce qu’elles se sentaient bien, dans les bras l’une de l’autre…

 Sue se décida enfin à briser leur union, après quelques instants. Elle aurait aimé embrasser Daphné pour sceller toute cette douceur en un seul geste. Mais elle savait, qu’une seule étreinte n’aurait suffi.

Plus tard, quand elles auraient le ciel au-dessus de leurs têtes...

– J’aime bien les marchés de Noël. Tu crois qu’on pourrait en trouver un en ville ? demanda Daphné.

Sue secoua la tête.

– Les chinois ne fêtent pas Noël. La Chine n’est pas très chrétienne, tu sais. Dans mes souvenirs, Pékin était très peu décorée pendant les fêtes. La première fois que j’ai fêté Noël en Écosse, j’ai trouvé ça si beau… Pourtant, je regrettais de ne pas le faire en Chine ou d’avoir ma pomme du 平安夜.

–  Une pomme ?

– Une pomme, que l’on s’offre la veille de Noël. En fait, le mot « pomme » en mandarin, est proche du mot « paix ».

– Je vois, sourit Daphné. C’est beau. Mais dangereux si on veut négocier la paix avec un chinois et qu’on a un accent pourri…

– Par contre, si tu veux, je t’emmènerai un jour dans les rues, lorsque nous fêtons le nouvel an ! Oh tu adoreras ça ! Les lions, les dragons rouges qui se promènent dans les rues sous les gongs et les tambours… Les vœux, le poisson, les nouilles… Tout est succulent ! Quand j’étais petite, j’allais voir tous nos voisins et ils me donnaient des 红包 que j’ouvrais en cachette. Je partais m’acheter les derniers pétards qui restaient… Papa était si heureux. J’ai toujours voulu fêter le nouvel an chinois dans le Pékin sorcier : imagine les pétards, les feux d’artifice ! Ce doit être démentiel ! Ma mère aurait adoré !

Sue rougit en réalisant ce qu’elle venait de dire. Parler d’avenir avec Daphné... Elle lui lança un long regard, comme une question muette.

Viendras-tu ?

– Pourquoi n’es-tu pas retournée en Chine avant cette mission ? l'interrogea Daphné.

Sue pâlit légèrement et ramena ses jambes sous son menton. Elles changèrent définitivement de position, et cette fois-ci, ce fût Daphné qui se blottit contre elle, nichant sa tête près sur l’épaule de Sue, où ronronnait son dragon de pluie.

– Je crois que j’avais besoin d’une raison. Je n’avais pas la force ou le courage de m’y rendre par moi-même, déglutit la jeune-femme. La Chine me rappelle trop ma mère.

– Parle-moi d’elle.

– Elle est géniale. Elle connaît pleins d’histoires et de légendes.

Daphné sursauta et Sue l’examina, surprise.

– Je suis désolée… En fait, je pensais que ta mère était décédée. Mais tu en parles au présent et je …

Sue lui sourit tendrement et posa une main sur la sienne pour la presser légèrement.

Quand Justin et elle le faisaient, ça l’apaisait.

Quand Daphné et elle le faisaient, ça lui donnait envie de voler.

Sue inspira calmement.

– Elle n’est pas morte. Et parfois, c’est terrible, mais je l’oublie. J’oublie qu’elle est vivante. Depuis que je suis ici, je me dis que nous n’avons jamais été si proches en quatorze ans. Je pense que si je la croisais dans les rues, je la reconnaîtrais. Mais elle… Elle passerait devant une étrangère.

Daphné ouvrit la bouche. Sue détourna les yeux pour essuyer la larme qui dévalait sa joue. Elle n’avait jamais parlé de ça à personne. Elle se retenait aussi de renifler et d’essuyer son nez devenu humide. Ce n’était pas très élégant, surtout devant une personne comme Daphné. Et elle voulait être élégante pour et devant elle.

Mais elle renifla et Daphné ne fit aucun commentaire.

– Je n’ai jamais parlé de ça à personne, bégaya-t-elle.

– Tu n’es pas obligée de m’en dire plus.

Sue hocha la tête. C’était déjà bien assez pour aujourd’hui.

– Et j’adorerais fêter le nouvel an chinois ici, avec toi.

 Elle viendra.

– Il a vraiment 117 écailles ton dragon ?

– Oui.

– Laisse-moi les compter.

Daphné posa ses doigts froids sur sa peau avant de s’arrêter.

