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News

Assemblée Générale Ordinaire 2022


Bonjour à toustes,

L'assemblée générale annuelle de l'association Héros de Papier Froissé est présentement ouverte sur le forum et ce jusqu'à vendredi prochain, le 24 juin 2022, à 22h.

Venez lire et discuter, et voter pour les candidats au conseil d'administration.

Bonne AG !
De Le CA le 17/06/2022 23:08


124ème édition des Nuits


Chers membres d'HPF,

Nous vous informons que la 124e édition des Nuits d'HPF se déroulera le vendredi 24 juin à partir de 20h. Vous pouvez dès à présent venir vous inscrire !
Pour connaître les modalités de participation, rendez-vous sur ce topic.

A bientôt !
De L'équipe des Nuits le 08/06/2022 18:45


Assemblée Générale 2022


Chers membres d’HPF,

Nous désirons vous informer que l’Assemblée Générale 2022 aura lieu du vendredi 17 juin 22h au vendredi 24 juin 22h sur le forum.

Seuls les adhérents à l’association peuvent voter, mais tous les membres sont encouragés à venir lire et discuter.

Au plaisir de vous y voir !

Le CA
De Les membres du CA le 06/06/2022 18:39


Sélections du mois


Félicitations à CacheCoeur, Juliette54, Tiiki et Bloo, qui remportent la Sélection Drabbles !

Vous pouvez dès à présent commencer vos lectures pour élire en décembre prochain vos Fictions longues préférées. Vous avez 7 mois pour découvrir 12 univers qui ont conquis les lecteurs ! Pour en savoir plus et pour suivre notre planning de lectures, rendez-vous ICI.

En juillet, on compte sur vous pour la Sélection des Animaux Fantastiques ! Avec la sortie du troisième film, c'est de circonstance, non ? Vous pouvez d'ores et déjà proposer vos deux fanfictions favorites (ou votre favorite si elle fait plus de 5000 mots) en vous rendant ici ou bien en répondant à cette news.

Et au mois de juin, remontez aux origines de Poudlard. Nous vous proposons six textes qui mettront à l'honneur, individuellement comme collectivement, ses Fondateurs : Godric Gryffondor, Helga Poufsouffle, Rowena Serdaigle, et Salazar Serpentard. Vous avez jusqu'au 30 juin pour lire et voter par ici.



De Equipe des Podiums le 05/06/2022 16:03


123ème édition des Nuits


Chers membres d'HPF,

Nous vous informons que la 123e édition des Nuits d'HPF se déroulera le samedi 21 mai à partir de 20h. Vous pouvez dès à présent venir vous inscrire !
Pour connaître les modalités de participation, rendez-vous sur ce topic.

A bientôt !
De L'équipe des Nuits le 13/05/2022 17:22


Journées Reviews


Lire, écrire…

Tu as envie de lire ? De découvrir un ou une auteure ? D'échanger sur ses écrits et sur les tiens à travers quelques reviews sympathiques ?

La Journée Reviews est là pour ça, et elle aura lieu cette fois-ci du 13 au 16 mai !

Viens nous rejoindre en t'inscrivant ici !

Le principe ? Réparti.e.s en binômes ou trinômes, vous écrivez au moins 10 reviews à votre binôme (5+5 pour le trinôme) pendant ces trois jours, sur HPFanfiction ou le Héron, au choix.

 


De le 04/05/2022 19:14


Les zibelines triompheront bien par Bloo

[68 Reviews]
Imprimante Chapitre ou Histoire
Table des matières

- Taille du texte +
Note de chapitre:

Bonjour à toutes et à tous !

J'espère que malgré la situation actuelle vous êtes en bonne santé ainsi que vos proches.

Je remercie sincèrement Honia, Wapa et Carminny pour leurs reviews sur les chapitres précédents ♥ .

Et je reviens donc vers vous aujourd'hui avec le dixième et surtout dernier chapitre des Zibelines triompheront bien. J'espère qu'il sera à la hauteur de vos attentes et on se retrouve un peu (beaucoup ahah) plus bas pour mon blabla habituel !

Bonne lecture !

Les chouettes chevêchettes nichaient si nombreuses dans les marais de Třeboň que Sybil avait appris à distinguer leur cri dans la nuit noire. On les entendait au crépuscule et à l’aube et parfois même, quand on avait de la chance et une maison incartable cachée dans la forêt, elles s’époumonaient en pleine journée. Ces minuscules chouettes faisaient les plus petits rapaces nocturnes d’Europe et, si Sybil n’avait pas encore eu le loisir de les observer, elles étaient rapidement devenues ses animaux préférés dans ce coin perdu de Bohême.

Les chevêchettes n’oubliaient jamais d’aller chasser à l’heure où blanchissait la campagne. Elles étaient le signe qu’enfin revenait le matin et le jour l’emportait finalement sur la nuit et pour quelques heures supplémentaires au moins la peur panique cessait de vriller le cœur de Sybil. Il ne restait que la peur. La peur normale, la peur basique, la peur apprivoisée depuis le temps, un sentiment permanent.

Mais dans la nuit du 19 au 20 mars 1980 qui enfin marquait le retour du printemps, les yeux grands ouverts fixés sur le bouquet de primevères qui habillaient la petite chambre triste, Sybil entendit un cri qui n’était pas celui de la chevêchette, ni celui de l’alouette lulu qui avait élu domicile au jardin depuis quelques jours, ni encore celui des goélettes dont la colonie venait de retrouver le chemin du marais. Ce n’était même pas vraiment un cri. On aurait plutôt dit que la nature chantait.

Sybil ne se levait que très rarement la nuit. Elle était trop effrayée, en proie à ses cauchemars ou à ses insomnies, à ses pires souvenirs et ses angoisses qui prenaient la forme de corps décharnés, mouvants, terrifiants. Parfois, elle oubliait même de respirer, paralysée d’angoisse devant les monstres qui menaçaient, et au moins son visage reprenait quelques couleurs, des rougeurs bienvenues. Elle ne pouvait pas se résoudre à quitter le lit. C’était son îlot au milieu du chaos et il lui semblait que, si jamais elle s’en extirpait, elle devrait abandonner pour toujours ce qu’il représentait. La sécurité. L’espoir. L’avenir. La vie et lui.

Minuit était passé. Le cri des chevêchettes était encore trop loin quelle tragédie. Mais sur la table de chevet à côté des primevères la carafe était vide. Et dehors dans la nuit la mélodie se poursuivait vivide au milieu des ténèbres. Sybil n’avait pas le choix. Elle ne voulait pas mais elle n’avait pas le choix et après tout ce n’était pas la première fois n’est-ce pas. Alors, elle prit une grande inspiration en regardant la photographie qui les représentait toutes les trois, avec Marlène et Lily, celle qu’elles avaient prises la dernière fois, elle prit une grande inspiration, elle les contempla et bientôt les implora, s’il vous plaît Marlène, Lily, donnez-moi juste un peu de votre sang-froid. Et enfin elle se leva.

Elle serra fort la carafe contre son cœur emballé, comme si le cristal gelé allait l’apaiser, et elle courut les yeux fermés vers la cuisine sans se soucier de tomber ni de se cogner. Depuis presque trois mois qu’elle avait retrouvé son pays Sybil avait appris à soigner les bleus avec les plantes de son jardin. C’était encore ce qui l’apaisait le mieux, arpenter les sentiers et dénicher les variétés qu’il lui fallait, contempler les oiseaux, les mammifères du biotope, immobile pendant des heures sous quelques feuillages, s’enfoncer toujours un peu plus dans la nature, voyage. Mais pourtant elle n’avait jamais entendu ce chant. Elle avait vu la grande aigrette qui fréquentait l’étang Rožmberk, elle avait aperçu la loutre qui jouait dans le Svět mais elle n’avait pas entendu l’oiseau qui chantait cette nuit, et qui ramenait la beauté dans l’obscurité.

Quand elle pénétra dans la cuisine, où les fenêtres n’avaient ni volets ni rideaux à œillets, Sybil s’autorisa à ouvrir les yeux, mais seulement parce que la lune avait été pleine, la veille, et qu’elle espérait une certaine clarté. Elle eut alors la surprise de se retrouver nez-à-nez avec Josephine Rosier, épouse Greengrass, et les hurlements qu’elle contenait depuis que la nuit était tombée, depuis que toutes ces nuits étaient tombées, depuis la nuit, les hurlements qu’elle contenait lui échappèrent brusquement et avec eux la carafe en cristal de Bohême.

- Moi non plus je n’arrive pas à dormir, dit placidement Josephine qui se tenait droite, pâle et froide devant les carreaux sans défaut.

Elle n’esquissa pas le moindre geste pour aider Sybil à réparer les débris, à l’abri dans son mépris, mais si elle s’était proposée Sybil aurait certainement refusé. Elle se souvenait maintenant pourquoi Josephine était dans sa cuisine et il ne lui avait pas fallu vingt-quatre heures de sa présence pour se faire une idée arrêtée de sa personnalité. Josephine était Circé qui n’était pas devenue une zibeline : une jolie bourgeoise, ravie de l’être, sournoise. Sa façon d’observer Sybil et ses tremblements suintait le jugement et c’était suffisamment humiliant.

- Reparo, marmonna Sybil en brandissant la baguette dont elle ne s’était plus séparée une seconde depuis exactement 119 jours.

Elle dut s’y reprendre à deux fois pour que tous les morceaux se recollent entre eux, mais la présence de Josephine ranimait sa détermination, et le cristal retrouva finalement son éclat.

Puis, Sybil fit couler doucement un mince filet d’eau en contenant tant bien que mal les spasmes qui l’agitaient et surtout ces larmes désagréables qui perlaient à ses yeux. C’était plus fort qu’elle, le bruit de l’eau qui s’écoulait la plongeait dans l’anxiété, sauf quand elle était dans le marais et qu’elle guettait les animaux. Elle ressentit presque comme une brûlure dans sa nuque le regard de Josephine et, n’y tenant plus, sa carafe presqu’entièrement remplie, elle ferma le robinet et balbutia :

- Je ne comprends pas ce que tu viens faire là.

Ses yeux marron qui tiraient sur le vert affrontèrent deux grands yeux clairs, si clairs, et elle fut étonnée de ne pas y lire la moindre méchanceté.

- C’est normal, je ne t’ai donné aucune explication, comme Aldo ne m’en a demandé aucune lorsque je t’ai trouvé ton Portoloin.

- Tu ne l’as pas fait pour moi.

- Bien sûr que non. Mais ce n’est pas non plus pour moi que tu m’autorises à rester.

Elle rechignait un peu à dire ce mot autoriser parce que c’était plutôt elle qui ordonnait et qui avait ordonné toute sa vie. Il y avait eu les exceptions, ses parents, son frère, son mari désormais, mais le reste du monde avait toujours été à ses pieds de privilégiée. Josephine n’était pas venue réclamer son dû de gaieté de cœur. Pourtant, elle disait vrai, c’était grâce à elle que Sybil avait quitté l’Angleterre. Mais elle était redevable délétère. Josephine n’aimait pas quémander, c’était plus confortable de donner, elle aimait encore moins réclamer à Sybil qui n’avait rien, pourquoi l’aurait-elle fait d’ailleurs elle qui avait tout ou presque.

Mais voilà il y avait ce presque qui grossissait et grossirait encore et, les yeux plongés dans ceux de Sybil, Josephine réfléchissait à toute vitesse. Sybil était une fugitive, elle n’était pas directement recherchée pour meurtre parce qu’elle n’avait pas été identifiée, mais la disparition de Regulus Black, elle, avait bien été remarquée. Il n’avait pas fallu longtemps pour que leur acte de mariage soit retrouvé au Ministère. Le pays où elle s’était mariée l’avait rejetée, celui qui l’avait vu naître aussi. Il ne lui restait que le pays de sa famille qu’elle abhorrait. Elle avait de l’argent naturellement, Sybil épouse Black, Lily son amie de basse classe l’avait poussée à retirer une bonne partie de leur fortune avant qu’ils ne soient recherchés. Pourtant elle portait des vêtements beaucoup trop atterrants, ses cheveux n’avaient visiblement pas été entretenus depuis longtemps et Merlin même ses carreaux n’étaient pas faits, à croire qu’elle n’avait pas la force d’embaucher un elfe de maison. Non, vraiment, Josephine n’avait rien à envier à Sybil qui paraissait perdue dans un monde trop grand pour elle. Ça tombait bien, Sybil non plus ne lui enviait rien, ni son passé de marionnette, ni les miettes que lui laissaient son frère, ni ses fiançailles désuètes ni surtout son destin d’insatisfaite.

C’était ce qu’aurait pu être sa vie à elle aussi. Elle ne savait que trop bien. Josephine ne tromperait personne dans cette maison – elle ne le savait que trop bien et c’était sans doute pour ça les manières insolentes, l’arrogance, ce n’était rien qu’une barrière pour se protéger de la réalité.

- Écoute, je suis enceinte, lâcha-t-elle alors comme le couperet.

Surprise, Sybil reposa sa carafe sur la table en bois, ça pour sûr, elle ne s’y attendait pas. Josephine avait le ventre parfaitement plat, c’était déjà moins étonnant, elle ferait sans doute partie de ces femmes dont on ne devinait pas la grossesse à neuf mois lorsqu’elles vous tournaient le dos. Mais plus qu’une ligne incroyable qui sentait la privation Josephine avait dix-huit ans et certainement dix-huit années ce n’était pas assez. Ça se lisait sur son visage qui pour une fois trahissait bien ses pensées.

Josephine avait dix-huit ans. Elle avait dix-huit ans et elle attendait son premier enfant pour l’été. Elle avait dix-huit ans et Sybil avait dix-huit ans et la vie devant elle et une jolie maison en Bohême et pour la première fois de sa vie Josephine éprouvait de la jalousie. Longtemps c’était elle qui avait suscité l’envie. Riche, reconnue, respectée et admirée, magnifiée au fur et à mesure des années, elle n’avait jamais manqué de rien, et elle se fichait bien d’être moins libre que son frère, elle préférait sa situation à celle des filles comme Sybil qui n’avaient même pas de maison. Elle avait méprisé chacune des revendications portées par les étudiantes à Poudlard parce qu’il avait toujours été clair pour elle, pour Narcissa, pour les femmes qui comptaient, que si elles n’avaient pas les privilèges de leurs frères, leurs maris et leurs pères, elles entendaient bien garder ceux qu’elles avaient sur les Lily Evans et les Sybil Kvapilová.

- Et je ne comprends pas pourquoi ça me fait si peur.

Sincèrement non elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait pas parce qu’elle croyait avoir fait tout ce qu’il fallait. Elle les avait méprisées toutes pour assurer sa propre survie. Elle n’avait jamais haussé la voix, jamais rien réclamé, juste ce qui lui était dû par son rang, elle n’avait jamais dénoncé même quand elle savait et même quand elle subissait, choisissant sciemment de défendre l’ordre établi, préférant sa société patriarcale à un monde libre dans lequel les filles de Moldus seraient ses égales.

Elle avait fait ce qu’on attendait d’elle et rien d’autre que ce qu’on attendait d’elle et il semblait malgré tout que ça n’était pas assez. Que ça n’avait pas suffi. Josephine était enceinte à dix-huit ans et surtout Josephine était perdue, apeurée, plus rien n’allait tout s’écroulait, le monde se dérobait sous ses pieds son monde idéalisé qui crachait brusquement à sa face privilégiée.

- Qu’est-ce qui te fait peur exactement ?

Sybil avait tiré à elle une des vieilles chaises en bois qui encerclaient la table sculptée et sa baguette toujours entre ses doigts elle avait rallumé les lumières pour les filles égarées. Tout à coup Josephine eut l’impression, et Sybil exactement la même, qu’il n’y avait plus la moindre animosité dans l’atmosphère, juste peut-être un peu de gêne.

- J’ai peur d’avoir quelque chose dans mon corps, qu’il se l’approprie, et qu’après tout ça, ça ne soit plus jamais vraiment mon corps.

Elle ne demanda pas à Sybil si elle la comprenait parce qu’elle savait que oui, évidemment, mieux que personne à Poudlard certainement, et pour une seconde elle refit ses deux dernières années d’études quand Sybil était arrivée au château. Que se serait-il passé si elle avait suivi Regulus ? Si elle n’avait pas méprisé Sybil pour le choix de ses amies ? Si elle avait rejoint les étudiantes et parlé comme les filles dit ce qui s’était passé ce qui lui était arrivé au lieu de se fermer à tout jamais ? Est-ce que sa vie aurait vraiment été moins jolie ?

- Aldo est au courant ? s’enquit Sybil.

- Évidemment. Je lui ai dit que ça ne se présentait pas bien et que mon Médicomage me recommandait le repos. Il me croit en cure à Marienbad.

Mariánské Lázně, pour les Tchèques, n’était plus une destination prisée des élites et pour cause. Les thermes avaient été nationalisés et étaient réservés aux cadres du régime communiste ainsi qu’aux travailleurs dits méritants. Les sorciers et surtout les sorcières avaient toujours leur propre accès caché dans la forêt de Slavkov. Il fallait être extrêmement riche pour se prélasser à Marienbad. Ça non plus ce n’était guère surprenant de la part de Josephine.

- Tu sais que tu n’es pas obligée de le garder ?

- Je te demande pardon ?

- Josephine, l’avortement c’est quelque chose qui se légalise chez les Moldus, surtout ici en Europe de l’est, si tu n’en voulais vraiment, vraiment pas alors il y aurait toujours cette solution-là.

- Et qu’est-ce que je dirais à Aldo, exactement ?

- La même chose que tu lui as déjà dite : ça ne se présentait pas bien.