– Je peux ?

Sue opina.

Elle posa son index sur la première écaille. Le dragon sursauta et ses oreilles se dressèrent. Il positionna sa tête juste sous son doigt, cherchant la caresse.

– Dis à ton tatouage de se calmer !

– Il n’en fait qu’à sa tête. Je crois que le tatoueur qui a fait l’enchantement final était de mauvaise humeur ce jour-là, rit doucement Sue.

Daphné posa sa paume sur l’épaule de Sue, qui retint son souffle un moment. Le dragon s’arrêta en fait de gigoter et Daphné se mit à compter les premières écailles.

Elles s’étaient remises en route. Sue commençait à s’inquiéter de ne voir personne, à mesure qu’elles progressaient dans le souterrain. Normalement, elles auraient dû croiser l’unité dirigée par Luo... Daphné portait ses bottines à la main, ses pieds étant couverts d’ampoules. Elle s’arrêtait souvent devant les murs, pour en examiner les parois et leurs inscriptions.

Sue porta sa baguette sur l’un d’eux.

– Ces sinogrammes … Je ne les connais pas, mais je crois qu’il s’agit du chinois traditionnel.

– Du chinois traditionnel ?

– Les chinois parlent et écrivent désormais un chinois simplifié. C’est une réforme de l’écriture qui a été mise en place par le parti communiste du gouvernement chinois, dans les années soixante. C’était pour faciliter l’alphabétisation du pays … La liste définitive des nouveaux caractères n’a été publiée qu’en 1986. Ma mère connaissait les anciens sinogrammes. Elle avait des livres, comme ça, mais quand je suis partie en Grande-Bretagne, mon père m’a enseigné les nouveaux...

Daphné traça leur ligne, du bout de sa baguette illuminé et se figea, lorsque la terre se mit à trembler. Un grondement souleva le cœur de Sue. Il était si puissant, qu’il se mit à résonner jusque dans ses os.

– Qu’est-ce que tu viens de faire ?

– Probablement une connerie.

Des soldats de pierre et de terre étaient en train de prendre vie sous leurs pieds, et leur barraient la route, menaçant et lugubres. Ils étaient nombreux et firent face aux deux jeunes femmes pendant quelques secondes, sans bouger. Mais leurs visages étaient peu avenants et Sue savait qu’au moindre mouvement, ces soldats s’avanceraient vers elles, et qu’elles n’auraient d’autre choix que de courrir.

– Daphné ?

– Oui ?

– J’espère que la prochaine fois, tu porteras des chaussures plates.

– Je suis tout à fait capable de courir en talon, promit la blonde en riant nerveusement.

– Tu es prête ?

– Non.

– Il va bien falloir...

– Je suis traductrice bon sang ! Je n'ai pas signé pour ça !

Quand la première lignée de soldats fit un premier pas, Sue poussa Daphné devant elle et lui ordonna de courir. Pour libérer ses mains, la blonde avait jeté ses deux chaussures en visant les têtes de deux créatures de glaise. L’une d’elles avait éclaté en quelques morceaux.

Sue réfléchissait à toute vitesse, en même temps qu’elle courrait. Daphné n’était pas bien rapide et manquait déjà de souffle : à cette allure, elles se feraient très vite attraper. Sue prit alors la décision de tenter de lever les enchantements : les sorts avaient tous leurs contre-sorts, et c’était son métier, sa passion même, de tous les connaître. Elle en tenta plusieurs, sans réel succès.

Ces soldats étaient nés d’une forme de magie qu’elle ne connaissait pas...

Sa magie, les sorts qu’elle connaissait, ne fonctionnait pas. Sa baguette n’émettait pas la moindre étincelle de magie et demeurait inefficace quand elle était destinée à s’en prendre aux soldats. Alors Sue creusait des trous dans la terre, pour les ralentir, priant pour que les murs ne leur tombent pas dessus.

C’est le moment d’avoir une idée brillante ma grande !

Tous les endroits avaient leurs secrets et si ce lieu avait été protégé, c’était pour une bonne raison. Un trésor, des secrets, y étaient probablement cachés quelque part. Ces soldats avaient probablement pour mission de préserver cet endroit coûte que coûte...

– Tu te rappelles du sinogramme que tu as tracé ?

– Bien sûr que non, siffla Daphné.

Sue se mit à maudire Merlin et Morgane de les avoir fourrées dans un tel pétrin. Elle était bien trop inexpérimentée pour ce genre de situations...

– Je vais faire s’écrouler cet endroit, affirma-t-elle enfin.

– Pardon ? s'écria Daphné.

C’était ça, ou rien du tout.

Lors de sa fuite durant la guerre, Sue avait appris que ne rien faire du tout, c’était pire que de tenter le diable. Quand il s’agissait de sauver sa peau, ou celle de quelqu’un que l’on aimait, jeter de l’huile sur le feu, c’était toujours mieux que d’attendre qu’il nous dévore s’il pouvait au moins permettre de brûler quelques ennemis au passage.

C’était un risque calculé.

Sue repoussa Daphné devant elle, et lança son sort qui ricocha entre les murs. Quand ils s’écroulèrent, elle se remit à courir et se réfugia derrière le protego de Daphné.

Derrière le nouvel éboulement, elles entendirent les soldats de terre gratter les pierres et grogner. Elles serrèrent les dents à s’en casser les mâchoires, et quand miraculeusement, elles relevèrent les yeux pour savoir qu’elles étaient de nouveau en sécurité, Sue se mit à gémir :

– Je viens de détruire un monument historique vieux de plusieurs siècles...

– Et c’était super cool ! la félicita Daphné.

–  愛.

– Qu’est-ce que c’est ?

Sue se concentra, tentant de trouver à quel sinogramme simplifié il pouvait correspondre. Cela faisait trois fois qu’elles passaient devant lui et il lui était étrangement familier...

Sue commençait à avoir peur. Elle refusait de rester ici, à errer plus longtemps. Elle avait encore tant de choses à voir... Elle songea ironiquement qu’elle n’était jamais montée sur la Grande Muraille. Elle se promit que dès qu’elles seraient toutes les deux sorties d’affaires, elles iraient, et admireraient la vue.

– 爱. L’amour.

– Il est évidemment que ces soldats voulaient manifestement nous couvrir de câlins et de bisous, fit ironiquement Daphné.

Sue ne répondit pas et fronça les sourcils.

–  孟姜女. J’aurais dû reconnaître ces sinogrammes ! s'exclama Sue en se pinçant l’arrête du nez.

– Qu’est-ce que c’est ?

– Qui, la corrigea Sue. C’est un prénom. Dame Mèng Jiāng. C’est l’une des légendes les plus populaires dans le folklore chinois.

– Que raconte-t-elle ?

–  A l'époque du chantier de la construction de la Grande Muraille conduit par le général 蒙恬 sous la dynastie 秦, la Dame Mèng Jiāng avait vu, comme des dizaines de milliers d'épouses, son mari requis pour les travaux. Inquiète pour  sa santé , elle quitta son village natal, pour lui porter des vêtements chauds. Après une épuisante recherche, elle finit par trouver un groupe d'hommes qui connaissaient son époux : il était déjà mort, comme beaucoup d’autres.  On raconte que Mèng Jiāng  poussa un tel cri de douleur que des nuages noirs vinrent voiler le ciel et qu’un éclair terrible s’abattit sur la Grande Muraille et la fendit. C'est alors que la veuve, découvrit le corps de son mari, au milieu des décombres...

–  Et ?

Le visage de Sue s’assombrit un instant :

– Mèng Jiāng l'étreignit de désespoir et courut se jeter dans la mer.

– Merlin que c’est utile de faire ça !

– C’est romantique.

– Mourir, ça n’a rien de romantique.

Sue leva les yeux au ciel.

– Ce n’est qu’une légende...

– Les légendes puissent leurs sources de faits réels, Sue.

– Tu crois que... Que ça pourrait être le tombeau du mari de Mèng Jiāng ? Que c’était une sorcière et qu’elle aurait offert aux soldats de la Grande Muraille un endroit où reposer ?

– C’est toi qui viens de le dire, pas moi, sourit Daphné. Mais je pense effectivement que c’est une possibilité.

– S'il s’agit bien d’elle, sa magie devait être très puissante pour que ses malédictions fonctionnent toujours.

– Elle n’était peut-être pas seule : tu as vu tous les tombeaux que nous avons trouvés jusqu’à maintenant ?

– Mais nous ne nous sommes jamais faites attaquer par des soldats de terre.

– Si Mèng Jiāng s’est vraiment jetée dans la mer, c’est qu’elle devait être folle dingue de son mari : elle a sûrement mis le paquet pour que personne ne vienne troubler le repos de son mec...