Elle ne le ferait pas, et sans doute que Sybil le savait déjà, mais au moins elle saurait qu’elle avait le choix. Pour la première fois Josephine avait le choix un vrai choix devant elle un choix qu’il faudrait assumer. Faire ce que ses parents lui disaient, aller à Serpentard, décrocher les meilleurs résultats possibles, sélectionner les bonnes options, se marier, tout ça elle ne l’avait pas vraiment décidé. Elle avait juste acquiescé et c’était étrange de se dire aujourd’hui qu’elle pourrait choisir et peut-être se nuire à elle-même.

C’était une chose de laisser les autres vous nuire pour s’assurer la meilleure position possible, le bon parti, la vie tranquille, mais c’en était une autre que de se dire et si je fais le mauvais choix ce je ne pourrais m'en prendre qu'à moi. Josephine ne le ferait pas. Elle ne choisirait pas, toujours, et si ça n’allait pas, si son corps ne s’en remettait pas, elle se rassurerait en se disant qu’elle n’avait pas eu le choix, et d’une certaine façon la douleur serait plus supportable. C’était comme ça qu’elle avait tenu tout au long de sa vie. Quand c’était dur, quand ça l’était tellement que peut-être elle aurait voulu être Sybil qui avait le courage de dire les choses, Josephine se répétait en boucle qu’elle n’avait pas eu le choix, et alors c’était comme ça, comme un mantra. Elle ne ressassait pas, elle enfouissait tout bien, au plus profond d’elle-même là où personne ne l’atteindrait jamais, c’était comme ça.

- Toi qu’est-ce que tu comptes faire ? Ta vie sans un enfant, à quoi est-ce que tu vas l’employer ?

Elles se jaugèrent du regard, la femme qui avait laissé les autres écrire sa vie à sa place et ne savait pas quoi faire si ce n’était une famille, celle qui avait eu des rêves mais que les autres avaient brisés. Sybil serait maintenant plus libre que Josephine, exilée, traumatisée, mais libre. Libre d’occuper ses journées comme bon lui semblait, libre de voyager si ce n’était en Angleterre ou aux États-Unis, libre de disparaître, même, parce que sa vie n’appartenait qu’à elle.

- Moi j’ai peur de rêver, dit Sybil d’une voix étrangement assurée. J’ai peur d’avoir des rêves parce qu’ils finissent toujours par se fracasser. Je ne veux plus faire des rêves, caresser des projets. Je veux juste me réveiller chaque matin dans ma maison et décider alors de ce que j’ai envie de faire.

- Tu n’as pas envie de revoir tes amies ?

- Si. Elles me manquent. Mais là-bas c’est fini pour moi et tu sais pourquoi. Tout ça, je sais que ce n’est pas parfait, que ce n’est peut-être pas ce qu’on voulait, mais ça me manquerait encore plus que mes amies me manquent aujourd’hui, si je devais m’en passer.

- Alors tu rends les armes ? Tu as fini de te battre contre le monde entier ?

- J’arrête de me battre contre moi-même.

Sybil n’avait jamais pris le temps de guérir juste ça rien que ça se reposer, s’écouter, laisser le temps passer et son corps se protéger. Elle s’était battue, pour elle, pour les autres les femmes, et puis pour ses amies, pour Regulus, pour sa famille. Elle avait risqué sa vie, sa santé, son intégrité, elle avait failli mourir plus d’une fois, fait de si longs séjours à l’hôpital que parfois elle se croyait soudainement enfermée entre quatre murs blancs, les Inferi avaient laissé de profondes crevasses sur ses bras qui l’élançaient encore parfois, elle avait eu du sang dans les cheveux, sous ses ongles, partout sur son visage jusque dans ses yeux, et puis ce soir-là, dans l’auberge avec Lily, elle avait bien failli être violée par un homme de nouveau. Et alors qu’aurait-elle fait ? Aurait-elle recommencé à frapper toujours plus violemment pour oublier ? Avait-elle encore cette force, cette énergie ?

Là-dessus elle non plus elle n’avait pas eu le choix. Son petit ami qui avait été son fiancé ne s’était pas préoccupé ni de ses larmes ni de ses cris quand il l’avait violée. Ses parents ne s’étaient pas préoccupés de sa vérité. Ses amis de l’autre côté de l’océan, personne ne l’avait écoutée, alors consolée la belle affaire. Le Mangemort qui s’appelait Reuben ne lui avait pas demandé non plus s’il pouvait soulever sa jupe et l’étrangler et défaire sa ceinture. Les hommes dans sa vie s’étaient appropriés si férocement son corps et fait une opinion sans rien savoir ni surtout sans rien comprendre qu’elle-même avait fini par se faire à l’idée qu’il ne lui appartenait pas vraiment. Qu’elle se mouvait dans quelque chose d’étranger. C’était son corps et ce n’était pas son corps, juste une enveloppe, une coquille éraflée, une preuve de son existence physique rien de plus. Elle n’en avait pas pris soin. Elle ne l’avait pas écouté. Comment aurait-elle pu faire preuve d’un respect que les autres n’avaient jamais eu à son égard ? Ils l’avaient détraquée. Le monde qui haïssait les femmes l’avait détraquée.

- Je ne suis pas prête à porter les combats du monde entier. Je ne suis pas prête à encaisser plus de violence. Je me mets en retrait, et ce n’est pas un échec. Si c’est un échec ce n’est pas le mien. Parce que je me retire, je me repose, mais quand je reviendrai, je serai plus forte que jamais et je triompherai bien.

Josephine ne lui dit pas, mais face à Sybil et ses cernes marquées, Sybil qui paraissait si maigre et si fragile, face à Sybil qui était brisée mais qui, à mesure qu’elle lui parlait, semblait briller d’un invincible éclat et animée d’une force bien à elle, Josephine se sentit impressionnée.

- Il y aura toujours une chambre pour toi, ici, si tu as besoin de t’échapper, ajouta Sybil.

- Je sais.

- Et ce sera pour toi pas seulement pour lui.

Le regard de Sybil se perdit sur la carafe remplie à ras bord qu’elle n’avait pas encore ramenée à bon port. Elle vit sur elle les yeux bleus de Josephine et elle eut le sentiment qu’elle la comprenait, sans doute pas aussi bien que Lily, ni même que Marlène ou Wilhelmina, mais elle la comprenait, cette nuit c’était déjà bien assez.

- Personne ne saura jamais pour vous deux. Tu as ma parole. Je ne l’accorde pas à n’importe qui et tu ne l’auras sans doute pas une deuxième fois mais ce soir je te la donne à toi, pas à lui.

Elle lui donnait congé, mais il fallait lui reconnaître une belle façon de le faire, jusque dans sa manière de la regarder, un mince sourire aux lèvres qui était loin de lui être familier. Sybil se redressa, la carafe de nouveau serrée contre son cœur et les jambes tremblantes, elle n’avait que trop tardé, mais prise d’une soudaine impulsion elle lança dans l’embrasure de la porte :

- Si c’était une fille tu l’appellerais comment ?

- Daphné, certainement. Moi pour mère elle ne pourrait être que d’une très grande beauté.

C’était là la Josephine que connaissait Sybil et chérissait malgré tout Regulus alors c’était bon elle pouvait la laisser, au moins pour une soirée elles étaient toutes les deux rassurées, elles étaient redevenues elles-mêmes au fil des mots soignant les maux d’une vie.

Elle éteignit les lumières, Josephine se servit à son tour un grand verre d’eau, et elles retournèrent chacune dans leur chambre faisant craquer le parquet, l’une les yeux fermés, elle avait trop peur d’affronter le noir, l’autre les yeux grands ouverts, elle avait trop peur du vide. Sybil ne s’autorisa à regarder devant elle qu’une fois dans sa chambre dont les volets n’étaient jamais fermés, laissant passer juste assez de lueurs nocturnes pour l’éclairer, elle reposa la carafe sur la table de chevet, soigneusement, s’assurant qu’elle était symétrique au pot de fleurs à moitié fanées, et enfin elle se colla contre le corps froid de Regulus.

Sybil se souviendrait toujours des derniers mots que Regulus lui avait adressés avant de sombrer, avant les cris de Kreattur, avant que les larmes de deux femmes se mêlent aux eaux noires d’une caverne enchantée – parce qu’ils étaient absolument extraordinaires ces mots-là, les mots qu’il ne fallait pas dire s’il voulait partir sans elle, ce Miluji tě qui, au bord des lèvres pâles, leur avait permis d’un peu se goûter l’âme.

Elle n’oublierait jamais non plus la façon dont Lily l’avait arrachée aux ténèbres, rassemblant tout ce qui lui restait de magie pour lancer un Levicorpus et les extirper Regulus et elle. Sybil s’était retrouvée à genoux sur les rochers, trempée de la tête aux pieds, les épaules tailladées, les bras ensanglantés. Regulus gisait entre Lily et elle, entre deux mondes, et tous les quatre avec Kreattur, ils n’avaient plus besoin que d’une chose : c’était de fuir. Fuir la grotte où déjà les Inferi revenaient à la surface, leurs griffes enfoncées dans la roche lisse, fuir le décor qui par deux fois aurait pu être celui de la mort, fuir l’endroit où tout était froid et tout était gris, fuir les falaises, fuir le Square Grimmaurd, fuir la maison de Lily, celles de Dorcas et de Wilhelmina, fuir la maison de Marlène où se réunissaient les garçons ce soir-là, fuir tous ces lieux où ils avaient vécu et ne reviendraient plus, fuir le pays où il n’y avait que les Mangemorts ou la mort, fuir.

Ils avaient fui et Lily n’était pas partie. Elle n’était pas l’amie de Sybil pour rien. Chaleureuse, généreuse, elle semblait ne jamais rien faire qui n’était pas pour les siens. Sybil savait bien qu’elle s’était approchée d’elle, à son arrivée au château, comme elle se serait approchée de n’importe qui, n’importe quel élève, n’importe quelle personne qui avait besoin d’elle. C’était tombé sur Sybil dont on avait coupé les fils et ça avait laissé une trace indélébile dans l’univers de Lily. Sybil était devenue sa meilleure amie, avec Marlène bien sûr, mais surtout elle était son amie prodigieuse, l’amie qui lui avait ouvert les yeux, une porte, l’amie qui avait tout changé, ce en quoi elle croyait et ce pour quoi elle se battait. Depuis la fin de ses études, depuis qu’elle avait appris pour Regulus, depuis qu’elle savait les agressions, depuis qu’elle avait l’histoire de Sybil entre les mains, depuis le mariage dans la maison de Dorcas, Lily avait changé et elle était restée. Elle était restée jusqu’à ce que Sybil écrase ses lèvres contre celles de Regulus, défaite, imparfaite, le corps maculé de carmin, elle était restée quand Sybil avait pris la main de Regulus pour l’embrasser comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Lily était restée même dans le sang, dans les larmes, dans la mort et la fuite et encore la mort et la fuite, elle était restée les yeux embués, la nuque violacée, le visage tailladé, elle était restée parce que depuis deux ans – elle ne le savait pas – le destin avait les traits d’une femme et qu’elle avait placé Sybil Kvapilová sur le chemin tortueux de l’existence de Regulus.

Quand il avait cessé de respirer, Sybil avait crié et après seulement elle avait oublié. Elle ne se souvenait pas des monotones journées d’automne qui avaient suivi. Elle ne se souvenait pas de l’appartement où Lily l’avait cachée. Elle ne se souvenait pas de la pluie qui tapait sur les carreaux vieillis par le temps, des nuances de gris dans la rue, des écharpes qui s’épaississaient et du temps qui s’alourdissait ou même qui s’écoulait. Elle ne se souvenait pas de ce qu’elle avait mangé, du goût des légumes d’hiver préparés par Wilhelmina et de la senteur des fleurs que ramenaient maintenant Marlène. Elle avait oublié ce qu’était la vie sans soucis, les désirs assouvis, le quotidien ravi. Elle ne se souvenait de rien.

Et puis les paysages moroses du Yorkshire s’étaient estompés et la Bohême adorée était réapparue sous les yeux de Sybil. La jeune femme s’était alors souvenue de son jardin, de ce qu’elle déjeunait le matin, du bruit que faisaient les muscardins sur le parquet grinçant, des conversations des citadins qui venaient battre la campagne à Třeboň dans leurs Trabant uniformes.

Elle s’était souvenue de Regulus, de leurs étreintes, de ce que ça faisait de s’endormir dans ses bras, de sentir son parfum au réveil, de glisser sa main dans la sienne et le couvrir de baisers, elle s’était souvenue de tout ce qu’ils avaient vécu, absolument tout, tout était revenu la peur, les effroyables crises d’angoisse, les cauchemars ou les insomnies, le traumatisme, tout était revenu aussi l’amour, la joie, la confiance, tout était redevenu droit, leur monde à Regulus et elle.

- Tu es partie longtemps, souffla-t-il en la serrant contre son cœur.

- Tu as besoin d’eau ? s’alarma-t-elle.

Lily avait mis des jours et des jours à stabiliser les effets de la potion qu’il avait ingurgitée. Pendant des semaines, Regulus n’avait même plus été capable de parler, la gorge sans cesse enflammée, et les crevasses dessinées par les Inferi jusque dans sa nuque n’avaient rien arrangé. Depuis Sybil veillait chaque nuit à ce que la carafe soit bien remplie, sur leur chevet, et quand ses hallucinations rendaient sa magie trop instable pour un Aguamenti, elle affrontait la maison et ses ombres juste pour lui.

- J’ai besoin de toi, répondit-il d’une voix étranglée.

- Moi aussi. J’ai eu peur, j’ai cru qu’il y avait des monstres. Mais je te promets, je ne partirai jamais.

Elle les voyait toutes les nuits autour de son lit, les Inferi qui avaient bien failli lui arracher son mari, elle les voyait et elle savait qu’il les voyait aussi mais qu’il ne le disait pas, parce qu’il trouvait qu’elle s’occupait bien assez de lui comme ça, déjà, et que dans l’obscurité c’était à lui de la rassurer même si ses propres cauchemars l’en empêchaient souvent.

- J’ai entendu autre chose, aussi. J’ai entendu un cri et en fait, ça ressemblait à un chant. Je ne sais pas quel oiseau est-ce que c’était.

Lily lui avait dit que la meilleure façon de faire disparaître les images qui l’angoissaient était d’en choisir d’autres, de se concentrer sur quelque chose de spécifique, quelque chose d’assez précis pour ne pas dériver. C’était comme ça qu’ils s’étaient retrouvés chaque jour dans les marais, à observer les oiseaux, les mammifères, à mémoriser les bruits de la nature, à apprendre à distinguer le pic à tête noire du pic juste noir, à dessiner le joli martin-pêcheur, à reconnaître le chant du gorge-bleue.

À ce jeu Regulus était bien plus fort qu’elle, forcément, c’était lui le brillant élève qui avait obtenu de meilleurs résultats que son frère aux ASPIC malgré les incroyables facilités de ce dernier, lui le Préfet, le fils parfait. Il s’amusait parfois à la défier, parce que c’était un fait il aimait bien gagner, et elle se vexait facilement, alors souvent elle se mettait à réciter le nom des oiseaux en tchèque et il devait reconnaître là qu’il était incapable de l’imiter – il peinait encore à prononcer la moitié des consonnances slaves.

- Je crois que c’est une chouette boréale, répondit-il sans surprise. Le mâle commence à chanter au printemps, quand la neige a commencé à fondre dans les montagnes, il chante toutes les nuits, sans interruption, jusqu’à trouver sa compagne.

- Je préfère mes chevêchettes, moi, elles sont là toute l’année elles au moins.

- Mais il paraît qu’elle est magnifique à observer.

- Tu sais, si on poussait jusqu’à Český Krumlov, il y a un quartier sorcier là-bas qui se cache dans la vieille ville, et peut-être que ça fait partie des espèces qu’on peut trouver à la ménagerie magique.

- Je ne sais pas si c’est une bonne idée de croiser d’autres sorciers.

- Ils n’ont plus aucun moyen de te retrouver, tu sais bien.

Elle avait murmuré dans le creux de son oreille, ses doigts effleurant son bras droit où s’était étirée un an durant la marque des ténèbres, trop longtemps déjà. Elle s’était quasiment effacée depuis la caverne, ne laissant qu’une fine cicatrice blanche à peine perceptible, dont ils ne cessaient de tracer le contour tous les deux, comme s’ils n’en croyaient pas vraiment leurs yeux.

Lily avait cette théorie comme quoi, le cœur de Regulus s’étant arrêté de battre une bonne minute avant qu’elle ne le ranime, la mort même fugace l’avait délivré de son engagement. Après tout c’était la marque ou la mort et pour des secondes d’éternité il avait été mort mais, les rares fois où ils en avaient parlé tous les trois avant que Josephine obtienne le Portoloin, Sybil avait bien vu que Regulus ne paraissait pas y croire. C’était de la magie trop noire pour être vaincue par la mort. Il n’avait rien dit par respect pour Lily qui lui avait sauvé la vie.

Il allait dire quelque chose cette fois, elle le sentit, mais un cri déchira encore la nuit, un cri qui était une mélodie. Ils l’écoutèrent tous les deux, aux aguets un peu tendus, et le chant se fit de moins en moins fort, lentement avalé par les arbres. La maison s’étirait dans une clairière, à quelques kilomètres à peine du vieux centre-ville de Třeboň, au milieu des marais et quelque part dans la forêt.

- Borealní sova jde do lesa.

La chouette boréale s’était évanouie dans les bois. Regulus apprit que sova voulait dire chouette cette nuit-là. Ils se perdirent tous les deux dans un même monde, assaillis par les mêmes pensées, jusqu’à ce que les premières lueurs du jour ne commencent à poindre à travers la fenêtre entrouverte. Alors leurs paupières s’abaissèrent enfin et ils sombrèrent dans un sommeil qu’ils auraient préféré sans rêves.