– Tu as activé ce sort, ces soldats de terre en traçant avec ta baguette un sinogramme.

– Oui, bon pardon, je suis désolée, on ne va pas en parler dix milles...

– Et si c’était la seule forme de magie qui fonctionnait réellement dans ce tombeau ? la coupa Sue.

Sans attendre la réponse de sa partenaire, Sue s’exécuta et écrivit dans le vide “水”, l’un des rares sinogrammes chinois qui n’avait pas été touché par la réforme de l’écriture.

L’eau se mit à jaillir avec autant de force que si elle avait lancé un aguamenti.

Elles regardèrent l’eau s’écouler avec émerveillement. Découvrir une nouvelle expression, une nouvelle forme de magie était un privilège pour elles deux.

– Je sais comment nous faire sortir d’ici ! sourit Sue.

Elle ne connaissait que quelques sinogrammes traditionnels, et les essaya tous. Le feu jaillit, une bourrasque l’éteignit, la terre trembla, mais rien ne fit s'ouvrir les murs pour leur permettre de sortir. Elle allait baisser les bras, quand Daphné agrippa son menton et l’obligea doucement à la regarder dans les yeux :

– Concentre-toi, briseuse de sorts.

Quand Sue traça de sa baguette un 愛, les doigts tremblants et le cœur battant, un éclair fendit l’un des murs en deux et leur ouvrit un passage vers l’extérieur, où le soleil brillait et le vent sifflait.

– Tu crois qu’on va pouvoir retrouver mes chaussures ? gémit Daphné.

Sue explosa de rire et se jeta dans ses bras.

C’était bien mieux que de se jeter dans la mer...

 

Lorsqu’elles étaient enfin sorties du tombeau du mari de Mèng Jiāng et rentrées à la Pagode des visiteurs sorciers, 陽, ainsi que tous les briseurs de sorts chinois, avaient souhaité faire une immense fête pour mettre les deux sorcières à l’honneur. Ils avaient fait exploser des feu d’artifices et organiser un grand repas. Sue s’était isolée.  Daphné avait tenté de la rattraper, alors qu’elle était en train de faire soigner les quelques contusions qu’elle avait, mais Justin l’avait arrêtée.

Parfois, Sue avait seulement besoin de sa propre compagnie.

Justin la connaissait depuis assez longtemps pour le deviner.

Sue n’avait pas pleuré sur le chemin du retour, alors qu’elle en avait pourtant ressenti le désir. La peur qu’elle avait eue dans ce tombeau avait été intense. Celle qu’elle avait connu lors de sa fuite n’était en rien comparable. Elle avait été lente, constante, toujours là, jamais loin, durant des jours, des semaines et des mois.

Sue inspira un grand coup, avant de chatouiller le menton du dragon qui permettait le passage entre le Pékin sorcier et le Pékin moldu. 陽, le sorcier qui l’avait invitée à manger du chou mordeur de Chine et qui lui avait appris tant de choses, avait activé le passage pour elle. Il attendait qu’elle se décide, en respectant son silence. Il lui souriait simplement, amicalement alors que la statue du dragon continuait de cracher des étincelles rouges et dorées.

Lorsqu’elle traversa l’épais voile translucide les séparant, elle fut parcourue de frissons.

Cette fois-ci, ça y est. Tu es chez toi. Le vrai chez toi.

Elle mangea le ciel des yeux.

Alors pourquoi ces mots sonnent faux dans ton cœur ?

Elle fit quelques pas pour s’éloigner de la Cité Interdite. Elle ne se souvenait plus vraiment des rues, des endroits qu’elle avait pourtant connus enfant. Tout était si flou. Elle se perdit plusieurs fois et à chacun de ses pas, la culpabilité de ne pas connaître son chemin, l’étreignait avec un peu plus de force et de cruauté.

Elle s’adressa à plusieurs moldus, en leur indiquant l’adresse à laquelle elle souhaitait se rendre. Quand les premiers 胡同 se dressèrent devant elle, elle sut qu’elle approchait. Les anciennes ruelles orientées à l’est et à l’ouest, séparées par des artères formant les quartiers de la ville, la ramenait quatorze ans en arrière.

Adolescente , Sue avait trouvé dans le bureau de son père, de vieux papiers lorsqu’elle avait fouillé dans ses affaires. Elle avait souhaité savoir ce que sa mère était devenue, et avait appris avec un pincement au cœur que son père lui avait tout laissé : leur maison, sa fortune de l’époque, tout le mobilier et même le chat.