Lorsque Josephine les avait accompagnés avec Lily jusque dans leur nouvelle maison en Bohême, elle avait été impressionnée par le nombre de fioles qu’emportaient avec elle l’amie de Sybil. La plupart était pour Regulus, que le poison avait gravement atteint, mais il y avait aussi de nombreuses potions de sommeil que Lily avait mis des nuits et des nuits à concocter rognant sur son propre repos. Ils les avaient prises pendant des semaines ingurgitées les unes après les autres et finalement, à la fin du mois de février, ils avaient dû arrêter. Les effets secondaires devenaient trop importants, ils ne distinguaient plus toujours le rêve de la réalité et se trouvaient comme coincés dans un épais brouillard qui ne se dissipait jamais vraiment.

Les hallucinations étaient encore tapies dans la maison, autour de leur lit, dans les recoins et les coins sombres, mais elles se dissipaient lentement avec leurs blessures. Sybil n’avait plus que de fines cicatrices blanches sur les épaules et celles de Regulus étaient un peu plus impressionnantes mais complètement refermées. Il pouvait parler, il pouvait marcher, et si ni l’odorat ni le goût ne lui étaient encore revenus, il réussissait parfois à apprécier déjà d’être en vie.

Ils se réveillèrent un peu avant midi, bercés par le piano que Josephine avait investi dès son arrivée. Ils la rejoignirent dans le salon et l’écoutèrent paisiblement, sans un bruit, seules les notes en noir et blanc importaient vraiment. Puis Sybil disparut dans la cuisine, où la pâtisserie lui occupait les mains et l’esprit les journées de mauvais temps, tandis que Regulus se plongeait dans un manuel de grammaire tchèque. Ils avaient bien des sorts, les sorciers, pour se comprendre les uns les autres comme les Moldus ne pouvaient pas le faire, mais ce monde des sorciers leur était maintenant fermé. Toute sa vie, Regulus avait appris à fuir les Moldus, à les observer de loin méprisant, à les moquer puis à les tuer, et c’était désormais en leur sein qu’il se sentait le plus en sécurité.

- Sybil parlait hier de la Luž-ni-ce, dit Josephine en articulant comme si elle s’était adressée à un enfant de cinq ans.

- C’est un de ses endroits préférés sur les berges de la rivière.

- Tu me montres ?

Pour toute réponse, il lui tendit sa veste, elle ne portait qu’une robe d’intérieur, et ils s’emmitouflèrent dans d’épaisses écharpes avant de quitter la maison chaleureuse, qui ressemblait plus à Sybil que la demeure au Square Grimmaurd. Regulus s’était surpris à apprécier le désordre qui régnait par endroits, les couvertures laissées sans dessus dessous sur le canapé, les sachets de thé oubliés sur la table encombrée, les livres à même le sol et les plantes qui débordaient de partout, de chaque étagère et de chaque pan encore libre du plafond. Il lui semblait parfois qu’ils vivaient dans la salle commune des Poufsouffle et ça lui allait très bien comme ça puisqu’après tout c’était là qu’il l’avait rencontrée. Il était beaucoup plus ordonné que Sybil, évidemment, mais malgré tout il avait le sentiment que c’était sa maison à lui aussi, que c’était vraiment chez lui et même mieux, que c’était chez eux.

Les manuels de potions avancées c’était lui, le thé noir aussi, Sybil détestait ça, le jardin médicinal autour de la maison il l’avait aménagé à mains nues, curieux de savoir ce dont il était capable, et les rares photographies c’était encore lui, Sirius lui avait laissé son appareil avant qu’il ne s’en aille et il avait capturé Sybil quelques fois, à son insu le plus souvent, les cheveux au vent, les yeux fixés sur les loutres et les renards et les oies cendrées dans les cieux.

- Tu as revu Sirius ? lui demanda Josephine tout à coup.

Le ton n’appelait pas la contradiction. Regulus l’avait menée sur la berge et ils s’étaient installés tous les deux entre les racines d’un vieil arbre, regardant les eaux s’écouler vers les marais alentours. Une famille de canards souchets barbotait un peu plus bas.

- C’est chez lui que Kreattur nous a emmenés, Lily le lui a demandé. Après, ils ont mis Sybil chez Marlène, parce qu’ils pensaient que c’était plus sûr, et je crois surtout qu’ils n’étaient pas certains de me sauver. Je ne sais pas comment ils ont réussi à la convaincre de partir.

- Elle était brisée quand elle est venue me trouver, Regulus.

- Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je ne me rappelle même pas cette soirée. Mais la seule fois où j’ai revu Kreattur, avant notre départ, il m’a dit qu’elle était déjà très amochée avant même qu’il les emmène dans la grotte, avec Lily.

- Tu sais que Reuben Bulstrode est mort le même jour que toi ? Il a été retrouvé dans un bar saccagé. Lui n’a pas eu l’opportunité d’être ranimé.

Il ne le savait pas, il n’avait pas lu la presse depuis sa disparition, et les rares fois où il avait été conscient de la présence de Sirius à ses côtés, il n’avait pas encore retrouvé la faculté de parler. Il se demandait parfois ce que la vie pourrait mettre de plus entre son frère et lui, s’ils réussiraient jamais à se retrouver pour de vrai ou s’ils étaient destinés à rester deux étrangers l’un pour l’autre.

Sirius lui avait parlé. Sirius lui avait dit des choses qui le hantaient. Mais Sirius ne lui avait pas dit que Reuben Bulstrode avait été assassiné.

- Tu crois que c’est elle ? souffla-t-il en jetant un regard par-dessus son épaule.

- À ce stade du conflit ça pourrait être n’importe qui.

- Mais tu penses que c’est elle, sinon tu ne m’aurais rien dit.

- Je pense que je n’étais pas là ce soir-là, et toi non plus, alors je me garderais bien d’émettre un jugement.

- Moi je m’en garderais bien. J’ai fait des choses pires encore et je sais ce que c’est la guerre. Toi, tu ne vas pas me faire croire que tu n’as pas un avis.

- Mon avis, Regulus, c’est que Sybil n’a jamais attaqué qui que ce soit sans une bonne raison, et crois-moi quand je te dis qu’il y avait plus que de bonnes raisons de s’en prendre à Reuben Bulstrode.

Il les revit tous les deux, dans la maison de Marlène, à se disputer cet été entre leur sixième et leur septième année. Josephine ne voulait pas admettre que des sorciers de Sang-Pur, que des hommes qu’elle fréquentait depuis sa plus tendre enfance, des aristocrates comme elle, elle ne voulait pas admettre ce qu’ils étaient réellement, ce qu’ils étaient derrière le visage lisse et impeccable, la luxueuse parure et les dorures.

Il la revit, dans le manoir des Bulstrode, à la fin de leur troisième année, traînée là par ses parents, tout à sa joie de le trouver ici lui aussi. Elle essayait désespérément d’échapper à Reuben depuis le début de la journée. Il venait d’être diplômé, il était haut placé au Ministère et bientôt marié, mais tout le monde savait que ce n’était pas un mariage d’amour, et Josephine du haut de ses quatorze années lui paraissait plus attrayante que sa fiancée. Elle le repoussait poliment, comme une jeune fille bien éduquée, mais il ne s’en préoccupait guère et elle ne savait pas quoi faire. Elle s’était accrochée au bras de Regulus, ils avaient salué ensemble tous les invités, et puis Sirius avait provoqué un esclandre et Walburga et Orion avaient ramené promptement leurs enfants à la maison.

Josephine n’avait pas su refuser à Reuben de l’accompagner dans le jardin d’hiver, elle n’avait pas su repousser son baiser, elle n’avait pas su repousser ses mains sur son corps parce qu’elle n’avait été préparée qu’à dire oui. Il lui avait dit de ne pas crier, il lui avait dit que sa réputation serait ruinée si le monde apprenait, il avait étouffé ses gémissements avec sa main bourrue et ignoré ses larmes et Josephine n’avait plus jamais pleuré. Elle avait oublié. Elle avait si bien refoulé qu’elle avait oublié.

Ce n’était revenu que le soir de son mariage, quand Aldo l’avait entraîné dans la chambre à coucher, quand il l’avait embrassée avec douceur et qu’il lui avait même souri mais que ce n’était pas ses mains à lui qu’elle avait senti sur sa peau nue. Elle s’était souvenue de tout. Elle s’était souvenue que son corps ne lui appartenait déjà plus. Et c’était vrai, Josephine appellerait probablement sa fille Daphné, mais elle n’arrivait pas à se projeter parce qu’elle était terrifiée.

Terrifiée de mettre au monde une fille qui marcherait dans son sillage noir.

Terrifiée de mettre au monde un garçon qui deviendrait Reuben, Milburn ou Donaghan.

- Il semblerait que je me sois fourvoyée ma vie entière, dit-elle amèrement.

Elle décroisa ses jambes, retira ses chaussures et laissa tomber ses jambes blanches dans la rivière glacée, sans se soucier une seconde de plus de la bienséance.

- Il t’en reste une autre pour te rattraper.

- Et toi qu’est-ce que tu vas en faire de cette deuxième chance que tu as eue ? attaqua Josephine.

Sirius lui avait parlé, il lui avait dit qu’il était soulagé. Il lui avait dit qu’il était fier de son petit frère. Ses mots, Regulus se les était repassés en boucle et en boucle et encore en boucle, il les avait hurlés face aux fantômes qui l’assaillaient le soir, mais il n’y avait rien à faire, il ne parvenait pas à les assimiler.

Sirius, Lily et même Sybil, Marlène et Wilhelmina la fois où elles étaient venues avec Dorcas, juste avant leur départ, elles toutes et Sirius l’avaient regardé avec leurs grands yeux de gens bien qui se trouvaient du bon côté. Elles toutes et Sirius l’avaient jugé l’un des leurs alors qu’il avait preuve d’une incommensurable lâcheté.

Il savait qu’il allait mourir dans cette grotte et il y était allé précisément pour ça. Il était parti pour mourir, il n’avait jamais eu l’intention de revenir. Maintenant il vivait, il sentait le corps de Sybil contre le sien chaque nuit, il écoutait chanter les oiseaux dans le marais, il dessinait de grandes sternes sur ses cahiers entre ses leçons de tchèque, il fabriquait des potions avec les plantes qui poussaient autour de sa maison et marchait quelques fois jusqu’aux portes de la vieille ville colorée, il vivait mais pour sa mère, pour Kreattur, pour toute la bonne société sorcière de l’Angleterre, il était mort.

La marque ne le contrôlait plus, la tapisserie le donnait toujours pour mort grâce à l’intervention de Kreattur, et il ne restait plus à sa mère qu’à mourir de honte et de chagrin, la honte de sa désertion affichée par Voldemort qui avait bien dû réfléchir une explication, le chagrin d’être abandonnée, par son mari et son fils chéri, abandonnée par l’aîné dont elle avait précipité le départ – Sirius ne la visiterait jamais et Regulus le savait bien.

Il avait vécu des semaines durant en sachant la peine qu’il leur infligerait en s’en allant. Il n’était pas parti pour revenir mais pour éteindre enfin et à jamais cette douleur qui étreignait son cœur. Maintenant il fallait vivre avec toujours. Il fallait vivre la vie d’un mort banni, indésirable dans son pays. Il fallait vivre avec ses regrets, et sa lâcheté, il fallait vivre damné ou condamné.

- Je ne sais pas, dit-il les doigts crispés autour des racines terreuses et humides.

- Tu ferais bien de te dépêcher. Sybil ne t’attendra pas toute sa vie, elle.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

- Elle a failli mourir juste pour toi. Et pour des filles qu’elle ne connaissait même pas. Tu crois vraiment qu’elle va laisser ses amies se battre sans elle ?

Lily, Marlène, Dorcas et Wilhelmina lui écrivaient souvent, envoyant le courrier par la poste moldue chez sa cousine à Prague, la seule autorisée à lui amener des hiboux. Leurs missives étaient soigneusement conservées dans une jolie boîte en fer blanc striée d’une zibeline.

- Je comprends que tu aies voulu la protéger : on protège la famille. Mais elle n’est pas avec toi pour que tu la protèges. Elle est avec toi parce que, Merlin sait pourquoi, tu l’as toujours soutenue dans son combat, dans tous ses choix même quand ils n’étaient pas les tiens. Tu devrais te rappeler de ça.

Il devrait se rappeler de Sybil, Sybil qu’il avait bien failli abandonner. Il devrait se rappeler la façon dont elle s’était toujours relevée. Ses étreintes, les mots qu’elle disait à son oreille. Il devrait se rappeler la fois où elle avait frappé Benjy, la fois où elle avait avoué pour le collier, la fois où il n’était pas là et qui l’avait conduite dans un bar avec Reuben Bulstrode. Et ses baisers, la caresse de sa peau contre la sienne, son sourire à leur mariage, sa force herculéenne, les images dans le couloir qui desservaient les chambres. Sybil trempant ses doigts dans le canal de la Zlatá stoka, Sybil des graines de tournesol dans les mains pour les mésanges multicolores, Sybil les joues pâles, et creuses, et cernées, mais Sybil bien vivante dans les marécages, Sybil qui se collait à lui la nuit, Sybil qui l’attendait dans la cuisine au milieu d’une montagne de pâtisseries.

- Ton bras, souffla Josephine en l’effleurant de ses mains blanches. Moi je sais pourquoi. C’est de la vieille magie, forcément qu’Evans ne pouvait pas savoir, il fallait au moins les grimoires qu’on ne trouve même pas à Poudlard, les grimoires dans nos manoirs. Tu es mort alors que tu ne le voulais pas. Tu es mort alors que tu avais la vie devant toi, et envie de construire quelque chose avec Sybil, mais tu as accepté de mourir, tu as accepté de mourir malgré ton désir de vivre parce que tu pensais sincèrement que c’était la meilleure chose à faire. Tu étais prêt à mourir plutôt que de continuer à vivre avec ça, avec ce poids-là. C’est de la vieille magie, de la magie blanche, Regulus. La seule vraiment capable de défaire la magie noire. Tu te crois peut-être lâche parce que tu t’étais fait à cette idée. Parce que tu l’as acceptée et que ça voulait dire abandonner tes proches. Mais si tu n’avais vraiment été qu’un lâche, la marque ne se serait jamais effacée, et personne ne t’aurait aimé assez pour te sauver. Tu devrais vraiment te rappeler de ça aussi.

Et elle lui sourit, un vrai sourire qu’elle n’avait jamais accordé à personne sauf cette fois où son regard avait croisé le sien, un jour d’été chez les Bulstrode. Il se dit qu’il devait le lui rendre mais sans même qu’il ne s’en rende compte ses propres lèvres s’étaient étirées et l’instant d’après il la serrait dans ses bras, la femme qu’il aurait peut-être épousé dans une autre vie. Ils avaient beaucoup de regrets l’un comme l’autre mais certainement pas celui-ci. Ils étaient faits pour être des amis.

Regulus rejoignit la maison, Josephine sur ses talons, et tandis qu’elle s’éclipsait dans sa chambre à coucher, prétextant une migraine qui était en fait une nausée, Regulus franchit le seuil de la cuisine et trouva Sybil et des centaines de biscuits. Il ne lui demanda pas à quoi ils étaient, parce qu’il ne sentait plus les saveurs et il voyait bien sa déception, quand elle se surpassait une nouvelle fois et que ça ne marchait toujours pas. Il vint juste se mettre à côté d’elle et il la regarda, le front plissé la mine soucieuse, un peu maigre encore, elle n’avait rien avalé de son plein gré les premières semaines après la grotte.

Il ne lui avait jamais demandé la forme que prenaient ses fantômes, les monstres qui la guettaient elle, il n’avait pas demandé parce qu’il pensait savoir, il les voyait dans le noir les Inferi, plus rarement ses parents, les vestiges de son ancienne vie. Mais il ne savait pas les traits de Reuben Bulstrode le soir de sa mort. Il ne savait pas à quoi ressemblait le premier fiancé de Sybil. Il ne savait pas, il ne les voyait pas danser sous ses paupières closes et le pousser lentement à la psychose.

- Est-ce que tu vas bien ? demanda-t-il en posant sa main sur les siennes pleines de farine.

C’était la question qu’ils ne posaient jamais, surtout pas dans la journée, ils ne demandaient pas ce qu’ils croyaient deviner, mais ils auraient dû pour ne pas se tromper.

- Non, répondit-elle distraitement.

Elle continua de sa main libre à faire rouler de la pâte sur le plan de travail mais, très vite, elle abaissa la tête, et ses doigts se recroquevillèrent, elle se détourna doucement, jetant un voile pudique entre Regulus et elle et il entendit les larmes dans sa voix quand elle précisa :

- Non, ça ne va pas du tout.

- Raconte-moi.

Elle fit glisser avec une infinie lenteur les mèches de ses cheveux qui échappaient à son chignon derrière ses oreilles. Ses mains enfarinées laissèrent des traces blanchâtres sur leur passage, traces qui, combinées à ses traits tirés, lui donnaient l'air vieillie. Alors, elle finit par défaire tout à fait l'épais chouchou coloré qui maintenait strictement ses boucles indisciplinées, laissant les longs cheveux s'abattre sur son visage et la dissimuler pour partie aux yeux de Regulus.

- Je te vois. Je te vois à chaque fois que je ferme les yeux, je te vois mort et je me sens pareille, vide, tellement vide que ça me fait du mal à l’intérieur. J’ai eu tellement peur pour toi, mais il n’y a pas que ça.

Il esquissa un mouvement pour la prendre dans ses bras, posant sa main propre sur son épaule tremblante mais elle se dégagea d’un geste vif et fit encore un pas pour les séparer tous les deux.