En fait, son père n’avait pris avec eux que les souvenirs de sa mère.

Sue avait fait de la magie très tôt et pendant longtemps, elle avait été un secret entre son père et elle. La première fois qu’elle en avait fait, son père l’avait félicitée avant de pâlir. Il n’avait jamais parlé du fait qu’il était un sorcier à sa femme. Sue, des années plus tard, lui avait hurlé dessus en apprenant qu’il lui avait menti : si sa mère avait su la vérité, peut-être que les choses auraient été différentes...

Mais elles sont ce qu’elles sont.

Ce qui devait arriver était arrivé : Sue avait fini par faire de la magie devant sa mère, qui avait pris peur et hurlé. Elle avait violemment rejeté sa fille, qui venait de faire voler tous les coussins de la maison. Quand son mari était rentré du travail, il avait retrouvé Sue sous la table, en train de pleurer, et sa femme, prostrée derrière un meuble, apeurée et horrifiée.

Les autorités sorcières chinoises avaient été prévenues de l’incident. La mère de Sue était devenue incontrôlable, complètement choquée parce qu’elle venait de voir et en colère après son mari, qui lui avait menti. On lui avait laissé le choix : intégrer la communauté sorcière et garder le secret, ou perdre la mémoire et tous ses souvenirs liés à la magie.

Est-ce que le prix qu’elle a payé en valait la peine ?

On avait effacé la mémoire de la mère de Sue, qui n’avait plus osé poser les yeux sur sa propre fille depuis l’incident. Le cœur brisé, son père et elle étaient partis en disgrâce, vivre loin d’elle, suivant les derniers vœux de sa mère.

Sue, depuis qu’elle était sortie du tombeau du mari de Mèng Jiāng, se demandait comment sa mère auraient réagi, en apprenant que l’une de ses héroïnes préférées, était probablement une sorcière. Elle aurait souhaité le lui raconter.

C’est pour ça que tu es là.

La maison était comme dans ses souvenirs, bien qu’un peu plus petite. Le puits au centre de la cour était grignoté par la mousse : Sue ne s’en étonna pas, il n’y avait que son père, pour prendre soin de ce vieux puits.

Elle resta en retrait, derrière le portail.

Qu’espères-tu voir ? Qu’espères-tu trouver ?

Elle entendit de grands éclats de voix. Ceux d’un homme et d’une femme qui se disputaient. Elle regarda plus attentivement et par la fenêtre, aperçut deux visages.

Aucun d’eux n’appartenait à sa mère.

–  你迷路了吗?

La bouche de Sue devint sèche et elle se retourna lentement, pour faire face à cette femme, qui maintenant, posait bien ses yeux sur elle.

Non, je ne suis pas perdue.

海妹, Hai mèi, tenait dans ses bras un sac de courses, rempli à ras bord.

Sue secoua la tête, plus pâle que jamais. Hǎi mèi lui souriait avec gentillesse et soupira, agacée, en entendant les deux occupants de la maison en train de se disputer. La porte d’entrée s’ouvrit à la volée, et une adolescente en sortit :

– 妈妈 !爸爸不想让我出去!

Maman”. Elle l’a appelée “maman”.

Elle devait avoir seize ou dix-sept ans. Sue l’examina et leur trouva des ressemblances. L’adolescente écarquilla les yeux en l’observant à son tour :

– 她是谁?demanda-t-elle à sa mère.

Personne. Je ne suis personne pour toi.

Sa mère haussa les épaules. Sue n’était qu’une étrangère. Elle trouva cependant la force d’articuler :

– 我迷路了.

Les deux femmes la prirent en pitié et lui indiquèrent le chemin. Elles lui proposèrent même un thé, que Sue refusa.

Cette maison n’est plus la mienne.

Elle souriait. Plus elles parlaient toutes les trois, plus elle souriait. Elle était triste, bien sûr. Terriblement triste. Mais Sue ne regrettait rien.

Mais si cette maison n’est plus chez toi... Où est-ce ?

Quand elle partit, Hai mèi l’interpella un instant, troublée.

– 你的目光...

Ton regard.

Mon regard.

Notre regard...

Mais elle laissa Sue partir comme elle était venue : en étrangère.

La colère que Sue avait ressentie pour sa mère, se mua en chagrin.

Je te pardonne quand même...