- Ce soir-là, j’avais suivi McNair dans les rues de Londres. Ne me demande pas pourquoi, je ne le savais même pas vraiment. Je ne savais pas si je voulais lui faire payer ce qu’il avait fait à Cleeton St Mary. Ou alors, je ne m’en souviens pas. Je l’ai suivi pendant des semaines. Ce n’était qu’une fois de plus mais, dans le bar où il s’est arrêté, il y avait Lily métamorphosée. J’imagine qu’elle le suivait pour l’Ordre. Il a compris que quelque chose se tramait et l’a attaquée. Et, très vite, un autre Mangemort est arrivé. Je ne me rappelle plus comment les choses se sont enchaînées. Je sais juste qu’à un moment, j’étais allongée au sol, et celui-là, celui que je ne connaissais pas, il m’empêchait de bouger, et il me touchait là où il ne fallait pas. Lily m’a sauvée. Il l’a étranglée. Alors je l’ai frappé. Je voulais juste qu’il la laisse. Je voulais juste qu’ils me laissent, qu’ils me laissent tous à tout jamais, je voulais que ça s’arrête. Et il est mort. Je ne voulais pas vraiment le tuer, ou c’est ce que je me raconte pour ne pas trop culpabiliser, mais c’est ce que j’ai fait. J’ai tué quelqu’un. Il s’appelait Reuben, tu dois le connaître ? J’ai tué un homme parce qu’il était monstrueux. Et maintenant lui c’est moi. Je les vois, je vois les hommes qui m’ont fait du mal, et je me vois, moi, je me vois comme je suis vraiment, et comme tu ne voyais pas encore, et je savais que si je te le disais, toi aussi tu verrais le monstre. Ça, je ne pouvais pas le supporter. Je ne pourrai jamais le supporter.

Il avait entendu les larmes avant qu’elles ne s’écoulent mais Sybil les retint étonnamment, parce que c’était tout ce qui lui restait un peu de dignité, le peu qui ne lui avait pas été arraché. Elle resta dos à lui, stoïque, et seules ses mains tremblotantes trahissaient sa gêne, disaient les battements de son cœur un peu trop forts.

Ce n’était pas elle qui avait attaqué la première cette nuit londonienne. Ce n’était pas elle qui avait réuni des partisans pour assassiner joyeusement toutes celles et ceux qui n’étaient pas assez purs. Ce n’était pas elle qui avait usé du viol comme arme de guerre et comme arme tout court. Ce n’était pas elle qui avait menacé de tuer Lily et qui aurait réussi si elle n’était pas intervenue. Tout ça, elle le savait, et Lily le lui avait répété maintes fois, mais Lily n’était plus là depuis des mois, sa vie était ici loin de ses amies, et Regulus ne savait pas. Elle n’avait eu personne à qui parler. Personne avec qui partager ses ombres les plus hideuses. Regulus allait si mal, et leur macabre cortège était déjà si fourni, qu’elle n’avait pas réussi à lui dire.

Elle s’était reconstruite doucement, puisant dans la terre et la nature et surtout dans les yeux de Regulus les forces nécessaires, mais ses fondations reposaient sur un mensonge, elles refusaient de s’enraciner. Le temps passait et elle voulait lui dire et le temps passait et ses peurs grandissaient. Elle ne lui disait pas. Elle l’avait dit à Josephine, qu’elle avait atteint ses limites, qu’elle avait besoin de se remettre et qu’elle avait besoin de Regulus pour ça, c’était lui qu’elle avait choisi, la vie ici qu’elle préférait à la vie là-bas si ça rimait avec lui. Elle avait besoin qu’il la soutienne comme il l’avait soutenue dans son combat et dans tous ses choix même quand ils n’étaient pas les siens mais elle avait eu tellement, tellement peur.

- Sybil…

Il effleura ses mains du bout des doigts, sans rapprocher son corps du sien lui laissant l’espace qu’elle avait mis entre eux, et peut-être pour ça elle accepta sa main tendue dans la sienne.

- Est-ce que je peux te demander de fermer les yeux et de me suivre ? lui murmura-t-il sans laisser deviner le moindre de ses sentiments.

Elle acquiesça, et il l’entraîna à sa suite dans ce qu’elle devina être le vestibule, puis l’escalier en bois qui grinçait sous leur poids, puis la chambre qu’ils fuyaient d’habitude au réveil, la pièce où les fantômes respiraient trop forts et eux deux pas assez. Il la fit s’asseoir sur le lit, fit un peu de bruit en fouillant dans un tiroir de la commode, et elle sentit qu’il déposait quelque chose d’un peu lourd dans sa main avant de s’asseoir à son tour juste à côté d’elle.

- Ouvre les yeux.

Sybil les ouvrit, et elle découvrit un médaillon en or, frappée de la lettre S elle-même sertie de petites émeraudes.

- Tu ne m’as jamais demandé ce que j’étais venu chercher dans la caverne.

- J’avais peur de savoir la vérité, murmura-t-elle.

- Et tu avais raison d’avoir peur. C’était le médaillon de Salazar Serpentard, tu l’auras deviné. Je dis c’était parce que c’est devenu un Horcruxe.

- Je ne sais pas ce que c’est.

- Parce que les monstres ne sont pas ceux que tu crois. Un Horcruxe, c’est un artefact de magie noire, la magie la plus noire qui soit, qui permet au sorcier qui le désire de séparer son âme en deux, et d’en enfermer une partie dans un objet, comme ce médaillon. Le sorcier devient ainsi immortel jusqu’à ce que son Horcruxe soit détruit ce qu’il est évidemment très difficile d’accomplir. Mais, pour fabriquer un Horcruxe, le sorcier doit sacrifier la vie de quelqu’un. Il doit tuer une personne pour s’assurer l’immortalité. Ce faisant il n’aurait plus rien à craindre. Il pourrait, par exemple, déclencher une guerre des sorciers, massacrer jusqu’au dernier d’entre nous pour gagner le pouvoir, avec la certitude absolue de n’être jamais vaincu, parce qu’il vivra aussi longtemps que son Horcruxe subsistera.

Le médaillon tomba sur le parquet dans un bruit sourd et Sybil le regarda avec horreur, les doigts crispés et les yeux écarquillés, une plainte silencieuse entre les lèvres qu’elle ne parvenait pas à exprimer. Il y avait un morceau de l’âme de Voldemort, là, qui gisait lamentablement entre leurs pieds, qui polluait leur maison et obstruait l’atmosphère, qui peut-être attisait les monstres et hantait leurs cauchemars.

Regulus se redressa alors, il prit le médaillon entre ses mains avec une grimace sur les lèvres, il le ramena vers la commode et, à l’aide de sa baguette, l’enferma dans une sorte d’habitacle avant de l’enfouir sous une pile de vêtements.

- Ça bloque la magie, expliqua-t-il en revenant vite s’installer aux côtés de Sybil, il fonctionne toujours mais ce qu’il y a… ce qu’il y a à l’intérieur reste dans l’habitacle.

- Un morceau de son âme, articla Sybil avec effroi.

- Tu te rends compte de ce que j’ai fait ? J’étais prêt à torturer, à tuer, à détruire et massacrer, des gens innocents, des gens qui ne m’avaient rien demandé. Je pensais que c’était le prix à payer pour avoir le pouvoir. Mais il ne se bat même pas pour le plus grand bien des Sang-Pur, il ne se bat que pour lui-même. Et il a trouvé une armée de petits soldats prêts à l’épauler sans même réaliser qu’il les méprise tous jusqu’au dernier.

Il se tourna vers Sybil, qui fuyait toujours son regard, et il posa ses doigts sous son menton sans la forcer à l’affronter, il continua simplement :

- C’est un monstre. Un monstre qui tuerait père et mère pour s’assurer de survivre. J’ai été un monstre de le suivre dans son entreprise parce que je m’estimais plus légitime, plus talentueux qu’un sorcier né de Moldus. C’est un monstre, ses sbires sont des monstres, et nous avons créé une guerre monstrueuse dans un monde qui était déjà affreux. Affreux pour les femmes comme toi. Et toi, tu as fait ce que tu pouvais. Tu as fait des mauvais choix, parfois, même s’ils ne valent pas les miens. Mais tu n’as pas créé ce monde. Tu ne l’as pas perpétré. Tu as essayé de le changer, de l’améliorer de toutes tes forces. Tu n’es pas un monstre, Sybil, et je ne te verrai jamais, jamais comme ça.

Il n’avait pas entendu ces larmes-là mais il vit, il les vit quand Sybil tourna enfin son visage vers lui et se planta dans ses yeux gris. Il les vit échapper à ses paupières, tomber dans un battement de cil et faire des sillons blancs sur ses joues, il les vit mouiller ses lèvres et mourir dans sa nuque et rougir les iris marron. Sybil, elle, vit ce que Regulus lui avait dit, les derniers mots qu’il lui avait adressés avant de sombrer, elle l’entendit lui chuchoter Miluji tě et devina tout cet amour encore dans son regard qui n’avait pas changé.