Lorsqu’elle rentra à la Pagode des visiteurs sorciers, tout le monde fêtait l’immense découverte de la journée. Ils la félicitèrent tous pour son courage et son ingéniosité. Demain, ils y retourneraient tous, pour déchifrer les sinogrammes traditionnels et découvrir la véritable histoire de Mèng Jiāng.

Sue n’avait pas le cœur à la fête.

Justin le remarqua bien vite et lui prit la main, pour l’emmener dans sa chambre. Quand il referma la porte derrière eux, elle éclata en sanglot dans ses bras, bégayant des mots rendus incompréhensibles par sa voix tremblante et érayée de chagrin.

Justin lui caressa le dos et les cheveux toute la nuit et lui murmura que tout irait bien, qu’il serait toujours là pour elle et qu’il l’aimait.

Elle lui expliqua ce qu’elle était partie faire et il pleura avec et pour elle. Il la consola maladroitement, et ils rirent de ses vaines tentatives pour lui apaiser sa tristesse.

Quand le jour se leva, Sue avait toujours mal, mais son cœur guérissait déjà, dans les bras de son ami.

C’est ici, chez toi.

– Je ne suis jamais montée sur la Grande Muraille, avoua faiblement Sue.

Les yeux encore rougis, elle attendit que Daphné lui réponde. Elle releva la tête, en constatant que seul le silence semblait lui faire face.

Mais Daphné, dans sa chemise bleu turquoise et son corset gris, lui tendait une main, l’invitant à la lui suivre et à gravir avec elle les premières marches.

Elles évoluèrent seules le long de la muraille, encore plongée dans le brouillard et dans le froid de décembre.

C’était beau et magique.

Daphné, si bavarde, ne l’était plus tellement et le silence entre elles n’avait rien de gênant. Il était même plutôt réconfortant.

Elles se postèrent près d’une Tour de garde et regardèrent la vue. Sue détacha ses cheveux et Daphné lui prit sa barrette des mains pour attacher les siens. Elle passa un bras autour de sa taille et dégagea sa nuque :

– Il a vraiment 117 écailles ton dragon ?

– J’aimerais que tu les comptes.

Le sourire de Daphné la charma encore plus. Elle n’enleva pas ses gants, pour recommencer à compter les écailles de son dragon, qui ronronnait déjà de plaisir. Daphné était concentrée dans sa tâche, qu’elle prenait décidément beaucoup trop à cœur.

Sue rêvait toujours du 月老.

Avec Daphné, elle avait l’impression qu’il existait réellement.

月老. Le fil rouge du destin. Les deux personnes liées par le fil rouge de 月下老 sont des amants destinés à être ensemble, quels que soient le lieu, le moment ou les circonstances.

Tout la ramenait à Daphné en cet instant présent et bien avant. Elles étaient liées.

Sue était heureuse. Elle n’était pas chez elle, mais elle était heureuse. Elle aimait la Chine, elle l’aimerait toujours... et ça pourrait devenir chez elle.

Mais plus pour les raisons que tu pensais...

Finalement en revenant ici, elle n’avait pas retrouvé ce qu’elle avait perdu.

Elle s’était trouvée elle-même.

Aujourd’hui, elle avait enfin le courage de tourner la page.

Sue songea à ce vieux proverbe chinois, que lui avait répété sa mère de nombreuses fois.

– 不到长城非好汉.

– Qu’est-ce que ça veut dire ?

–  Qui n’est jamais venu sur la Grande Muraille n’est pas un brave, traduisit Sue.

– Je ne vois pas en quoi monter sur un tas de pierres fait de toi un brave mais pourquoi p...

Sue la fit taire de la plus tendre des façons.

Lorsqu'elle posa ses lèvres sur les siennes, le monde devint plus simple et plus beau à la fois.

C’est ici aussi, chez moi.

 

End Notes:

 

 

 

Sue Li et Daphné Greengrass reviendront, parce qu'elles ont encore toutes sortes d'aventures à vivre et à raconter ❤

 

Merci d'avoir lu celle-ci ❤

 

–  你迷路了吗? (Vous êtes perdue ?)

– 妈妈 !爸爸不想让我出去!(Maman ! Papa ne veut pas me laisser sortir !)

– 她是谁?(Qui est-elle ?)

– 我迷路了(Je suis perdue)

– 你的目光... (Ton regard)

 

J'espère vous avoir fait aimer un peu de ce pays et de cette langue qui m'ont vu grandir ♥

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