Elle l’embrassa, ou peut-être que c’était lui, qu’il s’était penché le premier. Ça n’avait pas vraiment d’importance. Ils basculèrent en arrière et se déshabillèrent lentement, avec douceur et d’infimes précautions, découvrant la peau nue, les cicatrices, celles qui avaient fait des marques et celles qui n’étaient pas visibles. Ils n’avaient pas fait l’amour depuis les drames de la terrible nuit. Ils s’étaient embrassés, pressés l’un contre l’autre mais ils n’avaient pas fait l’amour, c’était la première fois. C’était la première fois qu’il souriait contre sa bouche parce qu’il sentait son parfum de jasmin. C’était la première fois qu’elle défaisait sa chemise ravie de ne pas avoir à quitter ses lèvres chaudes. C’était la première fois que leurs corps frissonnaient sous les assauts du vent frais par la fenêtre et qu’ils bouillonnaient en même temps de tout l’amour qu’ils se portaient. C’était la première fois et il y en aurait une deuxième, une troisième, des milliers d’autres peut-être, parce qu’ils étaient amants, et parce qu'ils étaient vivants.

Lorsqu’ils redescendirent, les joues rosies les lèvres rouges, Sybil mit les biscuits dans un plat en verre et Regulus débarrassa la table de ses notes en tchèque et des croquis d’oiseaux. Josephine cessa de jouer du piano et disposa les assiettes à dessert symétriquement aux verres en cristal et ils décidèrent qu’ils ne feraient pas de dîner, qu’ils ne mangeraient que des gâteaux même s’il était déjà cinq heures, parce que c’était chez eux et adieu les aïeux pointilleux.

Regulus avait à peine croqué dans un biscuit que l’odeur l’assaillit, mais il n’osa le dire d’abord. Il se pencha sur le plat, inspira et inspira encore et alors Sybil le remarqua, Josephine haussait un sourcil quand enfin il lâcha :

- Ils ont un goût d’anis.

Josephine cessa de mastiquer, Sybil se figea, et ils pensèrent tous sans même le savoir à ce premier soir, à cette fête que Josephine avait dédaignée, aux gâteaux de Sybil et à ses boîtes en fer blanc qui ne traînaient plus maintenant dans les cuisines de Poudlard mais dans la leur, à Sybil et Regulus, dans leur maison à eux à Třeboň, en Bohême, en Tchécoslovaquie.

- C’est dommage que ça ne soit pas ton épice préférée, dit Sybil la voix rauque.

- Mais peut-être que ça l’est maintenant.

Peut-être que tout avait changé. Et peut-être que tout était comme il fallait malgré tout. Peut-être qu’ils étaient destinés à se rencontrer, peut-être qu’ils étaient faits pour s’aimer, peut-être que tout s’était joué en une soirée, peut-être que les années d’après étaient assurées, qu’ils étaient assurés qu’elles seraient belles.

Sybil n’abandonnerait pas ses amies. Regulus n’abandonnerait pas sa mère ni son frère. Ils ne laisseraient pas le monde comme il était sans aller au bout de ce qu’ils avaient commencé. Mais d’abord ils voulaient du temps pour eux. Les parenthèses étaient tombées, les pages étaient blanches, ils étaient libres de s’aimer outre-Manche. Ils étaient au pays où tout était permis, ils pouvaient se construire dans un monde qui n’appartenait qu’à eux, un monde qui fonctionnait comme il aurait dû, un monde qui tournait droit. Ils voulaient s’aimer, ne jamais se quitter, et ils avaient une maison enchantée chantée par les passereaux, les chevêchettes, les busards dans le marais et les hérons dans les hautes herbes, une maison veillée par la chouette boréale dont le cri était plus beau et plus fort que celui de tous les fantômes réunis.

Peut-être qu’il n’y avait plus rien à attendre de l’Angleterre. Peut-être que Sybil ne sauverait pas Lily, ni Marlène et Wihelmina, ni Dorcas et les autres. Peut-être que Regulus ne reverrait jamais sa mère. Peut-être que Sirius ne les embrasserait jamais tous les deux. Peut-être qu’ils ne connaîtraient pas le fils de Lily et la fille de Josephine. Peut-être qu’ils ne détruiraient par l’Horcruxe, peut-être qu’ils mourraient avant les monstres, peut-être que la guerre était perdue, peut-être qu’il n’y avait rien à sauver et que le monde était gangréné.

- Peut-être que les choses changent après tout, chuchota Josephine.

Sybil sourit, la main sur son pendentif qu’elle était la seule à voir mais pas la seule à savoir. Sur les murs, entre les étagères pleines de livres et les fleurs, les filles lui souriaient aussi. Le souvenir de Circé souriait aux femmes qui se levaient. Katinka et Anaba souriaient aux femmes qu’elles recueillaient, les femmes qu’elles écoutaient et voyaient se transformer, les femmes qui puisaient au plus profond d’elles-mêmes la force, la volonté.

Josephine caressa distraitement son ventre, cachée par la lourde table en bois, souriant pour la première fois à sa fille qui naîtrait bientôt.

Regulus prit les mains de Sybil, les serrant très fort entre les siennes, l’arrachant au collier qui pouvait la tuer, effleurant la bague qui avait aussi la forme d’une zibeline, mais une zibeline qui sauvait, une promesse de vie.

Et Sybil sourit encore à cette pensée ondoyante, clairvoyante soudain : les zibelines triompheront bien.

Note de fin de chapitre :

Merci d'avoir lu !

Alooors, je sais que la majorité d'entre vous s'attendaient à la mort de Regulus, à ce que je ne m'oriente pas vers un UA. Mais, pour être honnête, j'ai quasiment toujours été certaine de laisser Regulus en vie. Tout simplement parce que malgré son côté noir j'ai écrit cette histoire comme un message d'espoir, un message pour les femmes, les filles qui ne sont pas entendues, et qu'il était impensable pour moi de finir sur une note aussi triste. Sybil a assez souffert. Je pense qu'elle avait bien le droit à une fin ouverte et douce même s'il reste des traumatismes.

Autre chose : je me suis énormément attachée à mes personnages, à cet univers, et j'ai l'impression d'avoir encore tellement de choses à dire. Vous ne vous êtes jamais demandé, vous, comment la guerre des sorciers aurait pu tourner, si l'Ordre avait déjà été au courant pour les Horcruxes ? Si Regulus en avait parlé à ne serait-ce qu'une seule personne avant de mourir ? J'avais envie de me laisser la possibilité d'écrire cet UA là. Je ne dis que je vais le faire, probablement pas tout de suite en tout cas, mais peut-être qu'un jour, cette histoire aura une looongue suite, au sein de l'Ordre du Phénix.

Pour l'instant je vous laisse imaginer la suite que vous préférez, s'ils vont retourner en Angleterre ou construire leur vie en Tchécoslovaquie.

J'ai créé une série parce qu'il y a plein de choses que je voudrais écrire encore, des OS pour venir compléter l'univers, sur Josephine, sur Marlene, sur Lily et James comme je les vois, sur Circé peut-être, sur Dorcas. Sur Regulus et Sybil encore et toujours ♥ .

Mais, en attendant, c'est le dernier chapitre de cette histoire. Alors j'aimerais vraiment beaucoup, beaucoup savoir ce que vous en avez pensé. De ce dernier chapitre, et de l'histoire dans sa globalité, maintenant qu'elle est toute entière entre vos mains.

Que tu sois une reviewveuse habituelle ou une lectrice fantôme, je t'invite à laisser une petite trace de ton passage, juste pour me dire si tu as aimé faire ce petit bout de chemin avec moi ♥ . Je ne vais pas mettre bout à bout les heures consacrées à l'écriture, parce que je ne m'en rappelle même plus pour les premiers chapitres, mais rien que ce dernier, entre l'écriture, la correction et la mise en page, c'est entre 15 et 20 heures de travail. Bien sûr, je fais ça gratuitement, bien sûr je pense que c'est formidable de mettre à la disposition de tout le monde des histoires et je suis heureuse d'en lire encore et toujours sur HPF. Mais même s'il est bénévole il y a énormément de travail derrière ces mots alors un petit commentaire pour me donner votre avis me réchauffera le coeur (et m'encouragera peut-être à me lancer dans une suite qui sait !).

C'est sans doute un des chapitres qui a été le plus dur à écrire, parce que c'est la fin alors il faut que ce soit bien, j'espère tellement, tellement qu'elle sera satisfaisante. Et puis c'est finalement celui où il y a le plus de moi. Sybil n'est pas moi, ça aurait été trop dur sinon, son histoire n'est pas la mienne, mais la mienne a commencé en République tchèque, dans un coin perdu de Bohême, où j'ai rencontré "son ex-fiancé". Je tenais à ce que, pour Sybil, ce décor soit celui de la reconstruction, comme une façon de boucler la boucle je l'espère, de me réapproprier cette année à l'étranger qui aurait dû être formidable parce que j'ai tellement aimé ce pays, mais qui a gardé un goût trop amer.

Pour finir un très, très grand merci à toutes les personnes qui ont suivi cette histoire, à celles qui ont pris le temps de commenter notamment, merci à Haru Nonaka qui m'a dessiné Sybil et Regulus pour Noël ♥ , merci à Vio qui m'a accompagné dans mes questionnements existentiels sur le destin de mes personnages.

Et enfin je veux dédier cette histoire aux femmes, leur rappeler qu'elles ne sont pas seules. Je vous entends. Je vous crois. Vous êtes fortes et nous sommes formidables. Et nous les zibelines on triomphera bien.
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